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ANNIVERSAIRE DE LA PRISE DE ROME

ALI-OCCTIO.N PRONONCÉE A LA CATHÉDRALE DE MONTRÉAL, LE 20 SEPTEMBRE 1895, A l'occasion de la protestation des ZOUAVES PONTIFICAUX CONTRE LA PRISE DE ROME.

Beaii mortui qui in Domino nioriuntvr.

Bienheureux ceux qui meurent dans le Seigneur, Apoc, 14, 13.

Monseigneur, Mes Frères,

Cette parole de l'Apocalypse, vous venez de l'entendre chanter dans l'épître de cette messe funèbre. Elle est si vraie, si consolante, si pleine d'une éternelle promesse, que la voix qui la cria du ciel à l'apôtre S. Jean, lui donna l'ordre de l'écrire, pour qu'elle parvînt, en une page ineffaçable, aux âmes chrétiennes de tous les temps.

Aujourd'hui, proclamée par la voix du sous-diacre, sous la majesté de ces voûtes et dans la solennité de cette fête, elle doit plus que jamais tomber au plus profond de vos cœurs, pour se graver au plus vif de leur chair.

Pourquoi ?

Parce qu'elle vous révèle le secret du bonheur de tous ceux qui meurent dans la foi, dans l'amour et dans la grâce du Seigneur. " Bienheureux sont-ils, chante la voix du ciel, parce que leurs œuvres les suivent ! " quoniam opéra eorum sequuntur illos. Elles les suivent, sans doute, dans

les jours éternels, où le mérite qu'elles engendrent compose leur couronne de gloire; mais elles les suivent même ici-bas, à travers les jours et les années du temps, par le souvenir qu'elles laissent dans la mémoire des hommes, car "le souvenir du juste, dit le Psalmiste, sera éternel." In viemoria œterna erit justus.

Mais s'il en est ainsi des justes ordinaires, qui ont sanctifié leur vie et édifié l'âme de leurs frères par l'observation de la loi de Dieu et l'exercice des vertus chrétiennes, que dirons-nous de ces justes, d'une foi plus robuste et d'un amour plus généreux, qui ont illustré leur vie par des actions d'éclat ? De ceux-là, certes, il convient de dire qu'ils sont heureux entre tous, dans leur mort sainte, parce que leurs œuvres les suivent au ciel, dans une splendeur de gloire plus grande, et sur la terre, dans un éclat de renommée plus rayonnant.

Or, mes frères, je vous le demande, s'il est des actions d'éclat, dont le mérite sollicite la gloire du ciel et dont le souvenir défie l'oubli de la terre, ne sont-ce pas, entre toutes, celles qu'inspirent le dévouement et la valeur militaires, mis au service d'une grande et sainte cause ?

Or, ce matin, c'est cette valeur et ce dévouement que nous célébrons ensemble, tout en offrant nos prières à Dieu pour l'âme des vaillants, tombés en combattant le bon combat, ou morts dans l'honneur d'une paix méritée.

Ah ! certes, en venant ici, invité par un prince de la ])aix, louer des hommes qui ont, un jour, ceint l'épée pour répandre le sang d'autres hommes, et dont plusieurs sont tombés sous les coups d'un glaive qui avait croisé leur glaive, je n'oublie l)as que je suis un ministre du Dieu de la paix; je n'oublie pas que son règne sur la terre est le règne de la paix, et que

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le dernier don qu'il ait fait aux hommes, avant de les quitter visiblement, est le don de la paix. Mais je me rappelle aussi que lui-même, le Père éternel, dans une parole qu'il a dictée, s'est nommé le Dieu des armées. Je me rappelle que lui, le Fils incarné, " est venu apporter la guerre ici-bas ", " diviser le père d'avec le fils et la fille d'avec la mère ", et je comprends que, s'il veut établir et confirmer en ce monde le règne de la paix, c'est en repoussant les attaques et en réprimant les révoltes des ennemis de la paix, qui sont les ennemis de l'ordre et du bien.

Aussi, a-t-il, de tout temps, armé ses prophètes, ses apôtres et ses pontifes du glaive pacifique de la parole et de la loi, pour combattre et réduire les ennemis des âmes et de la vérité ; mais en même temps et toujours, à leurs côtés, pour protéger le fruit de leurs conquêtes et défendre les remparts des cités saintes qu'ils avaient édifiées, il a armé des soldats.

Et nous voyons, à toutes les grandes époques de l'histoire du peuple juif et même de celle du peuple chrétien, — groupé, dans la diversité de ses races et de ses domaines, dans cette admirable unité qui s'appela longtemps la Chrétienté, — nous voyons partout et toujours le soldat à côté du théocrate ou du pontife, le chevalier à côté de l'évêque ou du prêcheur. Sous la loi de Moïse, ce sont Moïse lui-même et Josué, Samuel et David, le second Josué et Zorobabel. Sous l'empire du Christ, ce sont le pape Sylvestre et l'empereur Constantin ; S. Léon III et Charlemagne ; Urbain II et Godefroi de Bouillon ; S. Dominique et Simon de Montfort ; Pie V et Don Juan d'Autriche ; Innocent XI et Sobieski.

Je ne rappelle que ces noms, parce qu'ils marquent, à des heures de péril plus grave et plus universel, la forte et

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féconde alliance du glaive avec la tiare ou la parole apostolique. Ils personnifient, ces noms, le droit de la société chrétienne à repousser la force par la force, à protéger par les armes le domaine de l'Eglise ou de la patrie, envahi par l'erreur ou l'impiété militante, à venger les droits de l'autorité et de la liberté chrétiennes, violés par les attentats de l'ambition couronnée.

Et c'est avec bonheur que je rappelle ici ces noms et ces droits et ces causes saintes, parce que notre siècle de sécularisation et d'apostasie audacieuses a voulu jeter la flétrissure de son blâme sur la sainte énergie avec laquelle l'Eglise, dans le passé, a suscité et béni toutes les levées de glaives et de boucliers, qui ont eu pour objet d'entourer d'un vivant rempart sa personne sacrée ou d'arracher aux profanations de l'infidèle le tombeau qui avait reçu le précieux dépôt du corps de son divin époux.

Eh bien! notre siècle s'est trompé, dans sa condamnation des batailles et des victoires sacrées de l'Eglise militante. Et, se fût-il trompé de bonne foi, notre siècle n'aurait, pour dissiper son erreur, qu'à se regarder lui-même, comptant le nombre de ses années ensanglantées par de profanes guerres et dénombrant les millions d'hommes qu'il enfante, tous les jours, au prix des efforts et des fruits les plus précieux de sa paix, eu vue de batailles plus sanglantes et de victoires plus coûteuses que toutes celles du passé! Et tout cela, souvent, pour une question d'extension matérielle ou de suprématie temporelle ; pour reculer ou fortifier une frontière ; pour faire flotter plus haut et plus loin, sur une plus vaste étendue de mer, un ]>lu.s ambitieux pavillon!

Ah ! oui, luttre siècle se tr<jiu])(', (juand il condamne les

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croisades et les croisés d'antau. Car lui-même exalte et consacre de son admiration la guerre et les guerriers modernes.

Et certes, il n'a pas complètement tort en son admiration, car tous les siècles, avant lui, se sont inclinés devant la grandeur de la guerre, dans la sincérité d'un sentiment noblement et profondément humain.

Ah ! la guerre, je le sais, si vous ne voyez que ses horreurs avec vos yeux et votre cœur de chair, la guen-e est affreuse, la guerre est impie, la guerre est abominable ! La guerre, ah ! je l'admets, c'est le glaive d'un frère se plongeant dans la poitrine de son frère; c'est la main d'un frère répandant le sang de son frère ; c'est la vie d'un frère tout entière acharnée à détruire la vie de son frère. Que dis-je ? Mais ce sont des centaines et des milliers de frères, consumant leur intelligence, leur force et leur patience à forger, à tremper, à aiguiser des sabres et des baïonnettes, à fondre des canons, à construire des torpilles aiguës et rapides, à composer des poudres sans fumée et des boulets explosibles, pour venir, en quelques mois, en quelques semaines, ravager un pays florissant, faucher ses jeunes gens dans leur verdeur et ses hommes dans leur maturité, remplir de deuil et de larmes le cœur de ses femmes et de ses vierges, et noyer la flamme de ses foyers dans le sang de leurs hôtes !

Oui, certes, la guerre est tout cela, et envisagée sous cet aspect, la guerre, je le répète, la guerre est horrible, la guerre est abominable.

Mais si vous songez qu'elle est souvent le seul moyen d'assurer à un peuple le respect de sa liberté et de sa sécurité, de maintenir l'intégrité de son territoire ou de sa prospérité, de briser les fers et d'effacer la honte d'une nation asservie.

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ah ! la guerre, alors, vous apparaîtra comme un droit sacré et comme un grand devoir.

Et l'homme de guerre, le soldat, se montrera à vos yeux dans toute sa noblesse et toute sa dignité : non comme le meurtrier de son frère, mais comme le défenseur de la justice et de la paix, comme le mandataire d'une haute mission : celle de protéger la patrie contre les attaques d'un injuste agresseur et d'aller même lui imposer jusque chez lui le respect des droits de sa nation. Mission qu'il remplit, non par une parole sonore ou par une action passagère, mais par le don de son sang et de sa vie !

Et vous admirerez alors, vous aimerez le soldat, parce que le soldat incarne en lui le droit, le devoir, l'honneur, le courage, la fidélité, l'obéissance, l'abnégation, le mépris de la mort, en un mot, le sacrifice, le sacrifice qui relève, le sacrifice qui purifie, le sacrifice qui rachète, le sacrifice qui sauve l'âme du sacrifié, la vie et ITime des frères pour qui un frère offre son sacrifice.

Et voilà comment la guerre, envisagée des yeux de l'esprit et de l'âme, est une grande chose, et l'homme de guerre, un grand homme, un héros !

Voilà pourquoi l'appareil des pompes et des sonorités militaires remue si profondément les fibres les plus généreuses et les plus viriles du cœur de l'homme, même pacifique. Voilà pourquoi la musique du régiment, lorsqu'elle passe dans les rues de la cité, entraîne à sa suite, à une martiale allure, les bourgeois et les ouvriers paisibles. Voilà pourquoi le drapeau aux couleurs nationales, le drapeau qui flotte et claque au vent, dans les jours de revue et de parade, arrache à la poitrine du patriote, lorsqu'il le salue au passage, une accla-

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mation vibrante ! Et lorsque ce drapeau porte en ses plis les noms des glorieuses batailles où il a guidé au feu la légion rangée à son ombre ; lorsqu'il revient de la frontière voisine ou de la plage lointaine, noirci par la poudre et troué par les balles qui l'ont sacré et glorifié, il devient trois fois cher au cœur du citoyen dont il symbolise les droits, au cœur du soldat dont il a soutenu la vaillance ou adouci les blessures au fort du combat !

Or, mes frères, à cette heure, en face de cet autel, un drapeau est debout, fier de ceux qui l'ont porté, fier de ceux qui l'ont envoyé un jour à Kome, à la tête de leurs frères, pour y proclamer et y défendre les droits du Vicaire de Jésus- Christ, les droits de la grande famille catholique.

Le droit, le mérite et la gloire de cette guerre, vous les savez tous, et je ne viens pas vous les redire en cette matinée de deuil et de prière.

La bataille, vous le savez, a été perdue ; la cause, vaincue. L'honneur seul est resté sauf, et le droit, toujours, demeure entier, auguste et sacré. Et chaque année, en des heures solennelles, le grand pontife qui a recueilli sur la tombe de Pie IX l'héritage de S. Pierre, réaffirme ce droit et le rappelle à ses fils et au monde.

Ce soir, une autre voix que la mienne le proclamera, dans cette même chaire, en votre présence.

Ce matin, vous êtes venus pour prier. Or, pour qui avezvous à prier ?

Pour tous les morts et pour tous les vivants du régiment des zouaves pontificaux.

Pour les morts, d'abord.

Oh ! pas pour ceux qui sont tombés au champ d'honneur,

lo6 CONFÉRENCES ET DISCOURS.

SOUS les balles piémontaises : car ceux-là, s'ils eurent vraiment un cœur et une âme de croisés, ceux-là sont des martyrs, et les martyrs n'ont pas besoin de prières, car ils ont lavé leur robe dans le sang de l'Agneau, qui purifie des moindres souillures.

Ceux-là, vous les prierez eux-mêmes pour vous et vos familles, pour leurs familles, pour le Pape, pour l'Eglise, pour leurs patries diverses, car il y en eut de toutes les nations chrétiennes.

Mais prions pour les autres, pour ceux qui sont morts dans la paix. Car s'ils se sont endormis, eux aussi, dans le Seigneur — nous en avons la ferme confiance, — ils ont connu, aux heures périlleuses de la paix, les défaillances d'une nature déchue. Prions donc pour eux, afin que leurs œuvres. les portent bientôt, après l'expiation nécessaire, au séjour de la paix éternelle.

Prions aussi, mes frères, pour tous les survivants du régiment, sous quelque ciel qu'ils vivent et de quelque vie qu'ils vivent. Prions, afin qu'ils n'oublient point qu'ils demeurent toujours enrôlés au service du Christ et du Pape, pour accomplir partout et toujours les œuvres que le Christ et le Pape commandent. Prions pour que leur foi ne vacille point, pour que leur charité ne s'attiédisse point, jiour que leur courage ne défaille point.

Ah! puissiez-vous, soldats du Pape, n'oublier jamais que votre titre vous oblige à être des chrétiens exemplaires! Vous venez de faire un acte de piété publique qui nous édifie. Dans cette église qui doit vous être si chère, à vous qui avez naguère monté la garde auprès du tombeau de saint Pierre, vous avez érigé un autel en l'honneur du Sacré- Cœur,

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Ah ! puisse ce monument, pour vous, n'être pas un simple souvenir, dur et froid comme le marbre dans lequel vous l'avez taillé ! Souvenez- vous, eu sa présence, que vos frères de France, après le désastre de Eome, ont demandé au Sacré-Cœur de ranimer leur espoir et leur vaillance, au sein du désastre de la patrie, et que le Sacré-Cœur a fait d'eux des héros, sur le champ de bataille de Patay !

Vingt-cinq années de paix et de travail ont passé sur l'ardeur et l'enthousiasme de votre jeunesse. N'ont-elles pas creusé dans votre cœur et dans votre vie quelque sillon trop profond où n'aurait pas seulement germé des œuvres de vie ? Votre foi est-elle aussi vivace qu'alors, votre charité aussi ardente ?

S'il en est ainsi, par la grâce du Christ, ah ! je vous en prie, venez ici remercier le cœur sacré de Jésus, qui vous a protégés et vous a bénis 1 Mais si, par malheur, vos années passées ont trop souvent fructifié pour la mort au lieu de la vie, ah ! venez, je vous prie, réchauffer et retremper vos âmes au foyer de l'amour de Jésus !

Ici, près de votre chapelle, repose le corps du saint pontife qui vous a bénis, à votre départ pour Eome et à votre retour au pays. Ici brillent, gravés sur les murailles, les noms de vos frères d'armes, que l'on a couchés dans la terre bénite de la Ville Eternelle ou des champs de mort de leur pays.

Or, le jour viendra bientôt pour vous d'aller vous coucher à leurs côtés, pour y dormir le même sommeil. Ou plutôt l'heure sonnera bientôt pour vous de fermer les yeux à l'obscure lumière de notre vallée de larmes, pour les ouvrir à la pleine lumière des collines éternelles.

Ah! je vous en prie, pour l'amour du Christ dont vous

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avez été sacrés les suldats, pour l'amour du saiut pape Pie IX, dout vous avez été les défenseurs et qui vous appelle de là-haut à la divine gloire, pour l'amour de vos âmes, créées et sanctifiées pour l'éternel bonheur, préparez le jour suprême, en accomplissant, chaque jour, des œuvres de vie. Combattez, chaque jour, le bon combat de la foi et de la charité chrétiennes, afin de cueillir la palme promise aux vaillants athlètes du Christ !

Et, ce jour venu, les anges et les élus, au ciel, les mortels, ici-bas, recueillis autour de votre cercueil, dans le souvenir de vos vertus et de vos bonnes actions, rediront du même cœur, avec l'émotion maternelle de la sainte Eglise, la parole de l'ange de la sublime vision: "Bienheureux. ceux qui meurent dans le Seigneur, car leurs œuvres les suivent."

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