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L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST

J'ai, vous le voyez, Messieurs, tenu fidèlement la promesse que je vous ai faite de vous montrer Corneille sous tous ses aspects, mais avec quelle joie je reviens maintenant à sa figure de gloire, la seule ressemblante, la seule vraie, la seule qui soit la sienne.

Nous voici arrivés en effet à ce quatrième sommet dont je vous ai parlé au commencement de cette conférence.

— C'est en mars 1656 que parut dans son ensemble, après quelques publications partielles, V Imitation de Jésus-Christ traduite en vers français par Pierre Corneille.

Que ce fût là, comme on l'a prétendu, une œuvre de pénitence imposée à l'auteur dramatique par son directeur de conscience, cela est p ossible, mais j'y vois plutôt une soif de prière et un besoin de piété qui possédèrent de tout temps l'âme catholique du grand Corneille.

Car si ses plus zélés biographes n'ont encore découvert aucun papier ayant trait aux réquisitoires ou aux jugements prononcés par lui dans l'exercice de ses fonctions d'avocat général

OU dans sa charge intérimaire de procureur syndic, l'édition de M. Marty-Laveaux nous met sous les yeux : « le compte et état de la recette et dépense que Pierre Corneille, trésorier en charge de la paroisse de Saint-Sauveur, a fait des rentes, revenus et deniers appartenant à ladite église. »

Ici, Messieurs, qu'il me soit permis de faire un curieux rapprochement sur la double origine intellectuelle et morale des deux grands tragiques du xvn^ siècle. Le rude Corneille se trouve être l'élève de ces Pères Jésuites si impitoyablement raillés par Pascal pour leurs principes faciles et leur indulgence accommodante, tandis que le tendre Racine est élevé, lui, à Port-Royal par ces austères jansénistes que devait poursuivre un jour Louis XIV en raison de leur intransigeante austérité.

Il est cependant avéré qu'en dehors de quelques rares entraînements que je ne vous ai pas cachés et qui sont, il faut bien l'avouer, les risques professionnels des auteurs dramatiques, celui des deux qui eut la vie la plus réglée, qui fut beaucoup plus un homme de famille qu'un homme de théâtre, qui fuyait la cour et ses distractions, qui confinait le plus ordinairement sa vie toute de travail entre sa femme et ses

enfants, ce ne fut pas précisément le Janséniste. Cette constatation qui nous a paru curieuse à noter ne tend en rien à exalter l'un ou à rabaisser l'autre. La seule conclusion qu'on en pourrait tirer au besoin nous a été donnée par La Bruyère : «C'est une erreur de n'attendre rien de l'éducation, c'est un excès de confiance d'en espérer tout. »

Revenons à la traduction et au traducteur de V Imitation. Toutes les raisons ou prétextes que ses divers biographes, y compris son neveu Foi^tenelle, attribuent à cette pieuse entreprise sont de bien peu de poids à côté des motifs que le sincère chrétien en donne lui-même dans sa dédicace au pape Alexandre VIL

Après avoir loué comme il convenait ce pontife ami des muses pour son volume de poésies latines que lui avait communiqué l'archevêque de Rouen, Corneille parle de la forte impression que firent sur son âme les pensées sur la mort que le Saint-Père y avait très abondamment semées. « Elles me plongèrent, dit-il, dans une réflexion sérieuse qu'il fallait comparaître devant Dieu et lui rendre compte du talent dont il m'avait favorisé. Je considérai que ce n'était pas assez d'avoir purgé notre théâtre des ordures que les premiers siècles y avaient comme incor-

porées et des licences que les derniers y avaient souffertes et qu'il fallait appliquer toute mon ardeur à quelque essai de mes forces qui n'eût d'autre but que le service de Dieu et l'utilité du prochain. »

Nous n'avons pas à en demander plus, ni à porter notre enquête plus loin ni plus haut. Oui ! C'est avant tout une œuvre de foi que cette traduction et Dieu permit que ce fût là encore une œuvre de génie. Il semble de toute impossibilité à quiconque a lu le texte latin de pouvoir jamais rendre même en prose et encore moins en vers, la simplicité naïve et forte, l'élévation naturelle et sans recherche, du mystique adorateur de Jésus-Christ.

Cette impossibilité, Pierre Corneille l'a miraculeusement réalisée. Il n'a altéré en rien ni la clarté ni la pureté du saint Livre. Si ce n'était pas abuser de votre attention, si ce n'était surtout pas dépasser et outrepasser l'ordinaire durée d'une conférence, je serais vivement tenté de vous en lire quelques vers, voire quelques versets. Permettez-le-moi, je vous prie, et vous verrez que vous me le pardonnerez. Voici deux versets du chapitre ii :

Le désir de savoir est naturel aux hommes :

Il naît dans leur berceau sans mourir qu'avec eux

Mais, ô Dieu, dont la main nousfait ce que nous sommes, Que peut-il sans ta crainte avoir de fructueux.

Un paysan stupide et sans expérience, Qui ne sait que t'aimer et n'a que de la foi, Vaut mieux qu'un philosophe, enflé de sa science, Qui pénètre les cieux sans réfléchir sur soi.

Les stances suivantes sont du chapitre xvi.

Aucun n'est sans défaut, aucun n'est sans faiblesse.

Aucun n'est sans besoin d'appui, Aucun n'est sage assez de sa propre sagesse, Aucun n'est assez fort pour se passer d'autrui. Il faut donc s'entr'aimer, il faut donc s'entr'instruire,

Il faut donc s'entre-secourir.

Il faut s'entre-préter des yeux à se conduire. Il faut s'entre-donner une aide à se guérir.

Et c'est au chapitre premier que je puise ces sublimes conseils :

Porte toute la Bible en ta mémoire empreinte. Sache tout ce qu'ont dit les sages des vieux temps. Joins-y, si tu le peux, tous les traits éclatants De l'histoire profane et de l'histoire sainte : De tant d'enseignements l'impuissante langueur Sous leur poids inutile accablera ton cœur, Si Dieu n'y verse encor son amour et sa grâce ; Et l'unique science où tu dois prendre appui, C'est que tout n'est ici que vanité qui passe. Hormis d'aimer sa gloire, et ne servir que lui.

Vanité d'entasser richesses sur richesses !

Vanité de languir dans la soif des honneurs !

Vanité de choisir pour souverains bonheurs

De la chair et des sens les damnables caresses !

Vanité d'aspirer à voir durer nos jours,

Sans nous mettre en souci d'en mieux régler le cours,

D'aimer la longue vie et négliger la bonne,

D'embrasser le présent sans soin de l'avenir,

Et de plus estimer un moment qu'il nous donne

Que l'attente des biens qui ne sauraient finir.

Citons encore ces trois vers d'une grâce si triste et d'un sentiment si profond :

Pourquoi pour subsister sur ce lourd élément Faut-il d'autres repas que les repas de l'àme ? Pourquoi les goùtons-nous ceux-là si rarement ?

Les vers de Lamartine sur « l'Homme à la Providence », les vers d'Alfred de Musset dans « l'Espoir en Dieu », les soupirs repentants de Verlaine n'auront pas plus d'élévation dans la forme, pas plus de souplesse dans le rythme, pas plus de grâce, plus de force et plus de justesse dans l'accent et dans l'expression.

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