‹ Conférence de la fable avec l'histoire sainteChapitre 31 sur 63 · Jason et les Argonautes, ru · texte numérisé non relu

Jason et les Argonautes, ru

que Médée l'eut aperçu , blessée par une flèche de l'Amour , elle en devint passionnée , et disposée à le secourir. (1)

Ce grand ressort de cette Fable et ce dénouement , qui n'avait aucun fondement chez les Grecs et qui y passait pour une pure invention des Poètes, soit d'Euripide, soit des autres , comme l'enseigne ^Elien (2) , et comme le remarque Eochard (3) , est pris assez visiblement du Chapitre second du Livre de Josué, et de l'Historien Josèphe. (4)

La puissance et la sagesse de Dieu prirent en cette occasion un soin particulier de la conduite de Josué et des Israélites , et elles éclatèrent dans les succès miraculeux, qu'ils ne pouvaient attendre que d'elles. Josué, sous ces divins auspices , envoya deux des siens à Jéricho , où ils entrèrent malgré la garde exacte qu'on y faisait. (5) Ils furent adressés et conduits , sans être vus ou connus , chez une femme , nommée Raliab , qui recevait tous les étrangers, peu réglée dans sa conduite, qui faisait du bruit et résolue (6) , comme son nom en hébreu le signifie, mais capable de bons conseils et de secours , que Dieu avait prévenue en leur faveur et mise dans leurs intérêts : si bien qu'elle s'exposa à la fureur du Roi , qu'elle le trompa , sauva ces gens , et leur livra Jéricho , après leur avoir fait jurer qu'ils la sauveraient. (7)

Le nom de Médée (8) n'est aussi qu'un nom feint et accommodé à cette aventure , soit de la Fable , soit de l'Histoire, et veut seulement dire, une personne qui conseille, qui conduit et qui prend soin.

Les Poètes n'ont eu garde d'oublier dans leur Fable ce que l'Histoire et la tradition des Juifs apprenaient et ce que Josèphe (9) conte à l'avantage de Moïse , que la nécessité des affaires elles pertes de l'Egypte l'ayant fait nommer général des Egyptiens contre les Ethiopiens (10), après les avoir chassés de l'Egypte , il les poursuivit chez eux : qu'après la prise de plusieurs villes , il assié-

(1) Puellam telum hno sub corde perrodebat in ignisvicem, etc. et aa istam faciem latenter sub pectore coarctatus gliscebat pestilens amor. Apollonius.

(2) jClianus , Varias Historiae, lib. 5. cap. ult.

(3) Bochart , in Phalcg, lib. U. caD. 31.

(!i) Josèphe , liv. 2. chap. 5. et liv. 5. chap. 1. de son Histoire.

(5) Misit Josue duos exploratores in abscondito , qui pergentes ingressi sunt domum mulieris meretricis nomine Rahab. Chap. 2. de Josué.

(6) Rahab , id est fortis et tumultuans.

(7) Chap. 2. de Josué.

(8) Medeo , en grec , signifie rego , euro , consilium do.

(9) Chap. 5. du liv. 2. de son Histoire des Juifs.

(10) Nous avons vu qu'on appelait Colchos une autre Ethiopie. Bochard , dans le Phalcg , chap. 31.

112 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.

gea leur Capitale , et que durant le siège la fille du Roi d'Ethiopie , qui de dessus les murailles avait vu faire à Moïse des actions surprenantes de valeur et de conduite, passa de l'admiration à un violent amour pour- lui , et lui offrit de l'épouser. 11 accepta cette proposition, à condition qu'elle lui remettrait la place. Ils se jurèrent une foi mutuelle , et après l'avoir accomplie , Moïse ramena les Egyptiens victorieux dans leur pays. Voilà ce que Josèphe l'Historien des Juifs , dit de Moïse ; c'est plus qu'il n'en dit lui-même ; et cela convenait trop au génie et à l'héroïsme poétique , pour n'être pas adopté et employé par les Poètes Grecs dans leur Fable , comme il a été du goût de toutes les Poésies et des Romans de tous les pays faits sur le même modèle.

La Fable met au-devant du Palais d'iEète des fontaines de lait, de vin, et d'huile (1) , comme dans l'Histoire sacrée il coulait dans le Pays de Chanaan des ruisseaux de lait et de miel.

Le Roi iEète , déjà prévenu et troublé des frayeurs et des présages d'un songe funeste queïe? Dieuxlui avaient envoyé (2) , instruit aussi par la renommée , des merveilles plus qu'humaines que ces étrangers avaient faites dans leur Voyage , dès qu'il eut appris d'eux-mêmes ce qu'ils venaient chercher , consterné et ne doutant plus de sa ruine , il fut saisi de rage , et il proposa à Jason des conditions qui devaient le faire périr. {">)

C'est ce que Rahab avait dit aux espions de Josué (4) , que la terreur de leur approche avait saisi le Roi et tous les habitans, consternés et persuadés de leur ruine infaillible : qu'ils savaient quels prodiges Dieu avait faits en leur faveur , et qu'il leur avait livré cette Terre. Aussi le Roi ayant su que deux étrangers ou espions étaient entrés dans Jéricho et chez cette femme , il y envoya pour les prendre, et les fit chercher partout pour les faire périr.

Les conditions (5) qu'/Eète proposa à Jason pour avoir

(1) Vivl fontes quatuor manabant , quorum unus scatebat lacté , sequens vcno, etc. Apollonius.

(2) Tune eiiam Juno ferri per somnia jussit JEetœ- exitium ; vehemens hinc protinùs omnem Regalcm cum mente domum concusserat horror.

Orplieus , Argonaut.

(5) Exulceratus altè extumescit mente iracundâ , etc. Et dedero , inquit , tibi pellem , si placuerit conditio. Apollonius.

(U) Chap. 2. de Josué , v. 9.

(5) Pares mihi Campum tondent Martium œripedes Tauri , qui flammas exhalant ore. Eos agito junctos per scruposum Martis navale quatuor ampluyn jugera ; quo perarato inspergendi sunt diri serpentis dentés qui pullulant vii'os corpore armato ; lii dilaniandi , hastàquc demetendi undique laterum impetentes ; mane jungendi boves , vesoere messis absoluenda, elc. Apollonius.

17. Jason et les Argonautes. n3 la Toison d'or furent de mettre sous le joug deux Taureaux qui avaient les pieds et les cornes d'airain et qui jetaient des flammes par la bouche : de labourer avec ces Taureaux quatre arpens du Champ de Mars , qui n'avaieni jamais été défrichés : d'y semer ensuite des dents de Dragon , d'où devaient sortir à l'instant des hommes tout armés et prêts à combattre : de mettre en pièces tous ces soldats sans qu'il en restât un : de tuer le dragon veillant qui gardait la Toison ; et d'accomplir tous ces travaux dans un seul jour.

Les Poètes ont voulu par ces fictions représenter les obstacles naturellement insurmontables que Dieu fit vaincre aux Israélites , et les prodiges qu'il opéra pour leur livrer la Terre de Chanaan , ( dont la vérité s'était altérée par les traditions et par le passage en diverses Nations et en différons Auteurs. ) Ils ont peint sous ces figures les grands fleuves , les fortes armées , les murailles avec des portes de fer et des serrures d'airain (1) , les fortifications bien gardées qui défendaient ce Pays , l'Ange que Josué trouva dans le voisinage de Jéricho (2) , qui se présenta à lui sur le chemin avec une épée nue à la main , dont il fut effrayé et qui lui déclara être envoyé pour son secours. Les idées de ces fictions étaient aussi toutes Phéniciennes ou Chananéennes, et quelques-unes même tirées de l'Histoire Sainte. Bochard (3) nous apprend que tout cela est pris de l'Hébreu , de ce que le même mot Syriaque signifie des richesses et une Toison ; qu'un autre mot signifie de même des murailles et des Taureaux ; et que , dans la même langue , le même terme dont on se sert pour dire des piques d'airain , veut dire un Dragon. Ainsi l'on a feint une Toison dont on fait la conquête , des Taureaux et des Dragons qu'il faut combattre et vaincre.

Le même Bochard (4) nous apprend que la Fable des hommes qui naissent tout armés des dents de Dragon , s'est formée du double sens et de la mauvaise interprétation de ces paroles Chaldaïques : Il assembla une armée de soldais armés de piques d'airain , prêts à combattre : qu'on a expliquées ainsi : Il vit naître des dents de serpens une armée de cinq hommes : ou pour mieux dire , des soldats rangés cinq à cinq ; comme on voit au chapitre 13 de l'Exode (5) , armés ou rangés cinq à cinq ; qui était la manière de ranger et de faire marcher les troupes chez

(1) Ainsi que le porte la Paraphrase Chaldaïque du chap. G. de Josué.

(2) Chap. 5. de Josué.

(3) lu Phalcg , lib. U. cap. 31.

[h) In Chanaan , lib. 1. c. 19.

(5) Vers. 18. du Texte Hébreu , Qaintati , ou Clunnuschim.

Il4 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.

les Egyptiens. Ainsi Ménélas , au retour de Troie , voit en Egypte le Roi Protée (1) , c'est-à-clire , le Roi d'Egypte , représenté comme un Dieu Marin au milieu de ses eaux et de ses lleuves , qui fait la revue et le compte de ses troupes cinq à cinq. Et les Troyens marchent en cinq compagnies (2) , pour attaquer le mur que les Grecs avaient élevé devant leur ilotte. Cette mauvaise interprétation vint de ce qu'en Hébreu les mêmes mois qui signifient des piques d'airain , signifient des dents de Serpent ou de Dragon , comme nous l'avons vu : et le même mot Chamuscliim , veut dire cinq , ou rangé par cinq , et prêt à combattre. C'est ce qui a donné lieu à la Fable de Cadmus , d'où celle-ci est copiée ; aussi dit-elle que c'étaient des dents des restes de celles du Serpent tué par Cadmus. (0) Ainsi tout est ici Phénicien.

C'est encore une copie défigurée de ce que rapportèrent les espions envoyés du désert de Pharan par Moïse (4) pour reconnaître la Terre promise , qu'ils y avaient vu des fleuves profonds , des montagnes inaccessibles , des monstres horribles : que celte Terre dévorait ses habitans ; à quoi l'on avait pu ajouter assez naturellement, qu'elle en produisait en même temps d'autres tout armés ; ce qui est une manière de parler ordinaire , pour marquer de nouveaux soldats qui prennent d'abord la place de ceux qui ont péri. Cette idée peut aussi être venue des soldats qui s'étant cachés en embuscade ventre contre terre , s'élèvent tout d'un coup sur les ennemis qui avaient passé presque sur eux sans les voir , comme firent les Israélites contre les habitans de la Ville de liai. (5)

Ce rapport des espions avait fort effrayé et rebuté les Israélites (6) ; Moïse , Caleb et Josué eurent bien de la peine à les rassurer. Ainsi les Compagnons de Jason furent consternés des conditions proposées pour la conquête de la Toison ; quelques-uns cependant étaient d'avis de la tenter (7) ; et ils s'y offraient eux-mêmes. Argus les encouragea , sur les assurances du secours de Chalciope sa mère, et de Médée, sœur de sa mère, très-

(1) Au h. de l'Odyssée.

(2) Livre 12. de l'Iliade.

(3) Dédit in certamen Rex Metes suspectos dentés Aonii serpentis qucm Cadmus, càrn venerat quœsitum Europam, interem.it. Apollonius , 1ib. 3. v. 1176.

[h] Cliap. 13. des Nombres.

(5) Cliap. 8. de Josué ; et eh. 1. du liv. 5. de l'Histoire de Josèphe.

(G) Ghap. 8. des Nombres.

(7) Ihec ubi prolata , cunctis labor videbatur inexliaustus , etc. Peleus tamen fréquentes inter procercs fortis anivii edit sentent iam , etc. Tcrtius tum Mas , et de i iule alii firmitate animi , etc. Apollonius , lib. 3. v. 502 et seq.

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