PREMIÈRE PARTIE
Conditions essentielles d'une bonne artillerie.
La première condition que doit remplir l’artillerie, quel que soit l’usage auquel on la destine, est d’avoir une solidité suffisante, tant pour les bouches à feu, qui doivent résister à l’explosion de la charge, que pour les affûts, qui pourraient être brisés par F effet du recul. Les seuls métaux employés jusqu’à présent pour les bouches à feu sont la fonte, le bronze et l’acier. La fonte, même . quand elle est renforcée par des frettes d’acier, exige de grandes épaisseurs et ne peut être utilisée que si l’on n’est pas limité par le poids ; le bronze se dégrade trop facilement, mais tant que l’on n’aura pas acquis dans la fabrication de l’acier une perfection qui assure contre le danger des éclatements, le bronze, malgré ses défauts, restera le métal le plus convenable, pour les pièces de campagne, dont nous avons à nous occuper. La solidité des affûts peut s’obtenir en renforçant les 1 échantillons, en augmentant le nombre des ferrures, ou mieux encore en choisissant les formes qui offrent la plus grande résistance.
La seconde condition consiste à donner au tir la puissance et la justesse, qui le rendent efficace. Longtemps on a cherché à obtenir ce résultat en augmentant les calibres et les charges. Il en résultait la nécessité d’augmenter la longueur des pièces et leur épaisseur, pour que les gaz de la poudre eussent le temps de produire tout leur effet et pour conserver la solidité indispensable. Vers la fin du siècle dernier seulement on reconnut que l’on arrivait au même but en réduisant le vent du boulet ; le calibre de la pièce étant moins différent de celui du projectile, les charges purent être réduites et par suite la longueur des pièces.
De cette époque date en France la séparation bien tranchée entre l’artillerie de siège et l’artillerie de campagne. La mobilité, nécessaire aux pièces qui doivent suivre les troupes sur les champs de bataille, s’obtenait jusque-là aux dépens de la puissance du tir; les pièces étant toutes à peu près de même modèle, les plus légères étaient celles du moindre calibre; mais dès que l’on put diminuer la longueur de l’âme et par suite le poids des canons, les pièces longues ne furent plus destinées qu’à tirer à travers des embrasures et l’on eut comme pièces de campagne des canons courts remplissant la condition très-importante de mobilité.
Ces deux conditions, d’un tir puissant avec une pièce légère sont mieux remplies encore dans l’artillerie rayée récemment adoptée; la forme allongée des projectiles leur permet de conserver une grande partie de leur vitesse initiale, malgré la résistance de l’air. De là résulte, pour un projectile de même poids, réduction de la charge et par suite diminution du poids de la pièce.
Enfin une quatrième condition, moins impor-
tante, souvent négligée, parfois poussée à son extrême limite, est la simplicité, qui s’obtient par la réduction du nombre des calibres et par l’uniformité des rechanges, dans toutes les parties du matériel qui peuvent être communes à plusieurs bouches à feu.
Dans l’exposé succinct que nous allons faire des phases principales par lesquelles a passé l’artillerie, nous tiendrons compte de la manière dont ces : conditions essentielles ont été remplies.
Résumé historique des transformations de l'artillerie.
Les origines de l’artillerie sont très-obscures, bien que l’on admette généralement que la première apparition des bouches à feu eut lieu vers le milieu du XIVe siècle et que les Anglais s’en i servirent à la bataille de Crécy en 1346. Pendant plus de cent ans, on contesta, ajuste titre, l’avantage des canons sur les anciennes machines de jet. Les progrès avaient été insignifiants; on avait bien remplacé les premières bombardes, faites de barres et de cercles de fer soudés, ayant une âme tronconique et lançant des boulets de pierre, par des canons cylindriques, et des boulets de fonte, mais ces pièces sans tourillons, portées par des plates-formes garnies de roulettes , assujetties et dirigées par des moyens grossiers, ne pouvaient être d’un grand effet.
C’est au règne de Louis XI que l’on peut faire remonter les premiers canons garnis de tourillons, tous en bronze et portés sur des voitures à deux trains séparables, origine de nos affûts. Son successeur, Charles VIII, put se faire suivre dans sa campagne d’Italie par de nombreux canons bien supérieurs à ceux de ses adversaires.
Sous François Ier l’artillerie prit un grand développement, mais on ne voit pas encore que l’introduction des armes à feu ait apporté de modifications dans la manière de combattre. Ce sont Ij toujours des bataillons épais et des hommes d’ar- I mes, bardés de fer, qui engagent la mêlée, après les premières décharges de l’artillerie, devenue dès lors inutile. Dans les batailles de cette époque, les pièces sont presque toujours en grandes batteries, placées au centre et aux ailes et prennent rarement plusieurs positions. Les armes à feu I portatives sont encore assez rares ; elles se comi posent d’arquebuses de différents calibres, trèslourdes, dès que le poids de la balle est assez grand pour être de quelque effet.
Pendant les guerres de religion, qui remplirent | la seconde moitié du XVIe siècle, l’artillerie tendit peu à peu à disparaître, et dans les combats de Henri IV contre les troupes de la Ligue on compte à peine dans chaque armée quelques bouches à feu légères.
Artillerie au XVIIe siècle.
Henri IV avait compris l’importance de l’artillerie, dont il s’était avantageusement servi en plusieurs circonstances. Aussi dans les dix dernières années de son règne (1600-1610), lorsque la paix lui permit de s'occuper sérieusement de la réorganisation de son royaume, ne négligea-t-il pas cette arme. Secondé par son ministre Sully, qu’il nomma grand-maître de l’artillerie, il fit, pour ainsi dire, sortir du néant plus de quatre cents bouches à feu, comprenant un grand nombre de canons légers, dont on eût vu, sans doute, un emploi nouveau dans la guerre que ce roi médi-
tait de porter en Allemagne, lorsqu’il fut assas * siné.
Vingt ans plus tard le roi de Suède, Gustave- Adolphe, faisait le premier usage raisonné d’une artillerie légère et mobile. Il avait introduit dans son armée un grand nombre de canons du calibre de 4 que deux chevaux pouvaient traîner, que quelques hommes pouvaient mouvoir. Une partiede ces pièces suivait les troupes, le reste constituait une réserve, facile à porter sur les points disputés. Cette force, ajoutée aux batteries de position, placées généralement au centre et aux ailes, contribua aux victoires de Gustave-Adolphe, qui avait renoncé à l’ordre profond et rangeait ses troupes sur six rangs, tandis que les masses épaisses des Impériaux avaient beaucoup à souffrir de son artillerie mobile. Ces innovations du roi de Suède, l’ordre mince de la ligne de bataille, les pièces régimentaires et les réserves d’artillerie, employées après sa mort par quelques hommes de guerre, élevés à son école, ne furent adoptés généralement que longtemps après lui.
Les armes portatives commençaient à se répandre; le mousquet avait remplacé l’arquebuse, dont il différait par la forme de la monture, permettant d’épauler, et par la platine à rouet, substituée à la mèche.
Pourtant une grande partie de l’infanterie était encore armée de piques.
En France, sous Louis XIV, les améliorations portèrent principalement sur l’artillerie de siège. Dans les batailles de ce règne on voit souvent les batteries de position couvertes par des épaulements, les villages fortifiés, quelquefois même l’ensemble d’une position protégé par des lignes de fortification passagère et les troupes manœuvrant de ma-
nière à amener les colonnes de l’ennemi à portée de leur artillerie.
Artillerie au XVÏII6 siècle.
Lorsque éclata la guerre de la succession d’Espagne^ au commencement du XVIIIe siècle, l’infanterie avait fait de grands progrès. Les piques avaient disparu par suite de l’adoption des fusils, qui à partir de 1670 avaient remplacé les lourds mousquets, dont ils différaient par le calibre réduit à celui de 16 balles à la livre et par la platine à silex, en usage jusqu’à nos jours. La baïonnette, inventée vers 1640, mais ayant l’inconvénient de rendre momentanément impropre au tir l’arme dans laquelle elle s’engageait par une tige pleine, venait de recevoir en 1700 une douille qui permettait de faire feu sans la retirer. Les troupes, que Turenne disposait encore sur huit rangs, n’en formaient plus que cinq et même quatre.
L’artillerie était restée stationnaire ; bien que le nombre des canons fût considérablement augmenté, la difficulté de les changer de place sur les champs de bataille leur enlevait une grande partie de leur importance. On partageait en général les pièces d’une armée en trois brigades ; celle qui comprenait les pièces les plus lourdes devant combattre au centre, les deux autres aux ailes. Les affûts et les charrettes renfermant la poudre et les boulets étaient attelés par des charretiers qu’il ne fallait nas songer à amener sous le feu de l’ennemi et que l’on faisait garder à vue par des hommes armés, tandis que les pièces faisaient à bras d’hommes et au moyen de cordages le peu de mouvements qu’on en exigeait pour venir occuper
une position, restant toujours la même pendant la durée de l’action. Les charges n’étaient pas préparées à l’avance ; on employait pour le tir une quantité de poudre égale aux deux tiers du poids du boulet, que l’on introduisait en trois fois au moyen de la lanterne. La mitraille se composait de boîtes de fer-blanc, renfermant soit des clous et de la ferraille, soit des balles de plomb; on se servait ausssi de balles de plomb goudronnées , réunies autour d’un axe et maintenues par un réseau ; cet appareil se nommait la grappe de raisin. Les projectiles creux avaient paru, on traînait des mortiers à la suite des armées pour incendier les villages et attaquer les positions retranchées, mais il n’y avait pas encore d’obusiers de fabrique française ,• un petit nombre, du calibre de 8 pouces (22°), avait été pris aux Hollandais.
Système Valière. — 4732.
Pendant la paix qui suivit les guerres de la fin du règne de Louis XIV des officiers qui y avaient pris part comprirent la nécessité de perfectionner l’artillerie. La confusion était grande dans les calibres, les formes, les dimensions des pièces; leur poids variait de 100 à 3,000 kilos. Une ordonnance rendue sur la proposition de M. de Valière, lieutenant général, fixa aux calibres de 24, 16, 12, 8 et 4 les canons désormais en usage dans l’artillerie française. Le tracé fut rigoureusement . déterminé. Ce système présentait de grands avantages pour la solidité et la simplicité, mais la mobilité était complètement négligée et il n’était pas encore question d’avoir une artillerie spéciale pour la guerre de campagne. On se préoccupait de tirer
toutes les pièces à travers des embrasures et l’on avait conservé la charge des deux tiers du poids du boulet, croyant toujours les vitesses proportionnelles aux charges. Le poids des canons était, en nombres ronds, de 250 fois celui des boulets ; la longueur, estimée en calibres, allait jusqu’à 20 pour les plus grosses pièces, 25 pour les plus petites. Peu de changements étaient apportés aux affûts, que chaque arsenal continuait à construire à sa manière ; la forme variait non-seulement avec les calibres, mais quelquefois pour un même canon, et les rechanges étaient très-difficiles à l’armée. Les avant-trains étaient à limonières, les chevaux s’attelaient en file, l’organisation des attelages n’était pas changée. Le chargement avec la lanterne disparut quelques années plus tard, vers 1740, pour les bouches à feu de petit calibre; d’abord par l’adoption de gargousses en serge, puis par l’invention de la cartouche à boulet, avec sabot enfbois et bandelettes en fer-blanc, telle qu’elle est encore aujourd’hui pour les pièces lisses. Les pièces régimentaires du calibre de 4, à raison d’une par bataillon, entrèrent dans la composition des armées. On fondit un certain nombre d’obusiers courts du calibre de huit pouces, imités de ceux des Hollandais.
Pendant que l’artillerie restait en France aussi arriérée, elle faisait à l’étranger un pas immense. Le ,roi de Prusse, Frédéric II, créait l’artillerie de campagne. Sans abandonner les pièces de gros calibre, il en formait un parc entièrement séparé, destiné à l’attaque des places, à l’armement des postes importants et des positions défensives. Outre les pièces régimentaires, dites à la suédoise, dont il appréciait l’importance, il adoptait un grand nombre de pièces légères, n’ayant que quatorze calibres 11e 2
de longueur et réparties en batteries, moins nombreuses que les brigades admises jusqu’alors. Il eut même des pièces susceptibles de suivre la cavalerie et un grand nombre d’obusiers légers, et se servit de la mitraille à balles de fer.
Les succès de Frédéric dans toutes ses campagnes et en particulier dans la guerre de Sept ans sont dus, sans doute, à ses grandes qualités militaires; il avait amélioré les manœuvres et la tactique de l’infanterie, dont les feux étaient devenus plus puissants, par l’ensemble et la rapidité de l’exécution ; mais son matériel d’artillerie perfectionné et l’usage qu’il sut en faire y eurent aussi une grande part, et de même que les autres puissances adoptaient la plus grande partie de ses idées sur la conduite des troupes et la tactique générale, on déduisit de ces guerres les trois principes importants : de ne pas se borner à disposer l’artillerie en grandes batteries au centre et aux ailes, mais de placer des batteries moins nombreuses dans toutes les positions où elles pourraient procurer quelques avantages; d’engager le combat et de protéger le déploiement des colonnes par des pièces légères, en attendant l’arrivée des gros calibres, et enfin de changer les batteries d’emplacement durant la bataille, suivant les péripéties du combat. Les canons régimentaires devinrent aussi d’un usage général.
Système Gribeauval. — -1 765.
Le général Gribeauval avait été envoyé en Autriche pendant la guerre de Sept ans, et avait eu un commandement dans l’artillerie de cette puissance, sous les ordres du prince de Lichtenstein.
C’était un homme d’une grande intelligence, de connaissances étendues et d’un esprit organisateur. Tl avait été frappé des améliorations que les Prussiens avaient apportées à leur matériel et que les Autrichiens avaient imitées en partie ; aussi, dès son retour en France, s’occupa- t-il d’élaborer un système d’artillerie de campagne, basé sur les progrès récents de cette arme et renversant toutes les idées reçues. Il admettait d’abord que l’artillerie de campagne étant destinée à tirer sur des troupes, à renverser des retranchements en terre, à détruire des murs et des obstacles de peu d’importance, il était inutile de faire entrer dans la composition des parcs des pièces de calibres supérieurs à celui de 12, etproposait dès lors de n’avoir pour suivre les troupes que des pièces de 12, 8 et 4. Il posait en principe que l’artillerie de campagne ne tirait pas à travers des embrasures, que l’on pouvait en réduire la longueur et par suite le poids. Pour amoindrir les effets du recul, il réduisait la charge au tiers du poids du boulet, et pour ne pas perdre la puissance du tir, portait aussi au minimum le vent du projectile. Pour la première fois, depuis l’origine des armes à feu, ces propositions furent l’objet d’expériences sérieuses poursuivies pendant plusieurs années, et provoquèrent des discussions ardentes. Les partisans du système Valière niaient les avantages de l’artillerie nouvelle, en invoquant de glorieux souvenirs. Adopté en 1765, le système Gribeauval était repoussé en 1772, admis de nouveau en 1774, et lorsque cet illustre artilleur fut nommé premier inspecteur général en 1776, il put compléter, par des améliorations de détail, une œuvre dont l’importance et la durée ont rendu son nom à jamais célèbre. En 1786, à la veille d’événements politiques, qui devaient
ouvrir une longue série de guerres, les tables de construction de toutes les parties du matériel étaient arrêtées ; la mobilité et la simplicité, résultant de l’uniformité, étaient acquises à notre artillerie de campagne.
L’artillerie de campagne, du système Gribeauval, comprenait des canons de 12 et de 8 pour l’artillerie de parc, et des canons de 4 pour les pièces régimentaires. Toutes ces bouches à feu avaient une longueur réduite à 17 calibres et pesaient environ 150 fois le poids du boulet. Des obusiers de 6 pouces (16 centim.), de 4 calibres et demi de longueur et du poids de 325 kilos, étaient ajoutés aux canons de parc, en proportions variables. Les expériences avaient prouvé que la mitraille française, de balles de plomb, et les grappes de raisin n’avaient ni portée ni effet utile, et que la mitraille étrangère leur était bien supérieure. On adopta des boîtes de tôle renfermant des balles de fonte.
Les affûts, construits sur un modèle uniforme, ne différaient pas essentiellement des types précédemment adoptés. On avait paré aux inconvénients de l’augmentation du recul par des ferrures bien appropriées. Le cintrage des flasques était augmenté pour permettre d’avoir des roues d’avant-train plus hautes et diminuer ainsi le tirage, Un coffret d’affût portait une partie des munitions. Un encastrement de route, pratiqué en arrière du logement des tourillons, destiné au tir, permettait de déplacer la pièce dans les marches et de l’amener à une position où elle fatiguai# moins les attelages; la limonière était remplacée par un timon et les chevaux attelés sur deux de front ; enfin la voiture qui portait la pièce pouvait faire des mouvements en laissant les deux
trains séparés, au moyen de la prolonge, cordage destiné à les relier dans les mouvements du champ de bataille. Un caisson nouveau portant les charges confectionnées d’avance pouvait suivre les pièces dans les marches. Les essieux en fer étaient partout substitués aux essieux en bois.
Deux perfectionnements de grande valeur étaient adoptés pour le tir des canons. La vis de pointage remplaçait le coin de mire et des hausses à coulisses étaient adaptées aux plates-bandes de culasse, Jusqu’alors, malgré les progrès des sciences, on avait eu des idées très-fausses sur les trajectoires ; on avait cru qu’un projectile lancé à forte charge décrivait une ligne sensiblement droite pendant une assez grande partie de sa course. Entre la distance où il arrivait à peu près horizontalement et celle où il arrivait en tirant à toute volée, on ne réglait l’inclinaison de la pièce que par des moyens empiriques. La hausse graduée permit d’étudier sérieusement la marche du boulet aux différentes distances et de construire des tables de tir.
Le charroi restait organisé comme par le passé; le cordage à canon destiné à exécuter les mouvements des pièces sous le feu de l’ennemi, était' remplacé par des bricoles, auxquelles s’attelaient les canonniers et les auxiliaires d’infanterie. Mais jusqu’en 1800, époque à laquelle on introduisit dans les attelages l’élément militaire par la création du train, on n’eut pas d’artillerie réellement mobile.
L’artillerie à cheval date en France de 1791 ; les premières compagnies furent formées de cavaliers et de canonniers qui se donnèrent réciproquement les leçons de l’équitation et du service des pièces. Le personnel de l’artillerie avait été
modifié en même temps que le matériel; au lieu d'attacher les régiments aux brigades de bouches à feu pour les envoyer, au moment de l'action, servir au besoin des pièces différentes, on eut des compagnies, dont chacune servait une batterie de 6 pièces de parc, toujours de même calibre; et lorsqu’en 1793 on admit le principe divisionnaire, on put attacher à chaque division l'artillerie correspondante en fractions bien déterminées.
Lors des premières guerres de la République, cette artillerie rendit de grands services. Les tables de construction, qui venaient d'être établies avec le plus grand soin, permirent de construire facilement un matériel uniforme ; la*réduction du poids des canons donna le moyen d’approvisionner d’artillerie les armées que l’on improvisait. Le nombre des canons eût même été trop grand s’il n’avait fallu tenir compte du peu de solidité des troupes d’infanterie, provenant de levées en masse, pleines d’enthousiasme et de valeur dans les combats de tirailleurs, si fréquents à cette époque et inaugurant une nouvelle tactique, mais ayant besoin d être soutenues pour résister aux attaques méthodiques des troupes étrangères. En 1799 on supprima les pièces régimentaires, pour débarrasser les armées de la quantité de bouches à feu qu’elles traînaient à leur suite et qui gênaient leur marche.
Les armes portatives n’ont pas subi jusqu'ici de grandes variations ; la longueur des canons de fusil a seulement été diminuée de deux pouces, en augmentant d’autant celle de la baïonnette.
Une période nouvelle s’ouvre pour l’artillerie de campagne avec les guerres du Consulat et de l’Empire. Le matériel ne subit pas de grandes transformations ; le décret de l’an xi, outre quel-
ques changements de détail, se borne à substituer, pour l'artillerie à cheval et l’artillerie divisionnaire, le canon de 6 aux canons de 8 et de 4, dont l’un n’est pas assez mobile, l’autre pas assez puissant. Tous deux cependant subsistent, soit qu’on emploie les canons de 4 comme pièces régimentaires, rétablies momentanément pour les campagnes de 1809 et de 1812, soit que ces deux canons figurent en Espagne et en Portugal, où l’on trouve chez l’ennemi une artillerie calquée sur la nôtre et dont les projectiles peuvent nous servir. Le même décret introduit un obusier de campagne de 24, ainsi nommé parce que son calibre est celui du canon de même nom .
C’est surtout au point de vue de l’emploi de l’artillerie fait par l’Empereur que cette époque est remarquable. Le grand capitaine, qui a renouvelé l’art de la guerre et fixé les règles de la tactique moderne, n’a pas négligé une arme puissante qu’il appréciait à sa juste valeur. Lorsque dans la deuxième partie nous allons exposer les règles admises pour l’emploi de l’artillerie de campagne, ce sera surtout dans les batailles de son règne que nous chercherons des exemples à l’appui des règles généralemem admises aujourd’hui.
Matériel modèle 1827.
A côté d’avantages incontestables, surtout en le comparant à tout ce qui l’avait précédé, le matériel Gribeauval offrait de graves inconvénients : l’affût était trop lourd ; la nécessité de faire passer la pièce à l’encastrement de route entraînait des difficultés et des pertes de temps ; le caisson n’avait ni assez de légèreté n assez de tournant 11e 3
pour suivre facilement sa pièce. Les puissances étrangères, qui avaient modifié leur artillerie en empruntant une partie des conditions remplies par l'artillerie française, avaient satisfait à d'autres. Lors de la paix générale qui suivit les événements de 1815, on se livra en France à un examen approfondi des différents systèmes Nd 'artillerie de l'Europe ; des épreuves comparatives furent faites dans plusieurs écoles d’artillerie. Comme en 1765, les partisans des modèles en service invoquaient les services qu’ils avaient rendus; mais les novateurs répondaient qu’ils ne faisaient que suivre Gribeauval dans la voie qu'il avait ouverte et que des préjugés enracinés ne lui avaient pas permis de suivre jusqu’au bout. On finit par adopter un matériel nouveau, composé d’un canon de 12 et d’un canon de 8, presque identiques à ceux de Gribeauval, d’un obusier de 6 pouces et d’un obusier de 24 allongés. Chaque batterie de 6 pièces dut être composée soit de quatre canons de 12 et de deux obusiers de six pouces, soit de quatre pièces de 8 et de deux obusiers de 24.
La condition de mobilité fut atteinte par un affût dans lequel les prolongements des flasques étaient remplacés par une flèche unique et qui pouvait transporter la pièce en la laissant dans les encastrements de tir. L'avant-train porta un coffre à munitions ; ses roues eurent la même grandeur que celle du corps d’afiût, le tournant restant trèssuffisant. Le caisson, ayant le même avant-train que la pièce et un arrière-train portant deux coffres, put la suivre dans tous les terrains ; la disposition des coffres permettant d’y faire asseoir les canonniers, on eut l’artillerie montée capable de suivre les troupes en toutes circonstances, La
pièce de 12, suivie de son caisson, disposait de 92 coups; l’obusier de 6 de 58; la pièce de 8 de 128 et l’obusier de 24 de 88.
La simplicité et l’uniformité de ce matériel résultèrent de l’adoption d’un seul affût pour le canon de 12 et l’obusier de 6 pouces, d’un seul affût pour la pièce de 8 et l’obusier correspondant, et d’une roue unique pour toutes les voitures de campagne. La solidité fut reconnue trèsgrande et la puissance du tir résulta du calibre de 8, adopté pour la plus petite bouche à feu de campagne.
Le personnel de l’artillerie subit en même temps une grande transformation ; le train fut incorporé dans les régiments d’artillerie. Chaque commandant de batterie eut sous son commandement les conducteurs et les servants, habitués à obéir â la même impulsion et û se seconder au besoih. Les régiments comprirent des batteries â cheval, des batteries montées et des batteries à pied, destinées au service des places ou des parcs ; sauf la séparation de l’artillerie à cheval, c’est à peu près l’organisation à laquelle on est revenu en 1867, après avoir en 1854 séparé l’artillerie à pied.
Une nouvelle artillerie de montagne datait aussi de 1827. Au lieu des petits canons portés à dos de mulet, dont on n’avait jamais obtenu de bons services, on adopta un obusier du calibre du canon de 12, pesant 100 kilos, pouvant être porté par un mulet, tandis que l’affût de même poids était porté par un autre. Les caisses à munitions furent disposées de chaque côté des mulets de caisses. Cette artillerie, employée en Afrique, dès le début de la conquête, y a tenu ce qu’on en attendait.
Le fusil modèle 1822 ne différait des précédents
que par la longueur du canon, réduite à lm,08; les premières armes à percussion prirent le nom de modèle 1840; les carabines rayées datent de 1842. L’adoption des platines à percussion pour les armes portatives amena pour les canons la substitution des étoupilles à friction aux étoupilles en roseaux.
Canon obusier de 12. — 4852.
Le canon-obusier de 12, lançant des projectiles pleins et des projectiles creux du calibre de 12, ayant une longueur d’âme de 15 calibres seulement, pouvant être employé avec l’affût du canon de 8, dont il ne dépassait pas beaucoup le poids, présentait des conditions de grande mobilité et de simplicité, avec une puissance de tir suffisante pour le service de campagne. Son projectile creux était le même que celui de l’obusier de montagne ; il avait en outre une boîte- à mitraille et un obus à balles renfermant des balles de plomb et pouvant porter sa mitraille à de grandes distances. Chaque coffre renfermait 26 projectiles. La pièce suivie de son caisson disposait donc de 104 coups.
Artillerie rayée. — 4858.
Depuis longtemps déjà on poursuivait des expériences tendant à appliquer aux canons le système de rayures qui avait donné de bons résultats pour les armes portatives. Les premières carabines, à balles sphériques, avaient été remplacées par des armes dont la balle ogivale perdait moins de sa vitesse par la résistance de l’air. En 1858 fut adopté le système d’artillerie actuellement en usage.
Il comprend le canon de 12 et le canon de 4 rayés, de campagne, désignés d'après le poids du projectile, estimé approximativement en kilogrammes. Chacun de ces canons porte six rayures en hélice. Le canon de 12 n’est autre que l’ancien canon-obusier de 12, transformé; il pèse environ 610 kil. ; le canon de 4 est une pièce nouvelle, pesant environ 330 kil. Un canon de 4 rayé de montagne, d’un modèle analogue et pesant 100 kil. environ a été en même temps adopté. Ces canons lancent trois espèces de projectiles : l’obus ordinaire, l’obus à balles et la boîte à mitraille. Les obus oblongs de 12 et de 4 sont à l’extérieur composés d’une partie cylindrique et d’une partie ogivale et présentent à l’intérieur une cavité de forme analogue; une lumière taraudée est destinée à recevoir la fusée. Us sont coulés en fonte et présentent à l’extérieur douze alvéoles , venus de fonte, disposés en deux couronnes de six, de manière que les alvéoles de la couronne supérieure correspondent à ceux de la couronne inférieure, suivant une ligne parallèle à la direction des rayures. Ces projectiles reçoivent dans les arsenaux douze ailettes en zinc laminé, enfoncées au moyen d’une machine dans les alvéoles. Les obus oblongs à balles ont une forme analogue à celle des obus ordinaires, excepté que leur partie antérieure se resserre en goulot de bouteille ; ils renferment des balles de plomb. Les boîtes à mitraille ont une enveloppe et deux culots en zinc; elles peuvent être introduites indifféremment dans les pièces l’un ou l’autre culot en avank Leur chargement se compose de 98 balles en fer forgé pour le 12, et 41 pour le 4; ces balles sont toutes de 26 millimètres de diamètre.
L’affût et le caisson de 12 sont, avec quelques
modifications, du modèle 1827; l’affût et le caisson de 4 sont nouveaux. Le coffre de 12 renferme 18 projectiles. Les essais faits pour porter à 20 ou 21 coups son chargement n’ont pas encore abouti. Le coffre de 4 renfermait d’abord 32 coups,, son chargement est aujourd’hui porté à 40. Il y a de plus, de chaque côté de l’affût, un coffret sur l’essieu, renfermant deux boîtes à mitraille avec leurs charges. Une pièce suivie de son caisson dispose de 72 coups pour le 12 et de 164 coups pour le 4.
La solidité de ce matériel est très-grande. Les affûts et les caissons du modèle 1827 ont depuis longtemps fait leurs preuves, et le modèle 1858 s’est comporté en Italie, en Chine et au Mexique, de manière à ne pas laisser de doutes sur ses qualités pratiques. Les charges de 1 kilog. pour le 12 et de 550 grammes pour le 4 sont assez réduites pour que, malgré l’augmentation du poids du projectile, le recul ne fatigue pas les affûts.
La justesse du tir, au moins comme direction, se conserve jusqu’à des distances dépassant les limites ordinaires du tir de campagne; sa puissance est plus que suffisante, puisque le canon de 12 de campagne lance des obus pesant autant que les anciens boulets de siège du plus gros calibre. C’est peut-être cette raison qui a motivé une décision récente, suivant laquelle les canons de 8, ancien modèle, qui existent encore en grand nombre, doivent être pourvus de rayures et recevoir un projectile cylindro-ogival qui pèsera environ 8 kilog. Les expériences de chargement des coffres et de transport de munitions ne sont pas encore faites. Cette bouche à feu nouvelle pourrait être avantageusement employée, en partie dans l’artillerie divisionnaire, en partie dans les réserves ; le
canon de 4 resterait affecté à l'artillerie à cheval et continuerait à entrer dans la composition de l’artillerie attachée aux divisions ; les batteries de canons de 12, moins nombreuses, seraient principalement destinées à renverser des obstacles.
Depuis que l’artillerie rayée est en usage, les armes portatives ont fait un grand pas; les fusils se chargeant par la culasse ont donné à l’infanterie des feux ‘rapides et puissants, et l’on se préoccupe avec raison des modifications que cette innovation apportera à la tactique. Jusqu’ici on s’est borné, pour l’artillerie, à l’augmentation du nombre de coups que porte chaque coffre à munitions de 4, pour permettre à cette bouche à feu de s’éloigner au besoin de son caisson, mis à l’abri, et à la diminution du nombre de voitures des batteries divisionnaires, par la réunion dans un parc divisionnaire des caissons à munitions d’infanterie et l’adoption d’un caisson léger, à deux roues, pouvant suivre les bataillons et renouveler leurs cartouches. S’en tiendra-t-on là? Un moyen certain d’augmenter la tension de la trajectoire, d’annuler le vent du projectile et d’obtenir un tir plus juste et plus puissant serait d’adopter pour les canons le chargement par la culasse. Cette question reste à l'étude, les avis sont partagés, et nous n’en parlerons pas, non plus que des canons qui pourraient lancer à de grandes distances une puissante mitraille et suppléer à l’insuffisance de nos obus à balles.
Quoi qu’il en soit, la mobilité de notre artillerie de campagne peut être considérée comme arrivée à sa limite extrême. Partout où pourra arriver une troupe de cavalerie, son artillerie la suivra sans difficulté; les batteries, réduites au nombre de voitures strictement nécessaire, seront
moins encombrantes et plus faciles à employer dans toutes les circonstances de la guerre.
La condition de simplicité et d’uniformité, moins indispensable, n’est pas aussi bien satisfaite, puisqu’il y a pour les deux calibres de campagne deux modèles entièrement différents d’affûts, de roues, de caissons; l’introduction du canon de 8 ne compliquera que les munitions, et telle qu’elle est, notre artillerie peut être utilement employée dans toutes les éventualités.