XXI. N I O B É
JLes adversités de Job et de sa famille , après ses grandes prospérités, décrites dans le livre de l'Ecriture Sainte qui porte son nom, ne peuvent être une fiction inventée pour insinuer une vérité morale. 11 a été reconnu , par des caractères décisifs , que c'est une Histoire véritable. Le nombre des circonstances suivies , les noms propres des personnes et du lieu de cette Histoire , la citation qui en est faite dans d'autres livres de la même Ecriture (1) pour la donner en exemple de justice et de patience , en établit la vérité ; ce que nous en allons voir peut aussi servir à la confirmer.
Elle fut rendue célèbre , vers le temps de Moïse , par cet ouvrage, véritable Poème, où l'on trouve que les entretiens de Job et de ses amis , qui en font la plus grande partie , sont tous en vers dans la langue originale.
Eusèbe (2) nous apprend qu'Aristée , dans son Histoire des Juifs , a parlé de Job comme notre livre de Job ; il le fait aussi habitant de l'Idumée et descendant d'Esau.
11 était difficile qu'un événement si singulier, si tragique et si éclatant par lui-même , arrivé en la personne d'un Roi , d'une Reine et de toute leur nombreuse famille , et chanté par ce grand Poème, ne fût porté dans tous les lieux où les Israélites , les Arabes et les Phéniciens se répandirent.
Plusieurs siècles après, les Grecs passionnés pour les choses extraordinaires, ayant reçu par la tradition cette Histoire défigurée par le temps et par la diversité des génies, l'attribuèrent en partie à leur Nation, la placèrent dans leurs premiers temps , et en composèrent une de leurs anciennes Histoires fabuleuses.
C'est leur fameuse Fable de Nïobé ( qu'ils font (5) cependant originaire de la Lydie dans l'Asie mineure ) , sœur de Pélops , fille de Tantale , et femme d'Amphion, un des premiers Rois de Thèbes. On y reconnaît l'Histoire véritable de Job , son original ; illustre et semblable monument l'une et l'autre des grandes prospérités suivies des adversités les plus terribles.
Le nom de Niobé , qui est celui de la Fable , en est
(1) En Ezcchiel , ch. \h. v. Vx. En Tobie ch. 2. v. 12. Epîtrc de S. Jacques , ch. 5. v. 11.
(2) Préparation Evangéliquc, liv. 9. ch. 25.
(3) Dans Ovide, liv. C. des Métamorphoses. Hygin. fab. 9. Homère, et tous les Mylhologistcs.
l48 CONFÉRENCE DE LA FABLE , -CtC.
d'abord un témoignage qui frappe et qui a quelque chose de convaincant. Les Grecs, suivant leur usage de conserver la ressemblance ou la signification des noms dans les Histoires qu'ils empruntaient des Nations plus anciennes qu'eux , ont composé ce nom de deux mots Grecs qui ne veulent dire autre chose que la femme de Job ; Nuos , c'est-à-dire épouse ; à quoi l'on a joint le nom même de Job, dont on fait JSuiobou , femme de Job. ( Nt/os iuGw. )
Aussi le caractère qu'on a donné à Niobé est le même que celui de son original , où l'on voit la femme de Job pressant son mari de maudire Dieu (0 , et parlant , ( ainsi qu'il le lui reproche lui-même , ) comme une insensée, une furieuse. (2) Ce sont les mêmes traits qui représentent Niobé impie , emportée et blasphémant contre les Dieux.
Suivant le témoignage de Dieu même , Job était véritablement bien éloigné d'être méchant et impie ; mais comme les jugemens des hommes sont souvent injustes et précipités , l'impression de jalousie qui restait de sa grandeur passée, et la vue de ses souffrances présentes portaient ses amis mêmes à prononcer contre lui ; quelques-uns de ses discours les y autorisaient en quelque sorte. Sa femme , moins maîtresse de ses emportemens, allait plus loin qu'eux; mais enfin ils le firent également passer pour un homme méchant, impie, enorgueilli par ses prospérités. C'est aussi comme la Fable représente Amphion.
Les caractères et les traits particuliers de blasphèmes et d'impiété sont les mêmes dans la Fable que dans l'Histoire,
On a conservé de la ressemblance jusques dans leurs familles et leurs ancêtres. Job , suivant la plus commune opinion , descendait d'Esaû , race maudite de Dieu, dont le nom signifie haï et détesté. Il est connu de tous , combien de même la race de Tantale était impie [et détestée des Dieux.
La terre de Hus , Pays de Job , était dans l'Idumée et TArabie. Celle-ci avait été le partage et le séjour d'Esau , 'qui y avait épousé , malgré son père , des femmes de Chanaan. Les Iduméens , ou Nabathéens, dilStrabon (3), jsont des Peuples de l'Arabie pétrée. Il dit aussi qu'Am-
Ïihion , avant de régner à Thèbes , habitait un petit vilage de la Béotie appelé Copés , qui est le nom d'un village de l'Arabie nommé Copar chez Ptolomée. Job est dit ( ch. 1. ) grand parmi les Orientaux ; il est
(1) Job , ch. 2. v. 9.
(2) Au môme endroit de Job.
[3J Liv. 16. de sa Géographie . ch. 5 et 8 : et liv. 9.
^ii. Niobè. 149
représenté ( ch. 29. ) présidant .aux jugcmens , assis sur un trône dans la place publique ,- environné , comme un Roi , d'une nombreuse garde ; les jeunes gens et les vieillards , les Prince même n'osant parler ni s'asseoir en sa présence. C'était donc un Roi : la Fable fait de même d'Amphion mari de IMiobé , un puissant Roi.
L'Histoire et la Fable ont peint des mêmes couleurs la réputation et les prospérités de ces deux Princes : riches, puissans , respectés, craints , admirés, à qui tout réussissait; heureux surtout l'un et l'autre par une nombreuse et florissante famille , mais plus célèbres ensuite par l'éclat de leurs adversités.
La Fable a copié dans le portrait d'Amphion', les jugemens que les amis de Job faisaient de lui. Elle a suivi les idées que présentent les reproches dont ils l'accablaient, fondés en apparence sur quelques-uns de ses discours , ainsi que nous l'avons remarqué. Sophar (ch. 11. ) l'un d'eux , le traite d'homme orgueilleux , rempli d'iniquité, de cœur endurci , qui voulait être indépendant de Dieu. Eliphaz ( ch. 15. ) l'accuse de s'être élevé contre Dieu , de ne le point craindre et de le blasphémer, de s'égaler à lui, et d'avoir élevé son bras contre le Toutpuissant. Ils réitèrent ces accusations et les aggravent ( ch. 20, 22 , Zh et 35. ) par l'imputation de toute sorte de crimes et d'impiétés.
Il est vrai que ces sentimens des amis et de tout le Pays de Job étaient injustes et mal fondés , puisqu'ils reposaient sur cette fausse idée , que Dieu n'afflige point les gens de bien et ne châtie que les impies ; d'où l'on concluait qu'il devait être très-méchant et très-impie , puisque Dieu le punissait par des maux si terribles et si extraordinaires. On ne concevait pas que Dieu affligeât les justes pour exercer leur vertu , pour leur donner des sujets de mérite , pour en faire des exemples de force et de patience , et pour montrer que c'est principalement après celte vie qu'il récompense la vertu et punit les crimes. L'opinion générale faisait juger suivant les maux apparens.
D'ailleurs les malédictions que Job donne au jour de sa naissance et à la nuit de sa conception (1) , le soin qu'il prend de se justifier , où il semble accuser Dieu d'injustice , donnaient lieu à ces jugemens.
Pour la femme de Job3, on ne peut douter de son impiété et de ses blasphèmes, qu'elle exprime hautement et avec fureur , jusqu'à exhorter son mari à maudire Dieu , et jusqu'à traiter la soumission à ses volontés
(1) Perçai dies in quâ naliis sum, et nox in qua diclum est : Conceptus est liomo. Job , ch. 3. v. 3.
ï5o CONFÉRENCE DE LA FABLE , etC.
de simplicité et de folie ï ce qui obligea Job à lui dire (1) ïj qu'elle avait perdu , non-seulement la piété , mais la raison.
La Fable n'a pu faire plus médians ,~ plus orgueilleux, plus impies Niobê et Amphion ; elle n'a pu leur mettre plus de blasphèmes dans la bouche ni plus d'insolence dans le cœur contre leurs Dieux.
Et comme la femme de Job paraît bien plus coupable que son mari, la Fable a conservé cette distinction; elle a chargé Niobé , beaucoup plus que son mari, des emportemens impies et des blasphèmes qui méritèrent l'indignation des Dieux , et qui furent punis par les calamités dont l'éclat effaça celui de leurs prospérités passées.
Ces imprécations , ces malédictions de Niobê contre Latone , contre Apollon et contre Diane, l'emportement avec lequel elle veut décrier et abolir le culte qu'on leur rendait (2) , qui ont des traits si singuliers , sont des copies exactes de ce qui se voit dans l'Histoire de Job ; leur parfaite ressemblance , qui ne peut être l'effet du hasard , fait voir qu'elles en ont été tirées.
Job y souhaite la destruction du jour où il est né (3) et de la nuit où il a été conçu : « qu'on ne fasse aucun » compte de la lune qui y a paru ; que bien loin d'être ho- » norée , elle soit oubliée , obscurcie et maudite ; qu'elle » soit laissée seule et désolée ; que personne ne la loue, et » ne la bénisse jamais. » Après avoir invité généralement tout le monde à maudire ce jour et cette nuit, il unit en particulier ses sentimens et ses imprécations avec celles de certains Peuples qui haïssent le Soleil, et qui lancent avec fureur des flèches contre cet Astre , pour l'obscurcir, s'ils ne peuvent le détruire, il les exhorte à redoubler avec lui leurs imprécations contre le Soleil et contre la Lune.
C'est le sensnaturel et unique de ce verset S , en ces termes (4) : Que ceux qui ont la résolution de susciter et d'attaquer Lëviathan , maudissent la Lune comme ils maudissent le Soleil. Ce sens est suivi par le Père Dom Calmet , dans son savant Commentaire sur le livre de Job et sur les autres livres de l'ancien Testament (4) ; et ceux qui ne l'ont pas aperçu, sont obligés d'avouer qu'ils n'y en trouvent aucun.
Pour le comprendre , il faut savoir que quelques habitans de l'Ethiopie et de la haute Egypte, dans laquelle était la Ville de Tentyre , ne pouvant supporter les ardeurs du Soleil , qui les brûle , ne haïssent rien tant
(1) Quasi unà de stultis mulieribus locuta es. Job. ch. 2. v. 10.
(2) Au 6. liv. des Métamorphoses d'Ovide.
(3) Dies Me vertatur in tenebras , etc. Job. ch. 3 , v. 3. et suiv. [h] Maledicant ci qui maledicunt diei , qui parât i sunt susciiare
Lëviathan. Job . ch. 3. v. 8.
1 1 . Niobè. 1 5 1
que cet Astre , qu'ils le détestent , qu'ils vomissent contre lui toutes les injures et les imprécations que la rage peut suggérer, dès qu'ils le voient paraître sur leur horizon. Ces peuples étaient connus et distingués par cet usage de leurs emportemens contre le Soleil. C'est ce que nous apprennent Hérodote, Pline, et Strabon. (i).
Ces mêmes babitans de Tenlyre , bien loin de craindre les crocodiles , dont leur pays est rempli , les cherchent (2) , les poursuivent , les tuent et les mangent ; ce sont les crocodiles qui les craignent. C'est à quoi l'ait allusion le verset \l\. du Psaume 73. Vous avez brisé les têtes du Dragon , et vous l'avez livré aux Peuples d'Ethiopie pour leur nourriture.
Il est enfin assez connu que le nom de Lcviathan signifie une Baleine et toutes sortes de monstres marins ; on les trouve désignés sous ce nom en plusieurs endroits de l'Ecriture et dans le même livre de Job , comme Behemot est l'éléphant. (3)
Tel est donc le sens de ce verset où Job dit : Que les Peuples qui ont accoutumé et qui ne craignent pas d'attaquer les crocodiles , ces monstres marins , et qui font également profession de vomir des imprécations contre le Soleil , s'unissent avec moi pour vomir de concert nos imprécations et nos malédictions contre cet Astre et contre la Lune.
Job fournit ensuite à la Fable un autre trait bien marqué , lorsqu'il déteste l'usage des Peuples qui adoraient le Soleil et la Lune (4) , et tout le culte de ces Astres déjà établi dans l'Orient et dans l'Assyrie. « Il proteste » qu'il a toujours été bien éloigné de sacrifier et de don- » ner aucune marque de vénération religieuse à ces As- » très, comme faisaient ceux qui baisaient leur main » droite (5) lorsqu'ils le voyaient lever ; » ce qu'il traite de la plus grande impiété. (6)
Dans une vision d'Ezéchiel (ch. S. v. 16. ) des hommes tournaient le dos au Temple , et regardant vers l'Orient ils adoraient le Soleil à son lever ; ce qui se faisait en portant la main droite à la bouche. Pline (liv. 28. c. 1.) dit, Quand nous voulons adorer, nous portons la main » droite a la bouche , et nous la baisons. »
(1) Hérodote , liv. h. Pline , liv. 5. ch. 8. Strabon , liv. 17. ch. 15.
(2) Tentyritœ crocodilos coutcmpiu ci iemeritate superant. Pline , liv. 8. ch. 25. et liv. 28. ch. 3. Hérodote, liv. 2. ch. 69. Sénèquc, liv. U. des Questions naturelles, ch. 2. Strabon , liv. 17. Soliu Polyhislor , ch. 35. de l'Egypte et des crocodiles.
(3) Job , ch. 40 , v. 10 et 20.
[li) Si vidi Solem cum fulgeret , et Lunam incedentem clarc. Job, ch. 31 , v. 26.
(5) Et tœlatum est in abscondito cor 7neum, et osculatus sum manum tneam orc meo. Ibid. v. 27.
(6) Quœ est iniquitas maxima. Ibid. v. 28.
l5a CONFÉRENCE DE LA. FABLE, etC.
La Fable n'a pu rien ajouter à ces imprécations contre le Soleil et contre la Lune , que ces Peuples adoraient particulièrement , et n'a pu prendre d'ailleurs celles qu'elle a mises dans la bouche de Niobé (1) , avec ses emportemens pour décrier et anéantir le culte de ces deux Astres. C'est le même dans la copie et dans l'original.
Les châtimens et les pertes se ressemblent aussi dans l'un et dans l'autre. Job avait sept garçons et trois filles , ce qui faisait sa grande force et la plus belle partie de ses prospérités. Ce fut aussi le coup qui l'accabla. Un vent véhément qui s'éleva du côté du désert , suscité par le Démon , à qui Dieu en avait donné la permission , ébranla et renversa jusques aux fondemens la maison où ces enfans étaient assemblés ( ch. 1. v. 16 et 19. ) , et ils y furent tous écrasés.
Le plus grand sujet d'orgueil de Niobé et d'Amphion dans toutes leurs prospérités , était leur nombreuse famille ; on y compte aussi ordinairement sept garçons et sept filles ; (2) Homère ne dit cependant que six garçons et six filles ; d'autres Auteurs en font le nombre inégal , et ne comptent que trois filles. Aulugelle (3) a fait un chapitre exprès des variations de la Fable sur le nombre de ces enfans , où il dit que , dans les Poètes Grecs , elles sont surprenantes jusques au ridicule.
Dans tous les Auteurs ces enfans furent tués dans le même temps et dans le même lieu , percés ou accablés de flèches d'Apollon et deDiane, sans qu'un seul en échappât.
Après ces terribles accidens de Job , quand ses amis furent venus auprès de lui , ils pleurèrent , ils crièrent , ils déchirèrent leurs vêtemens et se couvrirent la tête de poussière , ensuite ils demeurèrent assis durant sept jours et sept nuits , sans qu'un d'eux ouvrît la bouche pour lui dire un seul mot de consolation. ( ch. 2. v. 13. ) C'était un deuil où ils le pleuraient comme mort ; après quoi ils reprirent la parole.
Ainsi dans la Fable , après le massacre des enfans d'Amphion et de Niobé , Jupiter rendit pendant neuf jours les hommes de leur voisinage comme morts , sans parole et sans mouvement. Homère (4) dit qu'il les changea en pierres , pour célébrer ce deuil durant cet es-
(1) . . . . Car colitur Latona per aras ?
Ite sacris , propcrate sacris , lattrumque capillis Ponite. Ovid. Métam. lib. 6. v. 171. 201.
(2) . . . . Natas adjice septem ,
FA totidem juvcucs. Ibicl. v. 182.
Et Tantalis hœc ipsa , liœc bis septem pignora eodem
Ventre tulit. Autipater , Poète Grec.
(3) Chap. 7. du liv. 20. de ses Nuits Attiques. [h) Sur la (iu du 2!x. liv. de l'Iliade.
ai. Niobé. i53
pace de neuf jours qu'on avait accoutume de donner aux gémissemens et aux pleurs avant d'enterrer les morts ; et qu'après ces neufs jours ils recouvrèrent la vie et la forme humaine, pour rendre les derniers devoirs à ces victimes de la colère des Dieux.
L'Histoire , après les malédictions prononcées par la femme de Job ( en. 2. ) , ne fait plus mention qu'elle ait parlé ni qu'elle ait paru ; et la Fable feint que Niobé fut transformée en une statue de marbre. Tous les Auteurs ont jugé , comme Cicéron (1) , qu'elle est représentée pétrifiée , parce qu'elle était devenue muette et comme immobile par l'accablement de ses douleurs. Ainsi la Fable a feint Hécube transformée en chienne , à cause de ses emportemens enragés et continuels. Le changement de la femme de Loth en statue de sel peut aussi avoir donné l'idée de cette métamorphose de Niobé en statue de pierre.
A ces rapports on peut ajouter une conjecture qui ne paraîtra peut-être pas mal fondée. Si nous faisons attention aux éloges de Job dans son Histoire , nous y trouverons de nouveaux traits propres et singuliers qui caractérisent Amphion dans la Fable. Les Poètes ont chanté de lui quïl apprivoisait les lions et les tigres ; que par la douceur de son chant il faisait mouvoir et attirait les rochers, et qu'il avait bùti des Villes au son de sa lyre. (2) On a bien compris que ce langage figuré signifiait qu'il avait ramené des hommes sauvages à une vie civile, qu'il avait adouci leurs mœurs et les avait soumis aux règles de la justice ; qu'il leur avait appris à vivre en société et à s'entre-secourir ; enfin qu'il leur avait fait observer les lois de l'humanité,
Telles étaient les occupations de Job , comme nous venons de le voir dans son Histoire. Elle nous le représente élevé sur un Tribunal à la porte de la Ville ; les Grands et les Princes , les jeunes gens éloignés par respect et les vieillards debout , qui l'écoutent et sont charmés de l'entendre. Tous reçoivent ses paroles et ses jugemens comme la rosée qui tombe du Ciel. ( Ch. 29. ) 11 secourait , il soutenait , il relevait ceux qui étaient abandonnés et sur le point de périr. Il servait d'oeil aux aveugles , de pied aux boiteux , de main aux manchots ,
(1) Niobe fingitur lapldea, propter œternum , credo , in luctu silen* tium. Cicéron, Tusculanes, liv. 3. ch. 63.
(2) Dictas et Amphion , Thebanœ condilor arcis , Saxa movere sono test udinis , et prece blandâ Ducere quo vellet. Fuit hœc sapientia quondam , Publica privatis secernere , sacra profanis , Concubitu proliibere vago , dare jura maritis , Oppidamoliri, teges incidere ligno. Horat. Art. Poët. v. SOû^ctscq.
1 54 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.
de langue aux muets. Il distribuait à tous sa sagesse , et leur faisait connaître , aimer et observer les règles de la justice.
Il est encore expressément dit de lui, qu'il entretenait et réglait la joie publique par le son et la mélodie de ses instrumens de musique (chap. 30. v. 31. ) , qui se changèrent en lamentations par l'excès des maux dont il fut accablé. Ainsi, soit qu'on regarde le sens propre ou le sens figuré de la Fable, on trouve dans l'Histoire de Job le fondement de toutes les merveilles qu'elle a racontées d'Amphion.
Quand on lit cette belle réflexion de Sénèque sur les adversités des gens de bien : « (i) Voici un spectacle qui » mérite l'attention de Dieu sur son ouvrage, voici un » combat digne de Dieu môme : Un homme courageux » aux prises avec la mauvaise fortune ; je ne conçois » pas qu'il puisse rien voir de plus beau sur la terre , etc.» n'est-on pas porté à juger que cette pensée est une copie ou un commentaire du premier et du deuxième chapitre du livre de Job , où Dieu dans l'assemblée de sa Cour céleste , semble en quelque sorte animer la jalousie du Démon contre Job , et lui abandonne tous les biens de ce saint Homme , dont il voulait exercer et faire éclater la vertu déjà éprouvée dans l'usage des prospérités ? Dans la suite il fait à ce cruel adversaire , des reproches de sa faiblesse , et lui livre même le corps de son athlète. Après quoi il étale avec complaisance le spectacle de ce Héros victorieux sur son fumier de toutes les adversités dont il l'avait laissé frapper; il le couronne de gloire, en prononçant que Job n'a point péché , qu'il est toujours demeuré juste et inébranlable dans ce combat , et il accorde à sa prière la grâce de ses amis.