‹ Conférence sur Corneille et son œuvreChapitre 15 sur 19 · PHOCAS · texte numérisé non relu

PHOCAS

Quelle reconnaissance, ingrate, tu me rends Des bienfaits répandus sur toi, sur tes parents, De t^avoir confié ce fils que tu me caches, D'avoir mis en tes mains ce cœur que lu m'arraches^ D'avoir mis à tes pieds ma cour qui t'adorait ! Rends-moi mon fils, ingrate.

LÉONTl.N'E

Il m'en désavouerait ; Et ce fils, quel qu'il soit, que tu ne peux connaître, A le coo'ir assez bon pour ne vouloir pas l'être. C'est assez dignement répondre à tes bienfaits Que d'avoir dégagé ton fils de tes forfaits. Séduit par ton exemple et par ta complaisance, Il t'aurait ressemblé, s'il eût su sa naissance : Il serait lâche, impie, inhumain comme toi, Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.

Depuis la tragédie des Horace, c'est-à-dire de 1640 à 1647, toutes les pièces que nous avons citées s'étaient succédé sans interruption. Une halte de trois ans se produisit tout à coup dans cette extraordinaire fécondité.

Mais cette fois, il n'y avait en rien ni de la faute ni de la volonté de Pierre Corneille. Les troubles de la Fronde désolaient la France et divisaient le royaume. La nation attristée vivait au jour le jour dans cet état d'angoisse perpétuelle et d'incertitude du lendemain qui sont

le contrecoup fatal des guerres civiles. Personne, ni auteurs, ni lecteurs, ni spectateurs, ne songeaient ni aux livres, ni aux théâtres. C'était sur la scène politique que se jouait le drame.

Corneille, retiré tantôt dans sa maison de campagne des environs de Rouen, tantôt aux environs de Nemours chez un docteur de ses amis, attendait tristement la fin de la lutte.

De quel côté allaient ses vœux? Il n'eût guère été facile de le savoir, n'était la découverte récemment faite d'un édit du roi en date du 15 février 1650, édit par lequel « Sa Majesté destitue le sieur Baudry, procureur syndic des États de Normandie, et investit temporairement, de sa charge, comme étant personne de toute confiance et fidélité, le sieur Pierre de Corneille, et ce jusqu'à nouvelle convocation des États. »

Donc l'auteur de Cinna n'était pas frondeur. Et de fait pourquoi l'eût-il été? En quoi la révolte des Conseillers du Parlement provoquée surtout par une question d'intérêt personnel, la suppression de quatre annuités de leurs gages ; en quoi l'insurrection des grands seigneurs qui n'était qu'une ruée d'ambition, eûtelle intéressé le vieux romain? Ce n'était pas de la liberté qu'on discutait mais d'une diminution de traitement ou d'un changement de maître.

Le procureur syndic intérimaire n'eut d'ailleurs aucune occasion de requérir contre qui que ce soit et il n'en chercha aucune. 11 occupa la place d'un violent partisan des princes en paisible partisan du roi. Et si Mazarin n'eut pas à se louer outre mesure de son zèle, du moins aucun de ses concitoyens n'eut à se plaindre de ses rigueurs.

La seule querelle publique, je dis publique et non politique, la seule querelle publique à laquelle notre poète prit part fut celle qui est restée célèbre dans nos fastes littéraires sous le nom de la guerre des Jobelins et des Uranins. Les uns étaient de fanatiques admirateurs du sonnet sur Job par Voiture, les autres d'intransigeants défenseurs du sonnet de Benserade à Uranie. Corneille consulté fit cette première réponse sur le mode ironique :

Deux sonnets partagent la ville, Deux sonnets partagent la cour, Et semblent vouloir à leur tour Rallumer la guerre civile.

Le plus sot et le plus habile En mettent leur avis au jour, Et ce qu'on a pour eux d'amour A plus d'un échauffe la bile.

Chacun en parle hautement, Suivant son petit jugement ; Et s'il y faut mêler le nôtre,

L'un est sans doute mieux rèvi^.

Mieux conduit et mieux achevé ; Mais je voudrais avoir fait l'autre.

L'ambiguïté voulue du jugement lui attira de la part des deux camps de nouvelles questions et de nouveaux questionneurs. Il leur répondra cette fois par un autre sonnet non moins ironique, mais empreint d'une amertume patriotique assez justifiée.

Demeurez en repos, Frondeurs et Mazarins, Vous ne méritez pas de partager la France : Laissez-en tout Thonneur aux partis d'importance Qui mettent sur les rangs de plus nobles mutins.

Nos Uranins ligués contre nos Jobelins Portent bien au combat une autre véhémence ; Et s'il doit s'achever de même qu'il commence. Ce sont Guelfes nouveaux et nouveaux Gibelins.

Vaine démangeaison de la guerre civile.

Qui partagiez naguère et la cour et la ville. Et dont la paix éteint les cuisantes ardeurs,

Que vous avez de peine à demeurer oisive,

Puisqu'au même moment qu'on voit bas les Frondeurs,

Pour deux méchants sonnets, on demande : « Qui viveV »

Cependant en dépit et peut-être même en raison des troubles de la Fronde, Mazarin cherche à distraire le jeune roi. Louis XIV, qui vient d'avoir douze ans, est tout assombri parla longue période d'alarmes et d'alertes qui le font aller et venir dans une suite de départs et de retours humiliés. Le premier ministre fait appeler Corneille. Mais cette fois pas de tragédies, pas de drames, n'est-ce pas? Rien qui fatigue l'attention même en la captivant.

Voilà qui est convenu ! Corneille se met à l'œuvre et dans les premiers jours du carnaval de l'année 1650, entre deux voyages, j'allais dire entre deux fuites, le théâtre du Petit-Bourbon donnait la première représentation cV Andromède, pièce à grand spectacle en vers libres mis en musique par M. d'Assoucy et représentée avec les machines et les décors del signor Jacopo Torelli, surnommé le Grand Sorcier.

En réalité, cette Andromède sera notre première féerie en vers comme la Toison d'Or notre premier opéra.

Cette nouveauté réussit au delà de toute attente. Dans la critique qu'il fait de sa pièce, Corneille s'excuse de la diversité de mesure et de croisure des vers qu'il y a mêlés. Il reconnaît que l'usage en France n^ souffre que les alexandrins. Mais il justifie sa licence par

l'exemple des auteurs dramatiques espagnols et même par celui deSénèque, espagnol d'ailleurs lui aussi.

N'oublions pas que ces rimes croisées et éloignées les unes des autres dont il fait l'éloge comme plus proche du langage commun serviront un jour de modèle à Molière dans V Amphitryon, car en cela aussi Corneille fut un précurseur.

Malgré d'heui-eux couplets jetés çà et là, la pièce rapporta plus d'argent que d'honneur. Le véritable auteur du succès fut le machiniste.

Elle est pourtant à retenir et à remarquer cette prédiction qu'Apollon adresse à Louis XIV enfant par-dessus la tête de Melpomène :

Calliope, ta sœur, déjà d'un œil avide Cherche dans l'avenir les faits de ce grand roi, Dont les hautes vertus lui donneront emploi Pour plus d'une Iliade et plus d'une Enéide.

Signalons aussi comme renseignement curieux que ce fut Molière lui-même qui joua le rôle de Persée et que le personnage d'Andromède était tenu par M"^ Béjart.

Ce fut à peu de temps de là et dans le courant de la même année que, rendu à sa vie de travail, Corneille donna sa comédie héroïque de Don

Sanche d'Aragon. Il reconnaît honnêtement que si ladite pièce est toute d'invention, l'invention n'est pourtant pas toute sienne. « Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré, dit-il, d'une comédie espagnole intitulée « El Palacio confuso » et la double reconnaissance qui finit le cinquième acte est prise du roman de Don Pelage. »

Mais ce qui est à lui, bien à lui et à lui seul, c'est le prestige d'un dialogue étincelant, ce sont des mots de situation aussi frappants que ceux du Cid, c'est une fureur de bravoure et de chevalerie qui entraîne et qui séduit.

Tout le romantisme est contenu en germe dans deux scènes qu'il faut que je vous cite presque intégralement.

On est dans le palais de Doua Isabel reine de Castille. Un grand conseil royal y a été convoqué afin de décider du choix d'un époux pour la jeune reine. Sont réunis autour d'elle les trois prétendants à sa main : don Lope, don Manrique, don Alvar, toute la noblesse de Castille et d'Aragon et un capitaine d'aventure nommé Carlos dont personne ne connaît l'origine mais dont l'admission à ce grand conseil est plus que justifiée par les services qu'il a rendus à l'Etat lors des dernières guerres.

A droite et à gauche du trône sont disposés

les bancs destinés aux grands d'Espagne. Au début de la scène tout le monde est debout.

DONA ISABEL

Avant que de choisir, je demande un serment, Comtes, qu'on agréera mon choix aveuglément.

DON LOPE

C'est une autorité qui vous demeure entière ; Votre état avec nous n'agit que par prière. Voilà mon sentiment.

DONA ISABEL

Parlez, vous, don Manrique.

DON >LANRIQ'JE

Madame, puisqu'il faut qu'à vos yeux je m'explique. Et par un tel serment dussé-je me trahir. Puisque vous le voulez, je jure d'obéir.

DONA ISABEL

C'est comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune ?

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