‹ Conférence de la fable avec l'histoire sainteChapitre 63 sur 63 · XXXIII. DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME · texte numérisé non relu

XXXIII. DE L'IMMORTALITÉ DE L'AME

Jr armi les sentimens répandus dans les Philosophes Païens , qui sont ou les effets de la communication qu'ils avaient eue de nos Livres sacrés , ou des témoignages de l'ame naturellement religieuse et chrétienne , la pensée de Sénèque , dans sa 102e Epître sur l'immortalité de l'ame et sur son passage à une autre vie, lorsque par la mort elle est séparée du corps , paraît si belle et si juste, que j'ai cru qu'on serait bien aise de la lire en cet endroit : ce n'est ni une idée fausse et outrée , ni la saillie aventurée d'une imagination échauffée ; c'est une image naturelle, juste, qui se soutient dans toute* ses parties , et que la vraie Religion et une exacte raison reçoivent. Il n'y a qu'à y mettre Dieu au lieu des Dieux, pour en faire une pensée toute chrétienne.

Strabon, au Livre quinzième de sa Géographie, rapporte les mêmes sentimens des anciens Brachmanes des Indes ; Que cette vie doit être considérée comme l'état des hommes qui ne sont encore que conçus ; et ce que

^38 CONFÉRENCE DE LA. FABLE, etc.

nous appelons la mort, comme leur naissance et leur entrée à une véritable vie heureuse pour les sages qui s'y sont préparés , lesquels ne doivent regarder ni comme des biens ni comme des maux tout ce qui leur arrive dans ce passage.

« (i) L'esprit de l'homme est quelque chose de grand et de noble , qui ne peut souffrir d'autres bornes que celles de Dieu même ; il n'a point de patrie ici-bas , soit Rome , soit Athènes, ou quelque autre Ville plus célèbre et plus magnifique. Son pays est le Ciel , si élevé au-dessus de tout l'Univers qu'il environne , qui renferme les terres et les mers avec l'air qui est entre nous et lui , ce Ciel même séjour de Dieu Créateur «et Conservateur de toutes choses. Cet esprit ne se laisse aussi renfermer dans aucun temps ; tous les temps sont à lui ; il jouit librement de tous les siècles , il les parcourt tous sans obstacle.

» Lorsque viendra ce jour qui doit séparer ce qu'il y a en moi de divin d'avec ce qu'il y a d'humain (2) , je laisserai ce corps dans le lieu où je l'ai pris ; pour moi je retournerai à Dieu duquel je suis sorti et hors duquel je n'ai jamais été , quoique retenu dans ce corps pesant et terrestre durant l'exil de cette vie mortelle qui n'est que le prélude d'une vie et meilleure et plus durable. Comme le sein de notre mère nous a retenus pendant neuf mois , et nous a disposés , non pour lui , mais pour ce lieu où il semble nous jeter , lorsque nous sommes déjà capables de respirer de nous-mêmes et de supporter l'air à découvert; de même, durant cet espace de temps qui s'écoule depuis notre enfance jusqu'à la vieillesse , nous sommes préparés dans le sein de la nature pour être mis au jour une seconde fois. Nous attendons une autre naissance ; un autre état de choses nous est réservé : nous ne pouvons encore supporter la vue du Ciel que de loin. Voyons donc venir sans crainte cette heure décisive qui n'est pas la dernière pour l'ame , mais pour le corps seulement , et regardons toutes les choses qui sont autour de nous comme des embarras d'un lieu où nous ne faisons que passer. Il faut en sortir ; la nature nous rejette avec violence lorsqu'elle nous le fait quitter , comme quand nous y sommes entrés. Il ne nous est pas permis d'emporter quelque chose au-delà de ce que nous y avons apporté : au contraire, il faut se dépouiller d'une grande partie de ce que nous avons reçulors de

(!) Pag. 86. dol'Edil. de Halo.

(2) Ainsi Lucrèce , Cedil item rétro de terra quod fait unie.

In terrain verum , quod venit ab œllieris oris.

Id rursum Ceèli fulgentia teôl'a rece plant.

33. De V Immortalité de VJme. 9.39 notre naissance ; nous perdrons celte peau qui nous couvre, et ce sang qui coule dans tout le corps par les \< ines ; nous perdrons les os et les nerfs qui soutiennent notre faible machine.

» Ce jour qui nous effraie , comme s'il était notre dernier jour , est le premier de ceux qui ne doivent point finir. Résous-toi de quitter ce qui t'embarrasse ; pourquoi t'en défends-tu ? Pour venir au monde , n'as-tu pas laissé de même le corps où tu étais enfermé ? Tu as peine à rompre les liens , et tu souffres une extrême violence : c'est ainsi que ta mère n'a pu se décharger de loi que par des efforts violens et terribles. Tu pleures et tu gémis : voilà d'autres apanages de la naissance; mais tout cela était pardonnable lorsque tu es né , ne sachant encore et ne connaissant rien ; tu sortais du lit fermé des entrailles de ta mère , où tu avais toujours reposé mollement et chaudement , et lu ne pouvais supporter l'impétuosité et les injures du grand air; délicat comme tu étais, toutes les mains qui le touchaient rte blessaient , et au milieu des choses nouvelles et inconnues tout t'étonnait et le frappait : mais à présent il ne l'est plus nouveau de te séparer des choses auxquelles tu étais uni ; dispose-toi donc à quitter sans peine des membres inutiles , et à laisser un corps avec lequel tu n'as pas toujours été. Il sera déchiré , détruit , anéanti : pourquoi cela t'afflige-t-il ? tu as éprouvé qu'il ne peut se faire autrement, et qu'il faut , pour naître , perdre ce qui nous couvrait. Pourquoi donnes-tu ton affection à ces choses , comme si elles étaient de toi? ce ne sont que des habits qui te couvrent ; le jour viendra qui doit t'en débarrasser, et qui te tirera des ordures et de l'infection de la prison de ce ventre qui t'enferme.

» Prends l'essor par avance au-dessus de ce corps , autant qu'il t'est possible ; dégage-toi de tout ce qui t'altache le plus , et n'y tiens qu'autant que la nécessité t'y force. A tous lfes momens , élève-toi de là par tes pensées à quelque chose de plus sublime. Les secrets de la nature te seront un jour découverts ; cette obscurité sera dissipée , et tu seras frappé de tous côtés d'une lumière pure et brillante. Représente-toi quel en sera l'éclat, dans la source et au milieu des feux de tous les astres , sans ombre et sans nuages , dans un Ciel toujours calme et toujours serein. La succession du jour et de la nuit sont des vicissitudes de cet air corrompu ; mais tu trouveras que tu n'as encore vécu que dans les ténèbres, lorsque tu seras de tous côtés pénétré de toute la lumière dont tu n'aperçois ici que quelque rayon obscur par les petites ouvertures de les yeux. Puisque tu ne lais-

^ro/vï

n.l\0 CONFÉRENCE DE LA. FA.BLE , etc.

ses pas cependant de l'admirer de loin , juge ce que te paraîtra la Lumière divine , quand tu la verras dans son centre et dans sa propre source.

» Ces pensées ne laissent souffrir dans l'ame rien d'impur , rien de bas , rien qui ressente les passions : elle se dit qu'elle a Dieu pour témoin de tout ; qu'il est le seul dont l'approbation soit à rechercher ; qu'elle doit se disposer continuellement pour lui, et ne se propose, que l'éternité. Avec cette vue , un peuple soulevé , des armées campées contre elle (1) , toutes les menaces , tous les accidens de l'univers ne sauraient l'ébranler , ni la troubler : que pourrait-elle craindre , puisque la mort est pour elle un avantage et le sujet de ses plus grandes espérances ?

(1) Si consistant adversum me castra , non timebit cormeum. Psal. 26.

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