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Conference sur la tactique de l'infanterie

L’auteur de V Armée française en 1867, dans celui de ses chapitres où il décrit, dans ce style imagé et brillant, si bien fait pour charmer et convaincre le lecteur, le rôle de l’infanterie dans les combats (1), nous montre que celte arme, sur le champ de bataille, soit qu’elle gagne, soit qu’elle cède du terrain, entraîne irrésistiblement le reste de l’armée dans sa marche en avant ou dans son mouvement de retraite.

Kœniggrælz est une preuve frappante de celte vérité: nous y voyons en effet l’armée autrichienne, malgré les efforts héroïques d’une artillerie excellente, malgré les charges vigoureuses d’une cavalerie justement renommée, perdre la bataille par le manque de solidité de son infanterie; nous y voyons, par contre, l’armée prussienne, avec une artillerie mé-

(4) V Armée française en 1867, chap. xv, p. 167.

diocre, une cavalerie peu employée, gagner la bataille par le fait d’une infanterie vaillante et bien armée.

Qu’en devons-nous conclure ? — La nécessité de donner à l'infanterie, au même titre qu'aux armes dites spéciales , une forte éducation en vue de la guerre ; la nécessité de laisser le moins de chances possible à l’imprévu, à l’inspiration, à l’enthousiasme, la nécessité d’adopter pour cette arme une manière de combattre qui repose sur des principes solides et faciles à faire passer dans la pratique.

On a tort de compter sur l’inspiration : l’inspiration, rare partout, est surtout rare à la guerre, à cause de l’émotion du combat, et il n’y a guère d’inspirés que ceux dont la pratique unie à la science a formé le coup d’œil.

L’enthousiasme a perdu plus d’armées qu’il n’en a sauvé.

Les volontaires de 92 nous ont donné Jemraapes, mais nous leur devons Neerwinden ; les bataillons de volontaires n’ont acquis de valeur réelle que par leur fusion avec la vieille infanterie que la monarchie avait léguée à la Révolution. Les conscrits de 1813 ne manquaient pas d’enthousiasme; ils s’appuyaient sur une nombreuse artillerie; ils avaient à leur tête Napoléon, et, au-dessous de Napoléon, des généraux tels que Ney, Marmont, Vandamme, Saint-Cyr; et pourtant, après Lutzen et Bautzen, Kulm et Leipzig î

Sans tactique — car la tactique n’est autre chose qu'une manière régulière de combattre — ni ordre, ni cohésion, exagération du nombre des troupes engagées, perles inutiles, absence de réserves disponibles; en cas de revers, désastre irréparable ; en cas de succès, victoire incomplète.

En notre qualité de fantassin , nous nous occuperons exclusivement de la tactique de l’infanterie, et nous ne nous permettrons d'excursions dans le domaine des autres armes que si elles sont nécessitées par les besoins de notre cause.

Nous examinerons d’abord les conditions auxquelles doit satisfaire la tactique de l’infanterie; nous exposerons ensuite les formations qui nous sembleront réaliser ces conditions au plus haut degré; enfin nous discuterons ces formations.

Une remarque avant d’aller plus loin. — Il ne faut pas, à mon sens, confondre la tactique avec les manœuvres de garnison connues sous le nom d 'exercices. Ces manœuvres, dont le résultat, sinon le but, est de rompre les troupes et de leur donner de la souplesse, sont déterminées par des règlements officiels. La tactique repose sur la tradition et l’expérience, et est consignée dans des traités spéciaux, variables de forme, d’idées et de langage, n’ayant d’autre valeur que celle du nom de l’auteur apposé au bas de l’écrit. Les

règlements de manœuvre n’appartiennent donc pas «Ma critique, tandis que la tactique ouvre à la discussion un vaste champ, dans lequel je me propose de glaner.

II. — CONDITIONS AUXQUELLES DOIT SATISFAIRE LA TACTIQUE DE L’INFANTERIE.

La tactique doit d’abord satisfaire à une condition générale ; elle doit reposer sur un principe immuable, aussi vieux que le monde, déjà vrai à l’époque où l’art militaire était dans l’enfance, et oùl’on ne connaissait que les merveilles de l’arc et de la fronde. Ce principe, qui n’a fait que se confirmer avec l’apparition et les progrès des armes à leu, peut s’énoncer de la manière suivante : Toute troupe disposée en vue du combat doit affecter une formation qui la préserve autant que possible des effets meurtriers des armes de lf adversaire , tout en lui laissant une consistance assez forte pour pouvoir résister à un choc ou enfoncer un obstacle. Ce qui, en termes techniques, peut s’énoncer ainsi : Combiner les avantages de V ordre mince et ceux de l}ordre profond, en évitant soigneusementlesinconvénients de chacun de ces deux ordres.

En outre de celte condition générale, la tactiquedoit satisfaire» certainesconditions variables suivant les pays, les époques, les armées et les armes. Ces conditions peuvent, je crois, se résu*

mer en quatre : la tactique doit s’adapter: 1° au caractère national; 2° à la composition de l'armée ; 3° à V organisation des troupes ; 4° à V armement.

Dans la première condition, — caractère national, — nous considérons l’homme avant qu’il soit soldat ; dans la deuxième , — composition d e l’armée, — nous le considérons avec les modifications que l’habit et l’esprit militaires ne peuvent manquer d’apporter à son caractère; dans la troisième, — organisation des troupes, — nous envisageons les soldats, non plus comme des individualités, mais groupés de manière à former des unités de combat; dans la quatrième, — armement, — nous tenons compte de la valeur qu’ajoute au soldat l’arme placée entre ses mains.

Nous allons examiner successivement ces quatre conditions et voir dans quelles limites chacune d’elles influe sur la tactique.

1° La tactique doit sJ adapter au caractère national. — Tous ceux qui ont vu la guerre de près, tous ceux mêmes qui, sans avoir reçu le baptême sacré du feu, l’ont étudiée dans certains livres véridiques, tels que les Mémoires deSaint- Cyr ou les Souvenirs du duc de Fésenzac, où les récits héroïques et légendaires des historiens sont décomposés au prisme de la réalité, tous ceux-là savent qu’une armée se bat avec le caractère et le tempérament qui lui sont propres, et non avec les règles qu’on cherche à lui imposer.

Les règles ne sont bonnes qu’à la condition d’être exécutables, et elles ne peuvent être exécutées qu’à la condition d’être en harmonie parfaite avec le caractère et le tempérament de l’armée en vue de laquelle elles ont été faites.

La furie française n’a jamais pu et ne pourra jamais s’accommoder de la lenteur qui convient si bien au flegme britannique. Saint-Arnaud, qui, se sentant saisi par la terrible étreinte de la mort, voulait, avant de rendre le dernier soupir, assisier au triomphe de nos jeunes aigles, Saint- Arnaud n’a jamais pu voir courir les Anglais.

Le fond du caractère français, c'est l’élan. L’élan demande l’offensive. Ne cherchez pas à l’enchaîner, il reprendrait le dessus. Le poète l’a dit :

Chassez le naturel, il revient au galop.

Prenons donc l’offensive, et contentons-nous d’en régler les excès.

2° La tactique doit s’adapter à la composition de l’armée. — La même tactique ne saurait convenir à des troupes nationales et à des mercenaires, à des volontaires et à une armée régulière, à de jeunes troupes et à de vieux soldats aguerris. 11 suffît, pour s’en convaincre, de jete^ un rapide coup d’œil sur les transformations^ qu’a subies, sous la République et l’Empire, la lactique de l’infanterie, pour se maintenir au niveau des éléments divers qui sont entrés suc-

cessivement dans la composition de cette arme.

Il — Les volontaires de 92 et de 93 (1). très-jeune j troupe sans éducation et sans consistance, se dispersaient en grandes bandes de tirailleurs,* quand, après avoir harcelé l’ennemi pendant j plusieurs heures, ils croyaient avoir saisi le défaut de la cuirasse, ils s’élançaient à l’attaque en chantant la Marseillaise ; leur irrésistible élan dégénérait le plus souvent en un irrésistible désordre, et le succès était bien compromis si les anciennes troupes royales n’arrivaient à la rescousse pour fixer la victoire sous nos drapeaux. — Les demi-brigades, produit de la fusion des bataillons de volontaires avec les vieux régiments de ligne, tenant à la fois de la jeunesse des uns et de la solidité des autres, adoptèrent une ligne de bataille formée de bataillons en colonne alternant avec des bataillons déployés ; ce fut l’ordre de Bonaparte au Tagliamenlo, de Moreau à Holienlinden, de Desaix à Marengo : les bataillons déployés fournissaient le feu, et, à la moindre manœuvre, redevenaient les tirailleurs en grandes bandes; les bataillons en colonne conservaient leur cohésion et produisaient le choc. — Les Régiments de la Grande Armée, formés par la Italique de la guerre et par la forte éducation du

| (1) Voir, pour la manière de combattre des volontaires. Le premier volume de la Guerre de la Péninsule, par le 'général Foy, liv. i, p. 103.

camp de Boulogne, consolidèrent la ligne de bataille en la composant exclusivement de bataillons en colonne, qui, faciles àmouvoir, à déployer et à ployer derrière le rideau d’éclaireurs qui les masquait, fournissaient le feu et produisaient le choc : ce fut l’ordre de Soullz à Austerlitz, de Davout à Auerslædt, de Neyà Friedland. — Les conscrits del813 etde4814 rappelaient les levées en masse de la République ; ils reprirent la manière de combattre de cette époque, else dispersèrent en grandes bandes de tirailleurs ; seule la vieille garde, semblable à une de ces vieilles tours féodales qui restent debout au milieu des ruines qui les entourent, conserva, au milieu du désordre général, son ordre régulier.

Si nous ne sommes pas appelés, de nos jours, à revoir les levées en masse de 93, nous le sommes encore moins à revoir les vieux soldats de la grande armée.

Les lois de recrutement sont des lois sociales et financières tout autant que des lois militaires ; rendues sous la pression de l’opinion et l'influence des exigences budgétaires, elles tendent, et, tant que l'esprit public n’aura pas varié à cet égard, elles tendront à généraliser et à égaliser les charges du service militaire en temps de guerre et à les restreindre autant que possible en temps de paix. C’est le système de la quantité substitué à celui de la qualité. Je ne discute pas; je n'approuvé ni ne blâme : je constate. Et je me con-

tente d’ajouter : Prenons les éléments que les lois de recrutement envoient à l'armée, prenons les éléments que la répartition du contingent laisse à l’infanterie, et tirons-en le meilleur parti possible; là, là seulement est la question.

Or avec quelle infanterie sommes-nous appelés à faire la guerre ? — Dans des cadres, qui rachètent heureusement par une grande fixité la mobilité de l’effectif, et présentent à cet égard une supériorité que peuvent justement nous envier les puissances étrangères, dans ces cadres on jette au dernier moment un nombre considérable d’hommes rappelés de leurs foyers, où les uns étaient rentrés depuis longtemps, les autres depuis quelques mois ou quelques jours à peine. Quel est le caractère de ces soldats? Quel est leur degré moyen d’instruction ? — Ce sont des hommes jeunes, intelligents, dévoués, pouvant vite apprendre à se débrouiller, mais très-impressionnables, prompts à l’enthousiasme, tout aussi prompts au découragement. Beaucoup sont peu robustes, et n’ont ni l’habitude de la marche ni celle du sac. Leur instruction militaire est assez avancée pour leur donner confiance en leur arme ; mais ils n’ont pas reçu cette forte éducation qui ne peut s’acquérir que par un séjour assez prolongé sous les drapeaux; ils ne sont pas animés de ce puissant esprit militaire qui identifie l’homme avec le numéro du régiment auquel il appartient, qui seul peut lui donner

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confiance en lui-même et dans ses voisins, et le maintenir, par la puissance du coude à coude, dans le rang, je ne dis pas pour les parades du champ de Mars, mais sous le feu de l’ennemi. En résumé, jeune infanterie , pleine d’ardeur, mais très-accessible au désordre. — Il faut utiliser celte ardeur , et chercher non pas à empêcher le désordre , car pareille tâche serait au dessus des forces humaines, mais à le limiter.

3° La tactique doit s’adapter à l’organisation des troupes . — L’unité tactique de l’infanterie est, pour toutes les puissances, le bataillon , formé par la réunion d’un certain nombre d’unités administratives appelées compagnies , lesquelles peuvent, dans une certaine limite, être considérées elles-mêmes comme des unités de combat. La force du bataillon, le nombre et la force des compagnies sont autant d’éléments qui influent sur la manière dé combattre.

Il serait intéressant d’examiner l'organisation que présente le bataillon chez toutes les puissances militaires de l’Europe ; mais, forcé de me renfermer dans un cadre assez restreint, je me bornerai à l’étude et à la comparaison du bataillon français, qui nous intéresse directement, et du bataillon prussien, car la Prusse est la première puissance dont le nom se présente à l’esprit lorsqu’il s’agit d’une comparaison relative aux choses de la guerre, et il ne saurait en être

autrement depuis les éclatants succès remportés par ses armées en 1866.

Je vais dire tout d’abord où je prétends en venir par cette comparaison. — La méthode défend peut-être de procéder ainsi ; peu importe la méthode, si la clarté doit y gagner quelque chose. — Je veux chercher à montrer clairement les profondes différences qui séparent l’organisation du bataillon français de celle du bataillon prussien, à faire ressortir d’une manière frappante combien les deux bataillons diffèrent, soit par l’effectif total, soit par le nombre et par la force des compagnies, et .j’espère en faire tirer naturellement celte conclusion que deux troupes aussi différentes d’organisation ne sauraient se rapprocher par la manière de combattre.

J’ajouterai cependant que cette restriction, vraie pour la lactique considérée par rapport au bataillon isolé, c’est-à-dire pour la petite lactique, ne saurait exister pour la tactique considérée dans son acception la plus large, car la division française et la division prussienne présentent de grands points de rapprochement, soit par le nombre des bataillons qui les composent, soit par la manière dont s’y fait la combinaison des diverses armes.

Les succès des Prussiens en 1866 ont été suivis, en France, d’un engouement d’autant plus vif que beaucoup d’officiers de notre armée voyaient dans ces succès la preuve incontestable

de la supériorité d’un système dont ils avaient vanté les mérites, et auquel l'introduction des colonnes de division dans nos règlements semblait déjà avoir donné le droit de cité. Je ne me dissimule^ donc pas, en abordant cette question, que je m expose à me heurter contre une majorité fortement constituée; j’espère cependant, en donnant mes raisons, gagner quelques adeptes à la minorité à laquelle j’appartiens.

Le bataillon prussien sur le pied de guerre se compose de 4 compagnies de 250 hommes, est fort de 1,000 hommes, et commandé par un lieutenant-colonel ou un major.

Le bataillon français, considéré également sur le pied de guerre, compte 6 compagnies de 120 a 150 hommes, et présente ainsi un elTeclif moyen de 800 hommes. Tel était, au commencement de la campagne d’Italie, l’effectif moyen des bataillons fournis par l’armée d’Afrique, les seuls qui fussent sur le pied de guerre.

Le bataillon prussien offre donc un effectf supérieur à celui du bataillon français, dans la proportion de 5 à 4. Cette différence a été sou- . vent exagérée par les écrivains militaires, et portée à 2 contre 1 : l’on a dit et écrit que le bataillon français devait être considéré comme étant de 500 hommes, et le bataillon prussien de 1,000; mais dans les circonstances, fort nombreuses, j’en conviens, où le bataillon français est tombé à 500 hommes, le bataillon prussien,

tout aussi sujet que le nôtre aux pertes provenant des marches, du feu, des maladies, tout aussi accessible que le nôtre aux nombreuses causes d'épuisement qui affaiblissent les armées en campagne, eût été loin de présenter 1,000

hommes sous les armes.

Déjà sensiblement plus fort que le bataillon français, le bataillon prussien se subdivise en un moins grand nombre de compagnies, dans le rapport de 2 à 3. Il en résulte que 1 effectil de chacune des compagnies prussiennes est environ le double de l’effectif de chacune des compagnies françaises, et que la compagnie prussienne ne trouve pas d’équivalent naturel dans notre organisation il en résulte que le chef placé a la tête de cette compagnie, commandant le quart du bataillon, à cheval, — car si la compagnie française a pour point de départ le nombre maximum d’hommes que peut commander l’officier à pied, la compagnie prussienne a pour point de départ le nombre minimum d’hommes que doit commander l’officier à cheval, — ayant quatre officiers sous ses ordres, exerçant sur ses 250 hommes l’ascendant, l’autorité, le prestige qu’en Allemagne le noble exerce sur le roturier, est un petit chef de bataillon ; il en résulte que le commandant du bataillon perd en ascendant, en autorité, en prestige tout ce que gagnent ses quatre capitaines, et se trouve placé vis-à-vis d’eux à peu près dans la situation où, dans la

cavalerie et l'artillerie françaises, le chef d’escadrons se trouve placé vis-à-vis de ses capitaines commandants; il en résulte enfin une tendance inévitable des compagnies et des capitaines à s’isoler et à se rendre indépendants, soit dans les manœuvres, soit surtout dans les combats. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? Dans tous les cas, c’est la conséquence logique de l'organisation du bataillon prussien.

Le bataillon français est plus faible que le bataillon prussien. Je suis loin, pour ma part, de déplorer cette faiblesse ; je dirai plus, j’y vois un élément de force. Je préfère, à la condition de ne pas tomber dans les extrêmes, des bataillons moins forts et un nombre plus grand de bataillons. Le bataillon français est au bataillon prussien dans la proportion de 4 à 5, mais en revanche le nombre des bataillons français sera, à égalité d’effectif général, à celui des bataillons prussiens dans la proportion inverse de 5 à 4, et, si l’on considère deux grandes armées comptant chacune 100,000 hommes d’infanterie, il ne sera pas indifférent de pouvoir mettre en ligne dans l’une de ces armées 125 bataillons, tandis que l'autre ne pourra en présenter que 100 (1).

(4) Je crois utile de faire remarquer — ne serait-ce que pour l’édification des rhéteurs qui, sans avoir approfondi la question, demandent à grands cris la diminution de l’armée permanente —que notre infanterie, non-seulement

Le bataillon français, moins nombreux et plus subdivisé que le bataillon prussien, ne peut pas se fractionner, en restant fidèle à son organisation, sans s'exposer à présenter des groupes trop faibles. Cependant, comme on tenait à pouvoir opérer ce fractionnement, comme on tenait surtout à imiter les manœuvres de compagnie si usitées dans les armées allemandes, on tourna la difficulté en accouplant les compagnies voisines et en accordant une importance de plus en plus grande à ce qu’on appelle la manœuvre par division.

La division , dont le nom à double sens n’est pas le moindre inconvénient, avait été évidemment créée à une époque où la formation sur trois rangs et le nombre des pelotons, rarement inférieur à huit dans le bataillon, rendaient nécessaires la diminution de la profondeur de la colonne et l'augmentation de l’étendue du front.

a des bataillons plus faibles que les bataillons prussiens, mais qu’elle présente en outre un nombre moins grand de bataillons. La France, en défalquant les troupes indispensables à l’occupation de l’Algérie, ne dispose que de 340 bataillons, tandis que la Confédération du Nord peut en mettre en ligue 368.

L'effectif moins fort du bataillon français doit simplement être considéré comme une meilleure manière de ré* partir nos forces, mais ne doit pas influer sur l’effectif total, qu’on a toujours intérêt à égaliser.

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Mais ces deux conditions avaient été réalisées le jour où la formation avait été abaissée de trois rangs à deux et où le nombre des pelotons était tombé de huit à six; et c'est précisément au moment où la manœuvre par division semblait perdre de son importance qu’elle en a acquis une plus grande.

Les Prussiens ont des manœuvres et des formations de combat qui sont en harmonie parfaite avec leur organisation ; nous ne pouvons donc pas leur emprunter leurs manœuvres et leurs formations sans commencer par leur prendre leur organisation, autrement nous ne sommes pas logiques, et, suivant un adage vulgaire, nous mettons la charrue avant les bœufs. Les manœuvres de compagnie des Allemands, appelées chez nous manœuvres de division , entraînent, avec notre organisation, de nombreux inconvénients. Je vais signaler les principaux. Elles tendent, surtout quand on forme des colonnes indépendantes, à faire disparaître l'autorité du chef de bataillon ; elles annulent la moitié des capitaines, elles généralisent le commandement à grade égal — duquel je ne crains pas de dire qu’il est le pire des commandements — elles enlèvent la moitié des compagnies à l’influence directe des chefs par lesquelles elles sont habituées à être commandées. Si les manœuvres et les formations de combat des Prussiens sont

chose si précieuse, prenons-les : mais commençons du moins par prendre l'organisation de laquelle elles devraient logiquement découler.

Oui, je le sais, nombreux sont les partisans de cette organisation, qui voudraient la voir appliquée au bataillon français. A ceux-là je dirai : « Votre système, appliqué à l'infanterie « française, est mauvais, et voici pourquoi je le « trouve mauvais : Il entraînerait la création k dans l'infanterie de deux classes de capitaines, « bien plus distinctes encore que dans la cava- « lerie et dans l'artillerie, car il faudrait monter « les capitaines commandants, tandis que les « capitaines en second seraient laissés à pied. — « Il placerait dans chaque compagnie nouvelle, « formée par la réunion de deux compagnies a actuelles, deux capitaines et deux lieutenants, « et ferait suivre, ainsi que cela se passe dans la « cavalerie, la moindre promotion d’une série de « mutations dans le dédale desquelles il n'est « pas toujours facile de se reconnaître. — Il « érigerait en principe ce commandement à « grade égal, duquel on ne saurait trop répéter « qu’il est le pire des commandements, et que « les Prussiens, dont vous vous dites les imita- « leurs, ont soigneusement évité non -seulement « dans leur infanterie , mais dans toutes les « armes, car la compagnie prussienne, de même « que l’escadron prussien, de même que la batc( lerie prussienne, n’a qu’un seul capitaine et

« qu’un seul lieutenant (1). — Voire système w entraînerait fatalement dans un avenir plus ou « moins éloigné, pour faire disparaître ces inet convénients, la diminution du nombre des « capitaines, ainsi que cela a lieu en Prusse, et (t rendrait plus tardive et plus difficile encore « l’obtention d’un grade qui pour beaucoup « d’officiers est le bâton de maréchal. — Il piace- « rait, au moment de l’entrée en campagne, « sous les ordres du chef chargé à la fois de les « administrer et de les commander au feu, un et nombre d’hommes beaucoup trop considérable « pour qu’il lui soit possible de les connaître, et <t pour qu’il puisse s’établir entre les soldais et <t leur capitaine cette confiance réciproque qui « est la première garantie du succès. — Votre « système tendrait à substituer une nouvelle c( unité tactique au bataillon, et renfermerait des « causes d’isolement cl de faiblesse bien plus « que des éléments de soiidilé et de force. — « Pour toutes ces raisons, je le trouve mauvais. « Mais j’irai plus loin, et je vous dirai : En ad- « mettant même qu’il soit bon, croyez-vous qu’il « possède sur le système existant une supériorité « tellement incontestable qu’il y ait urgence à « renoncer à des habitudes traditionnelles, à

(1) Consulter à cet égard le consciencieux et instructif ouvrage de M. le capitaine Samuel sur l’Armée de la confédération du Nord de l’Allemagne.

« répudier une organisation qui a ia sanction du « temps et d'une longue suite de guerres? Le « mieux est l'ennemi du bien, et, quand on veut « se lancer trop précipitamment dans la voie « du progrès, on s’expose à n’amener que le « doute et la confusion. »

Laissons aux Prussiens leur organisation et leurs manœuvres. Tant que l’infanterie française conservera son organisation, accordons au bataillon l’indépendance absolue, à la compagnie l’indépendance relative à laquelle ces deux unités fondamentales de notre infanterie ont incontestablement droit.

4° La tactique doit s’adapter à l'armement. — On a, je crois, beaucoup exagéré l’influence que l’armement peut exercer sur la lactique, mais il n’en est pas moins vrai que cette influence existe, et l’on doit surtout tenir grand compte de la confiance que le soldat puise dans une bonne arme placée entre ses mains, et de la crainte que lui fait éprouver une arme meilleure qu’il sait placée entre les mains de son adversaire.

Des nombreux écrits publiés sur la campagne de 18C6 se dégage clairement cette vérité, que le fusil à aiguille — comme notre canon rayé en 1859 — a exercé bien plus une influence morale qu’une influence matérielle, que les Autrichiens ont saisi avidement l’occasion qui leur était

offerte d’expliquer leurs malheurs par une cause matérielle plutôt que par des causes morales ; mais que les avantages du fusil à aiguille, s’ils sont peu sensibles dans l’attaque, sont incontestables dans la défense.

L’adoption générale des armes se chargeant parla culasse nous nuit donc plus qu’elle ne nous profite, car, ne pouvant réformer le caractère français, qui demande l’offensive, il ne nous reste qu’à tempérer notre audace naturelle par la prudence de notre manière de combattre, de manière à amortir les effets meurtriers que ne manquera pas de produire le fusil à aiguille entre les mains d’un ennemi placé sur la défensive.

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