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VI. — LE COMBAT SAKS SAC

Cette étude serait incomplète si nous ne la terminions par le rapide examen d’une question qui s’impose à notre attention par l’influence qu’elle exerce sur la manière de combattre de l’infanterie. Cette question est la suivante : L’infanterie doit-elle se battre avec ou sans sac?

Sous la République et l’Empire, l’infanterie s’est toujours battue sac au dos, et tous ceux qui ont fait ces grandes guerres ne songeaient pas qu’il en pût être autrement. Telle est l’opinion consignée en termes formels dans les mémoires d’un des plus illustres généraux de ce temps, qui eût été peut-être le premier des lieutenants de Napoléon, s’il avait eu autant de caractère qu’il possédait de science et d’esprit, le maréchal Marmont (1).

La guerre d’Afrique inaugura à cet égard un nouveau système. La difficulté de joindre un ennemi qui cherchait un refuge dans les profon-

(4) Mémoires de Marmont, t. n, p. 338.

deurs du Sahara ou dans les gorges de l’Atlas amena la création de colonnes mobiles, dans lesquelles l’infanterie, débarrassée de ses sacs, s’élançait d’un pas léger à la poursuite des smalas arabes ou à l’attaque des villages défendus par les Kabyles jaloux de leur indépendance. Tantôt les sacs étaient transportés à la suite des colonnes sur des mulets ou des chameaux requis à cet effet; tantôt ils étaient laissés au camp sôus la garde des malingres ou des troupes les moins solides, et la colonne venait les y reprendre quand elle avait opéré la razzia ou brûlé les villages.

Le combat sans sac eut bientôt conquis les faveurs du soldat, et le premier champ de bataille de la jeune armée française en Europe fut témoin de l’introduction dans la grande guerre de ce mode de combat, emprunté à nos campagnes d’Afrique. A l’Alma — le commandant Fay nous l’apprend dans ses Souvenirs de Crimée (1) — la division Bosquet fut la seule qui conserva ses sacs ; les autres divisions les déposèrent en ordre au pied des hauteurs. Suivant le commandant Fay, ce fut une des raisons — je doute cependant qu’elle ait été la principale — qui s’opposèrent à la poursuite.

En Italie, l’infanterie se rendait sac au dos sur

(1) Souvenirs de la guerre de Crimée, par le commandant Fay, chap, iv, p. 07.

le terrain du combat, et commençait à combattre sac au dos. Mais lorsque le moment était venu de prononcer une vigoureuse offensive, que se passait-il le plus souvent dans les rangs de cette infanterie, accablée par la chaleur, harassée par les premières heures de la lutte, et surtout par les mouvements lents et pénibles qui sont le prélude obligé de toute grande bataille, et où Ton met plusieurs heures à franchir quelques kilomètres? On sonnait la charge : les officiers, payant noblement de leur personne, cherchaient à électriser les troupes par leurs exemples et leurs belles paroles. Dans les soldats il se formait aussitôt trois parts. Les uns, et le nombre en était petit, très-braves et en même temps très-solides, s'élançaient sac au dos sur les pas de leurs officiers. D’autres, en grand nombre, tout aussi braves que les premiers, mais moins vigoureux, sentaient leurs forces trahir leur courage, mais comprenant que la place de tout soldat digne de ce nom est auprès du drapeau de son régiment, jetaient les sacs et couraient au combat. 11 était une troisième catégorie, malheureusement trop nombreuse, composée de ceux qui, par lassitude, par crainte de perdre les sacs, quelquefois, il faut le dire, pour des motifs moins avouables, restaient tranquillement sur les derrières pendant que les camarades se faisaient tuer. L'attaque, décousue, traînait en longueur ; on perdait du temps, on perdait des

hommes. On gagnait cependant la bataille, grâce à la traditionnelle furie française. Et lorsque, après la victoire, ceux qui avaient jeté leurs sacs venaient les chercher à l’endroit où ils les avaient laissés, combien ne les ont trouvés qu’ouverts et vides !

Voyons maintenant comment ont procédé les armées des autres puissances.

Les Russes, à l’Alma, se sont battus sac au dos : ils ont laissé des quantités considérables de sacs entre les mains des vainqueurs.

Les Autrichiens, à Magenta, se sont également battus sac au dos : de même que les Russes à l’Alma, ils en ont laissé des quantités considérables sur le champ de bataille. On a évalué à 30,000 le chiffre des sacs perdus par l’armée autrichienne, et celte évaluation n’a rien d’exagéré pour ceux qui se rappellent l’aspect présenté par le champ de bataille de Magenta. L’ouvrage officiel sur la campagne d’Italie nous apprend que 58,000 hommes seulement d’infanterie autrichienne (1) furent engagés dans cette journée ; tous ne furent évidemment pas engagés à fond, tout au plus y en eut-il 45,000 ; ce seraient donc ces 45,000 hommes qui auraient perdu les 30,000 sacs, c’est-à-dire les deux tiers.

(1 ) Campagne de V Empereur Napoléon III en Italie , rédigée au dépôt de la guerre, p. 532. L’armée française u’engagea que 47,000 hommes d’infanterie, p. 548.

La leçon profita, et l’infanterie autrichienne qui combattit à Solférino avait déposé ses sacs à Vérone; elle y gagna du moins de ne pas en laisser 100,000 sur le champ de bataille.

A Custozza, les Italiens avaient leurs sacs, dont le poids les gêna beaucoup dans celte chaude journée ; une seule division (Govone) paraît les avoir déposés vers le milieu delà bataille (1). Au passage du Pô, ils les avaient laissés sur la rive droite ; la date de ce passage, effectué le 8 juillet 1866, autorise à dire que c’était de la part du général italien une précaution inutile.

L’infanterie autrichienne, à Custozza, déposa ses sacs au moment de l'attaque générale (2) ; j elle se serait battue (3) sac au dos à Kœniggrætz.

Dans l’armée prussienne, sans qu’il y eût de : règle générale à cet égard, on se battit le plus souvent sans sacs. Tout se passait au gré des divisionnaires. Tantôt les sacs et les casques — dont les Prussiens ont fait ce que nous avons fait de nos shakos chaque fois qu’on a voulu nous faire

(1) Les Luttes de V Autriche en 1866, par l’état-major autrichien, t. n, chap. n, p. 76.

(2) Les Luttes de l'Autriche en 1866, par l’état-major autrichien, t. h, chap. ii, p. 96.

(3) J’emploie le conditionnel, parce qu'il ne m’a pas été permis de vérifier le fait d’une manière assez certaine pour pouvoir l’affirmer; le combat avec ou sans sac est un point de vue sous lequel les relations n’envisagent guère les ba« tailles.

combattre avec cette coiffure aussi laide qu’incommode — étaient déposés sur le champ de bataille, tantôt ils étaient laissés sur les derrières, et, apres la victoire, on les faisait rejoindre comme on pouvait.

De ces divers enseignements la vérité a peine à se dégager. C’est que la question est complexe. D’un côté, tout le monde reconnaît la grande différence de valeur que possède le même homme suivant qu’il se bat avec ou sans sac, et par suite la nécessité d’alléger l’infanterie en vue du combat. D’un autre côté, tout le monde s’accorde également à reconnaître la nécessité de ne pas séparer le fantassin du sac qui renferme sa petite fortune, et dont le précieux secours lui procure les moyens de marcher, de vivre et de camper.

Peut-être arriverait-on à concilier ces deux conditions dans une certaine mesure en adoptant le moyen indiqué par le colonel Rüstow dans les réflexions dont il fait suivre sa précieuse relation de la campagne de 1866 (1). Ce moyen est simple, peut-être le trouvera-t-on naïf; mais les choses les plus simples ne sont généralement pas les plus mauvaises. Il consisterait dans la diminution du poids du sac réduit aux plus strictes limites ; au lieu de compléter le sac lors de l’entrée en campagne, on le diminuerait, et, en

(1) La Guerre de 1866 en Allemagne et en Italie, par le colonel Rüstow, ive partie, p. 533 et suiv.

se fondant sur la facilité des ravitaillements, on ne ferait emporter que les effets de rechange nécessaires pendant un temps très-court, non plus à chaque homme, mais à chaque groupe d’hommes.

Avec la charge actuelle du fantassin français, l’une des conditions ne peut se réaliser qu’en sacrifiant l’autre. Cependant la tendance du soldat à combattre sans sac est tellement prononcée, l’avantage qui en résulte pendant toute la durée de l’action est tellement grand, qu’on est forcément entraîné à adopter ce mode de combat, quitte à en corriger les graves inconvénients par de sérieuses précautions.

Si l’on prévoit la bataille, et qu’on soit en même temps très-rapproché d’une place sur laquelle on s’appuie — tel était le cas des Autrichiens en Italie — on peut, en toute sûreté, y déposer les sacs dans le plus grand ordre, et ne faire emporter par l’infanterie que les cartouches, des vivres, et au besoin la tente en sautoir : c’est sur une plus grande échelle la sortie sans sacs de l’armée d’Afrique.

Si l’on prévoit la bataille, mais qu’opérant sur le territoire ennemi, on n'y dispose d’aucun point d’appui — tel était le cas des Prussiens en 1866 — on peut, quoique avec moins de sécurité, pratiquer le même système en laissant les sacs en même temps que les gros bagages, confiés à la garde des malingres et à la surveillance de la

gendarmerie, dans les villes et les villages situés sur les différentes lignes d’opérations.

Enfin, si on est surpris par la bataille — tel était le cas de l'armée française à Solférino — ne peut-on pas, avant de se laisser gagner par le désordre, déposer les sacs sur le terrain, en ordre, sous une faible garde, et dans des endroits faciles à reconnaître?

Ces divers moyens sont loin d'être parfaits, j’en conviens. Chacun d’eux a pourtant du bon et peut à l'occasion s'employer avec avantage. Si l'on est vaincu, on perdra beaucoup de sacs; mais les Russes à l’Alma, les Autrichiens à Magenta avaient leurs sacs ; en ont-ils perdu moins pour cela? Si l’on est vainqueur, il sera souvent difficile de se faire rejoindre par les sacs, et la poursuite en sera retardée; mais pourrait-on citer dans’les guerres modernes une seule bataille qui ail été suivie d'une poursuite sérieuse? La faute en est-elle aux sacs, ou bien à l’ignorance où le général se trouve presque toujours de l’étendue de son triomphe? D’ailleurs on ne doit jamais sacrifier le principal à l’accessoire : or, dans le cas qui nous occupe, l’accessoire est de savoir comment on profitera de la victoire, le principal est de la remporter.

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