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Conférence prononcée au Collège de Lévis, le 25 octobre, 1900 [microforme]

Avant d'aborder le sujet qui doit servir de thème à cet entretien, je me vois dans l'obligation de vous faire un aveu; c'est que, en acceptant la gracieuse invitation @e M.

le Supérieur, J'ai commis une erreur grave, très grave même de la part d’un quelqu'un qui vient de vous être présenté comme un homme d’affaires : j'ai fait une erreur de calcul. Je comptais, en venant ici, me trouver en présence d'un auditoire composé de petits bons hommes comme il y en avait du temps où moi-même je faisais mes classes dans l’ancienne partie de ce collège, Mais, au lieu de cela je me vois transporté au milieu d’une assemblée de philosophes, de rhétoriciens, de professeurs, et J'ai à adresser la parole à des gens de qui, évidemment, je

devrais chercher à tout apprendre | plutôt que de m'aventurer à vou-|

loir les intéresser, Mon erreur est

d'autant plus étrange, d'autant moins pardonnable, que j'aurais

pu, à la vérité, mieux que pas un, prévoir un peu ce qui m'arrive. Moi

docteurs, de!

Jamais gardé

qui ai eu l'honneur de compter parmi mes confrères de classe l'homme éminent “qui, depuis longtemps déjà, est à la tête de cette institution, j'aurais dû me douter que, sous sa haute direction, cette transformation qui fait maintenant mon admiration—tout en me mettant fort mal à l'aise, — devait nécessairement se produire.

Certes, il ne me vient pas à l’idée que M. le Supérieur ait songé à m'inviter dans le cruel dessein de s'amuser ensuite de ma surprise et de ma déconvenue, quoique, à la vérité, il eût bien pu le faire, sil l'eut voulu. Lorsque nous étions tous deux étudiants ici dans les mêmes classes, il m'a joué bien d’autres tours dont je ne lui ai rancune, il est vrai, mais qui,tout de mêmeme prenaient sérieusement au cœur dans le temps. Ces tours, imaginez-vous !

consistaient pour mon distingué camarade, tout bonnement à enlever, dans les distributions de prix, au milieu des applaudissements, une quantité de beaux livres de récompense que j'ai toujours été sous l'impression que j'aurais rem-

portés, moi, 8i..81l n'avait pas été

là, lui, et surtout s'il n'avait pas

été plus fort et meilleur élève que |

moi.

Mais laissons, je vous prie, ces souvenirs ! Ils ont encore le don de fatiguer mon amour-propre, bien qu'ils n'aient jamais réussi à diminuer en rien l'admiration et l’amitié que j'ai toujours eues pour mon vainqueur et maître.

* * + messieurs,

Je suis donc venu,

pour vous parler un peu du Coni- |

merce, non pas dans ce qu'on pourrait appeler sa partie technique, dont les secrets, j'en suis sûr, n’existent plus pour ceux d'entre vous qui suivent les enseiwnements des distingués professeurs de votre cours commercial; je suis venu, non entretenir des innombrables des

des opérations du commerce ni ”|

l'extrême variété de ses inter .nr-

tences de succès et de revers ; mais |

pour examiner un instant avec vous son importance au point de vue de la profession, et la place!

qu'il doit occuper, de nos jours, dans la liste des différents états offertsà l’homme afin qu'il puisse gagner son pain et travailler pour son pays.

Ce sujet est tout d'actualité, en ce moment où l'encombrement des professions libérales donne, paraîtil, énormément à penser à ceux qui s'occupent du mouvement des générations et des grandes questions sociales en Canada.

Dire que les professions libérales sont encombrées parmi nous, à l'heure qu'il est, c'est proclamer une vérité assez généralement connue.

Pour ne mentionner que deux d’entre elles, la Médecine et le Droit, il est certain que toutes deux se trou-

vent parfois plus qu'abondamment

pas pour v "181

servies. C’est à ce point qu'il est permis de se demander si, avec Îles lincessantes découvertes de panacées merveilleuses et la sagesse toujours croissante des gouvernants comme des administrés dans tous les pays, le monde ne va pas bientôt se trouver à court de misères corporelles let sociales pour pouvoir mettre à profit les vastes connaissances et les talents hors lune de tous ces ‘braves et innombrables disciples | d'Esculape et de Thénis, qui ne demandent qu'à se rendre utiles.

Mais ce n'est pas tout de dire [que ces professions sont encom- |brées. Dans un pays comme le nôtre, où on les à jusqu'ici dési- | gnées à peu près comme étant les seules carrières réellement impor- |tantes, elles n'ont, comme de raison, cessé ni d’être enviables ni d’être Lenviées. Le jeune homme, qui depuis son enfance à entendu dire tant et de si belles choses — toutes fort méritées, du reste, — sur le | compte de nos médecins et de nos ‘hommes de loi; qui a entrevu cer- |taines fonctions dans les conseils de l'Etat, dont l'accès semble presque Lexclusivement réservé aux membres de ces deux nobles profess:ons : ce jeune homme, dis-je, se donnera bien de garde, naturellement, d’aller choisir un état de vie qui lui fermerait, pour ainsi dire, la porte à d'aussi excellentes fortunes, Coûte que coûte, il se fera médecin, il se fera avocat, quitte à devoir peutl'être constater plus tard que les hautes fonctions dans les conseils | de l'Etat ne s’atteignent pas aussi vite qu'il se l'était imaginé, et que les honneurs de la politique se font passablement attendre, eux aussi.

Le commerce et l’industrie sont bien considérés partout comme des |cirrières utiles; mais, pour la plupart des esprits de vingt ans, l'uti-

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lité, hein? sans ce brin d'agréable qui en adoucit l'âpreté, qui en fait si gracieusement accepter les obligatons, ne provoque guère d’ e1.chous'asme, n'est-il pas vrai ?

A vingt ans, à dit Francisque Sarcey, on n'a que l'idéal que nous RTC et notre éducation et notre fortune présente,

Et pour prouver su thèse, il rapporte la jolie histoire de ce petit gardeur de moutons à qui l’on demai dait :

—Et toi, qu'est-ce que tu ferais,

si tu gagnais le gros lot de 500,000 |

francs, le lingot d'or ?

—Oh moi, dit-il les yeux luisants de convoitise, j'aurais, pour garder les moutons, mes sabots remplis de foin.

C'était son idéal, à ce petit homme, de ne point marcher pieds nus sur la terre froide. Mais il y a probablement peu de gens au Canada qui voulussent se contenter des modestes aspirations du petit berger. Dans un pays comme celui-ci et surtout à une époque comme celle que nous traversons, les gardeurs de moutons eux-mêmes ont d'autres ambitions que celle d'avoir du foin plein leurs bottes, Petits comme grands, ils veulent plutôt avoir de l'argent plein leurs poches ; et, ma foi, l'argent étant si utile de ce temps-ci, on ne saurait leur en faire un trop grand reproche. Chacun court après la fortune. Les agriculteurs, les industriels, les soldats, les médecins, les littérateurs, les artistes : tous cherchent à faire de l'argent. Il n’y a peut-être que les avocats qui, à ce qu'on assure, dédaignent toujours l'affreux métal, et les politiciens qui, cela se comprend, n'ont pas le temps de s'en occuper. Je ne parle pas des marchands: chacun sait que ces messieurs n'existent que

pour brasser des millions. Dame !

s'ils ne réussissent pas très souvent à en anasser pour eux-mêmes, il n'est pas rare, du moins, qu'il leur arrive d'en faire perdre aux autres.

Cependant, — le croiruit-on ?— le commerce comme profession, maloré ses alléchantes promesses, même avec la perspective des “ millions à brasser ”, n'était pas vu au-

|trefois d’un très bon œil, et aujourid'hui encore, — disons-le franche-

ment !—l ne jouit pas, aux yeux de certaines gens, d’un caractère bien grand de distinction. On se rappelle que la société d'il y a deux cents ans, par exe mple, n : ’admett: uit pas du tout les spéculations du

| commerce au nombre des attributs

du gentilhomme. C'est pour cela

que Moliere, le grand peintre des

travers de la société de son temps, faisait dire à monsieur Jourdain, dans un colloque avec sa femme :

“Si votre père a été marchand, madame, tant pis pour vous; mais pour le mien, ce sont des mal avisés qui disent cela”.

Et, dans une autre scène restée célèbre, il met dans la bouche du valet Covielle les amusantes paroles suivantes destinées à flatter le sot amour-propre de ce même monsieur Jourdain qui—on a beau dire, —est encore le prototype de bien des gens de notre époque :

“Votre père, marchand? C’est pure médisance ; il ne l'a jamais été. Tout ce qu'il faisait, c’est qu'il était fort obligeant, fort ofhcieux, et, comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses amis pour de l'argent.”

Enfin, comme on le voit, on prétait alors volontiers au négoce, quel

qu'il fut, un certain caractere avilissant qui cadrait mal avec les façons hautaines de l’époque, imputation qu'assez souvent, du reste, — il faut bien le reconnaître, —la conduite de beaucoup de membres de la profession était de nature à pouvoir pleinement justifier, C'était avec dédain, avec mépris que l’on regardait la position de quelqu'un parvenu à l'aisance au moyen au trafic des étoffes et des denrées; et, comme monsieur Jourdain, l’on eût rougi de compter dans sa famille un seul membre qui se fût enrichi à ce jeu-là,

Sans doute, c'était mal de e penser ainsi. C'était un travers. Il y en ivait bien d’autres en ce temps-là, comme il y en a encore aujourd'hui.

Mais les temps ont un peu changé depuis, et les idées se sont sensiblement modifiées aussi, Le crédit a supplanté les actes de naissance, les billets de banque ont remplacé les titres de famille, et c'est au fond des bourses que l’on cherche maintenant les blasons. De nos Jours, le mercantilisme est fourré partout, affectant tantôt une forme, tantôt une autre, mais il est toujours là. La noblesse elle-même si tant est qu'il en reste—n'éprouve plus aucune répugnance à se mêler à In roture dans la poursuite de la fortune, et elle sait, à l’occasion, se dépouiller des oripeaux de son ancienne grandeur pour revêtir l'humble mais profitable livrée du commerçant.

C'est que, voyez-vous, le commerce est aujourd'hui plus que jamais l'agent le plus énergique de la prospérité des peuples. Sans lui, l’industrie ne ferait que se traîner et l’agriculture elle-même, cette grand source de tous les biens de la terre, se verrait condamnée à l'impuissance,

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“ Le commerce ”, a dit un auteur célèbre, “est le plus solide fondement de la société civile, et le lien le plus nécessaire pour lier entre eux tous les hommes, de quelque pays et de quelque condition qu'ils soient. Par son moyen, le monde entier semble ne former qu'une seule ville et qu'une même famille, Il y fait régner de toutes parts une abondance universelle, Les richesses d’une nation deviennent celles de tous les autres peuples. Nulle contrée n’est stérile, ou du moins ne se sent de sa stérilité. Tout ce dont elle a besoin lui est apporté à point nommé, äu bout de l'univers, et chaque région est étonnée de se trouver chargée de fruits étrangers que son propre fonds ne pouvait lui fournir, et enrichie de mille commodités qui lui étaient inconnues, et qui cependant font toute la douceur de la vie”

On admettra que cet éloge, ;:9mpeux comme il doit nécessairement paraître ici dans la bouche d’un marchand, n'en est pas moins absolument vrai, absolument mérité. Si l’on voulait remonter dans lhis toire des siècles, ou plutôt, si l’on pouvait refaire l'histoire des siècles en la dépouillant des sornettes que les historiens de tout temps ont débitées dans le seul but de flatter les monarques et autres grands personnages qui leur payaient des rentes pour se faire vanter, on dirait en toute vérité que le commerce à plus fait pour l’avancement matériel du monde, que les brillantes conquêtes des armées et les belles théories sur le gouvernement des peuples. La guerre étant la haine, les conquérants de tous les âges et de tous les pays n'ont semé sous leurs pas que le ravage et la désolation ; tandis que le commerce, lui, avant même qu'il eut d

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