MEUTE
Fils d'un maître particulier des Eaux et Forêts en la vicomte de Rouen, le jeune Pierre, qui avait fait ses études au collège des Jésuites de sa ville natale, fut tout d'abord destiné au barreau. Mais tel que nous l'a dépeint son neveu Fontenelle, qui sur ce point-là du moins ne le flatte pas, « ce personnage qui parlait peu, même sur le: matières qu'il entendait le plus parfaitement, et qui n'ornait pas ce qu'il disait, » n'était pas fait pour l'éloquence verbale. Il renonça donc et son père renonça également pour lui aux plaidoiries. Mais, dés 1628, il avait alors vingt-deux ans, il fut nanti de par la prudence paternelle de la charge, quasi-silencieuse celle-là, et beaucoup moins absorbante qu'honorifique, d'avocat général à la Table de marbre du Palais. C'était quelque chose comme les fonctions déjuge de première instance es questions fluviales. Cette demi-sinécure, — et quand je dis demi je lui fais tort de la moitié, — n'empêcha pas plus l'aspirant poète de se livrer à sa passion pour les lettres qu'elle n'entravera plus tard l'auteur dramatique dans son travail quotidien ou dans ses déplacements
CORNEILLE ET SON ŒUVRE \f
intermittents. Aussi, lorsque au milieu de cette même année une troupe de comédiens parisiens en tournée de province, (vous voyez que la tradition remonte loin), vint en représentation à Rouen, le jeune Pierre Corneille, qui s'était montré beaucoup plus assidu à sa table de travail qu'à la Table de marbre, avait déjà dans ses tiroirs une comédie en cinq actes et en vers qu'il alla bravement porter au chef de la troupe, l'acteur Mondory.
Cette comédie lui fut-elle inspirée, comme l'affirment Fontenelle et Thomas Corneille, par une aventure personnelle avec une demoiselle Milet dont Mélite serait l'anagramme, ou par une demoiselle Marie Courant devenue depuis Mme du Pont comme le prétendent d'autres biographes ? l'un et l'autre se dit ou se disent. Il est cependant bien probable que les vers suivants écrits d'une main inexpérimentée aux environs de 1027 sont à l'adresse de Mlle Milet :
Après l'œil de Mélite il n'est rien d'aJmirable ; Il n'est rien de solide après ma loyauté : Mon feu, comme son teint se rend incomparable, Et je suis en amour ce «prelle est en beauté.
Par contre, il est non moins probable que ces autres vers déjà meilleurs et publiés dix ans plus tard, s'appliquent à Mlle Marie Courant.
J'ai brûlé bien longtemps d'une amour assez grande, Que jusques au tombeau je dois bien estimer. Puisque ce fut par là que j'appris à rimer. Mon bonheur commença quand mon âme fut prise : Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise. Charmé de deux beaux yeux, mon vers charma la cour, Kt ce que j'ai de nom, je le dois à l'amour.
Le plus clair de l'éaigme, puisque énigme il y a, c'est que nous devons à une jeune et jolie Rouennaise dont nous ne saurions trop bénir la mémoire encore anonyme, l'inspiration première de Pierre Corneille.
Messieurs, ce n'est pas seulement parce que Mélite est l'œuvre de début de notre futur grand poète dramatique, que nous en avons signalé la date comme inoubliable, c'est parce qu'elle fut en réalité une brusque transformation et une absolue métamorphose de la scène française. Tout inférieure qu'elle restera aux autres pièces qui allaient la suivre, elle yCqw était pas moins déjà au-dessus de toute comparaison morale et littéraire avec toutes les productions des auteurs passés et présents.
Est-ce qu'il n'est pas déjà exquis ce bout de scène entre Mélite qui se refuse à faire un mariage d'argent et sa nourrice qui le lui conseille.
LA NOURRICE
Eraste n'est pas chance à laisser échapper ; Un semblable pigeon ne se peut rattraper ; Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.
MÉLITE
Le bien ne touche point un généreux courage.
LA NOURRICE
Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir.
MÉLITE
il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir.
LA NOURRICE
Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite,
MÉLITE
Tu le places au rang qui n'est dû qu'au mérite.
LA NOURRICE
On a trop de mérite étant riche à ce point.
MÉLITE
Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point ?. . .
Le judicieux et perspicace Mondory, aussi surpris que ravi par la lecture d'une pièce écrite en une langue inconnue jusque-là au théâtre et mettant en action des événements vi-aisemblables et des sentiments naturels, félicita chaleureusement le jeune avocat à la Table de
marbre passé du coup son auteur préféré et il emporta précieusement à Paris son nouveau trésor.
L'hiver suivant, Mêlite fut jouée avec succès par les comédiens de l'hôtel du Marais qui restèrent, jusqu'au Cid, les comédiens ordinaires de S. M. Corneille.
Soit faute d'argent, soit faute du consentement paternel, ce qui revenait à peu près au même, le débutant n'eut pas l'heur d'assister â son début. Tout porte à croire que ce fut son protecteur Mondory qui lui envoya sur ses recettes le viatique nécessaire à sa mise en route. Sans quoi Corneille qui dira naïvement de lui-même
Et l'on peut rarement m'écoutcr sans ennui Que quand je me produis par la bouche d'autrui,
Corneille n'eût pas eu la joie d'entendre autrui produire et faire applaudir ses premiers vers.
Par une singularité assez inexplicable ou qui ne se peut expliquer que par l'enivrement des plaisirs de Paris, cette joie littéraire qui aurait dû être une excitation à se remettre bien vite à la besogne eut précisément l'effet contraire.
Trois ans se passèrent avant que sa seconde comédie, Clitandre, fît son entrée sur les planches du théâtre du Marais et cette pièce qui
s'était t'ait attendre si longtemps était loin de valoir la précédente.
Corneille en convient lui-même dans un de ces examens littéraires qu'il a placés à la suite de chacune de ses œuvres et qui font du père du théâtre français le véritable aïeul de notre critique théâtrale.
c( Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite m'apprit qu'elle n'était pas dans les règles. Pour la justifier contre cette censure par une espèce de bravade et montrer que ce genre de pièce avait les vraies beautés du théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière mais qui ne vaudrait rien du tout : en quoi je réussis parfaitement. »
Telles sont les causes soi-disant volontaires auxquelles Corneille attribue les situations embrouillées et invraisemblables, les sentiments faux et exagérés qui fourmillent d'un bout à l'autre de Clitandre et enlèvent par cela même toute valeur scénique à des vers souvent excellents.
La pièce n'obtint naturellement que l'insuccès qu'elle méritait et que lui souhaitait l'auteur... s'il faut l'en croire. Mais faut-il l'en croire? Cette réussite à qui perd gagne dont se vantait Corneille était-elle au fond aussi voulue qu'il se l'était imaginée?
N9 s'est-il pas donné le change à lui-même et par un sage retour sur soi n'eùt-il pas dû faire à sa vie de Paris l'application de ce verset de Vlmitation si bien traduite un jour par luimême :
Le monde et ses plaisirs nous troublent et nous gênent, Et lorsqu'à divaguer nos désirs nous entraînent, Ce temps qu'on aime à perdre est aussitôt passé.
Et pour prix de cette sortie
On n'a qu'une âme appesantie PJt des désirs flottants dans un cœur dispersé.
En tous cas, le recueil de vers badins qui, sous le nom de Mélanges poétiques, complète la publication de Clitandre, semble justifier mon hypothèse. Ce n'était assurément pas sur les quais de Rouen que le jeune Normand dépaysé ou déraciné, comme dirait Maurice Barrés, avait rencontré l'objet de son « Ode sur un prompt amour » ; non plus que ce n'est dans sa maison natale de la rue de la Pie que fut composée cette chanson :
Quand je vois un beau visage, Soudain je me fais de feu; Mais longtemps lui faire hommage, Ce n'est pas bien mon usage ; Mais longtemps lui faire hommage, Ce n'est pas bien là mon jeu.
J'entre bien en complaisance Tant que dure une heure ou deux ; Mais en perdant sa présence Adieu toute souvenance; Mais en perdant sa présence Adieu soudain tous mes feux.
Plus inconstant que la lune, Je ne veux jamais d'arrêt :
La blonde comme la brune En moins de rien m'importune; La blonde comme la brune En moins de rien me déplaît.
Dieu merci pour lui et pour nous, cette chanson-là, Corneille ne la chantera pas souvent, il en fredonnera bien encore de temps à autre quelques couplets mais à de si grands intervalles et pour des moments si courts que cette légère ombre au tableau ne fait que mettre en une plus vive lumière sa noble exi.stence toute de labeur, toute d'efforts et de recueillement.
La série des comédies qui vont succéder à CUtandre et les dates de leur représentation attestent combien mon éloge est mérité.
Dès 1633, un an à peine après son échec. Corneille rentrait en scène avec la jolie comédie de La Veuve.
Chaleureusement accueilli par les bravos du
public, ce troisième ouvrage fut tout aussitôt sacré chef-d'œuvre par l'unanime suffrage de ses confrères parisiens.
Le bon et fidèle Rotrou adressait à son ami une longue épître qui commence ainsi :
Pour te rendre justice autant que pour te plaire, Je veux parler, Corneille, et ne puis plus me taire. Juge de ton mérite à qui rien n'est égal, Par la confession de ton propre rival.
Un madrigal de Mairct se terminait par cette strophe :
0 Dieu! que ta Clarisse est belle, Et que de veuves à Paris Souhaiteraient d'être cumme elle Pour ne manquer pas de maris.
Entin Scudéry en personne poussa l'enthousiasme jusqu'à l'hyperbole :
Le soleil est levé, retirez- vous étoiles!
La suite nous fera bientôt voir que" ce conseil de retraite, M. de Scudéry ne se l'appliquait pas à lui-même et que plus le soleil montera, moins volontiers le vaniteux hobereau se rangera parmi les astres qui n'avaient plus qu'à disparaître.
Sans pousser le dithyrambe ni aussi loin ni
aussi haut que l'emphatique gouverneur de Notre-Dame de la Garde, je reconnais que la main de Corneille s'est beaucoup allégée dans cette pièce et qu'il est telle scène dont les vers mêlés à ceux do Molière s'en discerneraient mal aisément. D'autant que ce n'est pas seulement de langage mais de caractère et de nom que l'Alcidon et le Philiste de La Veuve ressemblent à s'y méprendre au futur Philinte et au futur Alceste du Misanthrope. Si vous en doutez, écoutez la réplique de Philinte-Philiste à une rebuffade d'Alceste-Alcidon.