‹ Conférence de l'OdéonChapitre 12 sur 57 · L'ÉCOLE DES FEMMES · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES FEMMES

Quelques mots sur le vrai sens de la doctrine de l'évolution. — I. Depuis le Menteur jusqu'à l'École des femmes. — La comédie d'intrigue et Thomas Corneille. — La comédie burlesque et Scarron : Jodelel duelliste et Dom Japhet d'Arménie. — La comédie galante et Quinault. - IL Les commencements de Molière.

— Les années d'apprentissage. — Son dégoût pour les scarronades. — Son dédain de la tragédie. — Molière et Louis XIV.

— A quel point de vue l'on ne se placera pas pour parler de rÈcole des femmes. — IIL De l Ecole des femmes comme « comédie nationale » ou purement française. — De l'École des femmes comme « comédie bourgeoise •. — De l'École des feynmes comme ■ comédie de caractères ». — De V École des femmes comme « comédie naturaliste •, et à ce propos courte digression sur la littérature antérieure. — De l'Kcule des /i"/??7«eA' comme « comédie à thèse ». — Importance de la révolution opérée au théâtre par CÉcole des femmes.

Mesdames et Messieurs,

L'un (les reproches que Ton adresse le plus communément, — et en vérité le plus injustement, — ii la méthode ou à la doctrine dont nous essayons de faire ensemble quelques applications î\ l'histoire du théAtre, c'est, qu'en mettant au cœur même des genres littéraires le principe actif de leur développement, de leur transformation ou de leur décadence, elle retrancherait,

elle suppriincrait ainsi de l'histoire de la littérature les bonheurs du hasard, la liberté de l'artiste, et les droits du génie. J'ose croire, pour ma part, exactement le contraire. Car d'abord, nous ne nions pas la liberté do l'artiste, puisque, à vrai dire, nous ne nous en occupons seulement pas; hypothèse ou réalité, nous n'en avons pas besoin ; et, qu'elle existe ou non, nos conclusions sont ou seraient absolument les mêmes ^ Nous ne nions pas non plus le hasard : nous tâchons de l'expliquer. Et bien loin enfin de nier les droits du génie, c'est au génie, quand ce n'est pas au simple talent, que nous rapportons l'origine, sinon de toutes les transformations, du moins de toutes les grandes révolutions de l'art. En d'autres termes : nous disons que les choses de la littérature, comme celles de la vie, vont leur train, leur train régulier, — leur train réglementaire, — un train dont le « graphique » est facile à tracer, aussi longtemps que rien n'en entrave la marche ou le cours; mais, si le génie s'en mêle, ni ce cours ou cette marche n'en sont interrompus pour cela, ils en sont seulement, selon les cas, ou déviés, ou accélérés. La déviation, j'ai tâché de vous en montrer, l'autre jour, un assez remarquable exemple, en vous parlant de Corneille et de sa Rodofjune; aujourd'hui. Messieurs, c'est un exemple de

1. Je veux dire par là, — et je me suis efforcé de le prouver ailleurs, notamment dans mes conférences sur l'Évolution de la Poésie lyrique, — que l'hypothèse de la liberté n'est pas du tout indispensable à la formation de l'idée ^'individualité. Rien n'est plus facile, dans l'histoire de la littérature ou de l'art, que de concevoir l'artiste comme original, et différent de tous ceux qui l'ont précédé ou suivi dans son genre, sans avoir d'ailleurs aucun besoin de le supposer « libre ». Et ne pourrait-on pas dire, dans le sens que Ton donne ordinairement au mot de liberté, que si Corneille ou Molière avaient été « libres » de ne pas être euxmêmes, ils ne seraient ni Molière ni Corneille? Cette question a l'air d'une pure naïveté. Mais je m'assure que le lecteur verra bien qu'elle n'en est pas une, s'il se donne la peine d'y songer.

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l'accclération que je vais tâcher de définir, en vous parlant de VÉcole des femmes, de Molière, et du pas de géant qu'ils ont fait faire, l'un aidant l'autre, à l'évolution de la comédie française.

Il s'en fallait, vous l'avez vu, que, de 1630 à 1660, ou environ, le théâtre comique eût accompli des progrès comparables à ceux de la tragédie. Le Mtntew n'avait pas fait école, même pour son auteur; et, tandis que les Horace, les Polyeucle, les Rodogunc, les HéracUus illustraient la scène tragique, la scène comique, elle, continuait d'être en proie aux Boisroberl, aux d'Ouville, aux Corneille de l'isle, — c'est Thomas que je veux dire, le petit frère d'un grand aîné, — aux Scarron et aux Quinault. Venus eux-mêmes plus tard, en d'autres temps, ou formés à d'autres habitudes, par d'autres circonstances, en eussent-ils bien pu valoir de plus heureux, peut-être, et quarante ou cinquante ans plus tard, s'appeler Regnard ou Le Sage?... Car, ils ne manquaient pas d'esprit, ni de verve, ni de métier, déjà! mais c'étaient avant tout des faiseurs, qui ne manquaient de rien tant que de probité professionnelle, du respect de leur art, et dont l'unique souci, quand il ne se réduisait pas à la préoccupation du gain, n*ét;ut que do plaire au public, en le llattanl luur à tour dans ce que ses goûts avaient de plus bas ou de plus extravagant.

Si le public demandait donc des intrigues à l'espagnole, — romanesques, compIi(|uées * mais ensemble amoureuses », — Thomas était là. dont Timaginalion facile en était pleine, ou, à défaut de l'imagination, la mémoire : les Engagements du Hasard, qu'il empruntait à

Calderon; Don Bertrand de Cigarral, qu'il imitait de Francisco de Rojas ; le Charme de la voix, qu'il traduisait de Moreto... et des enlèvements, des déguisements, des quiproquos et des reconnaissances, des méprises et des surprises, tous les moyens enfin, les pires moyens du roman d'aventures, du vaudeville et du mélodrame... Joignez à cela qu'il écrivait d'un style étonnamment lâche et prolixe, où transparaissaient, comme dans un miroir, tous les défauts du grand frère, sans aucune de ses qualités. Et le public applaudissait... et Thomas recommençait.... Tragédies, tragi-comédies, comédies^ opéras, nous n'avons pas de lui moins de quarante-deux pièces ; — plus, deux volumes de Remarques sur la langue française, pour faire suite à Vaugelas; — plus, un Dictionnaire des arts, en deux volumes in-folio; — plus, un Dictionnaire géographique, en trois volumes in-folio.... Vous voyez, Messieurs, que je ne vous trompais pas l'autre jour, en vous parlant de la facilité comme d'un don de famille chez les Corneille.

Pour se délasser alors de tant d'intrigues, — dont l'ingéniosité n'égalait pas toujours l'enchevêtrement, — si le public demandait de grosses plaisanteries, et voire des bouffonneries, extravagantes elles aussi, hardies ou cyniques, c'était ici, vous le savez, le département ou le fief de celui qu'on appelait ce fiacre de Scarron. Et, en effet, personne en son temps n'a manié comme lui le burlesque; et, sans parler de ses autres œuvres de son Typhon ou de son Virgile travesti, vous connaissez au moins, pf>iir en avoir entendu citer souvent les titres, son Jodelet duelliste, 1646; son Héritier ridicule, 1650; son Dom Japhet d'Arménie, 1652. De vous en donner une plus ample idée, c'est ce qui passerait mes forces, et peutêtre aussi, Messieurs, votre patience; mais je mettrai bOus vos yeux deux passages que j'emprunte, l'un à Jodelet

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duelliste et l'autre à Dom Japhet. Dans le premier, c'est un don Juan de bas étage qui veut bien -confier à son valet quelques-uns des moyens dont il use pour conquérir les cœurs, et il s'exprime ainsi :

Il faut premièrement que ta bassesse sache

Que lorsqu'on me refuse, ou bien lorsqu'on se fâche

J'ai le don de pleurer autant que je le veux,

Ce qui profite plus qu'arracher des cheveux,

Et principalement quand on aime une sotte.

Qui croit facilement un homme qui sanglote.

A la belle, je dis que ses plus grands appas

Sont ceux qui sont cachés et que l'œil ne voit pas...

Que son esprit me plaît bien plus que son visage.

A la laide je tiens presque même langage...

Enfin, également de toutes je me joue,

Ce qu'elles ont de moins, c'est ce dont je les loue...

Aux petites, je dis que leur corps est adroit;

Aux grandes, que leur corps, quoique en voûte, est bien

A celle que je vois d'une taille bizarre, [droit;

Qu'ainsi le ciel l'a faite, afin d'être plus rare;

Aux minces, qu'une reine a moins de gravité;

Aux grosses, qu'elles ont beaucoup d'agilité.

Si vous avez vu, Messieurs, dans quelques vers que je vous ai cités des Visionnaires de Desniarets, comme un premier crayon du couplet d'Éliante, en voici, je crois, le second, l'indication déjà plus précise et « plus poussée ». Et peut-être, en ce cas, puisque l'occasion s'olTrc d'en dire deux mots, me demanderez-vous ce que je fais de la traduction de Lucrèce que l'on continue d'attril)uer à Molière? C'est bien simple; je la supprime; — et du domaine de la réalité, je prends sur moi de la rejeter dans celui de la légende *.

1. La tradition ne s'appuif que sur une anfro tra<lition qui n'est guère plus assurée (ju'clle-mcnin : je veux parler de ce (juc l'on conte encore partout tics rapports de Molière et de Gassendi. Quelque mal, en elTot, que l'on se soit donn»' juscju'ici pour en établir la réalité, on n'a pas pu prouver seulement que Molière

Mais voici maintenant quelques vers de Dom Japhet LVArménie, qui vous offriront un tout autre genre d'intérêt. Dom Japhet est un bouffon de cour, vieilli au service de l'empereur Charles-Quint, et retiré maintenant des affaires; il s'adresse au bailli du village d'Orgas, où il a décidé qu'il viendrait manger ses « cinq mille écus de rente » :

BailH, votre fortune est grande

Puisque vous m'avez plu.

LE BÂILLI

Le bon Dieu vous le rende.

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