Jason et les argonautes. n
habile Enchanteresse , qui savait arrêter l'activité des flammes , le cours des fleuves et des astres. (1) Il leur dit qu'il lâcherait de les mettre dans leurs intérêts. Ils eurent en même temps un heureux augure de quelque oiseau, et ils se souvinrent que Phinée leur avait prédit que le succès de leur entreprise viendrait du secours d'une femme. (2)
Voilà Josué et Caleh (3) qui , dans la consternation du Peuple presque soulevé , le raniment par la considération de la fertilité de la Terre promise , et par l'assurance qu'ils lui donnent que par le secours infaillible de Dieu , qui a promis de ne point les abandonner, ils surmonteront tous les obstacles et vaincront tous les monstres qu'on leur faisait craindre. Ensuite Dieu met la célèbre et habile Rahab dans leurs intérêts , comme nous l'avons vu , et sur-le-champ l'armée eut un présage heureux et certain , par l'éclat de la gloire du Seigneur , qui parut aux yeux de tous sur le Tabernacle , et qui leur remit dans l'esprit toutes les prédictions et les promesses qui leur avaient été faites. /Eète cependant résout avec ses confidens de perdre tous les Argonautes après Jason , comme des brigands ravisseurs du bien d'autrui (4) ; de brider leur Vaisseau , et de se défaire aussi des Enfans de Phrixus ses petits-fils (5) , mais qui étaient du même sang que Jason. Ce dessein connu alarma Chalciope leur mère, qui engagea plus fortement Médée à la conservation de Jason (G) , à laquelle le salut de ses Enfans était désormais attaché. Médée , dont la passion déjà maîtresse de son cœur fut soutenue par les prières de sa sœur (7) , après quelques combats entre son devoir et son amour, se détermina enfin à donner à Jason le secours de ses enchantemens contre les flammes des tau-
(1) At Argus ; Confido idoneam vobis opem mac fore, parmi is, etc. FJus soror herbes actuosi ignis sedat flavtmam , sonores fluyiorum cursus sistil , lùm astra et prœclarœ iiinera Lunce retardai , etc. Eod. M>. 3. L 521 et seq.
(2) DU prœseates dederunt ipsis augurium placidœ avis , etc. Nempe paella est concilianda , ut Pkineus in Cypride cecinit spem locandam. Eodcm lib. 3. v. 540 et seq.
(3) Au chap. 1Z|. des Nombres.
(!i) Inter Itœc Mêles fraudes Minyls et molestias molitur , qui ut grassatores in suam dilionem alieno manus peculio admoveant. Apollonius , lib. 3. v. 576 et seq.
(5) Eam à Pkryxi et Chalciope sobole instruction esse pestem. Ibid. v. 005.
(G) Chalciopa ad Mcdcam ; Pcr ego te Deos oro , perque te ipsam et parentes , ne illos évidente sinas exilio sub oculis iuis obrui lugubriler. Ibid. v. 701.
(7) Medca tandem dolosum trumpit sermonem , pcr urgente cupidivum lurba ; Chalciopa , tuœ sobolis rcs meum pcr fluet liât animum ,• ne cernas me vivere diutiùs , etc. Apollonius , lib. 3. v. 25 et seq.
Il6 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etC.
reaux (i) et le fer des combattans qui devaient sortir armés de la terre. La nuit suivante , elle lui met en main le baume enchanté, dans un Temple hors delà Ville, où il s'était rendu avec deux de ses compagnons (2) ; elle lui enseigne le moyen de se défaire de ces soldats naissans , en jetant seulement au milieu d'eux une pierre , qui les obligera à tourner leurs armes contre eux-mêmes (3) , et à s'entre-tuer tous , sans qu'il ait besoin de les combattre. Elle lui demande seulement et lui fait promettre de ne pas l'oublier (4) , et de lui tenir les paroles qu'il lui donnait d'une reconnaissance éternelle. Jason alla conter aux siens les assurances qu'il venait de recevoir ; il fit un sacrifice qui lui avait été prescrit , et qui fut suivi de bruits souterrains qui l'assuraient d'un heureux succès. (5).
Après avoir frotté son corps et ses armes de la liqueur enchantée (6) , il va dans le Champ de Mars ; il reçoit d'iEète la semence fatale ; il attaque en la présence de ce Roi et de toute sa cour effrayée les Taureaux furieux qui lui portaient des coups terribles de leurs cornes d'airain , et qui vomissaient contre lui des torrens impétueux de flamme ; il les saisit l'un après l'autre , les arrête , les met sous le joug d'airain , les attèle à une charrue de diamant , et leur fait fendre et labourer le champ ; il y sème les dents ; les sillons poussent des Géans , enfans de Mars (7) , tout armés et animés au combat. Jason jette au milieu d'eux une grosse pierre. (8)
(1) Ubi dilucidabit in templum Hecatce, portabo licrbas deliniendis tauris , etc. Ibid. 738.
(2) Hecatœ fanum invehitur Jason ab Argo edoctus; hue etiam contenait , Mopso comité , et Argo. Medea ex fasciâ exemptum prodige obtulit medicameiu Ibid. v. '1013.
(3) Nunc attende quid auxiiiabunda tibi consulam ; ubi meus jam pater tradiderit dentés ad screndum è draconis maxillis , etc. v. 1027. Lapident solum latenter projicito , et illi , de eo tanquam asperi de cibo canes , eœdibus se occident mtituis , etc. Apollonius , lib. 3. v. 1057.
(4) Et densâ prehensiim manu appcllans : Memineris saltem nomen Medeœ , sicut et ego vicissim meminero absentis , etc. At Jason , nec alla connubium nostrum rcs dicelkt alia quam mors. Ibid. v. 1128. et praeced.
(5) Tum suis redditus déclarât rem. totam , etc. Ovem immolât , etc. JJecatem invocat , etc. Subterranei canes lalrant , tremunt prata , ululant paludum Nympliœ. Ibid. v. 1220.
(6) Jason de Medeœ prœccptis , succu liquato clypeum perfricat , et liastam et glaclium , etc. Apollonius , lib. 3. v. 1278.
(7) Ilic verô cervices rite illigavit , et in medios sublatum œreum temonem coaptavit , etc. Et gravidam dentibus galeam recipit , et aralam in terram spargit dentés , etc. Jam universum per agrum expullabant Gigantes , et circumquaque liorrebat scutis , liastis et cassidibus ager Marlis, etc. Ibid.
(8) Jason arripuit magnum saxum , et procut in medios abj ce it ; illi instar canum alii alios interemerunt. Ibid.
i j. Jason et les Argonautes. 1 1 7 Dès lors ceux qui étaient déjà nés se jettent comme des chiens enragés les uns sur les autres , ils se déchirent et s'entre-tuent ; Jason perce et abat les autres à demi nés; les sillons regorgent de leur sang ; enfin il en achève la moisson fatale avant la fin du même jour (1) , et JEète se retire tout consterné, pour chercher, mais sans espoir , quelque autre moyen de le perdre.
Nous voyons dans JEiile les mouvcmens qui agitaient le Roi de Jéricho (2) , prévenu que Dieu avait livré son Pays aux Israélites ; dans Médée , les conseils et les secours de Rahab ; enfin , dans les promesses que les Argonautes font à Médée , celle que Rahab exigea aussi des Israélites. (3)
Nous avons déjà vu comme les Poètes Grecs ont mêlé dans cet endroit ce que Josèphe (4) conte de la passion que la fille du Roi d'Ethiopie prit pour Moïse.
Nous avons aussi rapporté l'explication et l'origine Phénicienne de ces travaux par lesquels Jason fut obligé de conquérir la célèbre Toison.
Les deux espions envoyés par Josué étant revenus au camp , rendirent compte de leur voyage et de leurs découvertes ; sur quoi Josué (5) ayant invoqué le Seigneur , et ordonné au Peuple de se sanctifier, le Seigneur l'assura de nouveau d'un heureux succès. Il marche ensuite intrépide vers le Jourdain avec tout le Peuple qui suit l'Arche d'alliance. Les eaux de ce fleuve se retirent des deux côtés ; les Israélites le passent après l'Arche au travers du Canal à sec.
Ce passage miraculeux du Jourdain est ce qu'on a copié en langage poétique, par les Taureaux aux cornes d'airain et qui vomissaient des llammes , domptés par le Héros dont la Fable a fait la copie de Josué. On sait qu'elle représentait les fleuves par des Taureaux , que leurs canaux et leur cours rapide en étaient les cornes , que l'impétuosité de ces fleuves était figurée par la fureur de ces Taureaux , et que ceux qui détournaient ces fleuves , ou qui trouvaient de nouveaux moyens de passer , étaient peints et célébrés comme ayant dompté ces Taureaux. Ces allégories sont connues, et sont justifiées par le combat fabuleux d'Hercule contre le Taureau dans lequel le fleuve Achéloûs était transformé ou représenté.
(1) Jason metebat plerosque , ventris tenus et ilium dimidiaios in aère exstantcs , alios liumerorum tenus prominentes , altos ruent es in prœlium , unde sulci sanguine implebantur ; die tabescente cerlamen erat ab illo finitum. /Ectes revertit in oppidum , meditabundus viam qnâ illis occurrcret diriùs. Ibid.
(2) Au chapitre 2.- de Josué.
(3) Clwp. 5. du liv. 2. de sou Histoire des Juifs. (Û) Chap. 3. de Josué.
(5) Cliap. 7. des Juges , v. 22.
It8 CONFÉRENCE DE I,A FABLE , CtC.
La défaite de ces combattans nés de la terre , qui tournant leurs armes les uns contre les autres s'entre-tuent eux-mêmes , sans qu'il en coûte à Jason que d'avoir fait rouler une pierre au milieu d'eux ( comme il lui avait été suggéré ) , et que d'être le spectateur de leur carnage, est empruntée de la défaite des Madianites et des Amalécites par Gédéon (1) : ce Général se présenta contre leur armée nombreuse , avec trois cents hommes seulement sans autres armes que des trompettes et des lampes , suivant l'ordre qu'il en avait reçu de Dieu , et il vit , sans combattre , les ennemis se troubler , tourner leurs armes les uns contre les autres , et s'entre-tuer. Ce qui avait été prédit par un soldat Maclianite (2) , qui conta à ses camarades avoir vu comme un pain d'orge cuit sous la cendre rouler du camp de Gédéon dans le leur , renverser une tente , et mettre tout leur camp en déroute. C'est ce que la Fable a copié par la pierre que Jason fait rouler parmi les enfans de Mars armés , et qui les oblige à se défaire eux-mêmes.
Après le passage des Israélites, les eaux du Jourdain reprirent leur cours ordinaire (5) ; l'entrée de la Terre promise et la conquête de Jéricho ne furent plus qu'un effet et une suite de prodiges et de miracles de la main du Tout-puissant. Rien ne résiste, les ennemis des Israélites sont vaincus sans combat , et les murs de Jéricho tombent d'eux-mêmes (4) à la seule vue de ce Peuple et au seul bruit de ses trompettes. Le Roi et les habitans , bien loin de repousser les Israélites , ne savent comment se sauver eux-mêmes. Au bruit de ces merveilles (5) tous les Rois de Chanaan perdent cœur; il ne leur reste aucune force pour s'opposer à l'entrée et aux conquêtes des Enfans d'Israël.
Ce passage de l'Arche et des Israélites qui la suivaient, dans le Jourdain , dans la Mer rouge , et au travers des eaux et des terres, la Fable, ainsi que nous l'avons remarqué, l'a copié par le passage de son Navire Argo au travers des terres et des eaux, où tantôt il portait les Argonautes , et tantôt ils le portaient euxmêmes.
Diodore rapporte que les habitans de certaine région de l'Arabie voisine de la mer, ont chez eux une tradition de plusieurs générations , que la Mer de leurs côtes , qui paraît verte , se retira autrefois tout entière
(1) Chap. 7. des Juges , v. 21.
'■T: Ibid. v. 13 et 14.
(3) Chap. l\. de Josué, v. 18.
[h) Chap. 6. de Josué.
(5) Au commencement du eh. 5 de Josué.
\~. Jason et les Argonautes. iig
fort loin de ses rivages , et laissa vois le fond sec et à découvert , et qu'elle y revint bientôt après comme auparavant. Ce qui est visiblement une tradition du Passage miraculeux de la Mer rouge.
Médée jugeant bien que son père ne lui pardonnerait pas les secours qu'elle avait prèles à Jason (1), prit la résolution de se sauver avec les Argonautes. Les Enfans de sa sœur et de Pbrixus l'y conduisirent (2) avec Jason , qui lui donna de nouveau sa foi en présence des Dieux et de ses Compagnons. (5) Elle leur lit conduire le Vaisseau près du bois sacré , où la Toison fatale était suspendue (4) et gardée par un Dragon toujours veillant ; Médée l'endormit avec ses drogues (5) , et fit prendre la Toison d'or par Jason sans aucun obstacle ; il n'eut qu'à la recevoir des mains de Médée, et il la porta dans le Vaisseau (6) , où elle fut admirée de tous avec les actions de grâces dues à Médée (7) , à qui ces Héros devaient le succès de leur expédition et leur glorieux retour dans leur Pays.
Dans la consternation générale de Jéricho et de tout le Pays (8) , cette Ville était encore bien fermée , fortifiée et gardée; mais par une suite de prodiges , à l'approche de l'Arche , au seul bruit des trompettes et du cri delà multitude , les murs de Jéricho tombent avec toutes ses fortifications : les soldats qui la gardaient sont comme endormis : les Israélites se rendent maîtres de cette Ville sans combat et sans résistance. Tout y est saccagé , rien ne se sauve , hors Rahab avec ses frères et ses parens, que les Israélites prennent au milieu d'eux, par les ordres de Dieu , et comme ils le lui avaient promis pour leur avoir livré le Pays que Dieu leur avait destiné. (9) Josué confirme les promesses qu'on lui avait faites; il la prend en sa protection ; il lui donne ensuite des terres , et continue de la traiter avec toute la faveur qu'elle pouvait souhaiter.
(1) Augurabat Meclea , JEetem non laterc auxiUaiioncm , atque ideo totam esse noxiam ulturum. Apollonius, lil). l\.
(2) Turbatam Medeam cum Phrixi natis aufiigere impulit Juno , etc. Raptim per aviam semitam extra mœnia Urbis venit. Ibicl. v. 95. ctseq.
(3) Jason Jovcm jurât et teslatur et Junonem pronubam , etc. Et cum dieto dextram cum dextra copulat , etc. Ibicl. v. 95 et scq.
[!\] Ibi tùm Ma jubet cos ad augustum nemus cilam agere navem , ut de nocte petlem captant adsportent. Ibicl.
(5) Monstrum Medea sopit venenis lellialibus cum carminé , etc. Ibid.
(6) Et reveriuntur ad navem cum magnâ pelle , quam Jason portabat , etc. Ibicl.
(7) Coram omnibus Jason spondet Medeam uxorcm sibi sumplurum, etc. y. 194. Vos quoque tanquam tolius Achaïœ vcslrique ipsorum strenuam âdjutricem servabitis. Ibicl.
(8) Chap. 0. de Josué.
(9) Au même chap. C. tic Josué , cl chap. 1. du liv. 5. de l'Histoire des Juifs , par Josèphe.
ilO CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.
JEète furieux court au rivage , escorté de tous les siens ; il invoque les Dieux pour sa vengeance ; il fait partir des troupes sur ses vaisseaux pour suivre les Argonautes. Ceux-ci sont secourus par Junon (i) , qui pousse le Navire Argo vers la Grèce.
Comme ils étaient déjà avancés , ils se souvinrent qu'il leur avait été déclaré (2) qu'ils devaient s'en retourner par une autre route , qui avait été marquée par les Prêtres Thébains ou Egyptiens (3) , le plus ancien des Peuples et déjà connu avant que la Grèce fût habitée (4) ; que de ce Pays fertilisé par le Ml était autrefois sorti un Chef qui avait parcouru l'Europe et l'Asie , qui avait conquis une grande étendue de Pays et fondé quantité de Villes , et entre autres JEète capitale de la Colchide qui subsistait encore. Ils se souviennent que chez ces Peuples on voyait gravés sur des colonnes très-antiques (3) les chemins et les situations de tous les endroits de la terre et de la mer où l'on pouvait voyager ; et qu'on y voyait au-delà de la mer un grand fleuve d'un cours très-étenclu , appelé Danube (6) , qui prend sa source dans les Alpes et va passer chez les Thraces et chez les Scythes , etc.
C'est ici dans l'Histoire Sainte les Peuples et les Rois voisins de Jéricho, qui se soulèvent et se joignent pour combattre et pour arrêter les Israélites , que la puissance de Dieu pousse dans le Pays et qu'elle soutient toujours miraculeusement. Ce sont les détours et les longueurs de leur voyage. C'est Abraham , Jacob et Joseph , les Auteurs et les anciens Chefs des Egyptiens , reconnus par eux sous le nom de Pasteurs , fondateurs et maîtres du Pays (7) et des villes que les Israélites sortis d'Egypte étaient allés conquérir. Ce sont enfin ces
(1) Ferox Rex solem Jovemque fœderum arbitras facinorum testatas , etc. Eodem Colchi die navibus Pontum ingressi , etc. Isti vero fiante violentiùs vento , providentiâ Deœ Junonis , ocissimè feruntur in agrum Pelasgicum. Apollonius, Jib. h.
(2) In mentem venit Phineus , qui alium dixerat cursum ex Mca fore, etc. Ibid.
(3) Est alla navigatio quam Deorum sacerdotes monstrarunt TtiebA Tritoniû orti, Ibid. v. 253etseq.
[h] Nondum augusttnn genus Danaorum licebat comperire; quemdam dicunt ex /Egypto ortum , qiue celebrabatur priorum mater virorum , peragratis Europâ et Asiâ incolas dédisse yEeœ , quee in hodiernum dieni stat cum posleris eorum. Ibid.
(5) Atque lit sacerdotes scriptas major um suorum pietatc servant columnas , in quibus omnia sunt itinera et fuies maris terrœque circumquaque profecturis , etc. Ibid.
(6) Ac nonnullus est fluvius , ullimum Oceani cornu , lattis et continua; profunditalis , quem dixerunt Istrum , eu jus fontes liiphœis in montibus , deinde Tliracum et Scytliarum oras superscendit. Ibid. v. 280 et seq.
(7) Justin , liv. 36. ch. 2. de son Histoire abrégée.
17. Jason et les argonautes. 121 Célèbres colonnes de Mercure (1) , où les Prêtres Egyptiens avaient, dit-on, gravé les grandes connaissances de Dieu , de ses ouvrages , du ciel et de la terre , qu'ils avaient apprises d'Abraham et de sa famille , et ensuite de Moïse , durant leur séjour en Egypte. Ces colonnes sont célébrées par plusieurs Auteurs.
Plusieurs Savans ont aussi prouvé que les Egyptiens avaient formé et composé leur Mercure , ( dont ils avaient donné le nom à ces fameuses colonnes , ) de Joseph et de Moïse auxquels ils devaient , ainsi qu'à Abraham , leurs belles connaissances si supérieures en antiquité à toutes celles des Grecs ; c'est ce qu'Eusèbe (2) établit sur l'autorité des Historiens Chaldéens et Egyptiens , de Diodore de Sicile, et ce qu'enseignent les vers d'Orphée sur le Verbe Divin (3) , rapportés par saint Clément d'Alexandrie (4) , où il dit que Dieu n'était connu qu'à Abraham et à sa famille.
Pendant que les Argonautes discouraient sur l'Egypte, ils furent interrompus par un prodige que Junon fit paraître. (5) Une flamme céleste leur marqua la route qu'ils devaient suivre ; ils voguèrent à pleines voiles ; et cette flamme céleste accompagnée d'un vent favorable , ne les quitta point, jusqu'à ce qu'ayant traversé toute la mer du Pont , ils fussent portés dans le Danube.
Voilà l'imitation de la Colonne de flamme durant la nuit , et de nuages durant le jour , qui conduisait les Israélites (6) et leur servait de guide dans les vastes solitudes du Désert , comme Moïse l'avait demandé à Dieu.
Cependant les Colques commandés par Absyrte , fils du RoiiEète (7) , après avoir traversé les roches Cyanées etle
(1) ,Jamblique , an commencement de son livre sur les Mystères des Egyptiens ; Augustinus Steuclius ; Manethon rapporté par le Syncelle , et par Eusèbe , Chronic.lib. 1. et M. Huet en sa Démonstration Evangélique , proposition II. ch. 2. n. lZj.
(2) Liv. 3. de sa Préparation Evangélique.
(3) Unum prœterquam , cui deriuatur origo Chatdœum ex gencre. Is noscebat sidéra cœli Iltorumque vias , et qui moveatur in orbem Sphœra , et telluris circumvertatur in axe Spirittts, et regat liane , etc. Orpheus.
(ù) Stromat. lib. 5.
(5) Ju.no prodigio monstravit Minyis viam ; ducebatur tract us flammœcœlestis quô verum erat iter , et lœti velis passis mare incurrebanl. Fiat us verô et cœlestis fulgur flammœ mansit donec magnum Jstri (luentum essent invecti, etc. Apollonius, lib. à. v. 302.
(6) Cbap. ti. des Nombres , v. llx.
(7) Cotchorum alii quibus prœerat Absyrtus , Cyaneas ponti rupes pervadebant , et quâ Jstrus vergit in mare venerunt ; el transit uni intersepierunt. Apollonius, lib. ù. v. 328.
Le Scboliaste d'Apollonius , et Strabon , liv. 1. de sa Géographie , ch. 33. disent que la tradition enseignait qu'anciennement il y avait un canal de communication du Danube à la mer Adriatique , dont il ne paraissait plus rien de .leur temps.
111 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.
Pont , arrivèrent à une petite Ile près d'une des Bouches du Danube qu'ils remontèrent. Ils entrèrent de là clans la mer Adriatique, dont ils investirent l'entrée , afin que les Argonautes qui devaient y passer , ne pussent leur échapper. Comme ceux-ci qui venaient après eux , ne pouvaient éviter d'en venir aux mains , Jason , pendant une trêve qui fut ménagée, poignarda dans les ténèbres Absyrte (1) qui venait conférer avec Médée ; et après quelques expiations il couvrit son corps de terre. (2) Les Argonautes tuèrent tous ceux qui étaient sur le vaisseau d' Absyrte (3) , et profitant de la nuit , ils s'éloignent dans la mer à force de rames , et ils arrivent à l'Ile Electride , près de l'endroit où le Pô s'y dégorge. Les Colques ne sachant, après la perte de leur Prince, quel parti prendre , et n'osant retourner vers leur Roi et s'exposer à sa fureur, se dispersèrent dans les Iles et les Terres voisines de l'Illyrie et des frontières de l'Epire près des monts Cérauniens. (4)
La Fable , qui confond et altère l'Histoire , et qui a voulu ramener ses Héros dans leur Pays , a copié ici comment les Egyptiens poursuivirent les Israélites jusques sur les bords de la Mer rouge (5) , où ils comptèrent qu'ils ne pouvaient leur échapper , enfermés comme ils étaient entre la puissante armée des Egyptiens et la mer; ce qui fit que les Israélites eux-mêmes se crurent perdus. Les Egyptiens qui n'avaient pas voulu débiter sincèrement la nouvelle de la mort de leurs enfans et du fils du Roi , arrivée la veille du départ des Israélites , ni le passage miraculeux de ce peuple dans la Mer, ni la perte de Pharaon et de toute son armée avec lui clans les abîmes des eaux, avaient donné lieu par leurs déguisemens à dire cpie le fils du Roi avait été surpris en trahison et massacré par ce peuple qu'il poursuivait, que ce meurtre avait mis l'armée des Egyptiens en déroute , et les avait obligés à se disperser et à s'établir en divers Pays , parce qu'ils n'osèrent retourner dans le leur.
Les Argonautes poursuivant librement leur route , abordèrent chez les Hylléens dans la Liburnie qui fait
(i)~~ Jason è lalebrâ irrucns elato manu gladio, Absyrtum mactat, etc. Ibid.
(2) Tarn Jason pr imitas cadaveris obtruncatis , etc. Ut f as est pcrcussori clandestinam expiât cœdem , et obrait humo cadaver. Ibid. v. 480.
(3) Ileroës Colchorum stragcm fecerunt ; dcinde incubuerunt assidue remis , donec in Electridem aspirarunt insulam omnium postremam prope flumen Eridanum. Ibicl.
[Jx) Reliqui Colchi , frarh JEetœ veriti , patriam Iwrruerunt , et illico alii alio appulsi habitat um icrunt , quidam illas tenuerunt insulas ubi habent ab Absyrto nomen. Ibid.
(5) Au chap. 14. do l'Exode.
17. Jason et les Argonautes. 123 partie de l'Illyric, aujourd'hui Croatie. Us virent plusieurs Iles delà mer Ionienne, celles deCorcyrc, de Malte et de Nymphée, où l'on a fait régner Calypso. (1) Ils furent surpris par une tempête effroyable , oit ils crurent périr ; ils entendirent une voix distincte qui sortant de la poutre de Dodone , placée par Minerve au milieu du Vaisseau , leur annonça la colère de Jupiter pour le meurtre d'Absyrte (2) , et leur prédit qu'ils ne se tireraient jamais des périls de leur longue navigation , s'ils n'expiaient ce parricide inhumain par le moyen de Circé (5) , chez laquelle Castor et Pollux, après avoir imploré le secours du Ciel , devaient les conduire.
Ce sont des imitations de la colère et des menaces de Dieu contre les Israélites pour leurs crimes , leurs murmures et leurs révoltes (4) , avec les moyens d'en obtenir le pardon , et de fléchir la clémence de Dieu irrité , par les prières et l'intercession de Moïse et de Josué : ceux-ci, parles expiations que Dieu leur prescrivait, apaisaient sa colère , et ensuite, secourus du Ciel , conduisaient ce Peuple heureusement et glorieusement au travers d'un pays ennemi et de dangers affreux. La voix de la poutre qui était au milieu du Vaisseau des Argonautes , et qui leur prédisait ce qu'ils avaient à craindre et leur enseignait ce qu'ils devaient faire , est une copie, comme nous l'avons déjà observé , du Propitiatoire qui était audessus de l'Arche (5) , et d'où Dieu parlait aux Israélites et leur donnait ses ordres.
Le Vaisseau , sous la conduite des deux frères Castor et Pollux , est emporté sur la route qu'il venait de faire , jusques dans le Po , où l'on a feint que Phaéton avait été
(1) Corcyram , exinde Melltam et Nympliœam ubi Regina Calypso scelit. Apollonius , lib. L\. v. 571 et seq.
(2) Ira Jovis ob ccedem Absyrti excitatœ s tint procellœ. . . . Subitàm clamai articulât è loquax cavœnavis lignum, quod mediarri ad carinam Mlnerva ex Dodonœa apt avérai quercu , et non evasuros eccinit , nisi Circc immane Absyrti parricidium piaverit,. lbid. v. 580.
bat voeem concita fagus , Argolica Pallas secuit quam diva bipenne, etc.
Atque utinam cotlisa et perdita dudum Cyaneis pétris Euxini in fluet ib us esscm ? etc.
Me fera semper Erynnis , Absyrli effuso cognât i sceva cruore , Insequilur , neque vos patriis succedere tectis Fas est pollutos , etc.
A7 prias invisum maleœ in lit tore justa Purgetis per sacra nef as , etc. Orpheus , Argonaut.
(3) Vias ergo Ausonium ad mare Deos orent , in quo sint Circem inventuri Persœ Solisque filiam , etc. Apollonius.
(li) En plusieurs endroits de l'Exode , au temps de Moïse , et chap. 7. de Josné , v. 12 et 13.
(5) Au ch. 5. de l'Exode.
1^4 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.
précipité du char de son père (1) par la foudre de Jupiter. Cette Fable de Phaéton est aussi prise des livres de Moïse, comme il sera montré ailleurs. (Art. xxn.) Délaies Argonautes ayant gagné le Rhône (2) , furent portés avec violence vers le détroit et jusqu'à l'entrée de l'Océan , d'où ils n'auraient pu revenir et se sauver; mais Junon avec un grand cri les retint et les porta sur les côtes des Celtes et des Liguriens. Ils passèrent près des lies de Provenee ; ils gagnèrent de là les côtes de la mer de Toscane, et ils arrivèrent au port d'iEée , séjour de la fameuse Circé sœur d'iEète Roi de Colchos , où ils furent purifiés par les expiations convenables.
Courses , écarts , détours , qui ne sont ni croyables , ni possibles , par lesquels la Fable a voulu imiter la longueur, les détours et les difficultés du Voyage des Israélites , surtout dans le Désert , et les dangers dont ils furent si souvent délivrés par des effets sensibles de la toutepuissance de Dieu. La Fable n'a pas voulu non plus omettre les expiations solennelles prescrites dans la Loi de Moïse et pratiquées en plusieurs occasions pour purifier le Peuple qui avait irrité Dieu , et qui s'était souillé par des crimes et par des révoltes contre lui.
Junon, par le secours d'Eole, les fit porter rapidement et heureusement dans l'Ile des Phéaciens (5) , aujourd'hui Corfou , dont le Roi les garantit d'une autre armée navales des Colques qui les y joignit , et où Jason et Médée furent mariés en présence de Junon. De là ils avaient, le septième jour , passé la Sicile ; mais les Destins avaient réglé qu'ils devaient être portés sur les côtes de la Libye, et souffrir beaucoup. (4) En effet , lorsqu'ils étaient déjà à la vue des terres de la Grèce (5) , une tempête furieuse , qui dura neuf jours et autant de nuits , les porta sur les côtes d'Afrique.
(6) Orantibus Mis , sic procurrit navis ut in ipsum Eridani pénétravent fluxum in quem Phaëton , etc. Apollonius, lib. I\. v. 600.
(2) Exinde in altum Rliodani jluentum invchuntur , et auferebantur versus Occani sinum , in quem imprudentes erant illapsuri , unde neque redire, neque servari qui vissent ; veriim Juno intonuit , ac tandem invcnerunt viam , etc. In Stœchades évaser uni insulas , et pernav.igaio Pelago Ausonio littus Hetruscum contuente , in inclytum JEeœ portum appulerunt. Ibi in Circen incidunt , quœ ipsos lustrât libamentis sacrisque, etc. Ibid. à v. 627 usque ad 740 et seq.
(3) Juno itidcmmittit ad T/ietidem et JEolum , ut Minyis navigantibus favcant. Scyllam inter et Cliarybdim prœterlabuntur , et ad Plueaces Argo vanis jactata periculis pénétrât , ubi Colchicos assequuntur. Ibid.
(t\) Sed fata nequaquam permiitebant ut lierocs inferrent Achœœ pedem priusquam in Libyœ oris fuerint passi , etc. Ibid.
(5) Et jam apparebat tellus Pelopis , càm procella novem dies et totidem nocles ipsos aufert , donec ait ingant Syrtim, ubi nulla doinum revcrsio restât navigii. Ibid. usque ad vers. 1235.
ij. Jason et les Argonautes. ii5
Continuation des mêmes embarras dans la Fable , pour copier les longueurs et la route extraordinaire du Voyage des Israélites.
Orphée (1) fait passer les Argonautes chez des Peuples appelés Macrobies, a cause de la longueur de leur vie ; ils vivaient mille ans dans l'abondance , la tranquillité et toutes les prospérités. «Ils étaient, dit-il, pleins de justice » et de sagesse , et ils menaient une vie aussi exempte » de tous crimes , qu'elle était longue ; ils se nourris- » saient d'une rosée délicieuse que le Ciel faisait distiller » continuellement dans leur Pays. »
Les Géographes ont vainement cherché un Pays pour y placer ces Macrobites. Quoi qu'on ait dit des Ethiopiens, de quelques Indiens , et d'autres, il n'y a point eu de Peuple connu qui ait porté ce nom ni où les gens aient communément vécu si long-temps et de cette sorte. On a voulu suivre dans cet endroit ce qu'on apprenait par la Tradition et par nos saints Livres des longues vies des anciens Patriarches , Mathusalem , Noé , Abraham, et autres de leurs temps, connus par l'Histoire Sainte et célèbres par leur innocence, leur sagesse et leur justice , chez les Egyptiens et chez les autres Peuples voisins.
La mémoire de la Manne dont Dieu avait nourri son Peuple dans le Désert , de cette rosée que le Ciel faisait distiller tous les matins pour le nourrir (2) , s'était aussi conservée dans la tradition de celte rosée que la Fable fait distiller dans le Pays de ces Macrobies pour leur nourriture. On trouve cette même tradition , dans ce qu'Hérodote (5) et Solin (4) content du lieu appelé la Table du Soleil dans l'Ethiopie , vers Méroé , où ils placent aussi leurs Macrobies. (5) « C'était , disent-ils , une cam- » pagne qui toutes les nuits était garnie et couverte de » viandes exquises , toutes préparées , de tous les goûts » et de toutes les espèces de ce que l'on peut manger de » plus excellent ; le Ciel les renouvelait chaque nuit , et » tous pouvaient en prendre et en manger dès que le » Soleil était levé. »
(1) Venimus ad dites omnique ex parte beatos Macrobios, facilcm qui vitam in tonga trahentes Secula millenos implent féliciter annos , Immunes vitiique omnis , etc.
Ambrosiumque bibunt succum de rore perenni. Orpheus, Argonaut.
(2) Au chap. 16. de l'Exode.
(3) Hôiodote , liv. 3.
{U) Soliu , ch. 33 , de l'Ethiopie.
(5) Apud /Ethiopes Macrobios locus est dictas Helioutrapcza , seu Mensa Solis , opiparis epulis semper refertus , et omnium quadrupedum. assà refertus carne quibus indiscrète omîtes vescuntur ; nom et divini' tus eas augeri fer tint. Soliuus , et Horodolus , dd. locis.
126 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.
Ces deux traits de l'Histoire de Moïse n'étaient pas perdus dans le temps du Poème d'Orphée , comme nous venons de voir ; mais ils s'étaient dissipés ensuite ou ils furent négligés par Apollonius ; ainsi la mémoire des faits s'est affaiblie , et s'est perdue par le temps , par le passage d'un Peuple à un autre, et parle différent génie des Auteurs. Si nous avions ce Poème d'Orphée en son entier et ceux des Poètes qui avaient avant lui célébré le même sujet, nous y trouverions sans doute bien plus de traits des Histoires de Moïse et de Josué ; ils nous en fourniraient de plus entiers , de mieux suivis et de moins défigurés que ceux qui n'ont été conservés que par une tradition affaiblie et confuse , et qui du débris des anciens ouvrages ont passé dans ceux qui ont été composés si long-temps après.
Le Navire Argo fut porté par la tempête dans les Syrtes , ou sables , bien avant dans les terres , d'où il était impossible de retirer les Vaisseaux qui s'y enfonçaient(i), et qui manquaient tellement d'eau pour se mouvoir , qu'à peine la quille du Vaisseau y était-elle trempée. (Ce sont les sèches de Barbarie entre les Royaumes de Barca et de Tripoli. ) Les Argonautes descendent tristement à terre (2) ; ils n'aperçoivent que de vastes campagnes de sable, sans eau , sans apparence de chemins et sans habitations. Ni la valeur ni la prudence ne pouvaient les sauver (3) , et ils étaient perdus sans ressource , s'ils n'eussent été secourus par les Génies du Pays , qui , touchés de compassion pour ces Héros , se firent voir et connaître à Jason. Ils lui donnèrent de l'assurance , lui enseignèrent et lui ordonnèrent de porter avec ses compagnons leur Vaisseau sur leurs épaules au travers des terres , en suivant les traces d'un cheval miraculeux, qui , sortant de la mer , et traversant les terres d'une course aussi rapide que le vol des oiseaux, les conduirait en quelque lieu où ils pourraient remettre le Navire à l'eau, ils le prirent dont sur leurs épaules, et le portèrent avec tout ce qui était dedans , durant douze jours et douze nuits , au travers des vastes sables de l'Afrique, avec des fatigues et des difficultés insurmontables à tous autres qu'à des Enfans des Dieux (4) , et autrement que par leur secours tout-puissant.
(1) Hue projicit eos procella inter ingénies arenas juxta littus , ut perexigua carinœ pars retinqueretur in aquis , et unde nulla navigandi et exeundi spes superesset. Apollonius , lib. !i. v. 1240 et seq.
(2) lllc deruunt è navi , ac dolent issimè contemplantur aura et vastes dona ielluris , ac niliil aquationis , nullum callem , nullam procul pastoritiam videbant villam , etc. Ibid.
(3) Indignissimis modis occidimus , neque effagium patet malt. Ibid. V. 1247 et seq.
[l\] Héroïnes Africœ Deœ terrestres familiarcs Jasoni apparent , etc.
17. Jason et les Argonautes. tsn Après cette narration , le Poète , pour s'excuser de son peu de vraisemblance comme s'il avait peur et honte qu'on lui en attribuât l'invention, ajoute (1) que c'est un conte de l'invention des Muses ; qu'il est obligé de le rapporter, comme étant leur interprète, et comme une de leurs plus anciennes traditions qu'il ne lui a pas été permis de rejeter.
C'est ainsi que , pour suivre un peu la tradition obscure sur le passage de l'Arche et des Israélites au travers des mers et des lleuves comme au travers des terres, et l'accommoder à leurs manières, ils avaient achevé de la défigurer , et n'avaient fait qu'une imitation ridicule , contre toute vraisemblance et toute possibilité , pour avoir travaillé sur le fond d'une vérité qu'ils voulaient altérer.
Les Egyptiens et leurs voisins ne voulurent pas d'abord célébrer le Passage miraculeux du Peuple de Dieu dans la Mer rouge ; mais ils ne purent en abolir le souvenir parmi eux, comme ils tâchèrent de déguiser ce fait. La tradition confuse et fort affaiblie , à mesure qu'elle s'écartait du temps où cela s'était passé , fit de l'Arche miraculeuse un Navire aussi miraculeux qui portait ces Héros au travers des Mers inconnues, qui leur faisait parcourir des Pays immenses , dont même quelquesuns n'ont jamais été; Navire qui à son tour était porté au travers d'espaces immenses au milieu des terres, avec tout ce qu'il contenait , sur les épaules de ces Voyageurs , qui dans toute leur vigueur n'auraient jamais pu avoir assez de force seulement pour le lever (2) , comme leurs Auteurs mêmes l'avouent. Aussi le Poète, assez hardi d'ailleurs pour les fictions , s'est cru obligé de s'excuser de celle-ci sur la nécessité de suivre une Tradition qui passait pour certaine , et qu'il n'osait ni démentir ni supprimer, comme si elle eût eu quelque chose de religieux, qu'il n'était pas permis de détruire môme après l'avoir défiguré. Nous avons vu comme la Déesse de la Sagesse avait fabriqué ce Navire, et y avait mis un bois qui rendait des oracles ; ce qui est sur le modèle de l'Arche , aussi-bien que la vénération religieuse con-
qaarum monitis et consilio licroês navein , et quidquid in eâ erat , humer is impositam daodccim dies noctesque portarunt per arenosœ tetluris Africœ spatia , etc. Muitis œrumnis et laboribiis, quibus non suffecissent nisi DeCnn sati sanguine , per iter quod equi portent um in aère pereurrens ipsis signaverat , ad sinum maris Tritonium lacum , etc. Ibid. v. 1309 et scq.
(1) Musarwm Itœc fabula est ; ego ut internuntius Pieridum succino ; alque liane certo certius accepi dictionem. Ibid. v. 1381 et seq.
(3) Extra omnern verisimilitudinem , cùm vix cam in mare detrusissent viribus integris. Fictio non minus absurda , quàm si quis liominum volare dicat. Apollonii Scholiasles iu v. 1381. lib. II.
1^8 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.
servée pour ce Navire , que les Poètes transportèrent au Ciel (1) pour en faire une constellation.
Les Génies qui apparurent à Jason pour l'encourager et le secourir, sont encore copiés sur l'Ange qui apparut à Josué (2) entre le Jourdain et la Ville de Jéricho. Il se présenta à lui avec une épée nue à la main , et lui dit qu'il était le Prince de l'armée du Seigneur, envoyé là pour le secourir.
Le Cheval dételé du char de Neptune , et qui volait au travers des déserts pour y tracer la route que les Argonautes devaient suivre , est une nouvelle représentation de la Colonne de nuage durant le jour, et de feu durant la nuit , qui était donnée aux Israélites pour les conduire dans le Désert. Nous en avons vu d'autres images, que les Poètes ont voulu diversifier à leur manière.
Les Argonautes , dans cet effroyable trajet et sous ce terrible fardeau , souffrirent de la soif tout ce qu'on peut souffrir , jusqu'à ce qu'ils arrivassent au fameux verger des Hespérides dans la Mauritanie (3) , où les pommes d'or avaient été jusqu'alors gardées par un Dragon qui avait été depuis peu blessé par Hercule.
Ce Pays de Barbarie avait été fort connu et fréquenté par les Phéniciens , qui y avaient souvent voyagé, qui y avaient laissé plusieurs monumens et établi des habitations. Saint Augustin (4) dit qu'encore de son temps les paysans interrogés de leur origine, répondaient en langage Punique , qu'ils étaient Chananéens. L'Historien Procope (5) rapporte qu'on voyait aussi de son temps sur ces côtes de Barbarie , près de Tanger , deux colonnes bâties par les Chananéens qui s'y étaient établis, dont l'inscription gravée marquait qu'ils avaient été chassés de leur pays par Josué fils de Navé , brigand ou usurpateur. Et Salluste (6) enseigne que des Colonies de Phéniciens chassés de leurs pays étaient venues peu de temps après Hercule s'établir sur les côtes d'Afrique , où elles avaient bâti des Villes ; ce qu'il dit avoir été tiré des archives des Rois de Numidie. Ainsi toutes ces Fables sont d'origine Phénicienne , transportées dans la Grèce par le commerce des Phéniciens.
On voit dans les Livres de Moïse combien les Israélites souffrirent de la soif dans le Désert. L'idée de ce Dra-
(1) Argo , servando Dea facla Deos.
(2) Chap. 5. de Josué , v. 13.
(3) Sicca exceperat sitis pcrpessionem œrumnœ dolorumqtie , donec contigerunt campum in quo ad hune diem aurca custodiit Ilesperidum mala terrestris serpens. Apollonius , lib. v. 1394 et seq.
(4) In expositione inchoalà Epislolœ ad Romanos , art. 13.
(5) Vandalic. lib. 2.
(6) Dans la guerre de Jugurtha.
i-j. Jason et les Argonautes. 129 gon du jardin des Hespéridcs , et de celui qui gardait la Toison d'or, peut bien avoir été prise des serpens brùlans que Dieu irrité envoya contre les Israélites dans leur Voyage (1) , qui en tuèrent quantité , et dont Moïse les délivra. Ces Pommes d'or sont une pure fiction , comme le remarquent Pline (-2) , et Solhi (5) Polyhistor.
Les Hespéridcs , pressées par les prières d'Orphée de lui enseigner de l'eau , pour les empêcher lui et ses compagnons de périr de soif, leur racontèrent qu'un téméraire, qu'elles dépeignirent, fait et armé comme Hercule, était venu la veille ; qu'il avait tué leur Dragon, qu'il s'était chargé de leurs Pommes d'or , et que cherchant aussi de l'eau pour se désaltérer, et désespérant d'en trouver, il avait frappé du pied sur un rocher avec tant de force , qu'il en était sorti une source abondante (4) , qu'elles leur montrèrent. (5) Ils y coururent, et se désaltérèrent avec avidité.
C'est une suite des traditions que les Chananéens avaient répandues. Cette seconde source, sortie d'un prodigieux coup de pied d'Hercule pour soulager la soif mortelle des Argonautes dans les déserts arides de la Libye, est une imitation de la seconde source que Moïse fit sortir du rocher par des coups redoublés de verge , dans le désert de Sin ou de Pharan (G) , pour guérir la soif mortelle des Israélites , vers la fin de leur Voyage ; elle peut l'être aussi de la source que Dieu fit sortir, pour Samson , de la mâchoire avec laquelle il avait défait mille Philistins. (7) La Libye, par son nom Arabe, Lub , ne veut dire qu'un pays sec (S) , altéré et sans eau.
C'était près du Marais ou du Lac Tritonien , qu'ils avaient porté leur Vaisseau (9) , et de là sur un fleuve qui en sort et qui en prend son nom. Un Triton les fit rentrer par un détroit dans la Mer du Péloponèse (10) ; il les conduisit jusqu'à la vue de l'Ile de Crète , d'où un Géant monstrueux , qui paraissait être d'airain , monté sur un
(1) Chap. 21. des Nombres",
(2) Pline , chap. 1. et 5. du liv. 2. de son Histoire.
(3) Solin , chap. 27.
(li) Ilespcrides docent ut nuper Hercules hue pertranslens , orctisque siti , calce pedis imam rupem sic pulsassct , ut ubcriim scateret latex, et b fissili saxo bibisset ductim. Apollonius , liv. Zj. v. 1Ù55. et seq.
(5) Et scatebram illis indicant , quel inventa saxatili aquâ satianiur. Ibid. v. Ift55.
(0) Chap. 25. des Nombres.
(7) Chap. 15. des Juges, v. 18 'et 19.
(8) lîoehart, in Phaleg, lih. II. ch. 33.
(9) Pline, liv. 5. ch. tx.
(10) Ducente Tritone et monstrante Paludis ostium et transitum in marc, veniunt ad navigaudum in Peloponcsum , et Cretam adeunt, Apollonius, lih. t\. v, 1571 et seq.
l3o CONFÉRENCE DE LA FABLE, etc.
rocher élevé , fut sur le point de les accabler (i) , en leur jetant des pierres d'une grosseur épouvantable. Mais il fut renversé et précipité dans la mer (2) par les enchantemens de Médée.
C'est la mémoire et la copie d'Qg Roi de Bas an , seul resté de la race des Géans (3) , que Dieu livra avec son peuple entre les mains de Moïse , et qui fut taillé en pièces. Le lit de ce Roi était d'airain ; il avait neuf coudées de long , et quatre de large. (4)
Après avoir passé la nuit en cet endroit, ils sacrifièrent à Minerve (5) ; et se trouvant le lendemain surpris par une nuit et par un orage horrible (6) , ils eurent recours à Apollon pour lui demander leur retour dans leur Pays. Ce Dieu leur apparut sur un rocher noir et élevé , d'où par l'éclat de son arc il leur découvrit une petite Ile de la mer Egée (7) , à laquelle ils allèrent aborder ; ils y élevèrent un autel à Apollon , qu'ils nommèrent Eclatant (8) , et ils appelèrent cette Ile Anaphe; de là , après plusieurs jours de navigation , ayant côtoyé une partie de la Grèce, ils entrèrent sains et glorieux clans le Golfe et le Port de Pagase (9) , dans la Thessalie leur patrie.
Les Israélites furent toujours conduits visiblement par la Sagesse Divine ; et quand ils tombèrent dans la défiance de pouvoir entrer clans la Terre qui leur était promise, la gloire de Dieu parut à toute l'armée au-dessus du Tabernacle de l'Alliance (10) , et tous en virent l'éclat ; alors ils furent résolus d'aller où Dieu leur ordonnait.
Bochard (11) montre que les Phéniciens avaient fort fréquenté ces Iles de la mer Egée , qu'ils y avaient laissé quantité de monumens de leur passage et de leur séjour ; et qu'entre autres ils avaient donné à cette Ile le nom
(1) Verum aheneas eos Talus à du.ro scopulo refractis lapidibus vetuit relig are f unes à terra. Ibid. v. 1638.
(2) Iste , cum œreus esset , cessit tamen et succubuit , etc. Ibid. V» 1670 et seq.
(3) Chap. 21. des Nombres.
{'i) Chap. 3. du Deutéronome.
(5) Orto recèns die, delubrum Minerves Minoœ excitant. Apollonius , lib. [\. v. 1690.
(6) Utrum in orco navigent, minime noscentes. Ibid. v. 1699.
(7) Tu Latonœ fili secundissimus de cœlo venisti , et dextrâ aureuni altè sustulisti arcum, qui candidum quoquo versus spargebat jubar, quo Mis una ex Sporadibus brevis apparuit insula , quo appulcrunt , etc. Ibid.
(8) Ibi pulchrum Apolline sacellum faciunt , Mgletem vocantes Plicebum , splendoris causa , et insulam nuncuparunt Anapham. Ibid. à v. 1706 ad 1718.
(9) Ibi tuni tellurem Cecropiam , tum Aulidem prœtermearunt Euboïcam , tum opuntias Locrensium urbes , gratabundi liltora Pagasica intrarunt. Ibid. in fine lib. h.
(10) Chap. 1/|. des Nombres , v. 10.
(H) Bochard , Chanaan , liv. 1. ch. 14 et 15.