LA LEÇON
Mes frères, je veux rattacher à ces fortes et vibrantes paroles la leçon que nous devons retenir de cette belle et réconfortante démonstration.
Dites par un soldat du pape, dans une fête plus intime mais très ])arente de celle-ci, elle s'adresse non seulement à tous les soldats du pape, mais encore à tous les soldats du Christ.
Or tous, mes frères, vous êtes les soldats du Christ.
A^'ous l'êtes par le sacrement qui fait le parfait chrétien. Vous l'êtes par votre sang français qui a salué la croix à Tolbiac, qui l'a vénérée à Reims, qui l'a promenée et plantée sur toutes les plages du globe. Vous l'êtes par votre naissance à cette nationalité canadienne, préparée et fondée sous
(1) Paroles de M. B. A. Testard de Moiitigny, aucien zouave pontifical, président de l'Union AUet, au banquet qui lui fut offert à l'occasion du '30'' anniversaire de son engagement aux zouaves, le 15 janvier 1891.
des auspices si étrangemeut providentiels qu'ils nous présagent et nous garantissent une vocation de peuple.
Or, je vous le demande et je me le demande en ce moment, sommes-nous vraiment, à ce triple titre, de fait comme de droit, les soldats chrétiens que nous devons être ? Et notre divin chef, pontife invisible de notre sainte Eglise et roi immortel de nos âmes, s'il venait publiquement faire chez nous, en cette année de sa grâce dix-huit cent quatre-vingttreizième, la revue générale de ses troupes, trouverait-il ses hommes dans l'état où il les veut ?
Je pose la question à vos loyales consciences, et c'est d'elles seules que j'attends le devoir d'une loyale réponse.
Certes, je n'ai pas accepté le rôle honorable et périlleux de la soirée pour venir mêler à sa joie et à sa fierté la dissonance du reproche ou du blâme, et je crois l'avoir prouvé.
Je sais pareillement qu'il n'est ni de ma jeunesse ni de mon inexpérience de venir en pareil lieu, à pareil jour, adresser à une foule qui représente plus ou moins complètement la nation, des observations et des réserves qui enveloppent tout un état social et atteignent la masse sans épargner les sommets.
Je sais qu'une parole de prêtre, en ces jours de malentendu et de confusion déplorables, pour avoir chance de faire dans les âmes cette sorte de bien, tout eu leur infligeant de nécessaires et salutaires blessures, doit tomber de bien haut et couler de lèvres bien pures pour n'être pas discutée ; et je ne voudrais, pour tout au monde, courir l'aventure d'un échec qui serait en même teinjts, j'eu ai la cotiviction profonde, celui de la vérité, et partaïit du salut.
NOCES d'argent DES ZOUAVES PONTIFICAUX. 12.>
Mais permettez-moi, mes frères, à moi qui suis votre frère, par le sang de mes pères et par celui de mon Dieu, qui suis même ici, en ce moment, quelque peu votre père, puisque toute parole tombant, au nom du Christ, de quelque bouche qui la dise, dans quelque cœur qui l'écoute, commence, poursuit ou consomme, dans l'âme sensible et docile à sa touche, son sublime enfantement à la vie spirituelle du Christ ; permettez-moi, vous qui m'avez soutenu jusqu'ici d'une si bienveillante et si sympathique attention, de vous poser à nouveau la question.
Le Christ, notre divin Chef, notre souverain Roi, est-il content de nous comme chrétiens, comme Français et comme Canadiens ?
Et je crois pouvoir répondre au nom de vos loyales consciences, dont l'unisson formera la conscience nationale : non l
Et si je réponds ainsi, c'est au nom de tous ceux qui autour de moi ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un esprit droit et sain pour peser et mesurer toute chose en sa réalité, un cœur honnête et haut placé, pour s'indigner ou pleurer ! Et je vois à cette heure, entre les braves gens qui, Dieu merci, sont légion parmi nous, plus d'une tête blanche et fière qui, au souvenir de jours plus purs et plus glorieux, se penche avec espoir sur sa tombe entr'ouverte, parce qu'elle y voit un refuge assuré contre les ignominies de demain, présagées par les lâchetés et les turpitudes d'aujourd'hui !
Mais non, mes frères, pardon, je m'égare !
Demaip, au contraire, j'en ai la foi et vous l'avez avec moi — car la foi console et fortifie, — demain, ce sera le réveil, le retour, la réparation, et nous eu saluons déjà de consolants symptômes.
124 confP:rences et discours.
Demain, ce sera le progrès : non pas ce faux progrès, prôné par des niveleurs stupides et bruyants, pour qui, trop souvent, réformer est synonyme de souiller, de dégrader et de démolir, mais le vrai progrès, réalisé de jour en jour par l'accomplissement fidèle, et autant que possible parfait, des lois essentielles à toute vie sociale.
Demain, ce sera l'ascension consciente et continue vers nos destinées providentielles.
Demain sera le jour meilleur, parce qu'aujourd'hui est le jour moins bon, plein d'ombres sinistres et d'indécisions inquiétantes.
Demain sera le jour de Dieu ; comme aujourd'hui est le jour de l'homme, le jour de notre misérable nature, faible de cette faiblesse, fausse de cette perversité native que d'orgueilleux sophistes s'efforcent en vain de méconnaître et de nier, pour se soustraire à la nécessité de réclamer à grands cris l'application d'un remède diviu.
Demain, nous l'espérons tous, Laval et Olier, Marie de l'Incarnation et Marguerite Bourgeoys, Brébœuf et Marguerite d'Youville, et d'autres encore, s'il plaît à Dieu, monteront sur nos autels et recevront les hommages et les vœux de la patrie qu'ils ont fondée.
Demain, mes frères, oh ! demain, si nous le voulons tous, vous comme moi, moi comme vous, et par vous vos enfants et vos petits -enfants, demain, ce sera, sur cette généreuse terre d'Amérique, la réalisation permanente et quasi otïicielle du vieux dicton historique : Geda Dei i)er Francos, " Les œuvres de Dieu sont dans la juain des Francs. "
Mais, pour arriver là, mes frères — et c'est là qu'il faut vi.ser, — il nous faut le vouloir: le vouloir de tout notre esprit, de tout notre cœur et de toutes nos forces.
NOCES d'argent DES ZOUAVES PONTIFICAUX. 125
Il nous faut revenir à tout prix et sans retard à ces pures et fortes traditions de justice, de simplicité et de droiture de nos pères. Il nous faut reprendre cette éducation de la famille chrétienne, sensée, austère et forte, qui prépare des citoyens sages, intègres et dévoués,par des enfants respectueux, dociles, laborieux, chastes et polis. Il nous faut renoncer en masse à ces deux fléaux du luxe et de l'intempérance, maladies aiguës qui menacent de se faire héréditaires, si nous n'y appliquons un spécifique énergique. 11 nous faut abjurer ce culte formaliste et routinier, fait d'habitudes inconscientes et d'influences ambiantes, c'est-à-dire d'inertie, lors même qu'il n'est point de calcul intéressé ou de simple parade.
Et il nous faut, en revanche, embrasser cette religion du Christ, l'adoration de son Père en esprit et en vérité, faite de convictions profondes et fermes, de pratiques simples et sensées, de vertus solides et vivantes, qui établissent, maintiennent et accroissent l'àme dans la vie parfaite. 11 nous faut, en un mot, devenir tous de vrais soldats, des zouaves de Jésus-Christ, marchant allègrement au pas militaire, les yeux -fixés sur le drapeau, le cœur fixé au ciel !
Et pour nous y aider, mes frères, en ce cinquantième anniversaire de la consécration épiscopale de notre pontife-roi, Léon XIII, en ce soir de l'antique neuvaine qui a vu nos pères se presser avec amour sous ces voûtes vénérables, tout imprégnées de pieux et réconfortants souvenirs, je vous invite tons, avec vos familles, à vous inscrire sans retard sur les rôles de cette universelle association de la Sainte-Eamille, que le père auguste de la grande famille catholique vient d'instituer pour vous, et dont notre ville a possédé dès son berceau un type achevé et précoce. Car la famille, ne l'oublions jamais, c'est la cellule organique du grand corps social.
La famille chrétienne seule peut donc faire la nation chrétienne.
Qu'il en soit ainsi parmi nous, mes frères, et nous verrons la grande œuvre s'accomplir.
Nous verrons, aux jours de paix et de prospérité, la famille chrétienne donner à la patrie des prêtres éclairés et zélés, des religieuses dévouées et désintéressées, des citoyens intègres et courageux, des fils dociles, sobres et respectueux, des tilles gracieuses et pudiques, des pères attachés à leur foyer et à la formation immédiate de leurs fils, des épouses sérieuses, fidèles et pieuses, des mères, encore et toujours, d'essence supérieure, femmes pures et fortes, comme il en est encore beaucoup, qui gardent à vos foyers l'honneur de Dieu et les droits de la conscience.
Dans les jours d'épreuve et de deuil national, — puisse ^Dieu les écarter longtemps de nos têtes ! — la famille chrétienne donnera à la patrie des soutiens éprouvés et des consolateurs efficaces.
Dans les jours d'affaissement et de défaillance générale, — puisse Dieu, avec nous, ne point les permettre, ni les prolonger pour nos péchés ! — elle suscitera les doux et forts instruments des guérisons et des restaurations urgentes.
La famille chrétienne, mes frères — et ce sera dès ici-bas sa parfaite gloire et sa suprême récompense, — la famille chrétienne donnera des saints à l'Eglise et des grands hommes à la Patrie. Or, sachez-le bien, ce sont les saiuts et les grands hommes qui font les grands peuples !
Puisse le Christ, Dieu de Clovis et de S. Louis, Dieu de Charaplain et de Maisonnenve, de Laval et de Lartigue, Dipi' toujours agissant et toujours caché, qui se dérobe sous
NOCES d'argent DES ZOUAVES PONTIFICAUX, 127
l'apparence du pain pour nourrir de sa substance la moelle de nos âmes, puisse le Christ entendre tout à l'heure, de son trône d'humilité rayonnante, la prière qui va monter à lui ! Puisse-t-il vous accorder ici-bas la force des parfaits chrétiens, là-haut le bonheur et la gloire des élus triomphants !