HORACE, CINNA, POLYEUCTE
Ceci dit ou plutôt ceci écrit, Corneille se fit sourd au bruit du monde, tira sur lui les lourds verrous de sa vieille maison et se renferma trois ans durant dans ce mutisme qui réjouissait tant M. Chapelain. Seulement le mutisme n'était qu'apparent ; loin d'être tarie, sa veine avait coulé à flots pressés dans l'ombre où il avait vécu et, quand il en sortit, il avait conçu et enfanté trois œuvres éclatantes qui font de l'année 1640 une de ces dates mémorables que nous avons signalées au début : C'était Horace ! c'était Ciiina ! c'était Polyeucte !
Je ne ferai pas l'injure à l'auditoire de lettrés qui me prête une si bienveillante attention d'expliquer ce que sont et ce que valent ces trois pièces; non plus que ce que rappellent et signifient leurs trois titres. Il n'est pas de Français ayant appris à lire, pas d'écoliers de nos écoles, — de nos écoles d'autrefois surtout, — qui ne sache de quel esprit patriotique, de quel esprit politique, de quel esprit religieux sont enflammées et rayonnent ces incomparables tragédies.
Avec quelle passion profonde et sans borne le vieil Horace aime sa Patrie ! avec quelle joie superbe il lui sacrifie son propre sang et quelle splendide oraison funèbre pour des soldats morts au champ d'honneur que ces deux vers :
Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte. La gloire de leur mort m'a payé de leur perte !
Et l'empereur Auguste ? avec quelle hauteur de vue et en quel ferme langage il parle de l'Etat et combien sage, généreuse et politique est sa clémence envers Cinna !
Quant à Polyeucte, si justement intitulé tragédie chrétienne, qu'est-ce autre chose que le plus sublime et le plus entraînant des actes de foi? Après l'avoir entendu, quel est le croyant qui ne sente se ranimer sa ferveur? Quel est l'incrédule qui ne regrette pas de ne pas croire ?
Ce sont assurément ces trois œuvres hors de pair qui faisaient dire à Napoléon : « La tragédie échauffe l'âme, élève les cœurs, peut et doit créer des héros. La France doit peut-être à Corneille une partie de ses plus belles actions. « Et il ajoutait : « S'il eût vécu de mon temps, je l'aurais fait prince. »
Cette admirable trilogie est en effet de la plus haute portée morale. Aussi est-ce dans Polyeucte, dans Cinna, dans Horace, que nous
avons choisi les principales scènes que trois artistes cornéliens, eux aussi, Mounet-Sully, Silvain et Paul Mounet vont tout à l'heure faii-o revivre devant vou.^.
Ils en mettront en relief toutes les splendeurs, ils en animeront toutes les idées, ils en magnifieront encore la magnificence. Car tous trois sont de ces acteurs qui mettent réellement leurs rôîes en action, étant tous trois, chacun selon son tempérament et avec des dons très différents, des évocateurs d'âmes, des créateurs d'êtres, de véritables collaborateurs du génie !
Lorsque, dans les derniers jours de l'année 1639, Corneille revint à Paris avec son triple bagage de gloire, l'excellent comédien Mondory, l'ami fidèle, l'artiste clairvoyant et lettré qui avait rapporté Mêlite de Rouen et qui y était allé chercher le Cid, était devenu impotent et avait dû renoncer au théâtre. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, héritiers de sa troupe, héritèrent aussi de son auteur.
Ce furent eux qui, selon la belle expression exclusivement adoptée pour les œuvres dramatiques, ce furent eux qui « donnèrent » au public les nouveaux chefs-d'œuvre que Corneille venait de « donner » à la France. Le succès en fut immense et incontesté.
On raconte que prévenu par un ami qu'une conjuration d'envieux se formait encore contre les Horace, Corneille avait tranquillement répondu : « Horace condamné par les duumvirs fut acquitté par le peuple. »
Mais l'enthousiasme du peuple ne laissa pas aux coalisés de l'envie le temps de se concerter. Aucune clameur discordante ne se mêla cette fois aux unanimes acclamations.
Au cours de cette triomphale année de 1640, deux événements de nature très différente et d'ordre tout intime traversèrent la vie du poète. Il eut la douleur de perdre son père, il eut la joie de rencontrer une compagne digne de lui. Fontenelle affirme à propos de ce mariage qu'il fut surtout dû à l'intervention du Cardinal. Plein d'un orgueil à la Scudéry, M. Mathieu de Lampérière, lieutenant général des Andelys, avait, paraît-il, commencé par refuser sa noble fille au jeune anobli.
Mis au courant de la situation par l'amoureux éconduit, le Cardinal, raconte Fontenelle, manda à Paris ce père si difficile. M. de Lampérière y arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu et s'en retourna, bien content d'en être quitte pour donner sa fille à un protégé du maître de la France.
Cette anecdote n'a pour garant que la mémoire plus ou moins fidèle du neveu de Corneille. Ce qui est historique, c'est que Corneille tomba malade d'une dangereuse pneumonie au lendemain de ses noces, que le bruit de sa mort courut jusqu'à Paris et que son émule en poésie latine. Ménage, lui composa aussitôt la plus élogieuse des épitaphes :
Vita fugit, sed fama manet tua, maxime vaium .'... Ta vie s'en est allée, mais ta gloire reste, 6 le plus grand des poètes !
Pour ce qui en est ou peut en être de la démarche faite par Richelieu en faveur du mariage de Corneille, vraie ou non, elle n'a du moins rien d'invraisemblable.
La guerre entre l'homme d'Etat et l'homme de lettres s'était depuis longtemps apaisée, en apparence tout au moins.
Dès les premiers jours de l'année 1637, soit qu'il eût cédé à quelque amicale prière, soit qu'il trouvât la leçon suffisante, soit encore qu'il jugeât trop vilainement menée la campagne lancée par lui, le cardinal avait fait imposer silence à ses condottieri.
De son côté, Corneille, qui avait déjà dédié le Cid à la bienveillante et charmante nièce du cardinal, M"'^ de Comballet, venait d'avoir la
sagesse d'écouter ses gracieux conseils et de consenti!- à dédier à l'oncle lui-même la tragédie des Horace.
Mais sous quelque influence qu'il se fût produit et de quelque côté qu'eussent été faits les premiers pas, le rapprochement ne fut pas, en fait, une réconciliation.
Désormais, le dispensateur de pensions gratifiera bien Corneille plus ou moins généreusement, selon la coutume du temps, il ne lui rendra plus jamais ses bonnes grâces ; désormais aussi le dispensateur de gloire s'inclinera plus ou moins devant Richelieu, il ne lui rendra plus jamais justice.
Lorsque ce grand ministre, véritable préparateur, véritable fondateur de l'unité nationale et de la suprématie française, mourut à la tache, le 4 décembre 1G42, Corneille sollicité par son ami Claude Sarrau, conseiller au Parlement, de faire à l'illustre mort l'hommage d'une élégie, répondit par ce quatrain resté célèbre :
Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal, Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien, Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal, Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.
Et ce fut tout. Il faut avouer que ce n'était guère. Il paraît que c'était encore trop.
La neutralité déjà peu bienveillante de la pre mière heure ne devait pas tarder à faire place à une malveillance déclarée.
Les grands hommes eux-mêmes sont des hommes et le nôtre n'échappa point lui non plus à la loi commune qui veut que la rancune ait plus de poids et plus de durée que la reconnaissance.
Très peu de mois après la mort de son ministre, Louis XIII mourut à son tour. Frappé de cet événement, et faisant sans doute un rapprochement involontaire entre l'état de sujétion auquel ce prince avait été réduit et la tyrannique subordination qui avait failli l'écraser lui-même, Corneille composa ce sonnet tout à la fois juste et injuste, cruel et compatissant.
Sous ce marbre repose un monarque sans vice, Dont la seule bonté fit tort aux bons François, Et qui pour tout péché ne fit qu'un mauvais choix, Dont il fut à la fois et victime et complice.
L'ambition, l'urgueil, l'intérêt, l'avarice, Saisis de son pouvoir, nous donnèrent des lois ; Et bien qu'il fût en soi le plus juste des rois, Son règne fut pourtant celui de l'injustice.
Craint de tout l'univers, esclave dans sa cour,
Son tyran et le nôtre à peine sort du jour,
Que jusque dans sa tombe il le force à le suivre.
Jamais pareils malheurs furent-ils entendus ? Après trente-trois ans sur le trône perdus, Commençant à régner, il a cess<^ de vivre.
Pour n'interrompre pas renchaînement des faits, enchaînement nécessaire pour comprendre et faire comprendre la mésintelligence survenue entre deux génies qui n'auraient eu qu'à ne pas se connaître pour s'admirer, nous n'avons rien dit, littérairement parlant, des trois années 1641, 1(J42 et 1043. Elles ne furent pourtant pas perdues pour l'auteur dramatique dont les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne représentèrent tour à tour la Mort de Pompée, le Menteur et la Suite du Menteur. La première de ces deux pièces est une superbe mise en dialogue et en action d'un des plus beaux chants de la Pharsale de Lucain ; les deux autres sont une imitation à la Corneille de comédies espagnoles.
C'est à propos du Menteur que Giiez de Balzac écrivait à leur auteur : « Vous serez Aristophane quand il vous plaira, vous êtes déjà Sophocle. »
J'emprunte à la Suite du Menteur qui est peu connue, ces quelques vers d'une fine psychologie et d'une jolie forme :
Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre :
Sa main entre les cœurs par un secret pouvoir, Sème l'intelligence avant que de se voir ;
On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment : Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément ; Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles La foi semble courir au-devant des paroles.
Des trois nouvelles œuvres dont nous venons de parler, la plus fêtée par le public fut le Menteur. Il en est resté nombre de vers sentences. Il en est resté trop pour que nous en citions aucun.
Mais le succès fut plus vif encore l'année suivante, pour une œuvre étrangement puissante dont Corneille disait : » C'est ma fille préférée, tout y est de moi. » Rodogune est, en effet, un drame habilement inventé, vigoureusement conduit, mieux conduit peut-être que bien écrit, mais les situations poignantes y abondent et elle a pour dénouement le plus merveilleux des coups de théâtre. Je parle de la scène où la reine Cléopâtre s'empoisonne elle-même pour empoisonner plus sûrement ceux dont elle veut se venger.
Il me serait malheureusement difficile de rien dire d'aussi élogieux de l'infortunée Théodore
vierge et martyre, ainsi qu'elle est qualifiée dans l'édition originale.
Tout est pur aux purs, dit VEcclésiaste, et la piété de Corneille n'avait vu aucune matière à, scandale dans la singulière aventure puisée par lui dans les livres de saint Ambroise. C'est par le même aveuglement qu'il n'avait pas davantage vu matière à moquerie dans la traduction juxta-linéaire d'un propos prêté par le pieux hagiographe à la jeune martyre :
Oui, je saurai garder d'une âme résolue
A l'époux sans macule une épouse impollue.
Passons ! il y aurait irrévérence à prolonger nos critiques sur la naïve erreur d'un maître vénéré.
Si complet qu'eût été l'insuccès de cette œuvre malencontreuse, et sans qu'aucun autre succès fût venu lui faire contrepoids, ce n'en est pas moins au lendemain de cette chute, c'est-à-dire dix-huit ans après Mélite, onze ans après le Cid, sept ans après Horace, Cinna et Polyeucte, que Pierre Corneille fut reçu membre de l'Académie française.
Encore dut-il son élection à la retraite volontaire d'un protégé de M. le chancelier Séguier, un certain M. Jean de Balesdens, dont l'œuvre la
plus connue est sa « lettre à Messieurs de l'Académie française pour les prier de lui préférer M. Corneille >y.
L'Académie exauça cette prière et c'est ainsi que le 22 janvier 1647, après deux candidatures malheureuses contre deux concurrents moins modestes, mais non moins inconnus, M. Corneille occupa ce même neuvième fauteuil dont devaitprendreàson tour possession le ojuin 1841, celui qui fut là encore son seul et unique successeur : M. Victor Hugo.
Il faut reconnaître à la décharge de l'illustre compagnie qu'elle avait établi en principe qu'entre deux candidats, la préférence serait toujours accordée à celui qui aurait sa résidence à Paris.
Tel était le motif pour lequel le poète du Ryer avait été préféré quelques mois auparavant au poète Corneille.
Pellisson, l'historien de l'Académie, nous a conservé les considérants de cet arrêt de proscription : c( M. Corneille faisant son séjour à Rouen ne pourrait presque jamais se trouver aux assemblées et faire sa fonction d'académicien. »
Ledit M. Corneille se résigna donc à venir séjourner à Paris, mais il n'en fit pas plus pour
cela sa fonction d'académicien, sa fonction d'écrivain lui paraissant de beaucoup plus importante.
En outre, les conversations et les causeiies n'étant pas du tout son fait, les jetons de présence distribués à la fin de chaque séance ne lui paraissaient pas être une suffisante compensation au dérangement causé et au temps perdu. On rapporte même qu'au reproche que lui faisait un de ses collègues d'être trop casanier, il avait assez rudement répondu : « Casanier vaut mieux que jetonnier. »
Le plus heureux résultat qu'ait eu pour nous l'élection de Pierre Corneille à l'Académie française fut sa rencontre avec le fondateur de l'Académie de peinture, Charles Lebrun. Le célèbre peintre du roi fit et offrit à son non moins célèbre ami le beau portrait qui a servi depuis de renseignement et d'unique modèle au sculpteur Caffieri pour le beau buste qui figure encore aujourd'hui au foyer de la Comédie-Française.
Le poète remercia le peintre en lui consacrant un poème intitulé : La Poésie à la Peinture. Le remerciement était loin de valoir l'offrande. Le genre didactique ne convenait pas plus au génie de Corneille qu'il ne conviendra au génie
de Molière le jour où celui-ci consacrera à l'architecte Mansard son long et traînant poème, traînant et long comme son titre : La gloire du dôme du Val de Grâce.
Bien qu'il y ait eu longue contestation sur la date exacte de la première représentation d'Héraclius, il semble établi qu'elle fut donnée dans les premiers jours de février 1647, quelques semaines après la réception académique du recommandé de M. de Balesdens.
Corneille parle comme toujours avec sa sincérité imperturbable et de la réussite de son œuvre et des chances qu'elle avait de ne pas réussir. « Le poème en est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. Cependant la pièce n'a pas laissé de plaire, mais je crois qu'il a fallu la voir plus d'une fois pour en rapporter une entière intelligence. »
Le fait est que jusqu'au dénouement les spectateurs restent aussi perplexes que le tyran Phocas sur le double mystère de la naissance d'Héraclius et de Martian et que c'est aussi bien au public qu'à lui-même que s'adresse le classique défi de la gouvernante Léontine.
Devine si tu peux et choisis si tu l'oses.
CORNEILLE ET SON ŒUVliE 59