‹ Conférence de la fable avec l'histoire sainteChapitre 44 sur 63 · XXIII. IPHIGÉNIE , ET IDOMÉNÉE · texte numérisé non relu

XXIII. IPHIGÉNIE , ET IDOMÉNÉE

J jA Fable d'ïpbigénie sacrifiée par Agamemnon son père, chantée par tant de Poètes (2) , rapportée par tant d'Historiens (5), et célébrée sur les théâtres Grecs et les Français (4) , a été reconnue par tous ceux qui connaissent nos saints Livres , et qui ont voulu y faire attention , pour une copie de l'Histoire de la fille de Jephté , sacrifiée par son père. Ayons le plaisir d'en conférer les traits en détail ; ce que nous ne trouvons pas qu'on ait fait ; et commençons par l'exposition de l'original pris du Livre des Juges. ( Chap. 11. )

L'Historien sacré nous apprend que Jephté , fils de Galaad , était très-vaillant et grand Capitaine , et que les Israélites , contre lesquels Dieu était irrité , étant forcés à la guerre contre les Ammonites , ( à peu près dans le temps auquel on marque l'assemblée des Grecs contre Troie , ) s'assemblèrent pour obliger Jephté de venir à leur secours , et le choisirent pour leur Chef contre les Ammonites. H accepta le commandement, à condition que si Dieu lui donnait la victoire, ils le reconnaîtraient pour leur Prince. Ils lui en firent serment, et tout le Peuple l'élut dans la Ville de Maspha de la Tribu de Juda.

Aussi-tôt il envoya des Ambassadeurs au Roi des Ammonites , pour lui demander raison de ses injustices et du ravage qu'il était venu faire sur les terres d'Israël ; celuici prétexta quelque sujet de plainte et de représailles contre les anciens et premiers Israélites , et ne voulut pas se rendre aux justes propositions de ces Ambassadeurs. Jephté , après avoir invoqué le Seigneur , étant

(1) Hîc situs est Phacton currus auriga paterni , Qucm si non tenait, magnis tamen excidit ausis.

(2) Virgile, Ovide, etc.

(3) Hérodote , liv. h. Pausanias , dans les Bt'oliques ; Dictys de Crète , sur la fin de son 1. liv. Hygin , fab. 98.

(4) En l'Hérésie 55. qu'on appela Mclchidéchiemie.

IÔ2 CONFÉRENCE DE LA FABLE , etc.

saisi de son Esprit, marcha contre les Ammonites ; et dans l'ardeur de répondre au choix qu'on avait fait de lui, et pour s'assurer le succès d'une si importante guerre , il fit vœu au Seigneur de lui offrir en holocauste le pre^ mier qu'il rencontrerait à son retour après la victoire , et qui sortirait de sa maison pour venir au-devant de lui.

Il combattit ensuite les Ammonites chez eux, et les défit entièrement ; mais lorsqu'il revenait victorieux dans sa maison , Dieu permit que sa fille unique vînt la première se présenter à lui et le recevoir, pour mieux faire éclater sa joie , au son des instrumens. Sa vue consterna Jephté , il déchira ses vêtemens , et lui dit : « ïîé- » las , ma fille , faut-il que ce soit vous , pour mon mal- » heur et pour le vôtre ! » Il lui conta l'engagement du vœu qu'il avait fait au Seigneur. Sa fille , pleine de fermeté et de religion , l'exhorta d'accomplir sur elle ce qu'il avait promis à Dieu , qui pour prix de son offrande lui avait accordé la victoire ; elle lui assura qu'une mort qui rendait son père vainqueur et son Pays libre , lui serait très-agréable. Elle lui demanda seulement la liberté d'aller sur les montagnes durant deux fois , pour y pleurer avec ses compagnes le déshonneur dont la stérilité était pour lors accompagnée chez le Peuple d'Israël , parce que chacun espérait de voir naître le Messie de sa race.

Jephté ne put lui refuser cette faveur; il la laissa aller librement durant ces deux mois ; elle parcourut les montagnes en déplorant son infortune : et elle revint au bout de ce terme entre les mains de son père , qui remplit l'obligation de son vœu.

ïl y a des Rabbins , et même de savans Interprètes Chrétiens, qui croient qu'elle ne fut point réellement immolée , mais qu'elle consacra sa personne et sa virginité à Dieu le reste de sa vie , dans une retraite où elle s'enferma , séparée de toute société avec le monde ; ce qu'ils prétendent être un accomplissement suffisant du vœu de son père , par cette espèce de mort mystérieuse, qui lui faisait perdre l'espérance glorieuse d'une postérité d'où le Messie pouvait sortir.

C'est de là que s'est formée la coutume observée depuis régulièrement en Israël, qu'en certaine saison de l'année, les filles s'y assemblent pour pleurer la fille des Jephté durant quatre jours. On apprend même de saint Epiphane , qu'à Sam a rie et à Sichem on avait fait de la fille de Jephté une Déesse à laquelle on sacrifiait tous les ans. Voilà l'Histoire.

Voyons à présent , et mettons , vis-à-vis , la Fable d'Iphigénie dans les principaux traits qui la composent :

a 3. ïphigênie , e£ Idoménée. i63 les temps conviennent à peu près ; l'opinion que ie nom d'ïphigénic est pris de la fille de Jcphté , parait trèsbien fondée ; la conformité en est sensible , puisqu'il n'y a eu qu'à changer Ipktigénie en ïphigênie , pour en faire précisément la fille, de Jephté , qu'on appelait aussi lephté ou Iiphtali ; ainsi sa fille devait être appelée Ipktigénie, qui veut dire fille de Jephté.

Agamemnon, qui est dépeint comme un vaillant guerrier et un admirable Chef, fut choisi par les Grecs pour leur Général et leur Prince contre les Troyens , du commun consentement de la Grèce assemblée dans la Ville et le port iïJulide dans la Béotie.

Dès qu'il eut accepté le commandement , il envoya des Ambassadeurs à Troie au Roi Priam , pour lui demander satisfaction sur l'enlèvement dont les Grecs se plaignaient ; les Troyens ayant réfusé de leur donner cette satisfaction , Agamemnon , pour mettre dans son parti les Dieux qui paraissaient irrités contre les Grecs et opposés au succès de leur entreprise , après leur avoir sacrifié , eut recours à Calchas leur interprète , qui déclara de leur part que les Dieux , et particulièrement Diane , ne pouvaient être apaisés , ni accorder aux Grecs un heureux voyage , que par le sacrifice d'Iphigénie (1) , fille d'Agamemnon.

D'autres , dont l'opinion est la plus vraisemblable (et elle est suivie par Cicéron ) (2) , ont dit qu'Agamemnon , pour s'attirer la protection des Dieux dans la guerre dont il était déclaré le Chef, leur avait dévoué ce qui naîtrait de plus beau dans son Royaume ; et que sa fille ïphigênie ayant surpassé tout le reste en beauté , il se crut obligé de l'immoler ; ce que Cicéron condamne , en jugeant qu'il y avait moins de mal à ne pas tenir sa promesse, qu'à commettre un parricide. Voilà ce qui rend la Fahle entièrement conformera l'Histoire.

Agamemnon fut frappé et troublé de cette obligation; il y consentit pourtant d'abord; il eut ensuite de grands regrets sur sa fille. On le représente délibérant et dans le doute , si les Dieux pouvaient demander un parricide , et s'il était obligé de croire l'Oracle , ou de tenir sa promesse.

Les Poètes (3) onOci ajouté à cette résistance ces

(1) Sanguine virginco placandam Virginis iram Esse Deœ. Ovid. Metaiiiorph. Mb. 12..V. 28.

(2) Agamemnon , càm devovisset Dianœ quod in suo regno pulcherrimum natum esset itlo anno , immola vit îphigeniam quà nikil crat co quidem anno natum pulchrius : promissum poiiits non faciendum , quàm tam tetrum facinus admillendtim fuit. Cicéron , au 3. liv. de ses Ofl i ces , 11. 95.

(3) Ovide , au 13 livre des Métamorphoses; Euripide; Racine.

î64 CONFÉRENCE DE LA. FABLE , etc.

senlimens de la nature , des intrigues qui augmentent les difficultés de l'exécution de ce vœu ou de cet ordre du Ciel , pour former des nœuds qui ornent leurs Poèmes , et pour étaler l'éloquence qui ramena ce père à exécuter ce qu'il devait aux Dieux. Ils font enfin triompher Agamemnon des faiblesses de la tendresse paternelle, par les motifs de son devoir (1) et de sa gloire; il prononce l'ordre à sa fdle , qui exhorte elle-même son père à l'exécuter , avec une fermeté et une soumission merveilleuses ; elle le console , et se trouve trop heureuse de mourir pour une si belle cause , pour procurer la victoire et la gloire de sa Patrie : avec ces senlimens elle échappe à sa mère ; elle se met entre les mains de son père , pour être conduite à l'Autel . au milieu des pleurs de ses compagnes, et pour y être immolée.

Quelques Auteurs ont dit qu'elle fut effectivement sacrifiée (2) ; d'autres plus humains ont conté qu'elle avait été sauvée et enlevée dans un nuage par les Dieux, contens de l'acceptation du Sacrifice (3) , qui envoyèrent une biche pour être immolée au lieu d'elle. (Ils ont pris ce trait du Sacrifice d'Isaac. ) D'autres ont imaginé qu'elle avait été changée elle-même par les Dieux en une Biche ou en une Ourse, (fr) Le premier fond de cette fable était qu'elle avait été enlevée près de l'Autel dans un tumulte, et qu'on avait trouvé à sa place une biche avec laquelle le Sacrifice fut accompli. Dictys de Crète (5) dit que cet animal fut substitué pour sauver Iphigénie.

Le point dans lequel ces diverses traditions conviennent , est qu'lphigénie ne parut plus dans son Pays ; la Fable lui donne à peu de frais une machine qui l'enleva dans la Chersonèse Taurique , où elle consacra le reste de ses jours au service du temple de Diane , dans lequel on immolait à cette Déesse des hosties humaines (6) , en mémoire du Sacrifice de la Prêtresse. Les Poètes ont substitué ces Sacrifices, plus conformes à leur art et à leur Religion, aux pleurs et aux fêtes lugubres parles-

(1) . . . Postquam pietatem publica causa , Rexque patrem vicit , castumque datara cruorem

Flentibus ante aram stetit lphigenia ministris. Ovid. Metamorph* lib. 12. v. 29 et seq.

(2) Sanguine placastis ventos et Virglne cœsâ. Virgile. Aulide quo pacto Triviiaï Virginis aram, Iphianassaïo turparunt sanguine jcede.

(3) Victa Dea est ; nubemque oculis objecit ; et inter Officium turbamque sacri vocesque precantum ,

Suppositâ fertur mutasse Mycenida cervâ. Ôvid. Métamorph. lib. 12. v. 32 et seq.

Voyez aussi Hygin ; et Pindare , dans ses Pythiques , Ode 11. (ù) Noël le Comte , au 1. liv. de sa Mythologie , c. 8.

(5) En son 1. liv. de la Guerre de Troie.

(6) Dœmonem cui immolant ipsi Tauri aiunt esse Iphigeniam Agninemnonis fdiam. Hérodote . liv. lu

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