PÉRIENCE DES GUERRES LES PLUS RÉCENTES
La tactique, tout en cherchant à satisfaire aux conditions que nous venons d’étudier, doit s’inspirer des leçons que fournit l’expérience dos guerres les pins récentes.
La guerre d’Afrique développa au plus haut degré le goût du soldat français pour le combat en tirailleurs : la nature du terrain accidenté dans lequel on se battait, le caractère de l’ennemi insaisissable auquel on avait affaire, tout faisait de ce genre de combat une nécessité. Notre soldat affectionne le combat en tirailleurs, qui
utilise son intelligence soit pour se porter en avant, soit pour se couvrir des obstacles, qui lui permet de ne pas rester exposé comme une cible aux coups de l'ennemi sans y répondre, qui l'étourdit par le bruit de la fusillade, le grise par l'odeur de la poudre, et en fait un acteur dans ce drame qu’on appelle une bataille .
Mais, il faut le dire, la guerre d’Afrique a singulièrement exagéré notre confiance par la facilité avec laquelle nous avons eu plus d’une fois raison d’un ennemi indiscipliné, inférieur en nombre, dépourvu de canons, armé de vieux fusils, et souvent forcé de ménager la poudre. De là de graves imprudences : le combat d’Icheriden, en 1857, dans l’expédition de la grande Kabylie, nous apprend qu’entre les mains de défenseurs intrépides il n'est pas besoin de fusils à aiguille pour arrêter l’élan des meilleures troupes, appuyées par une bonne artillerie et commandées par les meilleurs généraux.
Les régiments d’Afrique apportèrent ces traditions dans la guerre d’Europe; les autres régiments les eurent bientôt adoptées. Ce fut ainsi que l'action individuelle se substitua peu à peu à l’action régulière des masses, et que le désordre, érigé en principe, fut considéré comme un élément de succès.
A l’Alma, où l'armée, peu nombreuse, se composait de l’élite des troupes françaises, on manœuvra un peu, A Inkermann, à Traktir, on ne
manœuvra plus du tout : ce lurent des batailles de soldats.
L'armée d’Italie, formée d’éléments plus nombreux et plus jeunes que ceux de la première armée de Crimée, rions ramena tout à fait aux grandes bandes de tirailleurs de la République. On commençait, il est vrai, par prendre un ordre de bataille régulier : les bataillons se formaient sur une ou deux lignes, ceux de la première ligne se couvraient par une chaîne assez serrée de tirailleurs, et laissaient le reste de leurs pelotons en colonne. Mais, dès que l’action commençait, tout bataillon engagé se dissolvait aussitôt et se confondait avec ses tirailleurs ; à mesure que la bataille se déroulait, les bataillons, puis les régiments voisins se confondaient; chacun se battait pour son propre compte , et les officiers perdaient toute action sur leurs soldat''. Ce n’est pas autrement que les régiments se désorganisaient promptement par l’effrayante proportion d’officiers et de sous-officiers qui figuraient au nombre des tués et des blessés. La brigade Bataille, de la division Troehu, est peutêtre, dans la journée de Solférino, la seule troupe sérieusement engagée qui ait conservé sa formation primitive (1) : ce fait isolé, qui fait le plus grand honneur aux chefs de cette brigade, apparaît comme l’exception qui confirme la règle.
(1) Voir le rapport officiel sur la bataille de Solférino.
Consolons-nous du reste : si nous n’avons pas manœuvré en 1859, les Prussiens n’ont pas manœuvré davantage en 1866. Ils avaient ‘d’abord voulu nous faire croire le contraire : les premiers ouvrages sur la campagne de 1866, écrits sous l’influence d’une espèce de chauvinisme prussien, laissaient supposer que, chez l’infanterie prussienne, l’élan n’avait pas exclu l’amour de la méthode, le respect de la règle. L’ouvrage officiel, qui parut ensuite, se garda bien de contredire des assertions aussi flatteuses, et se plut à nous entretenir dans celte illusion par l’exposé des formations employées dans les différents combats. Ce brillant échafaudage s’cst écroulé brusquement sous le souffle d’une modeste brochure, intitulée Etude sur la lactique , qui nous a fait sortir du domaine de la fiction pour nous transporter sur le terrain de la réalité. Nous savons maintenant, à ne pas nous y méprendre, que les Prussiens n’ont pas manœuvré ; que le désordre a été leur seule règle; que les avant • gardes, gros et réserves n’ont pas tardé à se confondre avec les tirailleurs ; que les généraux, voyant leurs troupes leur échapper, ont été réduits à se battre comme des capitaines, et les capitaines comme des soldats. Nous savons que le 3 juillet 1866, vers onze heures du matin, l’armée du prince Frédéric-Charles présentait l’aspect d’une longue chaîne assez mal soudée, qu’un effort vigoureux de l’ennemi sur un point quel-
conque de son étendue eût facilement rompue.
Les Prussiens se sont donc battus à la française. Notre méthode n’est pas si mauvaise, après tout, puisqu’on nous remprunte. Gardonscn ce qu’elle a de bon, l’élan; corrigeons ce qu’elle a de mauvais, le désordre.
IV — EXPOSÉ ET EXAMEN DES FORMATIONS QUI SEMBLENT LE MIEUX RÉPONDRE AUX CONDITIONS ÉNONCÉES.
La conclusion rigoureuse de toutes les considérations qui précèdent est qu’il faut à notre infanterie une tactique qui ait pour base l’offensive ; qui utilise l’élan de jeunes troupes tout en cherchant à limiter le désordre ; qui respecte l’indépendance du bataillon et de la compagnie,qui compense, par un emploi bien entendii des armes à tir continu dans l’attaque, les avantages sérieux que le nouvel armement procure à la défense; qui offre enlin un vaste champ à l’intelligence et à l’individualité du soldat, tout en présentant une force de résistance assez grande pour triompher des obstacles les plus formidables.
La solution du problème ne résiderait-elle pas dans la combinaison de la manière de combattre eles volontaires de la République avec celle des
régiments de la grande armée, des tirailleurs en grandes bandes et des lignes de bataillons en colonne ?
Nous allons énoncer les formations qui nous paraissent approcher le plus de la solution, nous les discuterons ensuite.
Lancer en première ligne des bataillons entiers en grandes bandes de tirailleurs.
Les appuyer à 200 mètres par une seconde ligne formée de colonnes de bataillons ou de demibataillon.
Soutenir ces deux lignes à 500 mètres, par une troisième ligne formée de bataillon en colonne.
Cette tactique n’est pas nouvelle ; aussi ce n'est pas l'ensemble, mais bien les détails que je me propose de discuter. Considérée dans son ensemble , elle ne fait que reproduire la formation généralement adoptée , c’est-à-dire une ligne de tirailleurs, que vient appuyer une ligne d'attaque, suivie elle-même d’une ligne de soutien.
La manière dont ces lignes sont numérotées importe peu. Le plus souvent les tirailleurs sont censés détachés de la première ligne, formée par la ligne d’attaque, et la ligne de soutien est dénommée deuxième ligne. Si j’ai numéroté les trois lignes, c'est d'abord que j'ai pensé qu’il pourrait en résulter plus de clarté dans l'exposition ; c’est, en second lieu, que l’importance de
plus en plus grande des tirailleurs m'a semblé devoir faire considérer la ligne qu’ils forment comme aussi distincte que les deux autres.
Ce n’est donc pas l’ensemble de l’ordre de bataille que nous discuterons; nous descendrons dans les détails des formations particulières qu’offrent les éléments qui entrent dans la constitution des lignes. Nous prendrons à cet effet les trois lignes l’une après l’autre, nous verrons les éléments qui les composent et les formations que ces éléments affectent.
Première ligne : les tirailleurs. — Les tirailleurs, considérés autrefois comme un ordre accessoire, se sont élevés à la dignité d’ordre principal; les tirailleurs éclaireurs du général Morand ont fait leur temps, et sont loin de répondre aux besoins de la tactique moderne. Les tirailleurs éclaireurs du général Morand étaient un rideau ; nos tirailleurs doivent former une ligne d’attaque et de défense, capable non-seulement de fournir le feu, mais de donner l’impulsion aux troupes placées derrière elle.
Il faut donc beaucoup de tirailleurs, mais il est difficile d’avoir beaucoup de tirailleurs sans qu’il s’ensuive beaucoup de désordre. Le plus sûr moyen de réduire ce désordre aux plus faibles proportions serait de donner dès le début à la ligne des tirailleurs une consistance assez forte pour que, dans de certaines limites, elle se suffise à elle-même, et que le gros des troupes soit main-
tenu à une distance où la confusion ne soit pas à craindre. En d'autres termes, je demande le déploiement immédiat du nombre de compagnies nécessaire pour constituer une bonne chaîne de tirailleurs, et, pour chacune de ces compagnies, le déploiement simultané de toutes les fractions dont elle se compose, et non le déploiement successif de ces fractions échelonnées de manière à se renforcer suivant les besoins du combat.
Le déploiement simultané est d'ailleurs, pour une compagnie considérée isolément, le seul qui se pratique à la guerre. Que se passe-t-il en effet? A-t on besoin d’une compagnie en tirailleurs, à la sonnerie ou au commandement de : En tirailleurs, celte compagnie, prenant le pas de course, s’ouvre en éventail de manière à couvrir le terrain qui lui est assigné, et, lorsqu’elle est rendue sur l’emplacement indiqué, les hommes s'arrêtent et se groupent en s’embusquant derrière les obstacles. D’autres méthodes pourront produire un coup d’œil plus agréable sur le champ de Mars ; je doute qu’il y en ait de plus praticable sur le champ de bataille.
Dans quelle proportion déploierons-nous les tirailleurs par rapport à l’étendue du terrain qu'ils doivent couvrir? — Je pense qu'on peut, à cet égard, adopter la base suivante : si les tirailleurs, au lieu d’être groupés derrière les obstacles, étaient placés les uns à côté des
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autres, ils devraient former une ligne à peu près continue. Si, par exemple, on considère une compagnie de 120 combattants, pouvant, défalcation faite d’une vingtaine d’hommes pour la garde des officiers et les clairons, fournir ICO tireurs pour garnir la ligne des tirailleurs, je ne crois pas que cette compagnie doive couvrir moins de 80 mètres et puisse en couvrir plus de 100. Un bataillon de six compagnies, déployé dans ces conditions, pourra, même en tenant compte des points qui ont besoin d’être renforcés d’une manière particulière, couvrir facilement un demi-kilomètre.*
Fera-l-on fournir les tirailleurs par des compagnies empruntées en nombre égal à tous les bataillons qui composent la ligne d’attaque, ou bien consacrera-t-on à ce service un nombre de bataillons entiers, variable suivant l’étendue de la ligne? — Le premier système disloque environ la moitié des bataillons de toutes les divisions engagées ; il enlève, dans tous ces bataillons, à l’action directe des chefs de bataillon, un certain nombre de compagnies qu’aucun commandement, aucun lien, aucun trait d’union ne vient ensuite rattacher entre elles; il laisse ainsi sans direction supérieure uue nuée de tirailleurs, qui, loin de se conformer, comme autrefois, aux mouvements des bataillons qui marchent derrière eux, leur donnent aujourd’hui l'impulsion. Le second système sacrifie, il est vrai, une partie,
soit le tiers, (les bataillons de la ligne d’attaque, qu’on ne pourra songer à reconstituer de la journée ; mais il conserve tous les autres bataillons dans leur intégrité, et surtout donne à la ligne si importante des tirailleurs l’unité et le commandement que le premier système lui refuse complètement. Je n’hésite donc pas à dire que le second système l’emporte sur le premier.
Nous aurons ainsi une chaîne de tirailleurs assez indépendante pour bien remplir le rôle qui lui est assigné, assez mince pour ne pas trop souffrir des balles et des boulets, assez serrée pour fournir un bon feu, assez résistante pour amortir un premier choc, assez forte pour frayer un passage aux colonnes d’attaque.
La deuxième ligne ou ligne d’altaque. — Une ligne de tirailleurs aussi solidement constituée n’a pas besoin de réserves partielles, qui d’ailleurs ne tarderaient pas à se mêler avec les compagnies déjà déployées et manqueraient alors à leur destination. Mais si cette ligne, disposée principalement en vue de l’offensive, suffit pour préparer une attaque, elle ne possède pas la consistance indispensable pour enlever une position et surtout pour s’y maintenir. De là nécessité de l’appuyer par des masses.
Mais il ne suffit pas de soutenir une troupe, il faut le faire de manière à ce que cette troupe se sente soutenue. Il faut donc disposer une partie
des masses à une distance assez rapprochée des tirailleurs pour que leur appui matériel et moral soit un appui efficace. J’évalue cette distance à 200 mètres. — Cette distance n’est pas absolue, il n’y a rien d’absolu à la guerre, et peut varier suivant les circonstances. — Or en admettant qu’une troupe, libre de ses mouvements, arrête ses tirailleurs à 600 mètres des premières positions de l’ennemi, la deuxième ligne s’en trouvera à 800 mètres, c’est-à-dire à une distance où le feu de l’artillerie est très-dangereux. Cette distance se rapprochera à mesure que la ligne des tirailleurs, dont elle doit suivre l’impulsion, gagnera du terrain ; la deuxième ligne arrivera alors dans la zone dangereuse des nouvelles armes d’infanterie. Comment combiner alors l’ordre mince, qui seul peut la défiler des projectiles, et l’ordre profond, qui seul est favorable à l’attaque? — Si nous avions les soldats de Friant, de Gudin et de Morand, et non des cohues de demi-soldats , — • expression pittoresque, peut-être un peu exagérée, dont se sert un auteur distingué, le colonel suisse Lecomte (1), pour désigner.l’infanterie des armées modernes, — le plus simple serait de laisser les bataillons de celte deuxième ligne formés en colonne à demi-distance ou serrés en masse par peloton ;
(1) La guerre de 4 SGG en Allemagne et en Italie , par le colonel Lecomte, t. ir, chap. xxxi, p. 375.
les pertes que ne manquerait pas de causer la profondeur des colonnes seraient largement compensées par les perles que ne manqueraient pas d'épargner la vigueur et la promptitude des coups portés par des bataillons donnant avec ensemble et cohésion. Mais nos regrets sont superflus; nous n’avons pas les soldats de Friant, de Gudin et de Morand, et, sauf de rares exceptions, nous ne pouvons songer à laisser nos jeunes troupes massées lorsqu’elles sont exposées au feu de l’ennemi.
Quand on opérera dans un terrain mouvementé, offrant dans ses nombreuses ondulations des abris successifs aux bataillons qui s’avancent, ou bien encore quand il s’agira de certaines troupes aguerries ou fortement préparées, comme les régiments de la garde ou ceux rentrant de campagne, on fera bien de revenir à l'excellente colonne de bataillon. Dans tous les autres cas, celte formation n’est pas possible.
Pourra-t-on davantage former les bataillons en colonne par division? Je ne le crois pas. La colonne par division, depuis la formation sur deux rangs, présente un front trop étendu et ne peut guère s’employer qu’avec des effectifs trèsréduits; elle ne laisse pas aux capitaines une action assez directe sur leurs compagnies ; enfin, pour peu que les feux de l’artillerie aient une direction oblique, elle offre autant de prise aux projectiles que la colonne par peloton.
Il faut donc fractionner les bataillons. Comment s’opérera ce fractionnement ? Prenez les colonnes de division, diront les partisans de ce système, imité des colonnes de compagnie depuis longtemps en usage dans les armées allemandes. Jesaisque la faveurest aux colonnes de division, mais j’avoue que je ne m’explique pas celte faveur. On invoque leur mobilité et leur peu de profondeur. Aveugle qui nierait de pareils avantages, mais il s’agit de savoir si elles n’ont pas acquis ces deux précieuses qualités par le sacrifice d’une qualité bien plus précieuse encore, par la perle de toute solidité. En prenant pour point de départ le bataillon de 800 hommes, réduit, déduction faite d’un dixième pour les non-combattants — c’est le chiffre que donne le colonel Rüstow, et il n’a rien d’exagéré — à 720, la colonne de division comptera 240 hommes. Mais ce chiffre ne sera vrai que pour le premier jour de la campagne ; les marches, les maladies, les pertes despremiers combats le feront promptement tomber à 200 et môme au-dessous de 200. Et si Ton se présente devant l’ennemi avec de pareilles colonnes, que leur restera-t-il lorsqu’elles auront des hommes atteints par le feu, lorsque d’autres hommes auront quitté les rangs sous prétexte d’emporter les blessés ? Ce ne seront plusdescolonnes de division, ce seront des ombres de colonnes.
Là ne s’arrêtent pas les inconvénients des
colonnes de division. Elles font disparaître l’unité de commandement; elles enlèvent à peu près toute action au chef de bataillon, qui cesse d’avoir sa troupe dans la main, et à la moitié des capitaines qui voient leur autorité absorbée par celle des capitaines divisionnaires. La ligne qu’elles forment est faible partout, peut facilement être forcée sur un point quelconque, et présente le défaut qu’en fortification on reproche aux lignes continues. Cette ligne augmente par ses nombreux et petits intervalles les chances de confusion, car la moindre erreur dans la direction jette les unes sur les autres les colonnes en marche, qui bientôt se fondent en une seconde chaîne de tirailleurs, laquelle ne tardera pas à son tour à se confondre avec la première chaîne placée en avant d’elle.
Les Prussiens ont usé et abusé des colonnes de compagnie dans leur dernière campagne : le résultat a toujours été le plus grand désordre. Ils ont remporté des victoires éclatantes ; mais, de même que nous en Italie, ils ont vaincu non i pas à cause du désordre, mais malgré le désordre.
Entre la colonne de bataillon trop profonde et celle de division trop faible, il existe une formation moyenne, la colonne de demi-bataillon. Pourquoi ne pas l’employer? Je suis loin de présenter la colonne de demi-bataillon comme une formation précieuse ; je me conten-
terai d'exprimer cette opinion qu’elle ne vaut pas, à beaucoup près, l'excellente colonne de bataillon, mais que dans les circonstances où l'on ne peut employer cette dernière formation, elle doit être préférée à la colonne de division. « De deux maux il faut choisir le moindre. »
Sa profondeur — six rangs — n'est pas assez grande pour constituer un danger, surtout en prenant la précaution d'abriter ou de faire coucher les troupes. Sa mobilité est aussi grande que celle de la colonne de division. Son effectif, variant de 360 à 240 hommes, tombant rarement au-dessous du maximum de la colonne de division , lui donne une force et une solidité suffisantes. Elle laisse au chef de bataillon le commandement direct de la moitié de sa troupe, et ne crée de commandement temporaire que pour l'autre moitié. Ce commandement temporaire et à grade égal — si regrettable qu'il soit — n’entraîne cependant pas les inconvénients inhérents au commandement des colonnes de division : en effet, si le capitaine divisionnaire absorbe forcément l'autorité sur les deux compagnies qui lui sont confiées, il ne saurait en être de même du chef placé à la tête d’une colonne de trois compagnies, qui devient un petit chef de bataillon, commandant au moyen d’intermédiaires, cède à son lieutenant le commandement de sa propre compagnie, et laisse forcément à chacune des compagnies qui composent sa colonne l’indé-
pendance qui leur est due. La ligne que forment les colonnes de demi-bataillon couvre mieux le terrain, et, présentant des intervalles moins nombreux et plus grands, diminue les chances de confusion. En résumé, si on les compare aux colonnes de division, elles ont les avantages du fractionnement sans en avoir les dangers (1).
L'expérience en a du reste été faite. Un des généraux les plus justement renommés de l'armée prussienne, le général Steinmetz, commandant le 5e corps (Posen), reconnaissant combien les colonnes de compagnie apportent d’éléments de faiblesse, a employé les colonnes
(4) Je tiens à répondre à une objection qui m’a été posée après la conférence. Cette objection, très-sérieuse, que j’avais prévue, mais que la crainte de me laisser entraîner à de trop longs développements m’avait empêché d’examiner, est la suivante : « Ne serait-il pas préférable de « constituer les deux premières lignes au moyen d’une « série de bataillons déployant chacun deux compagnies « en tirailleurs et laissant les .quatre autres compagnies « groupées en une seule colonne? On aurait ainsi une « bonne chaîne de tirailleurs, et on éviterait les colonnes « de division et celles de demi-bataillon. »
Je répondrai qu’avec cette formation la ligne si importante des tirailleurs ne posséderait pas l’unité, la cohésion et l'indépendance nécessaires; que le chef de bataillon, ne pouvant être au four et au moulin, ne saurait à la fois bien surveiller ses tirailleurs et sa colonne; enfin qu'on ne ferait qu’avancer le moment, si essentiel à retarder, ou les colonnes se confondent avec les tirailleurs.
de demi-bataillon aux deux combats de Nacbod et de Skalitz, ctils’en est bien trouvé (4).
Troisième ligne ou ligne de soutien. — Ï1 arrivera un moment — que les dispositions indiquées peuvent seulement retarder — où les colonnes placées en arrière des tirailleurs se confondront avec eux, où les deux lignes n’en formeront qu’une. De là nécessité d’une troisième ligne assez fortement constituée pour recueillir les deux premières en cas de revers, pour couronner les positions conquises et s’opposer aux retours offensifs en cas de succès.
Les troupes de cette troisième ligne — qu’il importe de ménager — seront tenues le plus longtemps possible horsdeportée des projectiles. On la disposera à bOO mètres de la deuxième ligne, soit à 700 mètres des tirailleurs. Les bataillons seront cachés dans les replisque présente le terrain en apparence le plus uni, voire même la plaine du camp de Châlons. Comme ils seront éloignés de l’ennemi et embusqués, rien n’empêche d’adopter pour eux l’excellente ligne de bataillons en colonne. Ils ne sortiront de leurs abris que lorsque le moment d’agir sérieusement sera venu.
(!) Je me suis laissé dire — mais je n’ai pu vérifier le fait— que les colonnes de demi-bataillon ont été employées par notre infanterie au Mexique au combat de San Lorenzo, gagné par le général Bazaine.
* Il ne faut pas confondre celle troisième ligne, quia un but bien déterminé, le soutien des troupes placées en avant d’elle, et fait partie intégrante de l’ordre de bataille, avec la réserve, qui en est indépendante, et a pour but de parer aux éventualités.
Celle troisième ligne n’a cependant rien d’absolu. Si, — comme la division Dupont à Albeck ou celle du général Forcy à Montebello, — une division isolée se trouve en présence de forces considérables, elle est forcée de se déployer sur une étendue plus grande que ne le comporte son effectif; elle ne peut réduire scs tirailleurs, car le combat en tirailleurs est la meilleure manière de compenser l’inégalité numérique; elle ne peut laisser ses tirailleurs sans l’appui d’une forte ligne d’attaque : agirautrement serait démasquer sa faiblesse et frayer le chemin aux colonnes de l’adversaire; elle doit donc renoncer à former une troisième ligne, cl se bornera constituer, avec les quelques troupes qui lui restent, une petite réserve.
En résumé, les formations que nous venons d’examiner présentent, comme caractère distinctif, l’usage des tirailleurs en grandes bandes, l’emploi des lignes de bataillons en colonne, l’adoption des colonnes de demi-bataillon, la suppression générale des manœuvres par division.
V. — EXAMEN DES FORMATIONS INDIQUÉES, SUPPO¬ SÉES MISES EN PRATIQUE PAR UNE DIVISION