‹ Conference sur l'artillerie de campagneChapitre 2 sur 5 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

« L’artillerie est une des parties indispensables « d’un tout. Il faut dans une armée, ou corps c( d’armée, de l’infanterie, de la cavalerie, de l’ar- « tillerie, dans de justes proportions ; ces armes « ne peuvent se remplacer l’une par l'autre. » (. Manuel d'artillerie , du prince Napoléon - Louis Bonaparte. Edition 1836.)

Dans l’offensive, en effet, l’infanterie abandonnée à elle-même ne saurait, justement en raison des progrès des armes portatives, aborder de front, même en terrain découvert, une autre infanterie compacte et non entamée; surtout si cette infanterie était retranchée, ou protégée par des obstacles et des couverts. Ayant à parcourir cinq ou six cents mètres sous un feu rapide et efficace, une troupe, si brave qu’elle fût, subirait des pertes

énormes et serait probablement démoralisée avant d'en venir au combat corps à corps.

Dans la défensive, l’infanterie pourrait, sans doute, résister plus longtemps, mais non sans des pertes considérables. Elle serait toujours à la longue obligée d'opérer une retraite, que la cavalerie et l’artillerie à cheval de l'ennemi changeraient bientôt en un vrai désastre.

La cavalerie, de son côté, ne rend pas de feux et,ne peut combattre qu’à l’arme blanche. Lancée, sans que l’artillerie ait préparé son action, sur une bonne infanterie prête à recevoir son choc, elle aurait grande chance d’être décimée et d’être repoussée, sans pouvoir même aborder l’ennemi.

L'artillerie, enfin, est uniquement une arme puissante de jet; elle ne saurait ni se protéger suffisamment par elle-même, ni éclairer sa marche. Privée de l’appui des autres armes, elle serait trop facilement tournée pour n’être pas enlevée promptement. Si ses flancs étaient couverts par de solides obstacles et qu’elle se bornât à la défensive, elle pourrait tenir plus longtemps ; mais, assaillie par des troupes bien décidées, elle finirait toujours par tomber en leur pouvoir.

Les trois armes ne sauraient donc se passer l'une de l’autre; elles doivent être, dans de sages limites, réunies sous un même comandement, obéir à une impulsion unique ; nos corps d’armée étaient déjà organisés d’après ce principe, qui pourra être appliqué à la division par l’adjonction d’un régiment de cavalerie.

Objet de l'artillerie de campagne en général.

L’artillerie, quelle qu’elle soit, destinée à suivre les troupes sur les champs de bataille, est com-

prise sous le nom d’artillerie de campagne. Les services qu’elle peut rendre sont nombreux et variés.

C’est l’artillerie qui commence l’action, en tirant sur tous les points de la ligne opposée. Disséminée sur le front de la ligne de bataille, elle tient par l’étendue de ses feux le général ennemi dans l’incertitude sur le véritable point d’attaque. Elle entretient le combat aux distances où ne peuvent atteindre les armes portatives ; elle couvre les manœuvres des autres troupes ; elle prépare l’ac^ tion de la cavalerie et de l’infanterie ; elle appuie les mouvements offensifs, protège les retraites et rétablit le combat; elle facilite le passage des ri-^ vières et concourt puissamment à l’attaque et à la défense des villages et des postes et camps retranchés. Employée en grande masse, sur un point décisif, elle brise la ligne ennemie et peut décider la victoire. C’est de cette manière que l’employait de préférence Napoléon Ier dans les grandes guerres des dernières années de l’Empire, lorsque l’effectif des armées était devenu très-considérable.

La force de l’artillerie de campagne, relativement à celle des autres armes, doit varier suivant les circonstances. La nature du pays où l’on doit se mouvoir, la composition des troupes que l’on a à combattre, la solidité de celles qui composent l’armée, le but de la guerre, sont autant d’éléments qui influent sur la proportion des bouches à feu, En France elle a été assez variable; on admet, en moyenne, que dans les circonstances ordinaires il doit y avoir au moins deux bouches à feu par mille hommes. La proportion a toujours été plus grande chez les puissances étrangères.

En principe, la totalité des pièces se répartit de la manière suivante : deux tiers aux divisions ;

cette artillerie doit suivre partout les troupes d’infanterie, ou de cavalerie, auxquelles elle est attachée ; un tiers à la réserve, ayant pour but de renforcer au besoin les points sur lesquels l’artillerie divisionnaire est trop faible, ou de concourir aux grands mouvements d’artillerie prescrits par le commandant en chef. 1/ artillerie de réserve est elle-même fractionnée par deux tiers aux réserves des corps d’armée, un tiers à la réserve générale.

Dans les dernières guerres, après avoir calculé d’après l’effectif de l’armée active le nombre de bouches à feu qui devaient y être attachées, on donnait deux batteries de six pièces à chaque division d’infanterie, une à chaque division de cavalerie, et l’on répartissait le reste entre les corps d’armée et la réserve générale dans la proportion admise de deux à un.

Artillerie divisionnaire.

L’artillerie attachée aux divisions se compose de batteries montées, attelant, en général, des' canons de 4 rayé de campagne. Ces batteries ont une mobilité plus que suffisante pour suivre partout les mouvements de la troupe qu’elles doivent appuyer. Elles peuvent même, le plus souvent, se transporter, aux allures vives, d’un point à un autre du front de bataille.

Artillerie à cheval.

Mais si les opérations exigent une rapidité soutenue, s’il faut par exemple déborder la ligne ennemie et de concert avec la cavalerie en menacer les flancs, les batteries montées ne sont plus assez mobiles. Les secousses que les canonniers éprouve-

raient sur de mauvais terrains seraient trop violentes pour qu’ils pussent les èndurer longtemps ; elles les mettraient au moins dans un état de malaise peu favorable à la bonne exécution du tir. Les attelages eux-mêmes, surchargés du poids des servants, se fatigueraient plus vite que ceux de l’artillerie à cheval ; en outre, dans les mouvements rapides, dans les attaques de flanc, que peut entreprendre la cavalerie, l’artillerie qui doit la soutenir jouira d’un grand avantage, si les servants sont à cheval. Elle pourra, pour diminuer le nombre des voitures, laisser les caissons en arrière et n’amener à ce moment du combat que les bouches à feu disposant encore de tous les servants et de 44 coups par pièce. La batterie montée, au contraire, si elle laissait ses caissons en arrière, serait obligée de marcher au pas, ou de se priver des servants qui ne trouveraient pas place sur le coffre d’avant- train.

Les batteries à cheval, destinées à manœuvrer avec la cavalerie, attellent des canons de 4 rayé de campagne.

Artillerie de réserve.

A la réserve on compte ordinairement un nombre égal de batteries de 12 et de batteries de 4 ; celles de 12 sont servies par des batteries montées; celles de 4 en partie par l’artillerie à cheval, en partie par l’artillerie montée.

Si l’on prévoit que l’armée ait à se mouvir en pays accidenté, on remplace à la réserve générale quelques batteries de 4 par des batteries de 4 rayé de montagne, servies par des batteries à pied, avec des cavaliers du train d’artillerie, pour conduire les mulets.

Place de l'artillerie dans la formation en bataille.

L'ordre de bataille d'une armée dépend du terrain sur lequel elle se déploie; mais quel que soit cet ordre, les troupes qui la composent sont en général rangées sur trois lignes.

La première ligne se déploie entièrement ou partiellement, suivant les vues du général en chef, le terrain et les circonstances. La deuxième ligne reste ordinairement en colonnes, excepté sur les points où elle souffrirait trop des feux de l’artillerie ennemie. La troisième ligne se compose des troupes de réserve et se masse dans des positions dont les débouchés soient faciles et dont le choix dépend des intentions du général. L'artillerie divisionnaire de la première ligne se déploie en avant des grands intervalles, c’est-à-dire aux ailes des divisions. Masquée d’abord par un rideau de troupes ou par les plis du terrain, elle se porte, pour ouvrir son feu, en avant de la ligne, la dépassant de 200 mètres au plus, pour ne pas perdre l’avantage d'être flanquée efficacement par les feux de l'infanterie, de 60 mètres au moins pour pouvoir flanquer la ligne et pour que l’explosion d’un eaisson n’ entraîne pas d’accidents trop graves chez les troupes voisines. Cette disposition n’a rien d’absolu ; en raison de sa mobilité l’artillerie n'est plus, comme autrefois, astreinte à occuper une place déterminée. On peut la porter plus en avant, à hauteur de la ligne des tirailleurs, par exemple, si dans cette position elle se trouve dans des conditions de tir plus favorables. On peut aussi placer de l’artillerie dans les intervalles des brigades, ou même des régiments; mais cette disposition, si elle n'est pas impérieusement exigée par 11e A

les circonstances et si elle n’a pas été prévue, en prenant les intervalles en conséquence, oblige à ployer les bataillons voisins et les expose en colonnes profondes au feu de l’artillerie ennemie. Il ne vaudrait pas mieux les laisser déployés en arrière de la batterie, puisqu’ils se trouveraient sur le passage des projectiles dirigés contre elle. On peut, il est vrai, si la position est imposée par la configuration du terrain, fractionner la batterie en demi-batteries, ou même en sections, n’exigeant pas de grands intervalles. Cette division des feux est nuisible à la puissance et à l’efficacité du tir, et l’on doit proscrire d’une manière absolue la dispersion de l’artillerie par pièces isolées, qui prodigueraient les munitions, sans produire de résultats utiles.

Toutes les fois que ce sera possible on placera les batteries divisionnaires aux ailes delà division, sans être fractionnées.

L’artillerie divisionnaire de la deuxième ligne occupe des positions analogues à celles des batteries de la première. Elle se dérobe le plus possible aux vues de l’ennemi et se déploie pour offrir moins de prise aux coups perdus.

Les batteries de la réserve se tiennent ordinairement en troisième ligne, à hauteur des autres troupes de réserve, et formées en colonne serrée, sur le front d’une ou de deux batteries en des points à l’abri du feu de l’ennemi. Quelques-unes d’entre elles peuvent être employées à occuper d’avance certains points de la ligne de bataille, dont la conservation peut avoir de l’influence sur le résultat final.

Place de l'artillerie dans l'ordre en colonne.

Dans l’ordre en colonne, l’artillerie divisionnaire accompagne les troupes de sa division. Si le terrain le permet, elle marche sur le flanc des colonnes, déployée, s’il est possible; pour un mouvement offensif on peipt faire marcher une batterie à hauteur de la tête de chaque brigade. Si le terrain est défavorable, couvert d’obstacles, et ne permet pas de s’avancer en dehors des routes, chaque batterie, éclairée par des tirailleurs et soutenue d’une ou de deux compagnies, précède les colonnes de sa division. L’infanterie, libre dans ses mouvements, a le temps de rejoindre et de reprendre haleine pendant que l’artillerie commence l’action.

Choix du terrain.

« Il est bon que les batteries commandent la « campagne et qu’elles ne soient masquées ni à « droite, ni à gauche, de manière que leurs feux « puissent être dirigés dans tous les sens. » [Maximes de guerre de Napoléon 1er.)

Les meilleures positions sont celles où le terrain en avant de la batterie est plat et légèrement en pente vers l’ennemi. Lorsqu’on est obligé d’occuper des hauteurs dont on ne découvre pas bien les pentes, il faut, autant que possible, en battre le pied par d’autres batteries. On doit profiter des obstacles qui peuvent arrêter les colonnes d’attaque de l’ennemi, ou neutraliser le ricochet de ses projectiles, tels que marais, fossés, haies ou broussailles. Si la position que l’on occupe est en

forme de plateau, on en peut tirer grand avantage; on établit alors les pièces un peu en arrière de la crête, de manière à s’en faire un épaulement naturel et à ne montrer à l'ennemi que la bouche des pièces, sans pour cela cesser de le découvrir entièrement. Les caissons, les avant-trains, les chevaux des servants, placés sur la pente opposée à l’ennemi, en arrière de la batterie, se trouvent tout naturellement à l’abri du feu. Il est avantageux que le terrain en arrière se relève dans le lointain, parce qu’alors les pièces et les hommes ne se détachent pas sur le ciel et présentent un but moins visible. Il faut éviter les terrains pierreux, qui rendent le tir incertain par suite de la différence de niveau des points d’appui des roues et dans lesquels on a à craindre les éclats de pierre, que projettent les boulets ennemis.

Si l’on devait se mettre en batterie dans un terrain qui ne fût pas abordable dans tous les sens, il faudrait, avant tout, établir des débouchés en avant et en arrière. Mais toutes ces considérations disparaissent souvent devant la nécessité de ne pas nuire à la disposition générale des troupes et de contribuer le plus énergiquement possible à l’ensemble de l’action.

Batteries de campagne.— Abris pour l'artillerie.

Pour défendre certaines positions, d’une importance extrême, on construit souvent à la guerre des ouvrages de fortification passagère. Les travaux de ce genre, exécutés par nos ennemis à Wagram, à Smolensk, à la Moskowa, ont contribué à nous faire payer cher la conquête de ces champs de bataille. Napoléon lui-même s’en est

souvent servi; à Rivoli, le front do son armée était pou vert par des redoutes; à Austerlit?, sq gauche s'appuyait au Santon, mamelon fortifié ; à Dresde, une ligne de redoutes protégeait le centre de l’armée française, etc.

L’artillerie concourt pour une grande part à la défense de ces ouvrages. Les batteries sont aripées avec les bouches à feu divisionnaires ou mieux avec celles de l’artillerie de réserve et construit^ soit dans les ouvrages, soit en dehors pour battre un point déterminé. Ces batteries sont quelquefois à enabrasures, mais le plus souvent à barbettes; les embrasures sont d’une construction longue et difficile; elles ont l’inconvénient de servir de point de mire à l’ennemi et de lui faciliter l’entrée des rétranpliements ; les barbettes ont l’avantage de mieux commander le terrain et de plonger dans les lieux couverts. Les canonniers sont, il est vrai, plus exposés, mais on peut les mettre à l’abri à l’aide de tranchées creusées à droite et à gauche de chaque pièce, et dans lesquelles ils descendent après avoir chargé.

Les ouvrages fermés à la gorge ont un grand inconvénient pour l’artillerie, qui est perdue sans ressource, si les retranchements sont enlevés. Il vaut dpnp mieux placer les pièces dans des ouvrages ouverts, qui leur permettent de changer de position, suivant les circonstances dq combat. Les batteries défensives sont ordinairement construites sur le sol naturel, pour obtenir un commandement plus considérable. L’épaulement doit avoir de 2 mètres à 2 mètres 30 de hauteur pour abriter les hommes, et au moins 4 mètres d’épaisseur d’une crête l’autre, avec des terres ordinaires. Une batterie de campagne, sur le sol naturel, peut être construite et armée en neuf

heures, en employant par pièce huit canonniers et quatorze auxiliaires, sans compter les hommes nécessaires pour les retours et les traverses.

Pour l’attaque des ouvrages et spécialement quand on doit faire usage du tir plongeant, on enterre de 0m75 le terre-plein de la batterie. Elle peut être construite et armée en sept heures, avec le même nombre d’hommes, ou bien en quatre heures environ, en employant par pièce cinq auxiliaires de plus, qui creusent un fossé en avant et rejettent les terres sur le coffre. Dans tous les cas, il faut reconnaître avec soin les abords et les derrières de la position, afin de profiter au besoin de la mobilité de son artillerie, et surtout éviter de la placer dans des bâtiments, que le feu de l’ennemi rendrait bientôt inhabitables.

Ces ouvrages font partie de la fortification passagère ; mais il est d autres abris, de construction rapide, qui peuvent être employés avec fruit, dans maintes circonstances. Si l’on présume, par exemple, qu’une batterie de campagne, attachée à la défense d’une position, puisse rester longtemps exposée au feu des tirailleurs, il est bon de couvrir les servants par une levée de terre. A cet effet, on creuse en avant de la ligne des pièces, une tranchée de 0m80 de profondeur, sur 1 mètre de largeur au fond. Les terres extraites sont rejetées du côté de la batterie et forment un parapet de 1 mètre environ de hauteur sur 2 mètres d’épaisseur à la base. En même temps, à droite et à gauche de la ligne de tir, on creuse un fossé de 0m70 de profondeur sur 0m50 de largeur au fond et 3 mètres de longueur. Les terres qui en proviennent servent à épaissir et à élever le parapet de chaque côté des pièces; on obtient ainsi un épaulement de lm30 de hauteur sur 2m60 d’épaisseur à la base,

suffisant pour arrêter les balles et même la mitraille ; les canonniers, après avoir chargé, sont à couvert en descendant dans les fossés. En employant un homme par mètre courant et trois hommes pour chaque fossé latéral, cet abri peut s’exécuter en deux heures au plus, dans les terres ordinaires.

Ces abris, qui tendent à immobiliser l’artillerie, ne doivent être employés que dans des cas tout à fait exceptionnels, lorsqu’une position doit être mise promptement en état de défense, et l’on doit s’assurer les moyens d’en sortir rapidement, dès que les circonstances l’exigent.

Du tir des différents projectiles.

Les obus ordinaires renferment à l’intérieur une charge de poudre, destinée à les faire éclater et sont garnis ordinairement de fusées fusantes, à deux durées. Lorsqu’ils éclatent en l’air, les éclats sont projetés en avant, sous la forme d’une gerbe conique, dont l’axe suit sensiblement la trajectoire. Si la distance d’éclatement n’excèd) pas \ ,500 mètres, la vitesse des éclats est assez grande pour qu’ils produisent des effets meurtriers jusqu’à 200 mètres en avant du point où l’explosion a eu lieu. Lorsque les projectiles n’éclatent qu’après s’être enterrés , ce qui arrive souvent aux grandes distances, l’explosion a lieu au fond d’une sorte d’entonnoir, dont les parois retiennent au moins la moitié des éclats; le reste ne s’échappe que sous un grand angle et sans effet utile. Les portées extrêmes des obus ordinaires sont environ de 3,200 mètres pour le 4, 3,000 mètres pour le 12. Les fusées sont réglées

de manière à faire éclater les obus de 4, en moyenne aux deux distances de 1,500 et de 2,85.0 mètres, et les obus de 12 aux distances de 1,450 et 2,750 mètres.

Les obus à balles renferment, indépendamment d’une petite charge d’explosion, 80 balles de pistolet de gendarmerie pour l’obus de 4, 150 balles sphériques de l’ancien fusil d’infanterie pour le 12; ils sont munis de fusées fusantes à quatre durées. Le cône de dispersion des éclats de l’obus et des balles qu’il renferme est très-régulier, et lorsque l’éclatement se produit de 100 à 300 mètres en deçà du but, l’effet de ces projectiles est considérable * depuis 600 jusqu’à 1,400 mètres, surtout pour l’obus de 12. On peut regarder la distance de 1,500 mètres comme la limite extrême de l’effet utile des obus à balles. Les fusées pour obus à balles ont quatre distances d’éclatement comprises entre 500 et 1 ,200 mètres pour l’obus de 4 ; entre 500 et 1,400 mètres pour l’obus de 12.

Les boîtgs à mitraille ont une portée relativement très-faible. A 600 mètres on ne doit les employer que sur un terrain uni et favorable aq ricochet des balles ; leur portée réglement efficace est entre 300 et 400 mètres; le cône de dispersion des balles est moins régulier et plus ouvert que dans les obus à balles.

Fusées percutantes.

Il y a souvent avantage à ce que le projectile éclate en touchant le but ; la fusée dont on se sert à cet effet est d’une forme extérieure semblable à celle de la fusée ordinaire et se visse comme elle dans la lumière du projectile ; dans le choc un

tampon en bois portant un rugueux est refoulé contre une amorce fulminante.

Pour éviter les accidents dans le transport, les obus ne sont jamais armés d’avance de fusées percutantes ; l’approvisionnement de chaque batterie comporte 16 de ces fusées dans les coffres du milieu et de derrière de chaque caisson. Les fusées fusantes sont enlevées au moment du besoin et remplacées par des fusées percutantes.

Emploi des différents projectiles.

Au delà de 1,500 mètres et jusqu’aux limites extrêmes du tir, le seul projectile que l’on puisse employer est l’obus ordinaire. Entre 550 et 1 ,500 mètres, on peut se servir de l’obus ordinaire, ou de l’obus à balles, suivant le but que l’on se propose; enfin la boîte à mitraille n’est d’un effet utile qu’en deçà de 550 mètres.

On se sert de l’obus ordinaire contre Eartillerie qu’il faut contrebattre, en s’attachant surtout à détruire le matériel; contre des troupes massées en colonnes profondes, contre des carrés, contre des lignes que l’on peut prendre d’enfilade, le projectile agissant alors à la fois comme boulet plein et comme obus ; contre les postes retranchés, pour éteindre le feu de l’artillerie qu’ils renferment, détruire les palissades et les chevaux de frise, écrêter les parapets et combler les embrasures ; contre les villages, pour couper les murs de clôture, incendier les habitations, déloger les tirailleurs des maisons crénélées. Dans le tir contre des murs de clôture, ou des maisons, il y a grand avantage à se servir de fusées percutantes, pour faire éclater les obus au moment où ils traversent

l’obstacle. Les obus garnis de fusées ordinaires ne feraient j le plus souvent, qu’un trou dans les murs et iraient éclater au loin.

L’obus à balles est employé contre des troupes déployées à bonne distance, ou contre de la cavalerie se préparant à la charge, ou la commençant.

En deçà de 600 mètres on se sert de l’obus ordinaire, dans un petit nombre de cas ; contre l’artillerie ennemie; contre des têtes de colonnes engagées sur un pont, ou dans un passage étroit. La boîte à mitraille devient alors d’un emploi fréquent, soit que l’on veuille entamer un carré, arrêter une colonne d’attaque, ou une charge de cavalerie. A partir de 400 mètres on tire de plus en plus vivement à mesure que la distance diminue.

Tir en ricochant.

Dans certains cas exceptionnels, lorsque l’on a devant soi une zone étendue de terrain uni, sec, élastique, on obtient, en dirigeant Taxe de la pièce parallèlement au sol, un tir rasant qui peut avoir des effets redoutables. Les ricochets que fait alors le projectile sont très-nombreux, d’une faible hauteur ; le projectile, retardé dans sa marche, éclate à une moindre distance de la batterie que dans le tir de plein fouet. Mais ce genre de tir, qui s’appliquait très -bien aux projectiles sphériques, pourra rarement être utilisé avec nos obus oblongs.

Tir plongeant.

Lorsqu’on tire les canons rayés sous des angles compris entre 8° et 24° et avec de faibles charges, on obtient des trajectoires courbes, qui permet-

tent de détraire le matériel et les défenses placés derrière une masse couvrante. Bien que ce tir soit plus spécialement employé dans la guerre de siège, il peut avoir de fréquentes applications en campagne. lia donc été décidé que les batteries rayées de 4 et de 12 seraient mises en mesure d’exécuter le tir plongeant, avec des angles variables et des charges fixes. Un approvisionnement spécial pour la confection de ces charges est porté dans l’avanttrain des chariots de batterie. Il comprend 60 sachets vides et 2 mesures à poudre, l’une de 100 grammes et l’autre de 50 grammes. Les charges peuvent se faire au moment du besoin, au moyen de la poudre des charges ordinaires. Les jfusées percutantes sont employées en général dans ce genre de tir.

Rôle de l'artillerie dans les combats.

Sur les champs de bataille, chaque arme peut, selon les circonstances, jouer le rôle principal. Dans les moments critiques, lorsque les avantages des deux armées se balancent, ou que les efforts de l’infanterie et de la cavalerie sont restés sans succès, l’artillerie prend la première place et peut porter le coup décisif ; mais, le plus souvent, son rôle, important toujours, est cependant secondaire et consiste à prêter l’appui de son feu aux autres I troupes. C’est spécialement l’objet des batteries divisionnaires, qui n’ont pas d’autre tactique que de préparer, de suivre et d’appuyer avec discernement les mouvements des troupes auxquelles elles sont attachées.

Artillerie divisionnaire.

L'artillerie divisionnaire est active depuis le premier moment de la bataille jusqu’au dernier. C’est elle qui commence l’action et prépare le combat. La rapidité de tir et la portée des nouvelles armes portatives, loin de diminuer en ce moment l'importance du canon, F augmente au contraire ; grâce à la portée de ses projectiles, il peut seul aujourd’hui servir au général « à tenir « l’ennemi dans l’incertitude sur le véritable point « d’attaque, à l’occuper, à le disséminer, à l’épui- « ser partout, à entretenir le combat avec le moins « de forces possibles. » (Grevenitz.)

Mais si le progrès des armes de l’infanterie n’amoindrit pas le rôle des batteries divisionnaires, il le rend au moins plus difficile. Il faudra plus que jamais soutenir l’artillerie par un grand nombre de tirailleurs, se portant en avant avec elle et contrebattant les tirailleurs ennemis ; s’il arrive qu’une batterie ait dû. prendre position assez loin de sa division et que les tirailleurs ne soient pas suffisants pour la défendre on devra détacher auprès d’elle une ou deux compagnies ou bien un ou deux, escadrons. Parmi les troupes d’infanterie, les chasseurs à pied semblent le plus propres à cet usage. « Le bataillon de chasseurs « ne fait pas partie intégrante de la ligne de ba- « taille; il ne doit, que dans de très-rares excep- « tions, combattre comme troupe de ligne. Conte sidéré comme une réserve spéciale, ce bataillon ce doit être laissé dans la main du général de divi- « sion, qui en détache des compagnies, soit pour « porter des renforts sur les points de la ligne des « tirailleurs où leur action peut être jugée néces-

« saire, soit pour protéger l’artillerie ou inquiète ter celle de l’ennemi,» ( Observations sur l’in struction sommaire pour les combats.)

La plus grande efficacité du tir de l’infanterie obligera aussi l’artillerie à tenir plus que jamais compte de ce vieux principe : qu’il faut se couvrir de tous les plis de terrain, en négligeant les intervalles et les distances prescrits pour les manœuvres d’instruction.

Quand l’action est engagée, l’objet essentiel de l’artillerie n’est pas, le plus souvent, d’éteindre le feu des pièces ennemies; on ne doit les contrebattre et engager un combat d’artillerie contre artillerie que si leur feu devient trop meurtrier pour nos troupes. Il vaut mieux, en général, battre les lignes de l’ennemi d’écharpe, ou de flanc, si c’est possible, tirer de front sur ses colonnes, arrêter ses attaques et seconder celles qui sont dirigées contre lui, en concentrant le feu de plusieurs batteries sur les points déterminés par le général. La justesse des canons de campagne rayés, jusqu’aux plus grandes distances, permettra souvent d’arriver à ce résultat sans changer de place, sans gêner le mouvement des troupes d’attaque et surtout sans perdre de temps; le tir pourra être continu jusqu’au moment où s’engagera la mêlée.

Si les colonnes sont repoussées, l’artillerie protège leur mouvement en arrière en restant en position et contenant la poursuite de l’ennemi.

Si la retraite se prononce, l’artillerie se retire en échelons, par batteries ou demi-batteries et doit soutenir les troupes qu’elle accompagne jusqu’à la dernière extrémité, au risque même de perdre quelques pièces, ce qui n’est un déshonneur que lorsque cette perte provient d’incapacité ou de faiblesse.

Ce qui précède s’applique plus spécialement aux batteries divisionnaires d’infanterie ; quant au rôle des batteries attachées à la cavalerie, nous renverrons aux observations sur le service de la cavalerie en campagne (1868, page 66 et suivantes). L’artillerie à cheval doit joindre à ses autres qualités celle de l’audace ; il faut qu’à un moment donné on puisse lancer contre des colonnes qui se forment, ou sur le flanc des batteries adverses, des pièces d’artillerie à cheval, sans caissons, pour ouvrir à 400 mètres ou 500 mètres un feu rapide et soutenu.

Artillerie de réserve. — Grandes batteries.

L’artillerie de réserve, au commencement de l’action, prend généralement position en arrière, avec les autres troupes de soutien. Elle peut être employée en partie pour secourir les points faibles, ou marcher en totalité, appuyée par des troupes placées sur les ailes, ou en arrière des ailes, pour frapper un coup décisif. On peut quelquefois réunir dans le même but les batteries de plusieurs divisions, ou joindre au noyau d’une grande batterie, formée par l’artillerie de réserve, l’artillerie des divisions voisines ; mais cet emploi de l’artillerie divisionnaire ne peut être qu’exceptionnel ; il vaut mieux, lorsque le mouvement d’une grande batterie se prononce, que les batteries attachées aux autres troupes appuient ce mouvement par leurs feux, si leur attention n’est pas forcément appelée sur un autre point.

L’emploi de l’artillerie par grandes masses a été appliqué surtout dans les dernières guerres de l’Empire. À la bataille de Wagram, le premier

effort de l'Empereur sur le centre de l’armée autrichienne avait échoué, notre aile gauche avait été forcée et des troupes nombreuses s’avançaient entre nous et le Danube. A l’aile droite, le maréchal Davout était arrêté devant la position de Neusiedel. Vers midi, les chances de la victoire semblaient toutes en faveur de l’Archiduc. C’est alors que Napoléon, s’apercevant de l’extension de la ligne autrichienne, résolut de la percer au centre. Il réunit en avant de Raschdorf dix batteries de 12 de la garde, et par l’adjonction de plusieurs batteries de divisions , il éleva à cent le nombre des pièces de cette grande batterie. Sous cette véritable charge d’artillerie, les Autrichiens, écrasés par la mitraille, furent contraints de se retirer dans le plus grand désordre; les obstacles qui les couvraient furent détruits et la batterie d’Aderckla réduite au silence. Ce résultat obtenu, la batterie fut partagée en deux, formant un angle saillant, dont les deux côtés étaient tournés vers Aderckla et Breintenlée. Cet angle, après avoir livré passage à la colonne d’attaque de Macdonald, s’ouvrait au fur et à mesure qu’elle avançait; les deux moitiés de la batterie envoyaient sur les deux villages une grêle de projectiles et forcèrent enfin les Autrichiens à les abandonner. L’armée ennemie était percée au centre. En même temps Davout , sous la protection d’une batterie de soixante pièces, emportait les hauteurs de Newsiedel et la retraite générale des Autrichiens était prononcée. Dans presque toutes les grandes batailles livrées par Napoléon après 1809, on trouverait des exemples analogues de l’emploi de l’artillerie par grandes batteries, pour frapper sur un point donné un coup souvent décisif.

A la bataille de Solferino une batterie de |2

pièces comprenant la presque totalité de l’artillerie divisionnaire et de la réserve du 4e corps servit à boucher la trouée entre ce corps et le 2e, et permit de résister longtemps à des forces supérieures.

Attaque et défense d'un village.

Les villages sont le plus souvent les points d’appui d’une ligne de bataille; il n’est guère de combat où l’on ne rencontre comme épisode principal la prise ou la défense d’un village. La rapidité du tir des nouvelles armes portatives rendra plus que jamais difficile l’attaque de ces positions ; l’intervention de l’artillerie est devenue indispensable. Sans s’attacher à incendier un village, qu’il vaut mieux chercher à prendre comme abri et point d’appui, il faut chercher à battre de plein fouet les bâtiments crénelés, les maisons occupées par l’ennemi et les barricades ; prendre les rues d’enfilade ; fouiller avec le tir plongeant les haies, les jardins, les enclos et en déloger les défenseurs; atteindre, derrière les épaulements qui les couvrent, les pièces et leurs servants; concentrer les feux sur les points vers lesquels on doit lancer les colonnes d’attaque. Il faut surtout disposer des batteries, en les couvrant au besoin d’un retranchement rapide, pour démonter celles de l’ennemi, qui garnissent ordinairement les flancs du village. Tant que l’artillerie des flancs n’aura pas été réduite au silence ou contrainte à la retraite, le succès de l’attaque sera toujours compromis.

A la bataille de Leipzig, les Prussiens attaquèrent à trois reprises le village de Probstheïda, dé-

fendu par le maréchal Victor. A la première attaque ils parvinrent jusqu'aux retranchements; à la deuxième ils s’emparèrent d’une partie du village ; l’attaque renouvelée une troisième fois se termina, comme les deux précédentes, par une retraite précipitée. C’est que les Prussiens avaient négligé de contre-hattre les deux batteries que le maréchal avait établies sur ses deux flancs ; les Français, ralliés sous la protection du feu de leurs pièces, reprirent chaque fois une vigoureuse offensive, et les Prussiens, foudroyés dans leur marche sur Probstheïda, poursuivis par un feu meurtrier dans une retraite désordonnée, éprouvèrent des pertes immenses, sans réussir à emporter le village.

Les considérations précédentes sur le rôle de l’artillerie dans l’attaque d’un village, déterminent aussi son rôle dans la défense. Il faudra à droite et à gauche placer des batteries pour tirer sur les colonnes d’attaque ; on les couvrira d’un épaulement si le temps le permet. On se ménagera une réserve en arrière, afin d’arrêter l’ennemi dans le cas où il essaierait de tourner la position. On ne devra jamais exposer l’artillerie dans le village même, à moins qu’il ne soit fortifié et qu’il ne doive être défendu jusqu’à la dernière extrémité.

Attaque et défense d'une position retranchée.

L’attaque d’une redoute ou d’un poste fortifié est aussi quelquefois un des principaux épisodes d’une bataille. Dans ce cas encore, l’action de l’artillerie doit précéder celle des autres armes. On reconnaît la position, sa nature, ses moyens de défense; on s’établit hors de la bonne portée de la mitraille avec des pièces de 12, que l’on

couvre d’un épaulement si le terrain et le temps le permettent. Une partie des pièces contre-bat de plein fouet l’artillerie des ouvrages et s’attache à détruire les obstacles accessoires et surtout à faire brèche; les autres pièces, disposées sur le prolongement des faces, lancent des obus à tir plongeant dans l’intérieur de l’ouvrage. Quand la brèche est faite et que l’on pense avoir produit un effet suffisant, on se porte en avant pour tirer à mitraille sur les troupes qui tiendraient encore ; puis on laisse agir l’infanterie, qui emporte l’ouvrage, et l’on se dispose à repousser les retours offensifs.

Quelquefois, le terrain en avant de l’ouvrage ne permet pas l’établissement des batteries de l’attaque ; on peut alors essayer une attaque par la gorge, et dans ce cas encore l’artillerie doit entrer la première en action pour détruire avec ses obus les défenses, qui de ce côté ferment ordinairement les redoutes. Ces attaques à revers sont dangereuses, parce qu’elles obligent à passer dans l’intervalle des ouvrages, en bravant leur feu. On en citerait cependant un certain nombre d’exemples dans les guerres de l’Empire.

A le bataille de la Moskowa, les Russes avaient, entre autres ouvrages, disposé trois grandes redoutes sur leur front. Une seule, celle de droite, avait été enlevée par l’infanterie du maréchal Ney. Les deux autres avaient repoussé plusieurs assauts réitérés. C’est alors que d08 pièces d’artillerie à cheval, françaises et alliées, divisées en trois batteries, reçurent l’ordre de franchir la ligne des redoutes ; elles passèrent au galop dans les inter-^ valles, et pendant que la batterie du centre contenait les Russes et ralliait la cavalerie légère, les deux autres se mettaient en batterie contre la

gorge des redoutes, détruisaient les obstacles et mitraillaient les défenseurs. Les 2e et 4e divisions de cuirassiers purent alors pénétrer dans l'intérieur des ouvrages et s’en rendre maîtres. Le feu des trois batteries réunies fit avorter les tentatives de retours offensifs qu’entreprirent les Russes.

Pour défendre un poste retranché, on doit armer les points qui peuvent prendre les attaques de front ou de flanc ; placer des pièces de 12 au saillant et sur les faces, des pièces de 4 sur les flancs et dans les rentrants ; détruire les bâtiments et les plantations qui pourraient couvrir l’ennemi. On tire à obus sur les batteries de l’attaque, à moins qu’elles ne s’approchent à bonne portée de mitraille, et l’on réserve quelques pièces de 4 pour flanquer la brèche et mitrailler fes colonnes d’attaque. Il faut chercher à s’assurer des débouchés, pour se retirer à temps sur un point déterminé et difficilement abordable dans le cas où l’assaut réussirait.

Passages de défilés.

Le passage d’un défilé, soit en avant, soit en retraite, est une des opérations critiques de la guerre, dans lesquelles le concours de l’artillerie peut devenir précieux. Pour forcer un défilé dans lequel l’ennemi a établi des pièces, il faut commencer par les contre-battre avec des canons de 12. S’il attend à la sortie du défilé, il sera le plus souvent opportun de placer de l’artillerie en tête de colonne, les caissons suivant plus en arrière. On débouchera rapidement du défilé, et les pièces viendront successivement se mettre en batterie à

portée de mitraille pour protéger le déploiement des colonnes qui les suivent.

L’exemple le plus remarquable d’un passage de défilé en avant est peut-être celui qu’a fourni la manœuvre du général Drouot à la bataille de Hanau, au point de vue de l’emploi de l’artillerie. L’armée [française se repliait vers le Rhin, lorsque en avant de laforêtde Hanau, que traverse la route de Mayence, elle rencontra l’avant-garde du général de Wrede, qui voulait lui barrer le passage. Quelques coups à mitraille suffirent pour disperser cette avant-garde ; mais au débouché de la forêt les Français furent arrêtés par toute l’armée austro-bavaroise. Quatre-vingts bouches à feu, placées sur le front de cette armée, battaient la sortie du défilé. Napoléon résolut de s’ouvrir un passage avec l’artillerie dont il disposait et chargea de l’exécution le général Drouot. Pour faciliter rétablissement des batteries de 12, le général se décida à sacrifier 15 pièces; ces bouches à feu sortant de la forêt, douze par un sentier à droite, trois par la grande route, vinrent ouvrir le feu et attirer sur elles l’attention de l’ennemi. Elles eurent beaucoup à souffrir, mais leur dévouement permit au reste de l’artillerie de venir s’établir sur la gauche en batterie successivement, pièce par pièce, jusqu’au nombre de cinquante-six bouches à feu. Cette masse d’artillerie soutint le feu des batteries bavaroises, repoussa par des décharges à mitraille les charges des cuirassiers ennemis, et permit à nos troupes de sortir du défilé et de se déployer. Se portant alors en avant à 400 ou 500 mètres de la forêt, cette énorme batterie prit d’écharpe le centre de l’ennemi et décida du gain de la bataille.

Pour défendre un défilé il est préférable de ne

pas se placer en avant, de peur qu’en cas de revers la retraite ne devienne trop difficile. En s’établissant en arrière on doit placer à 200 mètres de la sortie des batteries croisant leurs feux et destinées à tirer à obus sur les colonnes engagées dans le défilé, à mitraille sur les têtes de colonne qui débouchent. Si l’on est obligé de rester en avant du défilé, il faudra se retrancher le plus solidement possible.

A Hohenlinden, Moreau, se retirant devant l’archiduc Jean, avait à suivre une longue route en forêt. Après avoir augmenté l’artillerie de son arrière-garde ; il lui fit traverser la forêt, avec une apparence de désordre, puis à la sortie du bois il la divisa en trois batteries. Deux furent placées à droite et à gauche de la route derrière des taillis qui les dérobaient à la vue de l’ennemi et les mettaient à l’abri des charges de sa cavalerie; la troisième se retirait devant les Autrichiens, engagés h sa suite dans le défilé, avec une artillerie considérable et un corps de cavalerie. Tout à coup la 3e batterie s’arrêta et fit feu en arrière ; les batteries masquées répondirent à ce signal, et la colonne autrichienne, écrasée par des feux convergents, ne put ni se déployer ni prendre position. L’archiduc Jean, tourné pendant ce temps par les généraux Grenier et Richepanse, dut se retirer dans le plus grand désordre, en abandonnant les 120 bouches à feu engagées dans le défilé.

Passages de rivières.

L’artillerie concourt doublement au passage des rivières. Elle construit les ponts de bateaux et protège de son feu leur établissement. Depuis 1866

on compte en Fraîice deux espèces d’équipages dé II ponts : l’équipage de réserve, appartenant à la I réserve d’une armée et l’équipage de corps d’armée, destiné spécialement à établir les ponts d’avant-garde.

L’équipage de réserve comprend 32 bateaux, \ 4 nacelles et 8 chevalets. Il se partage en 4 divisions, qui peuvent opérer isolément.

Chaque division peut ponter 53 mètres avec les bateaux seulement et 64 mètres avec les bateaux et les chevalets.

L’équipage entier peut ponter 196 mètres avéc les bateaux seulement et 240 mètres avec les bateaux et les chevalets. Il exige 500 chevaux et 77 voitures.

L’équipage de corps d’armée comprend 18 bateaux, composés chacun de deux demi-bateaux qui peuvent être réunis ou séparés. En employant le bateau entier on obtient un pont qui peut sé relier avec celui de l’équipage de réserve. Avec le demi-bateau on construit des passerelles sur lesquelles on peut faire passer l’infanterie en colonne par deux, la cavalerie en colonne par un, la pièce de 4, traînée à bras. Chacun des 36 haquets porte un demi-bateau et tout ce qui est nécessaire pour ponter une demi-travée.

L’équipage de corps d’armée se partage en trois divisions, qui peuvent opérer isolément. Chaque division donne 36m80 de pont ou 60in80 de passerelle. L’équipage entier donne I04m70 de pont ou 176m70 de passerelle. Il exige 160 chevaux et 40 voitures.

Une armée, se composant de trois corps d’armée, aurait à sa disposition un équipage de réserve et trois équipages de corps d’armée. En réunissant tous les équipages elle pourrait franchir un fleuve

de 465 mètres de largeur, si la profondeur de l’eau près des rives permettait l’emploi des chevalets d’équipage et de 420 mètres ^de largeur, dans le cas contraire. C’est à peu près la largeur du Rhin en aval de Cologne. Une armée ne pourrait donc jeter qu’un seul pont sur un fleuve de cette largeur en employant toutes les ressources de l’artillerie. Si l’on a de nombreux et larges cours d’eau à traverser, il faudra avoir recours aux ponts de chevalets que construit le génie et profiter en outre de toutes les ressources que présente le pays en bateaux du commerce.

Si l’on n’est pas en présence de l’ennemi, on peut se contenter de ponter une partie du cours d’eau, en partant en même temps des deux rives. On profite du courant pour établir au milieu un pont volant. Le 5e corps de l’armée d’Italie a traversé de cette manière, en juin 1859, le Pô, en face de Cazal-Maggiorre, où il a une très-grande largeur ; les bateaux de toute provenance avaient été requis sur les bords du fleuve.

Établissement des ponts.

« Du moment où l’on est maître d’une position « qui domine la rive opposée, on acquiert bien « des facilités pour effectuer le passage d’une ri- « vière, surtout si cette position est assez étendue « pour y placer une nombreuse artillerie. Cet « avantage est moindre si la rivière a plus de « 300 toises : aussi, dans ce cas, le passage n’est-il « possible que si l’on parvient à surprendre l’ ente nemi et qu’on est protégé par une île intermé- « diaire ou bien lorsqu’on profite d’un rentrant « très-prononcé pour établir des batteries croi-

« sant leur feu sur la gorge. » ( Maximes de guerre de Napoléon 1er.)

On choisira donc, si c’est possible, un rentrant pour jeter les ponts. Il est bon que la rive que l’on quitte domine la rive opposée, si l’on marche en avant et qu’elle en soit dominée dans le cas d’une retraite. On jettera plusieurs ponts à la fois ; de fortes batteries, que l’on couvrira autant que possible, devront croiser leurs feux sur le terrain en avant. Les ponts exécutés, quelques pièces passeront en tête des colonnes, pour protéger et couvrir le déploiement.

Le passage des fleuves de vive force ne peut s’opérer que par l’emploi d’une nombreuse artillerie, supérieure à celle que l’ennemi a mise en ligne.

Les Russes, en évacuant Dresde, en 1813, avaient fait sauter les ponts de l’Elbe. Pour empêcher qu’on ne les rétablît, ils avaient mis 40 pièces en batterie sur la rive droite du fleuve. Nos pontonniers ne purent accomplir leur œuvre qu’après que 50 pièces françaises eurent réduit la batterie russe au silence.

Pour disputer aux Français le passage du Danube, l’archiduc Charles, *en 1809, avait établi devant l’île Lobau une ligne retranchée, garnie d’une artillerie formidable; mais, de son côté, Napoléon avait armé de 109 bouches à feu les îlots du Moulin, de Monlebello, d’Espagne et d’Alexandre. Dans la nuit du 4 au 5 juillet les batteries françaises ouvrirent le feu sur le village d’Enzersdorf et les retranchements adjacents et réussirent à faire taire l’artillerie ennemie. Les pontonniers parvinrent, grâce à cette canonnade, à jeter plusieurs ponts sur le Danube, et le 5 au matin l’armée française occupait en face de l’armée autri-

chienne la rive gauche du grand fleuve. La bataille de Wagram eut lieu le lendemain.

Emploi de l'artillerie dans les retraites.

Lorsque le terrain et les circonstances le permettent, une armée se retire en général par échelons. L’artillerie suit le mouvement et se retire en échelons par batteries ou demi-batteries. Quelques batteries s’établissent rapidement sur des emplacements reconnus d’avance pour protéger les troupes, leur permettre de se rallier et préparer les retours offensifs. C’est dans les retraites surtout que l’artillerie doit faire abnégation de son propre salut, au profit des troupes qu’elle accompagne. Dans les grands désastres l’artillerie peut quelquefois rallier sous son feu les hommes dispersés et relever dans ces moments critiques le moral du soldat.

Alors on doit placer les batteries de manière qu’elles puissent protéger les passages difficiles, les ponts, les gorges, les bois, les villages; en ayant soin de se servir des obstacles naturels, pour mettre les pièces à l’abri.

Le soir de la bataille d’Essling, quarante mille hommes, qui étaient restés sur la rive gauche du Danube et que la rupture des ponts du grand bras avait isolés du gros de l’armée, battaient péniblement en retraite. Cinquante bouches à feu furent établies dans le saillant formé par le petit bras du Danube, vis-à-vis de l’ile Lobau, au milieu de broussailles et de petits bouquets d’arbres. La cavalerie autrichienne, écrasée par la mitraille et les obus de cette batterie, fut obligée de renoncer à poursuivre plus longtemps les grenadiers de la

garde, qui soutenaient la retraite, et le passage du petit bras, vers l’île Lobau, put s’effectuer sans désordre.

Nous bornerons là ce que. nous avions à dire sur l’emploi de l’artillerie de campagne. Dans cette seconde partie, pas plus que dans la première, nous n’avons eu la prétention d’émettre des idées nouvelles. Nous nous sommes bornés à extraire des traités spéciaux des faits avérés et des principes si m pies, d’une application fréquente . L’expérience des dernières guerres et les réunions annuelles dans les camps d’instruction ont appris aux différentes armes à se connaître et à s’apprécier. Il est probable que dans les guerres futures des masses plus nombreuses que jamais viendront se heurter sur le champ de bataille. Peut-être alors se révélera-t-il de ces grands hommes de guerre, qui modifient la tactique générale et l’emploi de l’artillerie ; mais, dès à présent, il est établi que la France a une artillerie légère, mobile, manœuvrière, d’un tir puissant et d’une grande portée, d’une justesse suffisante pour le tir de campagne, et qui se prêtera facilement à tout ce qu’on pourra en exiger dans les phases encore inconnues des grandes luttes de l’avenir.

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