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Est-ce opportun? Oui.
Quand des idées sortant d'un homme isolé, ou d'un groupe se répandent de façon à devenir communes à la foule, au grand nombre, elles prennent souvent une puissance irrésistible. Il y a alors une répercussion, un écho, mais un écho qui rend le son plus puissamment. Si je puis vous exposer suffisamment notre œuvre, vous en indiquer le but, vous en montrer le programme, si ce but est entendu, si ce programme est bien compris, s'il se popularise, comme un navire porté par un fort courant, cette œuvre voguera d'elle-même.
Qu'est-ce donc qu'Ostende Centre d'Art dans la pensée de ceux qui l'ont conçu et qui l'organisent?
Ceci ramène les préoccupations sur cette chose, si simple en apparence : L'ART !
Quand on dit « l'Art », chacun croit comprendre ce que c'est. Mais à la réflexion, on s'aperçoit qu'on est en présence d'une entité dont les contours sont vagues et qu'il est extrêmement difficile de définir avec exactitude.
Chercher cette définition n'est pas un travail de vaine spéculation ! C'est une nécessité, car pour faire un centre d'art, il faut qu'on sache au juste ce qu'est l'art, afin de l'admettre tout entier si c'est possible, et d'exclure ce qui ne l'est pas. Il faut un critérium, une pierre de touche.
Voici, rapidement, ce qu'on en peut dire. Rassurez-vous, je ne ferai pas le professeur. Je veux rester le causeur indiquant avec simplicité et familièrement ses visions.
Dans les sociétés où nous vivons, la nôtre, par exemple, notre société belge, il y a toujours quelques grandes forces qui agissent simultanément. Elles sont inséparables du mouvement social. Il est impossible de concevoir une civilisation sans leur énergie. Elles portent des noms solennels : c'est, pour ne citer que les plus visibles, l'Industrie, la Religion, le Droit, la Morale, le Commerce, L'ART! Elles ne sont pas nombreuses, on peut en dresser le catalogue précis, mais elles sont décisives et inévitables.
J'ai parfois fait remarquer, dans des entretiens analogues à celui-ci, que dès l'antiquité il en était ainsi : parce que c'est inéluctable !
Seulement, dans l'antiquité, on ne se contentait pas de simples étiquettes verbales comme aujourd'hui ; on ne disait pas simplement la Religion, la Morale, le Droit, l'Industrie, le Commerce, l'Art.
On en faisait des divinités! A Rome, le Commerce, c'était Mercure; l'Industrie, Vulcain. S'agissait-il delà Religion, qui alors était la dominante des préoccupations humaines, elle était représentée par Jupiter. S'agissait-il de la Beauté, c'était Vénus. Le Droit, c'était Minerve. L'Art, c'était Apollon, et comme si ce n'était pas assez d'un dieu isolé pour cette admirable puissance, on lui donnait, Mesdames, un cortège féminin de neuf Muses. Tels les noms latins. En Grèce, c'était Ephaistos, Pallas, Aphrodite, le grand Zeus Apollône.
Oui, ces forces sociales étaient considérées comme si puissantes, si importantes, si nobles, qu'on les magnifia en dieux et en déesses !
Il n'y a de changé, de notre temps, que ce point de vue religieux. Quand nous disons : l'Industrie, nous ne pensons plus à un dieu ; quand nous disons l'Art, nous aurions l'air
attardés si nous disions Apollon ; invoquer « les Muses » n'est plus que le monopole de quelques esprits vieillots, cuistreux et pédantesques (Sourires).
Mais les Choses subsistent. L'Art, notamment, n'a pas disparu.
Il est aussi vivant que jamais !
Pourquoi cette perdurance?
On en donne des raisons diverses et compliquées. La meilleure, au milieu des controverses qui s'élèvent sur son origine et son utilité, celle qui se superpose à toutes les autres, C'EST QU'IL EST, qu'il a toujours été, et qu'il semble qu'il sera toujours. Il fait partie des lois de la Nature !
Quand, remontant aussi loin que possible dans le passé, on recherche ce qui existait dars les sociétés tout à fait primitives, alors que l'homme était encore un sauvage, c'està-dire moins qu'un barbare, — les barbares sontdéjà relativement des civilisés ; nous nous croyons les civilisés, sauf, vraisemblablement, dans quelques siècles, à être traités, par ceux qui viendront après nous et qui, eux aussi, se croiront ces civilisés, de barbares, peut-être
de sauvages ; ainsi va le monde, ainsi va l'histoire, — quand, dis-je, on remonte jusqu'aux premiers vestiges des groupements humains on trouve de l'Art.
Sur les parois des cavernes où vivaient ces êtres connaissant à peine le feu, se nourrissant de chair sanglante, — ce qui a permis de dire, irrévérencieusement, que la seule différence entre une dame de notre époque et une dame de ce temps-là, c'est que celle d'aujourd'hui mange cuit ce que l'autre mangeait cru (rù-es), — sur les parois des cavernes on trouve des figurations artistiques rudimentaires. Déjà se manifestait un besoin de représenter les choses avec un sentiment personnel. Sur les armes, sur les pointes des flèches, sur les cailloux qui servaient d'outils se révèlent des tentatives correspondant à ce que font nos petits enfants quand ils commencent à dessiner. Car, eux aussi, instinctivement, sans professeur, s'essayent à représenter « à leur manière » ce qu'ils voient, poussés par une force secrète qui est la force artistique s'éveillant.
Cet art primitif s'est développé à travers les âges. On le retrouve dans les oeuvres de
l'antiquité, non seulement la grecque, mais l'égyptienne, l'hindoustanique. A Babylone et à Ninive. C'est ensuite Rome. Puis le Moyen-Age, avec son prodigieux développement gothique ; puis la Renaissance ; puis l'époque actuelle ; puis ce sera l'avenir.
Toujours de l'art ! Des œuvres d'art sans nombre.
Ce qui nous reste du passé n'est rien en comparaison de ce qui a été détruit, de telle sorte qu'il est permis de croire que cette grande force cosmique ne vise pas tant à conserver les œuvres qu'à les faire éclore et mourir vite, comme si cela suffisait à son activité inépuisable. Quand il s'agit, par exemple, de cette forme spéciale de l'art qu'est l'Eloquence que j'essaie de manier ici, les paroles, à peine prononcées, s'évanouissent. C'est en vain qu'un sténographe est là pour les recueillir. Ce qu'il ne fixe pas, c'est l'accent, c'est l'émotion, tout ce qui donne à la parole un caractère artistique spécial saisissant. Son travail, à demi-mort, est comme les photographies qu'on nous fait du Congo : elles nous représentent les palmiers, les bananiers, les bambous, ce qui
est pittoresque et agréable. Il n'en est aucune qui nous donne la notion de la chaleur du climat équatorial; c'est cependant essentiel, puisque c'est ce qu'il y a de plus gênant (rires).
Je le répète, la force artistique pousse plus à créer qu'à conserver. Ceci n'affirme-t-il pas davantage sa puissance irrésistible et majestueuse?
On peut se demander : Mais à quoi cela sert-il l'Art? Pourquoi nous en parler? Et quelle est votre prétention d'introduire à Ostende, où l'on s'amuse, des préoccupations ayant un caractère de gravité, agitant l'âme plutôt qu'elles ne lui donnent de l'agrément? Pourquoi voulez-vous qu'à Ostende il prenne place à côté des courses de chevaux, des bals, des bains, du jeu, du lawn-tennis, du golf, du yachting et autres délassements et passe-temps? N'est-ce pas assez que tout ceci ï
C'est la beauté de l'Art de n'être pas seulement un amusement. Il est aussi une force exaltante.
Mesdames, Messieurs, si vous pensez à la Grèce, qui eut des guerres célèbres comme,
hél.as! toutes les nations, est-ce aux guerres que: vont vos souvenirs?
Non, c'est aux œuvres d'Art. La Grèce eut ses généraux, ses héros illustres. Mais il faut presque un effort pour y penser. Rien qu'à prononcer son beau nom, on songe, au contraire, invinciblement à ses artistes et à leurs œuvres. Cela vit toujours, si bien que le groupe humain que fut le monde Hellénique nous apparaît comme un groupe artiste par excellence.
Nous voyons là par un exemple incomparable l'importance de l'art, puisque c'est par la puissance de celui-ci que ce petit peuple disparu se survit à tel point qu'il n'est plus considéré que comme une expression d'art.
D'où vient cette prédominance, cette préférence? Comment y sommes-nous entraînés?
C'est que l'Art a des effets sociaux indiscutables. Ils sont précisément ceux que nous voulons poursuivre et obtenir, quelques-uns que nous sommes, dans ce milieu de villégiature jusqu'ici trop exclusivement adonné aux distractions superficielles.
Je nommais tantôt l'Art- Agrément.
Certes, l'Art est un agrément, — pour la plupart même ce n'est qu'un agrément ; il leur cause une sensation caressante, légère, à fleur de peau. Mais, sainement compris, il va bien au delà ! Il produit sur les esprits, sur les âmes, les actions, les pensées, les paroles, une influence qui est admirablement Harmonisatrice .
Celui qui, d'une façon constante, est tourné vers les préoccupations artistiques, a, dans sa manière d'être, fût-ce dans la simple vie courante, une disposition à ce qu'on appelle le « goût », le bon goût, qui le porte à agir, à parler, à marcher, même à s'habiller, avec une allure physique et morale, harmonieuse.
Il a en lui une force qui le guide et le pousse vers LE BEAU, vers le beau qui est si près du Bien.
Et, si, au lieu de considérer les unités, vous prenez la multitude, si de l'individu vous passez à la société, à la nation, on peut dire qu'un peuple qui a des préoccupations artistiques constantes, se transforme, s'élève. Il a en lui un besoin incompressible d'éviter la laideur, la vulgarité, la méchan-
ceté, l'injustice; une tendance invincible à accomplir ce qui est beau, à agir selon ce caractère d'harmonie que je signalais tout à l'heure.
J'ai dit parfois (cela est apparu comme une fantaisie, un paradoxe) que je me laissais guider par le goût, même en politique, — dont je m'occupe... le moins possible. (Sourires.) Mais on est entraîné malgré soi à faire de la politique : c'est également un besoin; sans elle, on n'est pas un citoyen. — Eh bien, quand, dans ce périlleux et irritant domaine, je suis hésitant sur une résolution à prendre, ne vous imaginez pas que je cherche à raisonner, à faire des syllogismes. Je me demande ce qui est de bon goût, et je fais de préférence ce que je crois être de bon goût. Politique bizarre, j'en conviens, qui en vaut bien une autre. (Rires.) C'est celle d'un homme dont les préoccupations vont incessamment vers l'Art comme l'eau va à la rivière.
Mais qu'est-ce que le Beau? Et d'une façon plus précise, sortant du vague s'il est possible, qu'est-ce que l'œuvre d'art?
Le Beau? Assurément, je le vois dans la Nature. Il y a là, derrière moi, cette Mer que j'ai contemplée ce matin par un de nos premiers beaux jours, sous la lumière resplendissante, avec tout ce qu'elle a de charmeur et d'émouvant. C'était beau !
Toutefois, est-ce que cette mer du Nord est une œuvre d'art? Non, non! C'est du Beau, mais du beau créé par la Nature seule, sans aucune intervention humaine, sans aucune participation d'un de nos semblables, d'un être ayant des organes comme les nôtres, éprouvant les sentiments, les passions, les émotions que nous pouvons éprouver.
Et tout de suite alors apparaît ce caractère que, pour qu'il y ait œuvre d'art, s'il faut du beau, il faut que ce beau soit produit par un homme comme nous.
Lorsque, creusant cette notion, la fouillant plus profondément, je me demande pourquoi on fait cette distinction entre l'esthétismede la Nature et l'esthétisme Humain, je m'aperçois bientôt que ce qui nous séduit dans l'œuvre, c'est précisément qu'elle vient d'un être semblable à nous, déposant dans
ce qu'il accomplit un élément qui lui est commun avec nous et qui établit entre lui et nous une fraternité dans l'émotion, douce et séduisante entre toutes.
Je crois que c'est Zola qui a dit que l'œuvre d'art, c'est la nature vue « à travers un tempérament ». Il affirmait ainsi indirectement ce que je viens de dire. Le tempérament, c'est en effet l'homme. Il faut que cette mer que j'admire soit peinte, par exemple par un Artan, passe par le pinceau d'un grand mariniste, pour que ce soit une œuvre d'art. Il faut que j'aie sous les yeux cette mer décrite par un de mes pareils. Elle n'est plus alors l'œuvre de la nature seule, mais celle d'un frère, qui y a mis des pensées, des sensations, que je puis partager, que je puis éprouver. Et qu'il se soit, ainsi, créé entre lui et moi un lien d'émoi et d'enthousiasme.
Michelet a exprimé la même idée (je l'ai notée, au hasard, d'une lecture de son Histoire de France). A propos de je ne sais quels événements, incidemment il parle d'art et dit : C'est de la nature « humanisée ».
Et. en effet, c'est bien cela. C'est l'homme
qui a pris une chose en dehors de lui, et qui l'a reproduite en y mêlant un fluide sorti de lui, un élément secret jailli de son essence humaine, qui nous touche, qui ajoute un frisson précieux, mystérieux, à l'impression que nous ferait la nature isolée.
Qu'un artiste vous décrive la mer, c'est tout autre chose que de la regarder simplement vous-même : vous ressentez un trouble, une agitation particulière. C'est la sensation esthétique à laquelle on a même attaché un organe récepteur particulier, un septième sens, le sens esthétique.
Tel est un premier caractère essentiel et touchant de l'œuvre d'art.
Mais elle doit être, en même temps, pour compléter sa définition, une représentation... des choses, des êtres, des actions.
Pas la réalité elle-même. La réalité peut être très différente de sa représentation. Quand on joue Y Othello, au dernier acte le terrible Maure étouffe Desdémone sur la scène; du moins est-ce ainsi dans la conception de Shakespeare, car actuellement on tire le rideau pour cacher ce détestable meurtre
dont la vue directe dérangerait vos nerfs, Mesdames. (Sourires.)
Dans la réalité de la vie, qu'est-ce cela? Qu'est-ce un mari qui étouffe sa femme? Un crime. Ce n'est pas une œuvre d'art. Il serait étrange d'appeler artistes les assassins. Mais ce crime, « représenté » d'une façon factice et dramatique, devient émouvant et séducteur.
Voilà la notion complétée. Pour qu'il y ait oeuvre d'art, il faut du beau, mais du beau créé par un homme, et représentant un fait extérieur à celui-ci, soit réel, soit tiré de son imagination.
Vous concevez alors que si devant une telle oeuvre, provenant d'un homme comme moi, je me trouve ému par la beauté artistique; s'il y a en moi quelque chose de spécial qui s'éveille, qui s'agite, qui vibre, qui émeut; si cela se répète, non plus pour un spectateur individuel, mais pour un groupe, pour la multitude, pour une nation, cela constituera un épanchement constant de Fraternité parmi le peuple privilégié qui aura su y diriger ses préoccupations habituelles.
Aussi aimons-nous les artistes qui nous causent ces émotions. Voyez l'engoûment qu'on ressent pour les grands d'entre eux, peintres, sculpteurs, orateurs, pour les musiciens surtout, pour les chanteurs. C'est qu'ils font résonner en nous des sentiments puissants, très beaux, très sociaux, produisant les effets les plus utiles, les plus salutaires, les plus séducteurs. C'est l'Art qui en est la source admirable !
Ce n'est pas tout. Je poursuis, rapidement, cet examen de son importance sociale.
Je suis loin déjà du simple agrément. J'ai passé au bon goût, harmonisateur des actions. Ensuite à une haute fraternisation entre les hommes. L'Art suscite quelque chose de plus : l'Enthousiasme! l'enthousiasme qui électrise, qui entraîne.
Vous avez vu défiler un régiment, musique en tête ; vous avez vu les gamins qui vont devant, marchant au pas, ou dansant, jetant leurs casquettes \en l'air, courant et s'agitant comme pris d'une folie sacrée. Si vous passez des gamins aux hommes, pourquoi un hymne national entraîne-t-il les
fomles? Pourquoi a-t-on vu les masses partir comme d'un seul élan, à la suite d'un chant, d'un discours, de quelques paroles enflammées?
C'est encore l'Art qui agit, emportant, échauffant l'Humanité et la menant aux actions héroïques.
Y a-t-il autre chose qui produise le même ci ï et dans les sociétés? L'ivresse, le vin, V a lcool, dira un sceptique. Mais combien b i ssement, combien sans la vraie bravoure ! M oyen dangereux et peu recommandable, matériel , physiologique, pharmaceutique (sowires). Non, il n'y a que l'Art pour enthousiasmer noblement les hommes.
Vous comprenez maintenant, n'est-ce pas, l'utilité, la grandeur de cette force sociale?
Vous comprenez aussi comment il se fait qu'on puisse, chaque fois que l'occasion s'en présente, crier : On parle de faire de l'Art là -bas? J'y cours! — Et si quelqu'un objecte: Prenez garde ! vous allez vous compromettre! — vous comprenez qu'on réponde aussi sans hésiter : Je m'en moque! J'y vais : je veux faire de l'Art, moi et ceux qui viendront avec moi (Bravos).
Ostende n'en avait pas assez. Trop de distractions, trop de mondanité, trop de plaisirs frivoles! Il lui fallait quelque chose de plus, quelque chose de plus généreux, de plus magnanime.
Il lui fallait de l'Art, il lui en fallait beaucoup. Tâchons de le lui procurer. C'est le but de notre œuvre Ostende Centre d'Art !
Nous lui avons donné une devise condensant ces espoirs. En latin, — les choses dites en latin ont l'air plus merveilleuses : (Rires.) —
Sine Arte, Voluptas vulgai-is, Luxuries odiosa.
En français :
Sans l'Art qui nimbe tout d'un éclat radieux, Le plaisir est vulgaire et le faste odieux !
Et nous marchons avec ce pacifique cri de guerre ! (Longs applaudissements.)
Un centre artistique a toujours de la puissance, c'est un foyer projetant des rayons. La Grèce eut ce caractère avec une telle puissance qu'aujourd'hui encore, le brasier qu'elle a allumé rayonne, nous éclaire et nous réchauffe.
Quand le centre artistique est en même temps le lieu de réunion d'une grande agglomération humaine, l'effet est plus puissant. Or Ostende est devenu un tel lieu. Il y a ici une population permanente d'environ 5o,ooo habitants. Ce sont ceux qui tiennent la ville toujours prête, qui y restent l'hiver; ce sont « les manants », ceux qui n'émigrent pas. Puis il y a une population passagère immense qui vient du monde entier pendant une partie de l'année, la «Saison», et qui se chiffre pour ceux qui séjournent par plus de 5o,ooo. Si l'on y ajoute les innombrables qui viennent pour un jour, on peut dire qu'il s'y fait, durant l'été, une concentration humaine formidable.
Gomme milieu artistique cela peut être d'une efficacité prodigieuse.
Le résultat des efforts en est mieux garanti. Si je parlais seulement devant dix personnes au lieu de l'assemblée nombreuse qui me fait l'honneur de m'écouter, sur moi qui parle, sur ces dix personnes qui écoutent, — et surtout sur celles qui n'y seraient pas (sourires) — , l'effet serait fort différent. L'orateur qui se trouve devant un petit auditoire est
tout autre; l'auditoire lui-même n'est pas frappé par son discours autant que lorsque chacun sent une foule attentive, vibrante, frémissante autour de soi; il y a alors une sorte d'induction, de rayonnement humain qui fait que tout apparaît avec plus d'éclat, plus d'énergie.
Nous avons donc pensé qu'Ostende, avec ses allures de grande ville presque unique en son genre, constituait un ensemble merveilleusement favorable pour réaliser un Centre d'Art.
Comment s'y est-on pris ? Quelle a été l'organisation ?
Je vous disais au début que, l'année dernière, on s'était heurté à certaines craintes, à certaines hésitations, alors qu'en réalité certes, il n'y avait pas de quoi.
A des jeunes gens qui, après avoir accepté, s'étaient pusillanimement retirés, j'ai dit : Vous avez tort, il faut plus de crànerie dans la vie. Quand on vous donne le choix entre deux résolutions dont l'une est dite « sage » et l'autre « téméraire », n'hésitez jamais : choisissez la téméraire! (Applaudissements et hilarité'.)
Cette année, un groupe libre s'est aisément formé.
J'entends par groupe libre, celui où on ne se dit pas dès qu'on est réuni : faisons des statuts, nommons un président, un secrétaire, un trésorier, un archiviste, des membres d'honneur, des protecteurs, etc. Ce bagage est tout à fait inutile. Quand des hommes ont une idée commune, quand ils visent un but qu'ils voient clairement, ils sont unis! et ils resteront unis par le fait aussi longtemps que cette psychologie durera entre eux.
Toutes les machineries disciplinaires sont absolument superflues.
Le groupe est libre ! Cela veut dire : Quiconque veut marcher avec l'équipe n'a qu'à emboîter le pas. Quiconque se trouvant dans l'équipe en a assez, n'a qu'à s'en aller. (Bravos.)
Le groupe est libre en ce sens encore qu'il fait ce qu'il veut avec une pleine liberté.
Car lorsqu'il s'est agi d'organiser notre tentative, et que M. Georges Marquet m'a dit : Je veux soutenir votre idée. Je ferai tous les frais, — je lui ai répondu : Vous ferez les
frais «C'est bien! mais à la condition que vous ne vous mêlerez pas de nos actes, que nous aurons carte blanche, que nous ferons ce que nous croirons opportun et bon. — M. Marquct, sans hésiter, a répondu : C'est entendu. Allez votre train ! (Rires et applaudissements.)
Voilà, assurément, un effort privé, qui est rare, et qui a sa beauté.
Je tiens, ne fût-ce que par conscience, à faire le juste éloge de l'homme qui sut prendre cette attitude et que, parfois, on attaque sous prétexte qu'on joue à Ostende. Oui, mais il y a tant de banquiers qui jouent à la Bourse et qu'on honore! Pourtant c'est la même chose. Non : c'est pire! Car à la Bourse on peut tricher et on ne s'en fait pas faute. (Applaudissements.)
Cette entreprise privée fait actuellement à Ostende, pour l'art, plus que ne fait l'État, dans certaines de ses branches, la Littérature, par exemple, tant négligée chez nous quoique actuellement si féconde et si remarquable.
Donc, entreprise privée, entreprise libre, dans laquelle des artistes accompliront ce qu'ils croient opportun, digne, ennoblissant.
Il a été institué pour y parvenir une série de manifestations que je résume rapidement.
D'abord les Conférences.
Les conférences représentent la forme d'art qu'est l'éloquence, l'expression. Il s'y trouve également un élément littéraire. De telle sorte qu'elles appartiennent doublement au domaine esthétique : l'art de la parole et l'art de l'écriture, l'orateur et l'écrivain.
Mais l'éloquence doit y rester la dominante. Il y a une différence sensible entre une conférence lue et une conférence parlée. A moins que la lecture elle-même ne soit poussée au point où elle devient un art, très rare aujourd'hui, le plus rare peut-être et qui vaut d'être cultivé.
De notre temps, à tout propos, la parole intervient dans la vie publique. Tout citoyen, semble-t-il, devrait savoir parler, et « oser » parler, ce qui est souvent plus difficile que de savoir parler. Car, je ne sais pourquoi, chaque fois qu'on se présente devant un auditoire quel qu'il soit, on ressent, devant ce monstre (sourires), une crainte bizarre dans laquelle l'amour-propre et d'autres facteurs obscurs travaillent et tourmentent.
Oui, dans nos pays modernes, il faut savoir parler, on parle constamment, on doit parler. Pourtant cet art si nécessaire n'est guère enseigné; il se forme spontanément, comme le langage, qui évolue, lui aussi, sans règles, par une force secrète qui ajoute des mots, qui en fait disparaître d'autres, qui les transforme, qui adopte et rejette des préceptes syntaxiques. C'est un phénomène abandonné à la liberté humaine et aux circonstances.
De notre temps, l'éloquence est dans les mêmes conditions tout empiriques. Il y a bien dans les Conservatoires des cours de déclamation, mais c'est pour apprendre à réciter des rôles en scène. Des leçons d'éloquence proprement dite, il n'y en a pas. On devient orateur tout seul... ou on ne le devient pas.
On l'est surtout par sa nature! Un peu aussi par l'exemple.
Et tenez! justement le premier de nos orateurs est ici, parmi vous ; qu'il me soit permis de constater qu'il fut pour tous un professeur inconscient admirable, et de l'en remercier. (On se tourne, avec des applaudissements, vers M. Paul Janson.)
La conférence est une bonne expression de l'art oratoire. C'est plus qu'une chose vue, plus qu'une simple conversation, plus qu'une simple lecture. On y retrouve les caractères que j'indiquais tout à l'heure : une reproduction du beau humanisé par l'intervention d'un de nos semblables nous communiquant ses pensées et ses émotions, sa chaleur, sa vie!
Vous pourrez, cette année, en entendre de nombreuses, données par des Belges et par des étrangers. Vous pourrez juger et faire le travail toujours intéressant de la comparaison.
La leçon sera d'autant plus efficace. Vous verrez ces orateurs divers, chacun avec sa voix, ses gestes, l'expression de sa physionomie, son accent, sa manière particulière de tirer de son cerveau ses idées et de les extérioriser par les mots. Vous entendrez des Français, M. Doumer, récemment encore président de la Chambre des députés, qui parlera de l'activité européenne dans l'Extrême Orient; M. Doyen, le grand spécialiste, qui vous expliquera la psychologie du malade et du médecin ; Paul Adam le
romancier; Brieux le dramaturge, qui expliquera le Théâtre à thèse; Léopold Lacour, conférencier de l'Odéon : La Famille au XIXe siècle; L'Abbé Lemire : Le Coin de Terre, foyer de l'Art; MIle Cladel, fille de Léon Cladel, l'illustre écrivain, elle-même écrivaine remarquable : La Musique, expression de l'Amour; M. Pierre Baudin, ancien président du Conseil municipal de Paris, ancien ministre; M. Jules Claretie, académicien, administrateur du Théâtre Français : La Comédie, les Comédiens et la Mise en scène; M&r Lacroix, Evêque de la Tarantaise: La nouvelle organisation de l'Eglise en France; Jules Bois : Le Don Juanisme.
Je ne cite pas nos Belges pour faire plus d'honneur à ce groupe assurément rare d'étrangers. Je me borne à dire qu'ils sont parmi les plus aimés, les plus notables, les plus renommés (i).
(1) En voici la liste : Camille I.emonnier évoquera la grande figure de Constantin Meunier ; Georges Eekhoud rappellera le temps de « la Jeune Belgique et de Max Waller » ; Fierens-Gevaert envisagera « l'art au XX« siècle et son expression en Belgique »; Edmond Picard montrera « la Belgique à vol
Vous pourrez, de ces conférences, prendre d'abord l'émotion artistique, puis des enseignements d'éloquence, d'art, d'histoire et de patriotisme.
Et pourquoi pas, l'an prochain, des Anglais, des Allemands, s'exprimant en leur langue?
Tout cela vaut bien, n'est-ce pas, les courses de chevaux et le Football. Qu'en pensez- vous? (Hilarité.)
Ostende, qui en peut douter, grandira, s'embellira par cette participation esthétique
d'oiseau » ; Valère Gille parlera de « quelques poètes belges »; Alb. Giraud du « théâtre de Sardou » ; Mme J. de Tallenay traitera ce sujet captivant : « L'amour » ; Léon Hennebicq fera le tableau d'« Ostende à travers les âges », tandis que André Fontainas examinera « La femme dans la littérature belge » ; Paul André « Les Grandes Amoureuses » ; Maurice des Ombiaux «les Ecrivains et la vie sociale »; Célestin Demblon étudiera « Shakespeare » ; Ch. Gheude passera en revue les « Chants populaires belges » ; Georges Virrès décrira le « Pays de la couleur : la Belgique »; Jacquemain recherchera « le Conflit des races au siège d'Ostende (1601-1604) »; Henri Liebrecht fera l'« Histoire de la Renaissance latine en Belgique ».
considérable. Cela ne justifie-t-il pas notre activité si vive au profit de cette œuvre? N'avons-nous pas raison d'accueillir l'occasion qu'un homme intelligent et généreux nous offre? C'est honneur pour Ostende, c'est honneur pour lui, c'est honneur pour la Belgique. Ces personnalités éminentes venant de l'étranger ne nous donnent-elles pas un certificat attestant que nous avons eu raison d'oser ce que nous osons? (Applaudissements.)
Parlons maintenant de l'Art Littéraire.
Vous aurez une exposition du Livre belge d'Art et de la Littérature.
Nous avons attendu longtemps une littérature en Belgique; une littérature de chez nous, décrivant nos paysages, décrivant surtout nos mœurs, nos habitudes si spéciales. Nous eûmes longtemps la pensée amoindrissante que nous n'étions pas un peuple original ; nous avons été enclins à regarder surtout du côté de la France et à l'imiter.
La France mérite certes d'être admirée, mais il est dangereux de se modeler sur un peuple qui n'a pas les mêmes idées, les
mêmes traditions que les nôtres. Or, quand on examine bien ce que nous sommes, ce que sont nos coutumes, ce qu'est notre caractère national, ce qu'est notre passé, nous ne sommes pas à soixante mais plutôt à mille lieues de Paris tant nous nous affirmons différents, tant nous nous manifestons nousmêmes !
Cela on ne peut le bien comprendre que lorsque la littérature l'exprime dans des œuvres.
Actuellement c'est fait! Nous avons nos livres exprimant notre Ame.
Malheureusement, ils en sont encore à attendre des lecteurs belges.
Notre Exposition du Livre belge d'art et de Littérature s'attaquera à cette indifférence en montrant les richesses que nous possédons. Le Catalogue de ces œuvres si nombreuses sera répandu à profusion, notamment à l'étranger; il sera une affirmation éclatante du degré de grandeur et de prospérité auquel nous sommes parvenus et dont si peu se doutent, chez nous et au dehors.
Le Théâtre. Il existait à Ostende, mais
dans les conditions habituelles de nos théâtres qui sont tous, à peu de chose près, des succursales de Paris. Cette année, outre des tournées fort intéressantes de troupes françaises, on y jouera la grande opérette. Mais ceci est plutôt de l'art d'agrément. Certes il ne faut pas le dédaigner : nous n'avons pas toujours besoin d'ivresse et d'enthousiasme. Quelqu'un a dit: Acertains moments l'homme éprouve le besoin de faire des bêtises; c'est ce qu'on nomme l'enthousiasme. (Rires.)
Mais à l'art distractif il convient, je vous le disais, que s'ajoute autre chose, plus grave, plus noble. Il convient aussi qu'à l'art dramatique exotique vienne s'ajouter le nôtre. De même que pour la littérature, nous avons longtemps en Belgique attendu l'éclosion d'œuvres théâtrales faites par des Belges. Cela commence à poindre. Ici encore, le public s'était tellement habitué à croire que seuls les Français pouvaient « connaître le métier », que lorsqu'un Belge faisait une pièce, de parti-pris on la dédaignait.
Il faut accoutumer les esprits à une notion plus juste du théâtre que nous faisons chez nous. On l'a déjà essayé ici l'an passé, avec
succès. On continuera au cours de cette saison, dans des proportions encore restreintes, mais qui s'élargiront, nous l'espérons, d'année en année.
Ce n'est pas assez. Nous rêvons de faire jouer nos pièces par des Belges.
Il y a chez nous des sociétés dramatiques en nombre extraordinaire. Mais tout s y passe en petit comité, c'est à peine si on le sait. Il s'y rencontre, hommes et femmes, des acteurs excellents. Il faudrait les faire sortir de l'obscurité, les faire venir, montrer les curieuses ressources que nous recelons.
Je rêve même d'un théâtre en plein air! (Sourires.) Dans les dunes, où l'on pourrait jouer les grandes pièces épiques. Ah! ce n'est pas du neuf, ni de l'extravagant! Ailleurs, il y a des théâtres en plein air, quelques-uns de vous doivent le savoir. On en a même essayé un petit chez nous, a Rixensart. Aux environs de Paris, il y a celui de Champigny-la-Bataille. Il y en a dans les Vosges. A Orange, à Nîmes, dans les débris des anciens théâtres antiques, on joue. Sarah Bernhardt y fut : naturellement on n'y échappe pas. (Hilarité.)
Ces théâtres sont taillés à même la terre; les gradins sont gazonnés; les spectateurs s'y installent comme dans le théâtre antique ils s'installaient sur les gradins de pierre. La scène est rustiquement construite, en bois, en planches
Si cela se fait ailleurs, cela peut se faire à Ostende. Avec l'horizon de la mer, avec le décor délicieux des dunes, quelle belle chose cela pourrait être! Ce n'est encore qu'un rêve. Mais on fait se réaliser les rêves à force d'y penser.
Nous aurons un Salon des Beaux- Arts, dans cette salle où je parle. Plusieurs des conférences seront données alors non pas entre ces murs nus comme ils le sont maintenant, mais dans le décor splendide d'une exposition choisie. Non pas un de ces assemblages en pêle-mêle, un de ces bazars où l'on convie les artistes à envoyer des œuvres à vendre. Non! une exposition de belles œuvres. Il faut que domine toujours le côté hautement éducateur de nos efforts. Sinon, c'est tomber dans l'habituel cabotinage, dans l'esthéttsme vulgaire, mesquin, mercantile.
Pour ceci également, un Catalogue, dont nous tâcherons de faire une curiosité digne des bibliophiles, envoyé partout, fera connaître partout Ostende-Esthétique et nos efforts.
La Musique? Ostende avait déjà ses concerts très beaux du Kursaal, très enorgueillis, par des chanteurs, par des solistes en renom, concerts dirigés par un chef d'orchestre hors ligne, M. Rinskopf, à la tête d'un ensemble d'exécutants comme il serait difficile d'en trouver un pareil au monde.
A cet acquis magnifique seront ajoutés dix concerts spéciaux, consacrés chacun à une musique nationale, russe, Scandinave, finlandaise, italienne, espagnole, anglaise, belge, etc., de façon que là aussi, par comparaison, vous puissiez recevoir une éducation unique et apprécier ce qu'est l'art musical dans l'Europe entière, en la variété séduisante des caractères distincts de chaque pays.
Et V Architecture! On ne saurait la passer sous silence. Elle est partout ici autour de
vous, tantôt dans des habitations fantaisistes, charmantes, curieuses, parfois baroques, toujours intéressantes, tantôt dans des monuments hautement artistiques comme la nouvelle Cathédrale gothique. L'action d'Ostende Centre d'Art influencera assurément de façon heureuse les constructions nouvelles.
Et voilà !
Il y a quelques années je me sentais très seul, très abandonné dans un vaste hôtel de l'avenue de la Toison d'Or à Bruxelles où j'avais longtemps vécu parmi l'animation et les réunions d'une nombreuse famille et de nombreux amis. Je le transformai en MAISON D'ART. J'y consacrai beaucoup d'efforts et pas mal d'argent. Le monde des artistes, trop souvent bizarre et prévenu, jugea à propos de bouder cette tentative. J'y mis fin après cinq ans. Or, j'ai un pressentiment que j'en fais ici un recommencement, plus heureux, peut-être.
Mesdames, Messieurs,
En terminant, je pose de nouveau la question que je faisais au début de cet entretien :
Pensez -vous que nous fassions œuvre utile? Pensez- vous que ceux qui eurent ce qu'on appelait, l'année dernière, la témérité, la hardiesse, l'imprudence de risquer l'organisation de tout cela, méritent d'être encouragés dans cette œuvre multiple que, pour ma part, je n'hésite pas à proclamer belle, grande et éminemment salutaire?
Si oui, parlez avec les mains puisque c'est le langage des assemblées humaines. (Longs applaudissements . )