anus
de Noé. Alors même , pendant le premier siècle du monde renouvelé , ce fut un nouvel âge d'or; liberté entière , société des biens , uniformité de langage (i) dans une même famille, jusques à ce qu'elle fût divisée du temps de Phaleg. Noé vit terminer ces beureux temps parmi ses descendans, par Nemrod ("2), petit-fils de son fils Cham. Celui-ci , non content du partage fait par Noé son bisaïeul, entreprit d'usurper la portion de Sem, introduisit par son ambition les guerres et les conquêtes, s'assujettit par les armes le pays de Babylone, et fonda le premier empire , soit que ce fût le Bélus Assyrien ou Ninus dont parle Justin (5) , soit qu'il en ait été différent. L'injustice et l'impiété ebassèrent alors la piété et la justice.
Eupolème , dans Eusèbe (4) , rapporte que, suivant la tradition des Babyloniens , il y avait eu un premier Bélus , qu'on disait'aussi être Saturne, qui avait pour enfans un autre Bélus, et Cbanaan père des Phéniciens. Ce second Bélus pourrait être Nemrod , petit-fils de Noé , ou suivant eux , de Saturne, dont ils firent Bel ou Baal. C'était une tradition des Babyloniens, dans le pays desquels Noé avait fait son séjour.
Dans ce premier âge , Dieu avait entretenu un commerce familier avec les hommes, quelquefois par luimême , et souvent par l'entremise de ses Anges. Il le continua de temps en temps , mais rarement dans la suite , et avec un petit nombre, Abraham , Jacob , Moïse, qui lui demeurèrent fidèles.
Sur ce qu'il est dit dans l'Histoire Sainte, que Noé, par ses trois enfans., sema et répandit le genre humain sur toute la terre (5) , qu'il s'appliqua à la cultiver, qu'il enseigna les moyens de la rendre féconde, qu'il planta la vigne , et qu'ayant bu du vin il s'enivra et s'endormit à demi nu dans sa tente : on a attribué à Saturne d'avoir enseigné aux hommes la méthode de cultiver et d'engraisser la terre pour la rendre féconde , après que ses trois enfans eurent partagé l'Univers; on l'a lait le Dieu des fruits présidant à l'agriculture , et on lui donna à Rome le nom de Slercutius (6) , c'est-à-dire celui qui a
(1) Erat terra labii unius. Genèse , eh. 11.
(2) Nemrod cœpit esse potens in terra , et erat robustus venalor coram Domino. Fuit autem principium regni ejus Babylon , et Aracli , et Acliad, et Chalanue , in terra Sennaar. Au 10. ch. de la Genèse.
(3) Au commencement de son Histoire.
Ci) Livre 9. de la Préparation Evangélique, ch. 17.
(5) A tribus fdiis Noë disséminât uni est omne genits Iwminum super universam terram , cœpit que Noë vir agricola exercere terrain, et plant ai il vineàm ; bibensque vinum inebriatus est, et nudalus jacu.it in tabernaculo. Au 0. ch. de la Genèse.
(0) Dans Phitarquc , en ses Questions Eomaiucs ; et Macrobe, au liv. 1. des Saturnales , ch. 7.
54 CONFÉRENCE DE LA FABLE, etc.
appris à fumer les terres. On lui a aussi attribué l'honneur d'avoir le premier planté la vigne , et d'en avoir enseigné la culture (1) ; et en mémoire de l'ivresse de Noé on célébrait la fête de Saturne , ces fameuses Saturnales , dans la débauche et l'ivrognerie.
Parce que Noé , dans cet état , avait paru nu „ et que son fils Cham lui manqua de respect , en découvrant avec une maligne raillerie sa nudité , ce qui fit que Noé porta la sentence que Cham et sa postérité seraient l'esclave de ses frères (?) , on célébrait ces Saturnales dans une extrême licence, les esclaves surtout, qui vivaient ces jours-là dans l'indépendance. C'est aussi ce qui fit attribuer à Saturne une loi, qui portait qu'on ne verrait pas impunément les Divinités nues. (3)
La Fable qui fait mutiler Saturne dans son ivresse par Jupiter son fils (4) , si répandue chez les Poètes , et qui a rapporté quelquefois cette entreprise à Saturne même (5) contre Cœlus, a été rejetée comme indigne par son absurdité d'être écoutée ; les Romains ne souffraient pas de tels contes. (6)
Bochard (7) , dans son Phaleg , pense que cette fiction s'est introduite par la ressemblance de deux mots Hébreux , à l'occasion de ce que Cham , ayant vu son père découvert , le publia (8) ; ce que l'Hébreu exprime par ce mot , Vaiagget ; et en la même langue , Vaiagod signifie , Il le mailla. On a pris ce dernier mot pour le premier ; à quoi l'on a été porté par la malédiction que son père prononça contre lui et contre sa postérité. La cause de cette erreur est sensible.
Et parce que ce fut sur les monts Cordiens , autrement dits Corcyréens, en Arménie, que l'Arche de Noé s'arrêta, et où il reçut celte insulte de son fils Cham, les Poètes , trompés par une autre ressemblance des noms (9) , placèrent cette fable dans l'île de Corcyre , ou des Phéaciens , qu'ils appellent aussi Drépané , du
(1) Vitisator curvam servans sub imagine falcem. Au 7. liv. de l'Enéide.
(2) Au ch. 2. de la Genèse.
(3) . . . A falcifero lex sene latajubet ,
Ut pœnâ graviore luat temeraria quisquis Audct in invitos lamina ferre eteos. Callimaque , poux- Minerve que Tirésias avait vue nue.
[li] Saturnus à Jove ligatus est castratus. Dans Lilius Gerald. de diisgentium, Syntag. /J.
(5) Cicero , de nalura deor. n. 63 et 6û.
(6) Cœlus à suis liberis exsectus non apud Romanos audit ur. Denys d'Halicarnasse , liv. 2.
(7) Au livre 1. chap. 1. du Phaleg.
(8) Vidit Cham palcr Clianaan verenda patris sui , et nunliavit, en Hébreu Vaiagget , à quoi l'on a substitué Vaiagod , abseidit.
(9) Bochard , au ch. 1. du liv. 1. du Phaleg.
G. Janus. 55
nom Grec Drcpanon (1) , qui veut dire une faux , par laquelle ils ont feint que Saturne y avait été mutilé.
Bérose Chalcléen (2) dit que de son temps on voyait encore des restes de cette Arche sur la montagne des Cordiens en Arménie. Josèphe rapporte que plusieurs Auteurs Egyptiens et Phéniciens en parlent de même. Saint Cyrille (5) emploie les témoignages d'Alexandre Polyhistor et d Abydène pour le même sujet.
L'origine de la faux avec laquelle Saturne était représenté (4) , était venue, selon quelques-uns, de ce que le temps, dont Saturne était le Dieu , ahat et moissonne tout ; selon d'autres , de ce qu'il avait enseigné à cultiver et recueillir les fruits (5) , et pour reconnaître qu'on lui devait les moissons.
C'était ainsi qu'il était particulièrement caractérisé dans les médailles qui le représentaient avec Janus (6) , qui l'avait, disait-on , reçu en Italie, appelée, par cette raison , Saturniène. Janus ou Saturne y était figuré (7) avec la tête à deux faces , dans un côté , ( ce qui convient à Noé :) et dans un autre côté , le Navire ou l'Arche , hiéroglyphe propre de Noé. ) Car ce symbole , s'il avait seulement marqué que Saturne était venu sur un vaisseau en Italie (8) , ne serait ni assez éclatant, ni assez propre à Saturne pour le désigner; et le seul véritable sens qu'il présente à la première vue , se rapporte à l'Arche merveilleuse de Noé. Aurélius Victor ajoute , que ce fut quelque temps après que la terre eut été toute couverte par un déluge , que quelques-uns qui s'en sauvèrent vinrent s'établir en Italie. Ce furent les enfans de Japhet , qui reconnaissaient Noé pour l'auteur de leur race. De celui-ci on a fait Saturne , duquel Virgile a dit , qu'il était le premier venu du Ciel. (9) Suivant le même Historien , on appelait Enfans du Ciel et de la Terre ceux dont on ignorait l'origine.
(1) Ap»7r«vov f une faux.
(2) Rapporté par Josèphe , ch. 3. du liv. 1. de son Histoire.
(3) Au liv. 1. contre Julien.
(l\) D'où il était appelé Falcifcr , ci-dessus , et dans Macrobc, au liv. 1. des Saturnales , ch. 8.
(5) Falcem , insigne messis. Au ch. 7. du même liv. 1. de Macrobc.
(6) Aurélius Victor , de l'origine des Romains.
(7) Au susdit chap. 7. de Macrobc; et Athénée dans les Dcipnosophistes , liv. 15. ch. 14.
(8) Causa ratis superest : Tuscum rate venit in amnem
Ante pererrato falcifer orbe Deus.
Ilac ego Saturnum mamini tellure receptum,
Cœlitibus regnis à Jove pulsus erat.
Inde diu genti mansit Saturnia nomen. Au 1. liv. des Fastes
d'Ovide.
(9) Primus ab œtliereo venit Saturnus Olympo. Au liv. 8. de l'Encidc.
56 CONFÉRENCE DE LA FABLE, etc.
L'Italie fut appelé Latium (i) , dans les Fables , parce que Saturne, dont elle prit le nom, s'y était caché pour se sauver de la colère de Jupiter. Ce qui vieat des originaux sur lesquels Saturne a été copié , soit d'Adam , qui se cacha après son péché , soit plus vraisemblablement de Noé caché et réfugié dans F Arche dans laquelle il se sauva du fléau de Dieu.
La fable et le culte de ce Dieu avaient été portés par les Pélasges ou Grecs, en Italie , suivant l'ancien Poète Accius (2) ; ceux-ci les tenaient de l'Egypte. Mais ce qui prouve que ce culte avait été pris des Hébreux , c'est qu'on le célébrait, suivant le témoignage de Macrobe , avec la tête couverte , comme on l'avait appris des Pélasges et ensuite d'Hercule. (5) C'était une loi de Moïse , que le Prêtre ne découvrirait pas sa tête. (4)
Ce que Bochard (5) rapporte de Porphyre , confirme encore plus clairement que la Fable de Saturne est une copie altérée et confuse de notre Histoire Sainte. Il nous apprend que Saturne, chez les Phéniciens ,. était appelé Israël , et qu'il avait eu de la Nymphe Anobret un fils unique nommé Jeucl que son père sacrifia. Israël est sans doute Abraham , à qui on a donné le nom de son petit-fils et du peuple qui est sorti de lui. De ce qu'il est appelé Prince de Dieu (6) , les Poètes l'ont appelé Prince des Dieux. (7) Le nom à' Anobret sa femme , qui veut dire ayant conçu par la grâce (8) , ne convient qu'à Sara , femme d'Abraham.
Le fils unique sacrifié est la copie du Sacrifice d'Isaac ; mais bien que Dieu se fût contenté de l'obéissance d'Abraham , et n'eût pas permis qu'il immolât son fils , le Démon persuada à ses idolâtres le Sacrifice entier du fils par le père ; et les porta à lui sacrifier leurs enfans , sous le nom de Saturne , comme nous l'apprennent Denys d'Halicarnasse (9), et Diodorede Sicile (10) , qui rapporte cet usage aux Carthaginois descendus des Phéniciens. Hercule abolit en Italie cette barbarie diabolique.
Ce que Tacite dit, que la cessation du travail chez les
(1) Latiumque vocari
Maluit , his quouiam latuisset tutus in oris. Enéide , liv. 8.
(2) Rapporté par Macrobe , ch, 7. des Saturnales.
(3) Illic capite operto ( Grœco ritu ) res clivina fit , quia primo à Pelasgis , post ab Hercule , ita eam à principio faclilatam putant. Au susdit ch. 8. du liv. 1. de Macrobe.
(Il) Au 21. ch. du Lévitique , v. 10.
(5) Au ch. 2. du liv. 2. de son Chanaan.
(6) Princeps Dei. Au 23. ch. de la Genèse , v. 6.
(7) Principem cleorum. Macrobe , au susdit ch. 7. des Saturnales.
(8) Anobret , en Hébreu , ex gratia concipiens,
(9) Liv. 1. de ses Antiquités.
(10) Liv. 2. de sa Bibliothèque : et Macrobe , ch. 7.