Phaétan
Quand on lit dans cette Fable célèbre , que Phaéton , pour avoir voulu conduire le Char du Soleil son père , ou son aïeul , fut brûlé d'un coup de foudre par Jupiter , et qu'au milieu d'un grand embrasement qu'il causa , il fut précipité dans l'Eridan , on conçoit aisément que les Poètes ont voulu enseigner par cet exemple, combien les projets téméraires de Tambition sont dangereux et pernicieux à ceux qui s'y abandonnent, et souvent a bien d'autres que ceux-ci entraînent et enveloppent dans leur ruine. On le voit , pour insinuer cette morale , dans les emblèmes d'Alciat. ( n° 56. ) Mais on ne saurait comprendre qu'une fiction si extravagante eût pu tomber dans l'imagination de ceux qui ont voulu donner cette leçon , pour laquelle ils pouvaient employer ou composer assez d'aventures naturelles ef vraisemblables ; ni que celle-là eût été suivie et adoptée si généralement qu'elle l'a été, si elle n'avait eu quelque fondement dans des traditions et des histoires véritables , altérées à l'ordinaire parle temps et par la diversité des Peuples et des Auteurs.
Lucien a fait sur ce sujet un Dialogue entre Jupiter et le Soleil, pour faire voir, suivant son génie , le ridicule et de la Fable et des Dieux. Diodore de Sicile (i) la rapporte pour la réfuter ; et après lui Strabon (2) fait aussi voir que dans les lieux dont elle a fait la scène de cette catastrophe et de ses suites , il n'y a rien qui puisse lui servir de fondement.
Les premières traditions ont bien pu être ainsi altérées et défigurées , mais non pas être entièrement effacées jusques dans leur fond , par les ornemens et le merveilleux que la liberté et la magnificence poétiques ont tâché d'y répandre. Voyons d'en démêler l'origine dans l'Histoire Sainte.
Les descendans de la tribu de Lévi furent destinés au service du Temple et du Tabernacle (5) sous Aaron et ses Enfans préposés à la tête des autres Lévites et consacrés par l'onction d'une Huile sainte composée exprès pour les principales fonctions du Sacerdoce ; mais pardessus tous Aaron fut établi grand Sacrificateur et souverain Prêtre , auquel seul il était permis d'entrer une fois l'année dans la partie intérieure du Tabernacle , appelée le Saint des Saints.
Les Colonnes , les Tables , les Vases , le Chandelier , les Lampes , et les Chérubins d'or , d'un ouvrage audessus du prix de la matière , ornaient ce saint Lieu ;
(1) Livre û. de sa Bibliothèque.
(2) Livre 5. de sa Géographie.
[3j Au ch. 3. des Nombres , et au en. 8. du LOviticrac.
l56 CONFERENCE DE LA. FABLE, etc.
les voiles et les tapisseries dont il était couvert , y brillaient des plus belles couleurs de pourpre , de hyacinthe et d'écarlate, travaillées avec l'art le plus exquis; elles le rendaient si éclatant , que les Poètes n'ont su rien dépeindre de plus brillant, quand ils ont épuisé leur imagination pour les descriptions du Palais du Soleil et des charmes de l'Aurore.
Cet endroit auguste , qui était dans le milieu du Tabernacle , représentait le Ciel où Dieu habite , d'où effectivement il parlait et rendait ses oracles , et qui était souvent éclatant et couvert de sa gloire : « Lorsqu'on » découvrait le Tabernacle , ceux qui le voyaient de loin » croyaient voir le Ciel , dit Josèphe.(i) Les autres par- » ties , continue-t-il , qui étaient ouvertes , représentaient » le Ciel et la terre avec leurs ornemens. Les douze » mois de l'année , les douze signes du Zodiaque s les » sept planètes , les quatre élémens y étaient figurés ; les » éclairs et les tonnerres y étaient aussi représentés , » tout en or , ou en argent , ou en pierreries. »
Les habits du Grand-Prêtre surpassaient encore en richesse , en pierreries , et par l'art dont tout était mis en œuvre , toute la somptuosité de ce saint Lieu.
L'Ephod et le Rational , qui faisaient un troisième vêtement que le grand Sacrificateur portait sur sa poitrine , attachés par une grosse pierre précieuse sur chaque épaule, étaient garnis de douze pierres inestimables, éméraudes , diamans , escarboucles , et autres qui paraissaient jeter du feu , et répandaient une lumière dont l'éclat éblouissait. «Toute la nature ( dit encore Josèphe) y était aussi figurée, la terre, la mer, le Soleil et la » lune , les douze mois , la lumière , le Ciel et la Majesté » de Dieu. » C'est ce qu'on voit décrit (2) dans l'Exode , et dans Josèphe qui en était bien instruit, étant lui-même de la race des Sacrificateurs , et qui en donne précisément toutes les explications que nous venons de rapporter.
Cela donne si naturellement l'idée du Palais et du Char du Soleil , qu'il n'est pas difficile de l'y prendre ; aussi trouve-t-on les même images employées dans la description pompeuse qu'Ovide en fait. Ayant ramassé tout ce qu'on en avait pu dire , il n'ajoute rien de considérable à ce que nous venons de voir , soit qu'il ait puisé ces idées dans Moïse même , soit qu'il les ait prises ou reçues d'ailleurs. « Ce Palais , dit ce Poète (2) , élevé sur
(1) Histoire des Juifs , liv. 3. ch. 5 et 8.
(2) Chap. 25, 26, 35, 36, 37, 38 de l'Exode. Et dans Josèphe , liv. 3. de son Histoire des Juifs , eh. 5 , 6 , 7 et 8.
(3) Rcgia Solis erat sublimibus alla Columnis ,
Clara micante auro flammasque imitante pyropo , etc. Ovid. Mctamorph. lib. 2. v. 1. et seg.
il. Phaêton. 1^7
» de hautes colonnes est brillant d'or , d'argent , et de » pierreries qui semblent jeter du feu. L'ouvrage néan- » moins en est plus précieux que la matière. On y voit » gravées la Terre et la Mer , avec ce qu'elles contien- » nent , et le Ciel au-dessus orné de ses signes. Les jours, » les mois, les années avec les heures y sont représen- » tées en pierres précieuses ; on y a aussi gravé les » quatre saisons : tout y est or, ou argent, ou pierreries, » qui augmentent la lumière qu'elles reçoivent. » Il n'y a pas non plus oublié les charmantes couleurs de l'Aurore.
L'élévation si distinguée d'Aaron et de sa famille leur attira la jalousie des autres membres de la môme Tribu , et même des autres Tribus. Ceux qui n'osaient pas se mettre à la tête d'un soulèvement , piquèrent ceux qui leur paraissaient les plus ambitieux et les plus hardis : Coré (1) , dont le père Isaar était frère d'Amram père d'Aaron ( l'un et l'autre petit-fils de Lévi ) ; et Dathan , et Abiron , frères, fils d'Eliab qui descendait de Ruben frère aîné de Lévi. Faites voir, disait -on au premier , si vous voulez qu'on le croie , que vous êtes de la race de Lévi ; et vous , disait-on aux deux autres, que vous descendez du frère aîné de Lévi. Ces jeunes hommes, comme il est rapporté au Livre des Nombres ( ch. 16.) , sensibles à des reproches qui piquaient si vivement leur orgueil , s'abandonnèrent à la présomption de s'élever aussi haut qu'Aaron , et d'entreprendre les fonctions permises à lui seul , en offrant également les encensemens au Seigneur. Ils le demandèrent avec hauteur et s'y disposèrent ouvertement , sans que Moïse pût les en détourner ; quoiqu'il leur représentât de toute sa force les ordres de Dieu , qui ne permettaient ces fonctions qu'au seul Grand-Prêtre qu'il y avait établi , et menaçaient de perdre ceux qui voudraient les usurper.
Ils n'eurent pas mis tous trois le feu et l'encens dans les encensoirs, que la terre s'ouvrit sous leurs pieds et les engloutit dans un profond abîme avec leurs femmes et leurs enfans , d'où ils furent précipités vivans dans l'Enfer qui s'ouvrit pour les recevoir. Il en sortit en même temps une grande flamme , allumée par le Seigneur , qui se répandant aux environs consuma de plus deux cent cinquante hommes qui s'étaient joints à ces trois premiers. L'embrasement s'étendit ensuite si fort, que quatorze mille sept cents de ce peuple y furent enveloppés , et y périrent; le surplus en fut sauvé par les prières de Moïse et d'Aaron, et par les encensemens que celui-ci fit au milieu de toute la multitude ; on vit aussitôt
(1) Au chap. 6. de l'Exode
l58 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etC.
s'éteindre ce grand embrasement qui paraissait devoir tout consumer. Voilà l'exposition de l'Histoire Sainte.
Quelque temps auparavant , les enfans même d'Aaron , NadabetAbiu , pour avoir mis, àl'insu de leur père, dans leurs encensoirs , du feu qui n'avait pas été pris sur l'Autel , et avoir offert au Seigneur de l'encens jeté sur ce feu, contre les défenses qui leur étaient faites, furent sur-le-champ consumés par un feu du Ciel. Ce sont là les textes de l'Ecriture , qui ont servi et suffi aux Poètes , pour en composer, avec les autres secours de leur imagination, la Fable de Phaéton.
Ce qui peut encore avoir contribué à donner cette idé -ï , et qui marque même qu'on l'a prise de l'Histoire Sainte, c'est que le nom d'Eliab (1) père de Dathan et d'Abiron, qui , en Hébreu , signifie , Dieu mon père , signifie en Grec le Soleil ; ce qui a fait attribuer cette aventure au Fils du Soleil , qui voulut faire voir que ce Dieu était son père ; et le nom Grec de Phaéton , qui veut dire Placé dans an lieu élevé , est de même sens que celui à'Jbiron, qui en Hébreu , veut dire Père d'élévation.
Ce malheureux imprudent , victime de son ambition, est placé par les Poètes dans la Grèce , où ils ont transporté toutes les Fables ; ils le font cependant presser et pousser à cette funeste entreprise par la querelle et par les reproches d'Epaphus , qui régnait en Egypte , et qu'Hérodote assure être en langage Grec le même qu'Apis (2) , qui était le Bœuf adoré à Memphis , aussi appelé Sérapis , sous la figure et le symbole duquel on adorait véritablement Joseph, comme le prouve après d'autres le savant Père Thomassin. (3) L'idée de l'adorer sous cette figure venait de ce que les Egyptiens avaient mis sur son tombeau la figure d'un bœuf , pour marquer en leur manière par ce monument hiéroglyphique, qu'il avait garanti l'Egypte delà famine, l'avait nourrie, et avait interprêté le songe mystérieux des vaches que Dieu avait envoyé au Roi Pharaon, et dont il avait donné l'intelligence à Joseph. Ainsi l'on a conservé la Fable dans ce Peuple établi en Egypte par Joseph , et dont les descendans passèrent pour Egyptiens , parce qu'ils vinrent de l'Egypte , après y avoir demeuré trois siècles. Tous les déguisemens de la Fable n'ont pu effacer ces traits de son origine.
C'est à ce fond et à ces idées qu'on a ajusté la Fable de Phaéton , représentée avec tant d'étendue et tant d'éclat par Ovide , qui a étalé avec tous les ornemens
(1) Elios , en grec , le Soleil.
(1) Apis , Grœcâ linguâ , Epaphus est. Hérodote , liv. 2.
(l) Dans la seconde partie de la Lecture des Poètes , liv. 1. ch. 5.
n. Phaèton. i59
de la poésie, tout ce qu'il eu a trouve clans les Auteurs précédons , et dans les différentes traditions : la voici.
Epaphus (1) , Prince Egyptien, ( d'origine Hébraïque, comme nous l'avons appris d'Hérodote, ) pour piquer Phaéton , orgueilleux d'avoir le Soleil pour père, lui conteste cette naissance qui le rendait fier ; le Poète feint que Phaéton en porte sa plainte à sa mère, et lui demande de lui justifier la qualité qu'elle lui a fait prendre. Elle entre dans sa douleur et dans une querelle qui leur était commune , et après lui en avoir donné toutes les assurances qu'elle pouvait , elle le renvoie à son père pour s'en faire avouer. Phaéton y court. Cela est suivi de la brillante description du Palais et du Char du Soleil , qui reconnaît Phaéton pour son fils.
Cette peinture est , comme nous l'avons vu , prise de celle du Tabernacle , au service duquel les Lévites étaient appliqués , et particulièrement de sa partie intérieure appelée le Saint des Saints , dont l'entrée n'était confiée qu'à Aaron grand Sacrificateur. Les Poètes ont suivi dans le détail toutes les parties.
Après que le Soleil eut reconnu Phaéton pour son fils , et qu'il lui en eut promis , par un serment que les Dieux ne pouvaient violer , telle preuve qu'il plairait à son fils de souhaiter , celui-ci lui demande de remplir pour un jour ses fonctions , de monter sur son char, et de le conduire dans la course qu'il fait pour éclairer l'univers. "Voilà les fictions ingénieuses dont le Poète orne la Fable et défigure l'Histoire.
Le père emploie tous ses efforts pour détourner son fils de cette entreprise téméraire (2) qui en renversant un ordre immuable, le conduit à une perte certaine. C'est un beau champ à la Poésie pour décrire la course du Soleil , son étendue , sa rapidité , ses difficultés et ses dangers , avec la tendresse et la douleur d'un père qui ne peut détourner son fils de se perdre lui-même. Mais ces remontrances sont vaines et ne peuvent arrêter la fougue de ce jeune ambitieux. Il prétend , puisque le sang qui coule dans ses veines est celui du Dieu qui donne le jour au monde , que la même prérogative ne lui peut être refusée , et que ce que son père fait tous les jours ne peut avoir de danger pour lui : il veut en courir le risque. Son père ne pouvant l'en dissuader, l'oint d'une liqueur capable de le garantir d'être brûlé par les feux de son char. (3) Ce qui paraît bien une idée prise de l'onction d'Aaron et de ses Enfans.
(1) A la fin du 1. et au commencement du 2. lir. des Métamorphoses.
(2) Magna petis , Phaéton , et quœ nec viribus istis Conveniunt , etc. Mctamorph. lib. 2. v. 5û.
(3) Tum pater ora sui sacro medicamine nati
Contigit, et rapidœ fecit patieniia flavimœ. Ihid. v. 122.
l6o CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.
Phaéton monte sur le char ; il prend les rênes en main ; mais il n'est pas plus tôt entré dans la carrière , que les chevaux s'écartent ; ils renversent le char et le malheureux conducteur ; l'air et la terre sont enflammés du feu du Ciel. Le Poète peint ici au long et à son aise les désordres de l'univers qui s'embrase. Les campagnes et les villes sont brûlées , les hommes même y périssent. Enfin la Terre s'entr'ou vre jusqu'aux Enfers (0, pour demander la vengeance et le secours du Ciel , auquel elle adresse d'éloquentes plaintes de l'invention du Poète. (2) Jupiter touché de sa prière , après avoir foudroyé et précipité dans un abîme le téméraire Phaéton , arrête et éteint l'incendie qui semblait menacer de consumer l'univers. Ainsi , dans l'Histoire , l'incendie sorti de l'abîme de la terre entr'ouverte , où Abiron et ses complices avaient été précipités , fut arrêté et éteint par les prières de Moïse et d'Aaron.
La Fable fait précipiter Phaéton de ce coup de foudre dans CEridan , qu'on veut sans nulle raison être le Pô : mais Strabon (3) cité ci-dessus , assure qu'il n'y a dans l'univers aucun fleuve de ce nom , qui , en Grec , veut dire , apprenez, considérez. Les autres Auteurs , ( comme nous l'avons remarqué , ) ne le trouvent point non plus , et traitent cette Fable de ridicule , aussi-bien que le changement que les Poètes ont feint des sœurs de Phaéton en arbres , dont ils font découler une gomme qu'ils appellent de l'ambre , et qu'ils disent être les larmes de ces sœurs. C'est pour donner à la Fable une fin de leur façon , et pour ne pas dire naturellement , comme l'Histoire , que la famille de celui qui avait voulu témérairement s'élever à des fonctions qui lui étaient défendues par la Loi de Dieu , avait été enveloppée dans sa ruine.
L'Eridan, qui n'a jamais été dans aucun Pays, n'est qu'une manière hiéroglyphique de désigner l'Enfer (où les enfans d'Eliab dans l'original , et dans la copie Phaéton , furent précipités) ; c'est un endroit dont la vue crie à ceux que l'ambition peut tenter de s'élever au-dessus de leur état et de leurs forces : Apprenez et instruisezvous par cet exemple ; comme Virgile fait sortir la même leçon de ce lieu de tourmens. (4) Aussi les Poètes ont-ils mis sur le tombeau de Phaéton cette épitaphe : « C'est la
(1) Penetratque in Tartara rimis
Lumen , et infernum terret cum conjuge Rcgem. Ibid. V. 260.
(2) Si fréta , si terrœ pereunt , si regia cœli ;
In chaos antiquum confundimur ; eripe flammis ,
Si quid adliuc superest ; et rerum consule summœ. Ibid. v. 298.
(3) Livre 5. de sa Géographie.
(li) Admonet , et magnâ testatur voce per timbras : Disciti ; justifiant moniti. JEnc'ul. iib. 6. v. G29.
il. Phaéton. i3. Iphigénie ,et Idoménêe. 161
» grande ambition de Phaéton , qui pour l'avoir voulu » trop élever, l'a fait descendre ici-bas. (1) » C'est celte leçon qui a fait donner le nom d'Eridan au lieu dans lequel il fut abîmé.
Quelque point d'Histoire éclatant qu'on mette entre les mains des Poètes pour l'accommoder à leur art , ils le refondront, ils l'orneront de Fables de leur invention , ils y ajouteront, ils y changeront pour le moins autant que cette Fable a changé au fond véritable de l'Histoire.