‹ Conférence de l'OdéonChapitre 21 sur 57 · HUITIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

HUITIEME CONFERENCE

AUTOUR DE « TURGARET »

I. — De quel poids la comédie de Molière a pesé sur ses successeurs. — Hegnard, Le Sage, Destouclies. — Mais la cométlie n'en continue pas moins son évolution. — Dancourt et la formalion de la comédie de mœurs. — Influence du livre des Caractrres sur la comédie. — Les origines du roman moderne. — H. La transformation de la comédie en roman dans le Turcurel de Le Sage. — Absence d'intérêt dramatique. — Point de - caractères » mais des • conditions ». — Légèreté du ton. — La force comique dans Turcarel et la vérité satirique de la peinture des mœurs. — 111. Pourcjuoi Le Sage n'a pas recommencé Turcaret. — Raisons personnelles. — Raisons générales. — La satire des conditions est-elle du ressort du théAtre? — Concurrence du roman et de la comédio au xviii" siècle. — Comment la comédie essaie de se défendre. — Dufresny, Destouches, Marivaux.

Mesdames et Messieurs,

Vous prenez une comédie de Mol i (Te, — l'ÊmU de> femmes, par exemple, — et vous coniuioncez par l'alléger ou par la vider, si je l'ose dire, de tout ce «îu'eile contenait de substance. Vous en ùtez le st^rieux, s'il s'y en mêlait peut-être au comique; vous en ùtez les idées;

VOUS en ôtez encore et surtout la « thèse » ; vous en ôtez aussi l'intrigue, si vous voulez.... Il vous en reste le trio classique : le « jeune éventé » ; la pupille subtile, innocente, « comme un vieux juge » ; et le tuteur jaloux, Horace, Agnès, et Arnophe. Vous les... désarticulez alors, vous les désossez, vous les réduisez à l'état de fantoches, de mannequins, de poupées, ou de chiffons aptes à recevoir toutes les formes qu'il vous plaira de leur donner. Vous laites d'Arnolphe, sous le nom d'Albert, je ne sais quel barbon, plus cacochyme encore et plus grincheux que son modèle. Sous le nom d'Agathe, vous transformez Agnès en une délurée de comédie, plus vive, plus gaillarde, plus libre en ses propos qu'un capitaine de dragons. Et pour Horace, vous le laissez à son insignifiance naturelle, en ayant soin seulement de le doubler de quelque Scapin ou de quelque Sbrigani. Vous lardez votre pièce, vous la piquez enfin de lazzis à l'italienne, bourrades et coups de poing, plaisanteries au gros sel, bouffonneries de haut goût; vous remuez... vous dressez... vous parez... vous servez : c'est du Regnard; ce sont les Folies amoureuses, que l'on vient de jouer devant vous. Ce serait aussi bien le Légataire universel, si vous aviez pris, je suppose, pour faire votre cuisine, au lieu de i École des femmes, le Malade imaginaire *.

1. Il n'est pas indifférent de remarquer à ce propos que si nos acteurs ont accoutumé de jouer vieux le personnage d'Arnolphe, ce n'est pas du tout, comme on l'a dit trop souvent, qu'au temps de Molière un homme de « quarante-deux ans » passât pour un vieillard! Molière n'en croyait rien lui-même; et il y a d'ailleurs toute sorte do raisons pour qu'un homme de cet âge fût alors plus jeune qu'aujourd'hui d'environ quelque dix ou douze ans. Mais c'est que précisément l'Albert de Regnard, et plus tard le Bartliolo de Beaumarchais, en se superposant à l'Arnolphe de Molière, l'ont lui-même cnvicilli, si je puis dire. On en a fait le même emploi de théâtre, elle visage d'Arnolphe a pris les rides de celui de ses successeurs.il en a pris aussi l'air de caricature; — et toute V École des femmes s'en est trouvée faussée.

Autre recette.... Vous prenez maintenant deux comédies de Molière : le Bourgeois gentilhomme, par exemple, et la Comtesse cTEscarbagnas. Il y a dans la première, sous le nom galant de Dorimène, une marquise assez suspecte, ou même fort aventurière, dont on ne sait trop ni sur quelles terres est assis le marquisat ni quels sont d'ailleurs les moyens d'existence. Il y a un comte aussi, que l'on appelle Dorante, et qui sent d'une lieue son chevalier d'industrie. Molière ne les a, comme vous le savez, qu'esquissés l'un et l'autre, et par bonheur, ils n'ont encore presque pas servi. D'un autre côté, dans la Comtesse d'Esarbagnas — laquelle, par un autre bonheur, n'est également qu'une ébauche, — peut-être avez-vous remarqué quelques conseillers, ou gens de finance, un M. Tibaudier, un M. Harpin, dont il serait assez piquant de mêler les ridicules avec ceux de M. Jourdain*. C'est un plat qui réveillerait nos appétits blasés. Et pourquoi n'y ajouteriez-vous pas aussi, tandis que vous y êtes, quelques-uns des vices dllarpagon? Notre homme prêterait sur gages, et il ferait des vers :

Une personne de qualité Ravit mon âme; Elle a de la beauté, J'ai de la flamme; Mais je la blâme D'avoir de la fierté.

Il porterait un habit à Heurs, et il aimerait < la trompette marine ». Quant ù l'intrigue, Molière encore Va indiquée. Quelque valet à tout faire duperait le chevalier, qui duperait la maniuise, qui duperait riiumme de linance, qui duperait le public, et tout cela ferait t un

1. Voyez le Rourgmis genfi/homme, acie IV, so. i, ii, m et la Comtesse d'EscarbagnaSy se. xvi et xii.

ricochet de fourberies le plus plaisant du monde ». C'est, Messieurs, le mot de Frontin; c'est la comédie que l'on va jouer devant vous tout à l'heure; c'est le Turcaret de Le Sage.

Mais vous êtes d'humeur plus grave, et ces friponneries ne vous divertissent guère. Vous aimez à moraliser; vous ne détestez pas non plus un peu de romanesque; et d'ailleurs, tout en nourrissant des ambitions littéraires, vous en entretenez aussi de diplomatiques. Qu'à cela ne tienne! Vous prenez donc pour le coup trois comédies de Molière, soit le Bourgeois gentilhomme, Don Juan, Tartufe, une scène de l'un, une scène de l'autre; et c'est Vliigrat, de Néricault-Destouches ; et à la vérité, pour cette fois, vous ne réussissez pas; mais vous serez plus heureux plus tard, et, en attendant, les connaisseurs saluent en vous l'une des espérances du théâtre français.... Vous avez vu. Messieurs, les Folies amoureuses, et vous allez voir Turcaret. Je doute qu'on remonte jamais llngrat.... Il faut donc ici que ie prouve mon dire, et, pour cela, que je vous cite un ou deux passages de la comédie de Destouches. Le bonhomme Géronte, bourgeois de Paris, décline l'honneur que lui fait Cléon en lui demandant la main de sa fille :

Dispensez-moi, monsieur, de faire une sottise ;

Et soyez informé, pour une bonne fois,

Que je veux m'en tenir à l'étage bourgeois.

Je prétends que mon gendre aime à vivre en famille :

Je veux qu'il considère et chérisse ma fille ;

Qu'il soit doux, complaisant, sincère, officieux;

Qu'il ne puisse parler ni de rang, ni d'aïeux;

Que de me ménager il se fasse une affaire.

Et se tienne honoré de m'avoir pour beau-père....

Vous avez reconnu le langage de Mme Jourdain : « Je veux un homme qui m'ait obligation de ma fille, et à

qui je puisse dire : mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. » Mais voici peut-être une imitation plus directe encore :

Page 1