ET POÉSIES OFFICIELS
^Messieurs, la longue tâche que j'avais entreprise est presque achevée, elle n'est pourtant pas tout à fait terminée, et je dois vous demander encore quelques instants de bienveillante attention. J'en aurai d'autant plus besoin qu'à partir de maintenant l'intérêt décroît avec le génie.
Nous allons voir en effet Corneille revenir au théâtre en 1659 avec un Œdipe demandé ou plutôt commandé par le surintendant Fouquet. Il rencontrera bien là encore de beaux passages tels que son puissant plaidoyer en faveur du libre arbitre.
Il composera bien en 1G60 une seconde féerie ou plutôt son premier opéra la Toison d'Or à qui nous devons la formation de notre première troupe lyrique et la fondation de notre Académie Nationale de musique ; il redeviendra bien par instant lui-même dans Sertorius dont vous connaissez tous la fameuse réplique :
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis 1
Mais Sophonisbe, mais Othon, mais Agésilas, Attila, Tite et Bérénice, Pulchérie et Suréna ne sont plus guère autre chose que les derniers rayons d'un soleil au déclin traversant des nuages empourprés.
Car ils sont encore superbes ces quatre vers d'Othon :
On les voyait tous trois se hâter sous un maître Qui chargé par les ans a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.
Et quel saisissant tableau d'histoire que les reproches d'Agésilas, cet autre Louis XIII, à son ministre Lysander, cet autre Richelieu :
Mon palais près du vôtre est un heu désolé. On s'empresse à vous voir, on s'efforce à vous plaire, On croit lire en vos yeux ce qu'il faut qu'on espère, On pense avoir tout fait quand on vous a parlé. Et le généralat comme le diadème M'érige sous votre ordre en fantôme éclatant, En colosse d'Etat qui de vous seul attend L'âme qu'il n'a pas par lui-même.
Le début à' Attila est également d'une belle allure :
Allez trouver ces rois, Ottocar, qu'on leur die Qu'Attila les attend et qu'Attila s'ennuie.
Et n'est-elle pas très belle et très juste de forme et de fond cette pensée de Suréna dont Racine s'inspirera un jour presque textuellement :
Un bienfait au-dessus de toute récompense,
En nous obligeant trop tient parfois lieu d'offense.
Oui, çà et là des éclairs, des rayons, des lueurs ! Mais c'en est fini des œuvres où le lutin dont parle Molière dictait au poète les plus beaux vers et lui inspirait les plus belles situations qui se soient jamais fait applaudir sur la scène française.
Et puisque nous avons parlé de Molière parlons aussi de l'heureuse collaboration du vieux Corneille à sa Psyché.
Elle est de lui cette exquise réponse faite par l'Amour à sa bien-aimée s'étonnant qu'il pût être jaloux de sa famille :
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature,
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ;
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent :
Dès qu'il les flatte, j'en murmure :
L'air même que vous respirez.
Avec trop de plaisir passe par votre bouche ;
Votre habit de trop près vous touche ;
Et sitôt que vous soupirez,
Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.
90 CORNEILLE ET SON œUVRE
Que dites-vous, Mesdames, de cette i)oésie d'un poète de soixante-cinq ans?
Comme Racine, comme Boileau, comme Molière lui-même, autant et plus qu'eux, Corneille fut astreinte la pénible corvée des poèmes officiels.
Louanges au roi, épithalame pour le Dauphin, remerciements au Cardinal de Mazarin, stances pour la paix, stances pour les victoires, stances pour les départs, pour les retours, pour les fêtes, stances même pour l'assassinat de l'ambassadeur de France à Rome et pour l'ouverture du canal du Languedoc 1 tous ces titres que vous trouverez à la table des matières des poésies dites historiques n'ont pas besoin de commentaires pour que vous deviniez qu'elles respirent et inspirent l'ennui. Il en est deux pourtant qui font exception à la règle. La première est une épître au roi sur son retour de Flandre, en 1667.
Le poète explique que tout ce qu'il peut faire quant à lui, c'est de prendre le grand roi pour modèle de ses héros.
Je forme tous leurs traits sur les moindres des tiens, J'emprunte, pour en faire une pompeuse image, Un peu de ta conduite, un peu de ton courage,
Et j'étudie en toi ce grand art de régner, Qu'à la postérité je leur fais enseigner.
Il regrette que son âge le force à borner là sa tâche et ses services, mais, ajoute-t-il en un accès de fierté paternelle et d'élan patriotique digne du vieil Horace :
Mais j'ai d'autres moi-même à servir en ma place : Deux fils dans ton armée et dont l'unique emploi Est d'y porter du sang à répandre pour toi.
Vers d'autant plus beaux, d'autant plus liéroïques, qu'au moment même où il les écrit, un de ces deux fils vient d'être blessé grièvement au siège de Douai et que sept ans plus tard, sous les murs de Graves où le hardi capitaine était encore allé porter du sang à répandre pour la France, il le répandit jusqu'à la mort.
L'autre épître est presque exclusivement littéraire.
Publiée dans Le Mercure du G janvier 1677, elle est adressée à Louis XIV à l'occasion d'une série de spectacles donnés à Versailles et presque uniquement composée du répertoire cornélien.
Est-il vrai, grand monarque, et puis-je me vanter
Que tu prennes plaisir à me ressusciter ?
Le peuple, je l'avoue, et la cour me dégradent ;
Je faiblis, ou du moins ils se le persuadent ;
Pour bien écrire encor j'ai trop longtemps écrit.
Et les rides du front passent jusqu'à l'esprit ;
Mais contre cet abus que j'aurais de suffrages,
Si tu donnais les tiens à mes derniers ouvrages !
Que de tant de bontés l'impérieuse loi
Ramènerait bientôt et peuple et cour vers moi !
« Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes,
Tel bouillonnait encor son vieux sang dans ses veines,
Diraient-ils à l'envi, lorsqu'Œdipe aux abois
De ses juges pour lui gagna toutes les voix. »
Je n'irai pas si loin ; et si mes quinze lustres
Font encor quelque peine aux modernes illustres.
S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner.
Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
Quoique je m'en promette, ils n^en ont rien à craindre :
C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre ;
Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir ;
Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
Combien il est poignant ce cri de détresse et que de force encore dans ce suprême rugissement poussé par le vieux lion î
Ce furent ses derniers beaux vers .
Peud'annéesaprèSjPierreCorneille s'éteignait tristement, isolé, abandonné dans sa petite maison de la rue d'Argenteuil, et M. le marquis de Dangeau qui venait d'hériter, on ne sait pourquoi, du fauteuil de Vaugelas, inscrivait
dédaigneusement ces mots dans son aristocratique journal : « Aujourd'hui 5 octobre 1684 on a appris à Chambord la mort du bonhomme Corneille. II laisse une place vacante à l'Académie. »
La place que le bonhomme laissait vacante à l'Académie, la place qu'il laissait vacante en France, personne ne l'a prise, personne ne devait ni ne pouvait la prendre.
Heureusement pour l'honneur du siècle de
Louis XIV un autre, un tout autre académicien
que le marquis de Dangeau allait, toutautrement
aussi, parler de la mort et de l'œuvre du Titan.
Le 5 janvier 1685, l'illustre compagnie réunie en corps écoutait avec un recueillement mêlé d'admiration un discours dont les principaux passages seront certainement la meilleure et la plus intéressante conclusion qui puisse être donnée à cette longue, trop longue étude. Nous n'en citerons que l'exorde et la péroraison.
« L'x\cadémie a regardé la mort de M. Corneille comme un des plus rudes coups qui l'a pu frapper.
«Car bien que depuis un an une longue maladie nous eût privés de sa présence et que nous eussions perdu en quelque sorte l'espoir de le
revoir jamais, toutefois il vivait, et l'Académie dont il était le doyen avait au moins la consolation de voir dans la liste où sont les noms de ceux qui la composent le fameux nom de Corneille...
« A dire le vrai où trouvera-t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de grands talents, tant d'excellentes parties : l'art, la force, le jugement, l'esprit?...
« L'ignorance peut tant qu'elle voudra rabaisser l'éloquence et la poésie et traiter les habiles écrivains de gens inutiles dans les Etats, nous ne craindrons pas de dire que du moment que les esprits sublimes passent de bien loin les bornes communes, se distinguent et s'immortalisent par des chefs-d'œuvre, quelqu'étrange inégalité que durant leur vie la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse.
« Ainsi lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en doutons pas, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles.
« La France se souviendra que sous le règne du plus grand de ses rois a fleuri le plus grand de ses poètes. »
Nobles et belles paroles n'est-ce pas? Et rendues plus nobles et plus belles encore par la bouche qui les })ronon(;ait
Le sceptique Voltaire, dans un de ses accès d'admiration intermittente pour celui qu'il traita plus souvent en écolier qu'en maître, a écrit que « le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé était une époque bien célèbre dans l'histoire de l'esprit humain ». N'aurait-il pas dû ajouter, lui qui avait certainement lu ce que je viens de vous lire, que c'était une époque plus mémorable encore dans l'histoire des lettres que le grand Racine pleurant ainsi le grand Corneille.