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C'est ainsi qu'au moment même où je faisais ces Confé

Mais cela ne saurait pourtant emp(*cher les imitateurs eux-niémcs d'avoir eu leur originalité, d'avoir ajouté leur personne à celle du maître, d'avoir formé du mélange de ses qualités et des leurs une combinaison nouvelle; et tel est, vous le savez, le cas de Regnard en particulier. La gaieté, la verve, la folie de Regnard ont leur prix.... Ccrtninoment, je n'oublie pas que sa gaieté frise parfois la turlupinade; que, plus souvent qu'on ne le voudrait, sa bouffonnerie ressemble à celle de Scarron ; qu'il y a plus d'artifice que d'imprévu dans quelquesunes de ses drôleries. Mais quoi! il écrit si bien *! Et puis, sachons-lui gré, en se faisant faire prisonnier en Alger, d'avoir ainsi justifié, par un exemple vivant, la vérité des moins bons dénouements de Molière. Ai-je besoin d'ajouter que l'inlluence de Molière n'a pas d'autre part empêché le temps de couler, les modes ou les mœurs de changer, les costumes et les goûts avec elles, la facilité des mœurs de la Régence de succéder à l'austérité des dernières années de Louis XIV, le duc d'Orléans à son oncle, Mme de Parabère à Mme de Maintenon, les bals de l'Opéra aux sermons de Rourdaloue. Elle n'a pas non plus empêché les conditions sociales de changer de rai)ports, la noblesse de s'appauvrir, le tiers-état de s'enrichir, l'homme d'argent ou l'écrivain de devenir des personnages. Et elle n*a pas surtout empêché la comédie de suivre son évolution intérieure, et de développer après Molière le contenu de sa définition.

rences les auteurs du Thràlro Libre se réclamaient de Molière, et pout-élre qu'ils n'avaient pas tort. I.f's (\)rheatu- de M. Honri Becque sont assurément j)lus voisins (jue MademiAselle de la Seifflière ou que même Maître Guérin de la facture du Malade imaginaire.

1. Voyez sur Regnard l'étude spirituelle, brillaute et paradoxale de J.-J. Weiss.

Aussi, dès les dernières années du règne de Louis XIV ou même du xvii^ siècle, voyons-nous quelques écrivains, tout en continuant de respecter le maître, — et de le copier au besoin, — secouer pourtant son joug, s'émanciper de son influence, et faire valoir ou même revendiquer ouvertement contre lui leurs droits à l'originalité. Tel est Dufresny, qui débute en 4692, et dont je vous parlerai tout à l'heure. Tel est déjà Dancourt, qui débute en 1685, Florent Carton Dancourt, comédien et poète, — et père de famille aussi.

Celui-ci nous a laissé... je veux dire qu'il a laissé deux filles et quarante-neuf pièces. Les deux filles ont beaucoup contribué à la gloire du nom de leur père, et à juste titre, car, si nous en croyons les Mémoires ou les Correspondances du temps, ce devaient être de bien aimables personnes. L'aînée fut la très intime amie de Samuel Bernard, le sac d'argent, le fameux financier, dont elle eut trois filles diversement célèbres dans l'histoire galante et littéraire du xviii<^ siècle : Mme Dupin de Chenonceau, Mme d'Arty, et Mme de la Touche. Pour la cadette, — Mimi Dancourt, comme on l'appelait au théâtre, et, de son nom de femme, Mme Deshayes, — elle fut la mère de Mme de la Popelinière. La Popelinière était fermier général; Samuel Bernard était quelque chose de mieux que cela; reconnaissons que, si Dancourt a quelquefois égratigné les financiers dans ses pièces, les financiers, Mesdames et Messieurs, n'en ont pas gardé rancune à ses filles *.

Moins intéressantes, il est vrai, que ses filles, les

1. Voyez sur les Dupin : Rousseau dans ses Confessions et Mme d'Épinay dans ses Mémoires; — sur Mmes d'Arty et de la Touclie, Honoré Bonhomme : Grandes Dames et Pécheresses du XVIII» siècle, ou Desnoiresterres : Épicuriens et Lettrés du xvnF siècle; — enfin, sur Mme de la Popelinière, voyez particulièrement les Mémoires de Marmontel,

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pièces de Dancourt ne sont pas moins curieuses; et je n'ai pas le temps ici de vous en parler longuement, mais les titres, à eux seuls, en sont, si je ne me trompe, comme un trait de lumière. Elles s'appellent en etTet : la Désolation des joueuses^ la Foire de Besons^ les Vendanges d<] Suresnes, le Retour des Officiers^ les Eaux de Bourbon, le Moulin de Javelle... et ceci. Messieurs, c'est la pièce de circonstance ou d'actualité, comme nous dirions aujourd'hui, le fait-divers du jour ou le scandale de la veille transportés tout vifs sur la scène. Mais d'autres pièces sont intitulées : rEté des Coquettes, les Bourgeoises d la Mode, les Curieux de Compiègne, les Agioteurs, les Bourgeoises de qualité, les Enfants de Paris... et ceci, — ce pluriel des titres qui n'a l'air de rien, — c'est comme qui dirait l'annonce de la comédie de mœurs, telle encore qu'on l'entendait il y a quelques années : les Lionnes pauvres, les Effrontés, les Ganaches, les Vieux Garçons, les Faux Bonshommes, les Sceptiques, les Inutiles. Cela consiste h diviser, à répartir, à distribuer inégalement entre plusieurs personnages la somme des ridicules qui sont ceux de leur âge, ou de leur condition, ou d'une façon de penser commune, et à faire de la satire de cette façon de penser, de cette condition, ou de cet Age, l'objet principal de la comédie.

C'est ce que Molière avait fait lui-même dans ses Pi'écieuscs ridicules et dans ses Femmes savantes, mais il ne l'avait fait qu'en passant, et son procédé le plus habituel est justement inverse de celui de Dancourt. Molière concentrait ce que Dancourt divise, et là, précisément, est l'originalité de Dancourt. Vous remarquerez, en elTet, Messieurs, que, d'une comédie de ce genre nous exigeons toujours, — que nous le sachions ou non, — d'«Mre plus mêlée au monde, plus ressemblante à la vie quotidienne, plus conforme à ce que nous voyons qui

se passe autour de nous. C'est que nous ne connaissons tous ni la coquette ni le faux bonhomme ; nous n'en avons pas du moins la prétention; et on pourrait dire qu'en nous les annonçant le poète nous promet de nous apprendre quelque chose ; mais nous connaissons tous des coquettes et des faux bonshommes ; ou nous croyons en connaître; et nous exigeons que la comédie de mœurs nous les rende. Il suit encore de là que le dialogue en doit être moins tendu, plus familier, plus souple, plus approché du ton de la conversation. Ni le monologue ni la « tirade » n'ont plus ici de lieu; ils y feraient longueur; ils y seraient hors de place; ils y nuiraient à l'impression d'exactitude et de réalité. Ce que la comédie perd donc en profondeur, on peut dire qu'elle le regagne en étendue ou en diversité. Si le gain ne répare ni ne compense tout à fait la perte, il la rend moins sensible; et c'est pourquoi, — c'est peut-être aussi parce que ce genre de comédie est plus facile à traiter, — les écrivains contemporains s'y empressent à l'exemple et sur les traces de Dancourt *.

Ils y sont d'ailleurs encouragés par le succès d'un livre fameux, dont on ne saurait exagérer l'influence sur le théâtre et sur le roman de la fin du xvii^ siècle. Je veux parler de ces Caractères, oii La Bruyère, prêchant d'exemple, a montré que la diversité des caractères humains, — bien loin de se borner comme le croira Voltaire, à cinq ou six exemplaires identiques, — était inépuisable! Son Théodecte en effet et son Eutyphron se ressemblent-ils? son Ménalque et son Onuphre? son Phidippe et son Cliton? son Irène et son Elmire? Et pourquoi ne se ressemblent-ils pas? La Bruyère, Messieurs, le sait et l'a dit lui-même : « C'est qu'il se fait

l. Voir, sur la Comédie de Dancourt, le livre de M. J. Lemaître.

AUTOUn DE « TURCARET ». 191

généralement dans tous les hommes des combinaisons infinies de la puissance, de la faveur, du génie, des richesses, de la dignité, de la noblesse, de la force, de la capacité, de la vertu, du vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de la puissance, de la bassesse; » et c'est que ces choses, c m6h''cs ensemble en mille manières différentes et compensées Tune par l'autre en divers sujets, forment aussi les différents états et conditions ». Vous entendez bien sa pensée. Tous ici, tant que nous sommes, nous avons tous deux yeux, un nez, une bouche, des lèvres, des oreilles. Mieux que cela ! tous ces traits sont respectivement disposés de la même manière, — le nez au-dessus de la bouche et le front au-dessus du nez ; — et cependant, de tant de visages, il n'y en a pas un qui n'ait sa physionomie, bien à lui, partout reconnaissable, facile h distinguer, impossible à confondre '. Mais ce qui est vrai du physique l'est encore bien plus du moral, où ce ne sont pas. Messieurs, cinq ou six traits seulement, mais une infinité de traits qui s'entrecroisent « en mille manières différentes », comme dit La Bruyère, et qui forment ainsi tout autant de combinaisons nouvelles, — et de coniplcxions, et d'états, et de conditions.

C'est de là. Messieurs, que va bientôt se dégager et sortir la formule ou la loi du roman moderne. Assez informés de < l'homme en général », c'est l'homme en particulier que nous voudrons désormais connaître; assez informés par Tartufe et par Harpagon de lavarice et (le rhy[)Ocrisie absolues, de ce qu'elles ont de commun

1. Je ne fais ici que reproduire une comparaison de Marivaux, dans son Spectateur françnis : « Je regardais passer le monde, je ne voyais pas un visage qui ne fût accommodé d'un nez, de deux yeux et d'une bouche; et je n'en remaniuais pas un sur qui la nature n'eût ajusté tout cela dans un goût dilTérenl. •

dans tous les hommes dont elles sont le vice, nous voudrons savoir maintenant en quoi l'hypocrisie- d'un grand seigneur ou l'avarice d'un bourgeois diffèrent exactement de celle d'un paysan ou d'une vieille dévote. Les aventures qui nous intéresseront, ce ne seront plus proprement les nôtres, mais celles des gens qui vivent autrement que nous, dans un autre milieu; ce sera, comme de nos jours, la vie du mineur dans sa mine (cf. Germinal), de l'ouvrier dans son garni (cf. V Assommoir), du marin sur son navire (cf. Mon Frère Yves, Pêcheur dislande). Ce qui provoquera notre curiosité, c'est la déformation que les sentiments généraux de l'humanité subiront en se réfractant comme au travers des conditions, des professions, des métiers. Nous demanderons que l'on nous dise comment le marin aime la femme dont il est séparé pendant des mois ou des années entières; si peut-être et souvent la brusquerie native, ou la grossièreté même du langage, ne recouvrent pas un fonds d'affection plus solide que la politesse ou l'exquise urbanité des manières; et ce qu'encore de certaines professions tantôt ajoutent ou tantôt enlèvent de délicatesse ou de profondeur aux sentiments, d'élévation ou de distinction aux idées. Voilà l'art moderne, moins pur assurément de formes ou de lignes, mais plus psychologique et plus voisin de nous que l'ancien; voilà, — pour le dire en passant, — l'explication du succès prodigieux du roman de mœurs dans le siècle où nous sommes; et voilà pourquoi c'est à la fin du xvii® siècle aussi qu'il commence de paraître, avec Courtilz de Sandras, l'auteur des Mémoires de Rochefort et de d'Artayuan; avec Mlle de La Force, avec Mme de Murât, avec Mme d'Aulnoy; avec l'auteur du Diable boiteux, de Gil Blas, et aussi de ce Turcaret, — auquel enfin nous arrivons.

AUTOUR DE « TUnCARET ». 193

Je ne m'excuse pas, Messieurs, du long détour que je vous ai fait faire avant et pour y arriver; ou plutôt, c'est si je ne l'avais pas fait que vous seriez en droit de vous plaindre. Songez en effet que Titrcaret est de 1709, et, ainsi, séparé de Tartufe par un intervalle de plus de quarante ans. Or, dans ces quarante ans, nous ne pouvions guère trouver d'autre pièce à vous représenter, puisque aussi bien Regnard ayant fourni sa carrière de 1696 à 1708, la même date revenait toujours. Mais, d'un autre côté, je ne pouvais pas sauter comme à pieds joints par-dessus quarante ans d'histoire; je ne pouvais pas ne pas essayer de vous montrer ce qui se préparait sous ce néant apparent; — et c'est ce que je viens de faire...

J'ajoute qu'aussi bien le Turcaret de Le Sage résume en lui, pour ainsi parler, tout ce que nous venons de dire, et qu'avec des qualités qui seraient de premier ordre, si Tartufe n'existait pas, la pièce a justement les défauts qu'il nous faut pour achever de nous ouvrir les yeux sur la transformation de la comédie de caractères en drame ou en roman.

En elTet, lobjet principal est bien ici, comme dans les comédies de Dancourt, la peinture des mcrurs du temps, celle du monde interlope, celle surtout du pouvoir nouveau de l'argent. Nouveau? Je ne sais si je me fais entendre, et je ne veux pas dire par \îi qiw Vixnj^cni n'ait pas été trop puissant de tout temps. Cependant, au xvii® siècle, à la coui- «le Louis XIV. si grand que fût le pouvoir de la fortune, il était contrebalancé par celui de la noblesse ou du saug. Il le sera bientôt, dans la

France du xviii^ siècle, grâce à Voltaire et grâce à Rousseau, par le pouvoir de l'esprit. Mais, au temps de Le Sage, et précisément aux environs de 1710 ou, si vous l'aimez mieux, entre 1070 et 1730 à peu près, le pouvoir de l'esprit ne faisant que de naître, et, déjà, celui du sang ne comptant presque plus ou perdant du terrain chaque jour, l'argent est maître, l'argent est roi ; — et c'est en quoi d'abord le Turcaret de Le Sage réalise la définition de la comédie de mœurs. Turcaret est de son temps, et il en exprime l'un des caractères essentiels. Conformément à l'exemple de Dancourt, la peinture des mœurs y est comme répartie entre tous les personnages; et si l'argent engendre quelques ridicules ou quelques vices qui lui soient vraiment particuliers, tout le monde en tient dans la pièce, la baronne autant que Turcaret, et Mme Jacob, et M. Rafle, et M. Furet, et Frontin... sans parler de Lisette ni du chevalier. Ai-je besoin d'ajouter, qu'avec le même esprit de justice, tout ce qui pouvait lui servir à peindre la corruption régnante. Le Sage le leur a partagé? Jamais peutêtre on n'a mis semblable collection de gredins à la scène;... et cela ne laisse pas de rendre la représentation de Turcaret d'abord quelque peu déplaisante.

Car il en résulte une absence entière d'intérêt dramatique. Les prodigalités de M. Turcaret le ruineront-elles? Sa baronne épousera-t-elle ou non son chevalier? Frontin réussira-t-il à dépouiller son maître ? Toutes ces questions nous laissent indifférents. Nous ne prenons ici d'intérêt qu'à la peinture des personnages, ou plutôt à celle de M. Turcaret. Et n'est-ce pas ici le principe d'une illusion qu'il semble que l'on se fasse quand on continue de voir en Turcaret une comédie de caractères? Si c'est en effet un caractère que d'être hypocrite ou avare, ce non est pas un d'être financier, pas plus que

d'être militaire ou négociant, je suppose; et la preuve, c'est qu'il y a, c'est que nous connaissons des financiers de tous les caractères. Comme il y en a de bruns et de blonds, il y en a, vous le savez, de généreux, s'il y en a d'avares; il y en a d'onctueux, il y en a de brutaux; il y en a, en deux mots, comme des ingénieurs et comme des architectes, de toutes les espèces. Mais ce qu'il faul dire, c'est que Turcaret est une comédie de mœurs, traitée par les moyens de la comédie de caractères, c'est-à-dire où les « situations > sont subordonnées aux exigences de la peinture du personnage; où les scènes épisodiques abondent, sans autre utilité que d'achever de peindre M, Turcaret, de nous apprendre ses origines, comment il se procure les diamants qu'il donne, ou comment il a fait sa fortune; et une comédie, enfin, où manquerait non seulement l'intérêt, mais l'action, si ce n'était le personnage, de Frontin.

Au moins, sans se préoccuper de l'intrigue, et en la laissant aller comme d'elle-même, si Le Sage avait eu d'autre part l'heureuse audace de Molière, et s'il avait fait des opérations dargent de Turcaret le vrai sujet de sa pièce! S'il nous avait montré son personnage à l'œuvre, comme Tartufe! Kt, si de la grande scène de M. Turcaret avec M. Halle, au lieu de n'en faire que de mauvaises plaisanteries, il en avait tiré ce qu'elle contient de drame! Cet enfant de fannlle, « auquel M. Turcaret prêta, l'aimée passée, trois mille livres... et dont l'oncle, avec toute la famill«\ travailla actuelloinenl à le perdre »; — ou ce caissier * iju il avait cautionné et (|ui, par son ordre, vient de faire bamiueroule de deux» cent mille écus » ; — ou encore « ce grand homme sec (|ui lui donna deux mille francs pour une direction qu'il lui avait fait avoir à Valogne », si Le Sage nous les avait montrés! et Turcaret traitant avec eux! et l'argent corrompant le»

i% LES ÉPOQUES DU THEATRE FRANÇAIS.

consciences, désagrégeant les caractères, suscitant autour de lui, non pas plus, si vous le voulez, mais autant de hontes que de ridicules, et de crimes que de vices! Seulement, Messieurs, vous le voyez, ce n'était plus alors une comédie, c'était un drame! Autre preuve encore de ce que nous disions l'autre jour, que la comédie de caractères poussée à fond tend vers le drame comme vers sa limite! Mais autre preuve aussi de la difficulté de traiter la satire sociale au théâtre, puisque, tout inoffensif et anodin que nous semble aujourd'hui le Turcaret de Le Sage, — en comparaison de ce qu'il pouvait être, — cependant on raconte que les financiers offrirent à l'auteur jusqu'à cent mille livres s'il voulait retirer sa pièce! et, ce qui est certain, c'est que, pour la faire enfin paraître aux chandelles, il ne fallut pas moins que l'intervention de Monseigneur, fils de Louis XIV. Le Sage était un vrai Breton!

Non pas, après cela, que Turcaret n'ait de rares mérites, qui justifient sa réputation, et que je serais impardonnable de ne pas vous signaler. Ainsi, j'en admire beaucoup la justesse, la force, et la vérité de style. Le Sage n'est pas un grand esprit. C'en est même un médiocre, de peu d'étendue, de peu de portée, qui n'a jamais pensé bien haut ni bien profondément, ni peut-être pensé du tout. Mais c'est un observateur exact et pénétrant, qui sait voir, qui rend bien ce qu'il voit, et dont je dirais volontiers que le style exprime souvent plus qu'il ne voit ou qu'il ne croit voir lui-même. Cette bonne fortune est échue quelquefois à nos naturalistes. Ils ne se proposent que d'imiter la nature, que de la copier, mais ils la copient quelquefois tout entière; et alors, l'image qu'ils nous en donnent équivaut à la nature môme, aussi pleine de sens, aussi instructive, et, comme nous disons, aussi suggestive qu'elle. C'est souvent le cas

de Le Sage, dans son Turcavct comme dans son Gil Blas, Il a quelquelois lair profond : mais ce n'est pas lui qui Test, c'est son modèle, si je puis ainsi dire, dont la justesse de son œil et la fidélité de sa main, en nous rendant jusqu'aux moindres traits, nous rendent donc aussi la signification ou le sens caché. N'en va-t-il pas de même dans la réalité? et, tous les jours, un fait-divers, perdu dans la foule des autres, n'ouvre-t-il pas à quelqu'un de nous, lui tout seul, des horizons ou des perspectives infinies sur la vie?

De là, dans Turcaret, sous l'apparence caricaturale, et en dépit de l'intention de tourner tout au rire, de là, ce que j'appellerai la solidité de l'observation. Oui, Le Sage est plus vrai qu'on ne croit, ses portraits sont plus ressemblants, son Gil Blas et son Titrcnret ont quelque chose de plus authentique, et pour ainsi parler, de plus < documentaire » qu'on ne le veut bien dire. Je ne pense pas qu'il soit besoin de vous démontrer la réalité de sa baronne; mais voici, par exemple, son marquis de La Tribaudière, toujours entre deu.x vins, et ne faisant d'excès que de sobriété... Il s'était appelé le marquis de La Fare, et, autrefois, dans sa première jeunesse, son grand amour pour la charmante Mme de La Sal)liérc avait fait rélonucmont et l'admii-ation du beau monde :

.le fus voir hier à (|uatre heures apris-niidi, — nous dit le chevalier de BouilUm dans une lettre à CliauUeu, — M. le marquis de la Fare, en son nom de i,'uerre, M. de la Cochonière, croyant que c'était une heure propre à rendre une visite sérieuse; mais je fus bien étonné dcntendre, dés la cour, des ris immodérés, et toutes les marques dune bacchanale complète. Je poussai jusqu'à son cabinet, et je le trouvai en chemise, entre son rcmora et une autre personne de ({uinzo ans, son fils l'abbé versant des rasades à deux inconnus, des verres cassés, plusieurs cervelas sur la table, et lui assez chaud de vin. Je voulus, comme son serviteur, lui en faire quelque remontrance; je n'en lirai d'autre réponse que : 0\l

Duvez avec nous ou allez vous promener. Il ne parla pas tout à fait si modestement. J'acceptai le premier parti, et en sortis à six heures du soir ivre-mort.

Voilà le marquis de La Tribaudière en propre original, et voici maintenant M. Turcaret en personne. C'est Mme de Tallard, chargée par Louis XV de faire à Samuel Bernard les honneurs de Versailles, qui nous raconte elle-même l'entrée du personnage dans son appartement :

On annonce le duc d'Ayen, qui fait son entrée en poussant devant lui une figure incroyable; tout le monde croit voir Turcaret ou le Bourgeois gentilhomme. Au-dessus d'une assez belle figure, il avait une perruque immense et, sur sa grande taille, un habit, ou plutôt une espèce de pourpoint de velours noir, veste et doublure de satin cramoisi, brodés en or, et une grande frange à crépines d'or au bas de sa veste, que sais-je? une cravate de dentelle, des bas brodés en or et roulés sur les genoux, enfin des souliers carrés avec la pièce rouge.

Je me lève bien vite, prends mon air sérieux et complimenteur, et allant au-devant de lui, dès que le duc d'Ayen me l'a nommé, je lui parle du service qu'il a rendu au roi, et, après quelques lieux communs, je lui propose un brelan :

« — C'est, lui dis-je,un jeu fort agréable : on y joue ce qu'il plaît, on le quitte quand on veut.

— Pour moi, répond Bernard, je ne le quitte jamais : il m'amuse beaucoup, j'y joue presque tous les soirs, pour m'empêcher de dormir de trop bonne heure.

— Eh bien, lui dis-je, pour vous tenir éveillé, monsieur, je ferai votre partie, et je vais proposer à ces dames d'en être. »

On en profita pour le dépouiller... Mais ne diriez-vous pas, Messieurs, d'une scène de Turcarett Et si vous vous avisiez que l'anecdote est de vingt ans postérieure à la comédie de Le Sage, le théâtre aurait alors anticipé sur la réalité. Il y avait d'ailleurs, en ce temps-là, plus d'un Samuel Bernard comme plus d'un La Fare. On le vit Ijjcn, vous le savez, quand le duc d'Orléans inaugura sa

AUTOUR DE « TUUCARET u. 199

régence en 1716, par* faire rendre gorge aux traitants », dont le fameux Paparel, le propre beau-père de La Fare.

A cette vérité d'observation et à cette justesse de style, si nous ajou'.ions maintenant la force comique, nous aurions, je crois, rendu justice k Le Sage. Mais ce mérite est de ceux qu'il est plus facile de sentir que de définir, et, puisque vous allez en avoir l'occasion tout à riieure, je vous en laisse juges. Il suffit, Messieurs, que vous ayez vu que la part de Le Sage est assez belle dans l'histoire du théAtre français pour nous obliger à nous poser deux questions encore. Pourquoi Turcarct n'a-t-il pas eu plus d'imitateurs? n'a-t-il pas fait école? et pourquoi Le Sage lui-même, ayant si bien commencé, n'a-t-il pas continué?

Pour ce qui est de la seconde question, il semble qu'il ait eu des difficultés avec les comédiens. Les comédiens, vous ne l'ignorez pas, étaient alors un peu les luaîtros des auteurs, et Voltaire même, Voltaire, chargé de gloire et d'années, n'en fera pas tout ce qu'il voudra. C'est Beaumarchais qui les remettra à leur rang. Mais quelle est la nature de ces difficultés? Nous ne le savons point, et je ne vois pas qu'après tout il soit bien curieux ou bien intéressant de s'en enquérir.

lien est autrement de la première question, et, quoiqu'elle,soit de celles auxquelles il est toujours difficile ou même imprudent de vouloir répondre, on peut cependant l'essayer. Par exemple, ne peut-on pas dire que la question d'argent est trop grave, d'une nature ou d'une espèce trop particulière, pour être traitée par la comédie? Car, lu où l'argent manque, il y a trop d'hu-

fr.

miliations, trop de souffrances, trop de misères, pour qu'il ne soit pas inhumain d'en rire; et là où il abonde, il apporte avec lui trop de responsabilités pour que quiconque s'y dérobe n'en soit puni que par le rire. Voyez plutôt les romans de Balzac... Mais si la question d'argent ne saurait être traitée au théâtre ni parla comédie, ni sans doute par la tragédie, — dont, en s'y mêlant, elle dégraderait l'idéale dignité, — que reste-t-il, Messieurs? Il reste qu'elle soit traitée par le drame ou par le roman ; et, en effet, c'est ce que nous verrons se produire, à mesure que, dans des sociétés plus compliquées, composées de plus de parties, et plus divisées, la question d'argent prendra plus d'importance.

Je n'insiste pas sur une autre raison : qui est que la satire des conditions, d'une manière générale, est plus à l'aise, plus au large, dans le roman qu'au théâtre. Si j'en ai déjà dit un mot, c'est une question que nous examinerons de plus près quand nous en serons à parler de Diderot. Mais ce que je puis vous faire dès à présent observer, c'est qu'il était bien difficile, dans les dernières années du xvii^ siècle, que le développement de la comédie de mœurs ne souffrît pas de la concurrence du roman. Autre exemple, Messieurs, de l'analogie de l'histoire des genres littéraires avec celle des espèces naturelles. En tout genre et en tout temps, comme il se produit plus d'œuvres qu'il n'en saurait durer, il doit y avoir, et il y a, daiis chaque cas « lutte pour l'existence » ; et dès que deux genres aussi voisins l'un de l'autre que le roman et la comédie de mœurs entrent en lutte, il faut que l'un des deux, ou succombe, ou cède au moins à l'autre. C'est ce qui s'était vu au commencement du xyii» siècle.

Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans; J'ai vu que notre peuple en était idolâtre,

disait un personnage de la Galerie du Palais, en i634, et le libraire lui répondait :

La mode est maintenant aux pièces de théâtre.

Et, en effet, Messieurs, c'était le temps où la tragicomédie, celle de Mairet et de Rotrou, qui répondait à peu près aux mômes besoins d'esprit ou aux mêmes goûts que le roman d'aventures, celui de Gomberville et d'Honoré d'Urfé, en triomphait, et lui enlevait pour ainsi dire ses auteurs ordinaires avec sa clientèle. Inversement, dans le temps où nous sommes, si la prodigieuse fécondité du roman n'en est pas la seule cause, croyez pourtant qu'elle est bien l'une des causes de la stérilité relative du théâtre depuis tantôt vingt-cinq ou trente ans. Il n'y a jamais de place pour tous les genres à la fois dans l'histoire de la littérature; et, comme dans la nature même, plus les genres sont voisins, plus la concurrence qu'ils se font entre eux est vive, acharnée, sans relâche, et se termine toujours par la défaite ou la retraite de l'un d'eux.

Or, au commencement du xviii«^ siècle, le roman, vous le savez, prenait justement conscience de lui-même. Roman de mœurs avec Gil Blas, roman d'amour ou de passion avec Manon Lescaut, roman psychologique avec Marianne, le roman, d'un genre inférieur qu'il avait été jusqu'alors, et regardé comme uniquemeiit bon à divorlir les enfants et les femmes, s'élevait à la tlii^iiité d'un genre littéraire. Pour que la comédie soutînt la concurrence, il lui eût fallu d'autres défenseurs que Le Sage; il eût fallu surtout que l'auteur de Turcarct ne fût pas en même temps relui de Gil Dlas\ Elle allait donc chercher des directions nouvelles, et, en les cherrliant. elle allait essayer, comme il arrive toujours, d'em-

prunter d'abord au roman lui-même quelques-uns des moyens qui le faisaient réussir.

Dufresny, si on le voulait, en pourrait servir d'exemple, ce Dufresny dont je vous disais tout à l'heure qu'il avait essayé le premier de secouer l'influence de Molière. Je lis en effet, dans le Prologue du Négligent, sa première pièce, les curieuses réflexions que voici. M. Oronte, riche bourgeois, voulant donner la comédie chez lui, s'entretient avec « un poète » dont la pièce ne lui a pas plu :

ORONTE

Monsieur, je suis surpris que vous ayez fait une comédie en prose, puisque vous avez tant de facilité à faire des vers.

LE POÈTE

Cette facilité ne fait rien à la chose : Je ne plains ni peine ni temps Pour réussir quand je compose, Et voici comment je m'y prends.

D'abord, pour ne point me gêner l'esprit, j'ébauche grossièrement mon sujet en vers alexandrins, et, petit à petit, en léchant mon ouvrage, je corromps avec soin la cadence des vers, et je parviens enfin à réduire le tout en prose naturelle.

ORONTE

Vous croyez donc qu'une comédie est plus parfaite en prose qu'en vers?

LE POÈTE

Oui, sans doute; et il n'est pas naturel qu'on parle en vers dans une comédie....

Un autre passage n'est pas moins intéressant :

LE POÈTE

Que manque-t-il donc à ma pièce?

ORONTE

Des caractères, monsieur, des caractères... et des portraits.

LE POÈTK

Ah! ah! nous y voilà! des caractères, des portraits.... Votre discours me fait soupçonner.... que vous êtes un peu Moliéi-iste.

Vous voyez, Messieurs, que le mot n'est pas d'hier!

OBO.NTK

Je ne m'ei^d«''fends point, et je tiens qu'on ne peut réussir sur le théâtre qu'en suivant Molière pas à pas....

LE POÈTE

Molière a bien gâté le théâtre. Si l'on donne dans son goût : Bon, dit aussitôt le critique, cela est pillé, c'est Molière tout pur; s'en écarte-t-on un peu : Oh! ce n'est pas là Molière.

Dufresny s'en écarta, mettant même quelque amourpropre, quelque coquetterie d'auteur à donner, sous le titre de la Malade sans maladie, telle comrdie dont ce titre ne fait précisément qu'accuser la dilTérence avec le Malade imaginaire. Il essaya surtout de varier l'intrigue, de la rendre déjà plus « intéressante »; et il est vrai qu'ayant moins d'invention que de bonne envie d'en avoir, il y a rarement réussi. Mais c'était une indication, et ses successeurs en allaient profiter.

D'un autre côté, Deslouches, revenant d'Angleterre, où le goût naturel qu'il avait pour le romanesque n'avait pu manquer de devenir plus vif ou plus prononcé, n'allait pas précisément en rapporter un théAtre nouveau, mais enfin, tout en continuant de composer des comédies de caractères, telles que le M''disaut, le Philosophe marié, le Grondeur, il allait essayer, comme Dufresny, de mettre un peu plus d'imprévu dans sa fable; et déjà, comme La Chaussée, comme Diderot plus tard, de mêler le sentimental, sinon le IrnL'ique, au con)i(|ur. I! allait s'efforcer aussi de « moraliser » le théâtre; et il faut convenir qu'après tout, — n'y ayant rien de moins c moral » que le théAtre de Regnard, si ce n'est celui de Dancourt, — l'entreprise, assurément, ne partait pas d'un mauvais naturel. Et, pour toutes ces raisons, on peut croire. Messieurs, que dés lors, aux environs de

1725 OU de 1730, l'évolution de la comédie se serait déterminée dans le sens du drame, si un homme d'esprit n'était intervenu, très original et très particulier, qui, lui, quoique romancier, n'aimant pas beaucoup les histoires tragiques, ni même, — et après avoir cependant commencé par en faire, — les romans trop romanesques, allait s'aviser, pour maintenir la comédie dans les régions tempérées du sourire, de quitter les traces de Molière; se mettre à l'école de Racine; et, par une ingénieuse imitation, adaptation, ou transposition, tirer d'Andromaque et de Bajazet ces petits chefs-d'œuvre de finesse, d'analyse et de préciosité, qui sont le Jeu de r amour et du hasard et les Fausses Confidences.

24 décembre 1891.

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