CÉLIE
Soit donc ! puisque votre âme est tellement éprise Que vous allez mourir si vous n'avez Florise, Il y faudra tâcher.
Et Célie y tâche en effet si bien, que le triste mariage finit par être célébré, ce qui attire au vieil époux cette virulente épithalame inspirée à l'infortunée Amarante par ce nouvel exemple des vilenies humaines.
Vieillard, qui de ton or achètes une femme Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent. Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme. Dénier le repos du tombeau qui t'attend !
Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, Te faire un long trépas, et cette jeune épouse User toute sa vie à souhaiter ta mort !
C'est dans l'épître dédicatoire de cette comédie d'un genre presque réaliste que Corneille en appelle des jugements de plus en plus hostiles de ses envieux à l'indulgence reconnaissante du public.
« Il nous doit, dit-il, un peu de faveur, et il commet une espèce d'ingratitude, s'il ne se montre plus ingénieux à nous défendre qu'à nous condamner. »
L'année 1635 fut comme l'année 1634 une année de production jumelle. Mondory reçut et joua tour à tour une comédie et une tragédie de son ami Corneille. La comédie est intitulée : la Place Royale ou l'Amoureux extravagant. Corneille la juge ainsi : « Je ne puis dire tant de bien de celle-ci que des précédentes. Les vers en sont plus forts, mais il y a duplicité d'action. »
Cette préoccupation des règles d'Aristote, qu'il viole du reste constamment, revient et reviendra souvent sous la plume du trop modeste créateur. Ce sera même beaucoup plutôt pour
justifier ses pièces que pour enseigner ses théories qu'il écrira ses très inutiles et très incolores Discours sur l'Art Dramatique.
Comme il le constate lui-même en critique toujours sincère, les vers de la Place Royale marquent un progrès dans sa versification. Mais malgré le titre qui promettait et fournissait, lui aussi, un décor d'attraction, le succès de cette cinquième comédie fut bien moindre que celui de la Galerie du Palais. L'œuvre n'en donna pas moins lieu à une assez vive contestation analogue à celles que nous avons plus d'une fois vues éclater de nos jours dans les colonnes des Courriers des Spectacles.
Un sieur Claveret prétendit que Corneille lui avait volé son titre. Il le lui reprocha en une longue lettre acrimonieuse, et le somma d'avoir à substituer à cette Place Royale qui était, paraît-il, sa propriété, la Place Dauphine qui ferait tout aussi bien et qui ne demanderait pour toute la pièce que de menus changements de rimes.
Corneille ne tint aucun compte ni du reproche ni du conseil, ce qui lui vaudra un agresseur de plus quand viendra la grande mêlée du Cid.
Quant aux extravagances de l'amoureux Ali-
dor, le héros de la pièce, elles aboutissent à désespérer celle qu'il aime et Angélique se résout à aller s'enfermer dans un couvent.
En vain sa sœur aînée Phylis essaye de l'en dissuader.
PHVLIS
Si tu m'aimes, ma sœur, fais-en autant que moi, Et laisse à tes parents à disposer de toi. Je crois qu^un beau dessein dans le cloître te porte : Mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte.
Angélique n'en persiste pas moins dans son projet de retraite religieuse dont le délaissé Alidor se console ainsi :