‹ Conférence de l'OdéonChapitre 28 sur 57 · M. REMY · texte numérisé non relu

M. REMY

Eh! à qui voulez-vous donc qu'il s'attache?

ARAMINTE

Mais, en effet, pourquoi faut-il que mon intendant me haïsse?

LA COMÉDIE DE MAIUVAUX. '2i'3

Et nous. Messieurs, qu'avons-nous l)psnin (l>nlcn(lro ou d'attendre davantage? Le mariage vaut lait maintenant. A la sympathie d'une jeune veuve pour un intendant bien fait a succérlé d'atiord un goût de préférence, puis la préférence est devenue de l'amour.... La comédie est terminée ; et si chaque progrès de l'action nous en a fait faire un dans la connaissance du cœur d'une belle indolente, n'avions-nous pas raison de dire que, dans le théâtre de Marivaux, comme dans celui de Racine, action et psychologie se confondent?

Maintenant, Marivaux at-il imité Racine? a-t-il voulu seulement l'imiter? Pour ma part, je ne le crois pas. Dans les sociétés qu'il fréquentait, et que présidait Fontenelle, on était plutôt hostile à la mémoire de l'auteur de Bérénice et de Phèdre, — lequel, pour tout ce monde, était presque un contemporain, n'ayant disparu que depuis une trentaine d'années; — et d'ailleurs, l'indépendance d'humeur de Marivaux allait jusqu'au dédain, un dédain doux, mais un dédain parfait, de tout ce qui l'avait lui-même précédé. Peu d'hommes de lettres ont eu plus de confiance en eux. La (juesf ion aussi l)ien n'eslelle pas presque indilTérentc? On sait que l'on copie; on ne sait pas toujours que l'on imite. Ce que je tiens seu' lement à vous faire observer. Messieurs, c'est que, Marivaux n'en aurait rien su ni soupçonné, la ressemblance ou l'analogie de sa comédie avec la tragédie de Racine n'en serait pas pour cela moins certaine, — ni surtout plus fortuite, ni par conséquent moins intéressante à noter dans l'histoire du théâtre français. 11 y a des courants didées auxquels personne ne saurait se soustraire, pour la bonne raison qu'à peine sentons-nous qu'ils nous entraînent; il y a des inlbienres qui sont comme dilTuses dans l'atmosphère ambianle. et que nous respirons, sans nous en douter nous-mêmes, avec l'air de

notre temps; il y a des œuvres à l'imitation desquelles, sans le vouloir, l'esprit d'une génération ou d'un siècle se modèle. Balzac, dans notre siècle, Honoré de Balzac, a-t-il imité la vie, ou la vie a-t-elle imité Balzac? Tout en imitant Bacine, ou, si vous l'aimez mieux, tout en transposant la tragédie de Bacine dans sa comédie de l'amour, Marivaux n'en est donc pas moins demeuré l'homme de son temps.... C'est ce qu'il faut que j'achève de vous montrer, en vous montrant maintenant dans l'esprit de son temps l'explication de ses défauts, comme j'ai taché tout à l'heure de vous y faire voir l'origine de ses qualités.

Ainsi je ne voudrais pas dire que sa sensibilité fût à fleur de peau; mais cependant, pas plus que celle de Voltaire ou de leurs contemporains à tous deux, — exceptons-en peut-être le seul Prévost, — je ne la crois très profonde. Vous venez. Mesdames, de voir jouer l'Épreuve. Je vous le demande : est-ce que vous n'en avez pas trouvé, sous ses grâces Watteau, la donnée bien cruelle ; et, en vérité, quand on a le cœur un peu sensible, ou seulement bien placé, badine-t-on ainsi avec l'amour? Quoi! Lucidor aime Angélique, et il en est aimé ; l'innocente n'a pas un regard ou un sourire qui ne le lui dise; il est aussi sûr d'elle qu'un homme le puisse être d'une femme; et, je ne sais pour quelle satisfaction de vanité, ce fat, cet impertinent, ce sot ne craint pas d'exposer cette enfant aux entreprises de son fermier d'abord, maître Biaise, et de son laquais ensuite! Et il est vrai que VÉpreuve est datée de 1740.... Il est vrai qu'un Bichelieu, si nous en croyons la chro-

nique, en usait volontiers de la sorte avec ses victimes. C'est donc une preuve aussi que Marivaux suit son temps, si, comme nous le savons par ailleurs, après ce premier éveil de la sensil)ilité que je vous signalais aux environs de 1730, les mœurs retournent à celles de la Régence et la race odieuse des Lovelace et des Valmont commence de paraître.... *

Mais, je l'avoue, quelque vif plaisir que j'éprouve à retrouver chez un auteur comique ou chez un romancier la fidèle image des mœurs de son temps, j'aimais mieux l'autre Marivaux, le premier, celui du Jeu de rA7T)0ur et du Hasard ou de la Surprise de l'Amour. S'il n'était pas plus spirituel, il était plus humain. Son Orgon était le meilleur des pères, et ses amoureux, ses Dorante ou ses Lélio, n'avaient peut-être pas cette allure aristocratique, mais ils lui Taisaient tout de même plus d'honneur. Et, vraiment, je commence à douter de la profondeur d'une sensibilité qui se tourne si vite et si facilement en sécheresse.

Je m'avise aussi sur cette observation, qu'ils n'étaient pas trop délicats, et le Dorante des Fausses Confidences^ par exemple, ne laissait pas de jouer un assez vilain jeu. Tranchons le mot : son personnage a quelque chose d'assez répugnant, et dans sa manière de réduire Araminte à composition on trouve je ne sais quoi qui sent trop son chevalier d'industrie. Il y a aussi une bien grosse dot dans la petite main qu'on lui abandonne! Mais le déguisement de l'autre Dorante, celui du Jeu de r Amour et du Hasard, est-ce (|ue vous aimez beaucoup cette invention? Est-ce que Tembarras de Silvia quand elle sent qu'elle aime Bourguignon, qui n'est que Bour-

i. Voyez là-dessus le Mr' fiant de Cressel, qui esl île HiT, et comparez les Contes ou liomans de Duclos.

giiignon pour elle, n'a pas quelque chose de gênant, % il'luimilinnt, d'avilissant même pour nous? Et d'une manière générale, nepenserez-vouspas, Messieurs, qu'il y a bien des laquais et bien des intendants dans la comédie de Marivaux? Oui; trop d'intendants, trop de laquais, trop de situations fâcheuses!...

Je sais bien ce que l'on répond : que c'est encore un trait de mœurs, — et je connais le mot de Montesquieu : « I.e corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs : il remplit le vide des autres états.... » J'ai la mémoire toute fraîche aussi du GU Blas de Le Sage. Et pour m'assurer qu'un laquais, sous l'ancien régime, était en passe de parvenir à tout, je n'ai pas besoin de songer au fameux Gourville; il me suffit de penser à quelques contemporains de Marivaux : à Dubois, par exemple, ou encore à celui qui devint le cardinal Alberoni. Sans doute, au temps de Marivaux, il arrivait tous les jours qu'une Silvia s'éprît d'un Bourguignon, et, à plus forte raison, que Dorante épousât Araminte. On pourrait ajouter qu'en y poussant lui-même, — autant du moins qu'il étîiit en son pouvoir d'auteur comique, — Marivaux s'efforçait à détruire ce qu'il y a d'inhumain ou d'odieux dans l'inégalité des conditions des hommes, et qu'ainsi ses comédies devançaient les Discours de Rousseau. N'cst-il pas vrai qu'il y a déjà dans les Fausses Confidences quelque chose de la Nouvelle Héloise, que Dorante fait songer à Saint-Preux, et Araminte, si l'on le veut, à Mme de Warens? J'y consens d'autant plus volontiers que ce sera donc un trait de plus de ressemblance de la comédie de Marivaux avec les mœurs de son temps.

Et je le retrouverais encore, Messieurs, s'il le fallait, l'homme de son temps, dans un certain goût de libertinage qui fait de lui le prédécesseur de Crébillon fils.

Mais enfin, puisque ce goût de libertinage, qui s'étale dans ses romans, — dans sa Marianne même et surtout dans son Paysan parvenu, — ne se montre pas, ou à peine, dans ses comédies, passons, et contentons-nous, pour terminer, de dire deux mots, à la fois, de la singularité de sa réputation et de l'originalité de son rôle dans l'histoire de la littérature.

Car les deux choses se tiennent....

Si les contemporains de Marivaux ne Tout donc pas j)récisément méconnu, mais sils ne Tout pas estimé non plus à sa véritable valeur, c'est que la nouveauté de son entreprise, n'étant pas soutenue par des qualités qui s'imposent, mais seulement par des qualités qui paraissaient tenir plutôt de l'art de causer que celui d'écrire

— et que, pour cette raison, ses rivaux, les Voltaire, les Gresset, les Piron s'imaginaient posséder comme lui,

— cette nouveauté les a comme changés ou déroutés de leurs habitudes d'esprit. Nous, cependant, et au contraire, — devenus moins sensibles à ce que sa manière a d'entortillé, — si nous faisons de son œuvre une estime un peu excessive peut-être, c'est que nous lui savons gré de deux choses : l'une, à laquelle des contemporains sont en général assez indifférents, je veux dire la fidélité du portrait que l'on trace d'eux, car ils croient assez se connaître; et l'autre, que ses contemporains ne pouvaient pas prévoir, j'entends une transformation de la comédie, dont on n'a guère senti que do notre temps toute l'importance.

Pour (pie la coméilio moderne achevât, en elïet, dv' iiaîli(\ il fallail qu'avant toni la comédie classicpie se féminisât.... en quelque sorte. 11 fallait que la femme y jouAt, comme personne morale, un rôle égal en importance ù celui qu'elle joue dans la société. Il (allai! qu'à côté des préoccu[)alions habituelles de l'homme,

— qui avaient seules semblé dignes à Molière de faire l'objet de la comédie, — les préoccupations ordinaires de la femme fussent admises, pour ainsi parler, aux honneurs de la représentation. Et il fallait enfin qu'à la grossièreté de l'antique plaisanterie je ne sais quoi de plus fin se mêlât, ou de plus poli, si l'on veut, qui ne rendît pas la plaisanterie moins vive, ni au besoin moins meurtrière, mais cependant plus mondaine. C'a été l'œuvre de Marivaux. Dans la comédie comme dans le roman, il a fait à la femme la place qu'on ne lui avait encore donnée que dans la tragédie. 11 a contribué ainsi, plus que personne peut-être, à préparer le mélange des genres. Mais, en le préparant, il l'a cependant retardé, si ses comédies sont bien des comédies, et non pas du tout des romans ou des drames. Et c'est pourquoi, non seulement il manquerait quelque chose à l'esprit français si nous n'avions pas le Jeu de l'Amour et du Hasard et les Fausses Confidences , mais il manquerait aussi quelque chose à l'histoire du théâtre, si l'on ne voit pas, ou si l'on voit mal, quel Destouches ou quel La Chaussée, quel Piron ou quel Gresset eût accompli l'œuvre de Marivaux.

21 janvier 1892. 1

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