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Conference sur les operations de nuit en campagne

Sous le titre général d'OPÉRATiONS de nuit en campagne, j'étudierai le service de sûreté de nuit aux avant-postes, les marches et les passages de rivière de nuit, et les combats de nuit par surprisé. Je dirai aussi quelques mots de Y éclairage artificiel en campagne.

Les conditions dans lesquelles se faisait autrefois la guerre favorisaient essentiellement certaines opérations nocturnes, notamment les surprises ; aussi serait-il facile de s'étendre sur les exemples plus ou moins anecdotiques d'entreprises de ce genre, dont abonde non-seulement l'histoire militaire des Grecs et des Romains, mais encore celle du moyen âge et même des temps plus rapprochés de nous, y compris le dix-huitième siècle.

Cependant je ne songe pas, je me hâte de le

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dire, à remonter si haut. Je m’en tiendrai exemples que nous offrent les guerres modei En fait d'opérations tactiques, on peut tro dans Thistoire militaire de notre siècle de? çons plus directes, plus décisives que celles qj tirerait d’un passé trop reculé.1 j— .

Les données qui se rapportent aux opérât11 de nuit sont éparpillées en assez grand njj bre dans l’histoire militaire. Il m’a se que ces données isolées méritaient d’être diées, mises en relief et groupées. Ce n’est 1 lement la vaine satisfaction de tout réduire système qui m’a conduit à faire une pareille élu mais la conviction que j’ai de pouvoir arrive quelques utiles conclusions pratiques.

Il importe avant tout qu’une armée se gare

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je commencerai donc par l’examen du serv" de sûreté de nuit aux avant-postes; je parle! ensuite des marches de nuit. En troisième lie je passerai à l’élude des opérations tactiques ç peuvent s’exécuter de nuit, en insistant plus pf* ticulièrement sur les modes d’attaque et de dl fense qu’il convient d’employer dans les actioi nocturnes. Je terminerai par quelques mots si l’application des méthodes d’éclairage artificiel la guerre de campagne.

Service de sûreté de nuit.

L’ordonnance royale du 3 mai 1832 sur le se vice en campagne prescrit un réseau de posté

avancés autour des camps, des cantonnements et des bivouacs.

Ce réseau doit couvrir le front et déborder les flancs de la position occupée par l’armée. Les troupes placées aux avant-postes ont pour mis* sion d’observer les mouvements de l’ennemi , d’avertir de son approche, de retarder ou d’arrêter ses progrès, lorsqu’il s’avance sur le camp ou le bivouac.

Chez nous, ce réseau se compose de grandgardes avec postes de soutien facultatifs, de petits postes et de sentinelles et vedettes, de telle sorte que si l’ennemi voulait pénétrer dans un camp français, il rencontrerait d’abord des sentinelles perdues, puis une ligne régulière de sentinelles et de vedettes isolées ou doubles, ensuite unechaîne de petits postes, puis les grand’-gardes, quelquefois des postes de soutien en arrière des grand’gardes, et enfin le poste avancé de la garde de police. Cette espèce de ceinture de sûreté varie de profondeur sur le terrain, suivant la force du corps qui se couvre et suivant un grand nombre de] circonstances sur lesquelles je n’insiste pas. Chaque brigade garde son terrain.

Des rondes et des patrouilles tirées des grand’gardes, celles-ci fouillant le terrain, celles-là surveillant le service des avant-postes, complètent le service de sûreté.

Malgré l’importance du service de nuit, dont

les dispositions diffèrent sous bien des i pi ports de celles de jour, le principe de la disti e tion entre le service de jour et celui de nuit j pas été, il faut le reconnaître, l’idée domina ite qui a présidé à la rédaction du titre YIII de 1 ordonnance de 1832. Les prescriptions qui se rap portent au service de nuit sont assez éparses dans les divers articles où elles sont traitées comme complémentaires de celles de jour. Il en résulte que les mesures à prendre de nuit sont un peu sacrifiées. Je n'entends point parler ici de ces détails souvent mesquins sur lesquels o s’étend dans certains traités, mais bien des m sures principales, celles qui sont indépendant de la diversité des circonstances, les seules en définitive dignes de figurer dans un règlement.

En fait de sytème de sûreté de nuit, il ressort de l’ordonnance déjà citée que, de nuit, les sen tinelles, les petits postes et les grand’gardes doivent être rapprochés du camp, du bivouac ou du cantonnement. Frédéric II, qui a tracé des pré ceples minutieux sur le service de nuit aux avant postes, prescrit la même chose, excepté dans 1( cas, du reste assez fréquent, où une rivière, ur large fossé sépare deux armées , et où il est né cessaire d’en garder les passages en occupan les mêmes emplacements de nuit que de jour.

Les règlements prussiens de nos jours ne fo que répéter, sous ce rapport comme sous be coup d’autres, ce qu’a dit Frédéric, leur orac1

Généralement les écrivains militaires se prononcent dans le même sens. Le maréchal Bugeaud est un des seuls qui se soient élevés contre ce système.

L’obligation, pensait-il, où l’on se croit d'avoir une chaîne continue aux avant-postes amène nécessairement, si on ne veut pas condamner les hommes à un service fatigant, à se garder dans un rayon extrêmement court, trop court; il s’ensuit que le corps principal n'est pas suffisamment à l'abri des surprises. En outre, dans un corps détaché formant l’avant-garde d'une armée, des avant-postes trop rapprochés favorisent les mouvements tournants de l’ennemi, mouvements dirigés sur les derrières de l'avantgarde, entre celle-ci et l’armée : l’avant-garde court ainsi les risques d’être enveloppée et maltraitée ou enlevée ; l'armée elle-même peut être à son tour obligée d’accepter un combat sur un terrain et à une heure qui ne lui conviendront pas.

A plus forte raison, de nuit, si on approche le réseau des avant-postes, les surprises, les coups de main sont-ils plus à redouter pour le gros de la troupe. En augmentant les garanties de sécurité des avant-postes, on diminue donc d'autant celles du corps qu'ils sont appelés à protéger : ôn néglige la chose principale pour l’accessoire.

Telles sont, en résumé, les observations que

le maréchal Bugeaud faisait en 1832 (il était a colonel) sur le service des avant-postes ado? chez nous (1). 11 jugeait que le meilleur mo| de se préserver de nuit contre les surprises favorise la nuit même est d’avoir un service postes avancés très-éloignés, plus éloignés o de jour, par conséquent ne formant pas chaîn^ Dans le cas particulier d’un corps détaché à ui grande distance du corps principal, on évi) ainsi les surprises, et, de plus, on peut s’assi rer que l’ennemi n’occupe pas les lignes de n traite.

Comment le colonel Bugeaud entendait-il qu’oi doit se garder de nuit? Au moyen de petits posJ tes d’avertissement tirés des postes de jour,] composés d’infanterie, ou de cavalerie légère et] d’infanterie, selon les cas, poussés, sans être! reliés entre eux, dans toutes les directions et îél plus loin possible, tout en obéissant aux formes! de terrain, embusqués dans les ravins, près des routes, des chemins, des sentiers et des carre-j fours, envoyant des sentinelles et vedettes encore plus en avant, et ne communiquant avec les gardes plus rapprochées du camp ou du bivouac qu’au moyen d’ordonnances, depréférence des ordonnances de cavalerie , quand le terrain 1 s’y prête.

(1) Bugeaud, Aperçus sur quelques détails de la

r/uerre.

On objectera peut-être que ces postes trèséloignés peuvent être facilement enlevés. Il est cependant assez malaisé de mettre la main sur des postes composés d’un petit nombre d'hommes bien pénétrés de leurs devoirs,, qui ne se placent qu’à la tombée de la nuit, ou même la nuit faite, gardent le silence, se passent de feu, n’ont pour mission que de prévenir, d’avertir, soit par des coups de feu, soit par d’autres si- , gnaux, ne doivent jamais combattre, ne doivent pas non plus être secourus, et peuvent enfin, grâce à la connaissance qu’ils ont dû acquérir de jour de leurs chemins de retraite, gagner, en se dérobant rapidement à la poursuite de l’ennemi, un point de ralliement convenu.

V, Quand le colonel Bugeaud proposait cette méthode, il n’avait pas encore en vue l’armée d’Afrique, et se préoccupait uniquement des avantpostes des armées européennes. Il ne fit que bien plus tard, contre les Arabes, principalement pour prévenir leurs surprises de nuit, l’application de ces principes à lui révélés par la pratique de la guerre d’avant-postes en Espagne et dans les Alpes , principes qu’il reconnaissait franchement être opposés aux usages reçus comme aux règles écrites jusqu’alors dans un grand nombre de livres.

Les rédacteurs de l’ordonnance sur le service en campagne ne semblent avoir été dans les mêmes idées qu’à l’égard des avant-postes des

corps détachés ; s’inspirèrent-ils en cela du co lonel Bugeaud ? Il est permis de le croire; Ers effet, d’une part, le projet d’ordonnance rédigé par le général Préval et qui parut en 1827 ne dit rien des corps détachés ni de leurs petits postes; d’autre part, le colonel Bugeaud avait, longtemps avant que l’ordonnance vît le jour, communiqué ses vues sur cette matière aux officiers qui l’entouraient, et en particulier au duc d’Orléans. Quoi qu’il en soit, l’article 85 de l’ordonnance de 1832 dit : « Dans les corps détachés, de pec( tits postes composés d’hommes intelligents « sont en outre, à la nuit, poussés au loin sur les « chemins par lesquels l’ennemi peut arriver « pour attaquer la position, pour la tourner ou « pour couper la retraite. Ils sont placés de pré- « férence sur l’embranchement de ces chemins; « ils restent sans feu, se tiennent cachés et « changent fréquemment de position ; ils ne sont « point liés entre eux.

« Ces postes annoncent l’approche de l’ennemi « au moyen de signaux dont ils sont pourvus, « ou, à défaut, au moyen d’indices dont il a été « convenu. Ils se retirent sur des points qui leur « ont été indiqués et par des chemins qu’ils ont « reconnus à l’avance. Au jour, ils rentrent à la « grand’garde (1). »

(!) L'auteur de la brochure qui a pour titre ; Observations sur le service de la cavalerie en campayne, fait.

Mais s’il résulte de cet article que le service des avant-postes des corps détachés comporte, outre les cordons ordinaires, de petits postes de nuit sans liaison et poussés au loin, il n’en résulte pas moins de tous les autres articles du titre VIII qu’en général les emplacements de nuit aux avant-postes sont à prendre en deçà de ceux du jour. C’est à ce principe que j’oppose, sans vouloir insister sur les détails d’exécution, le suivant, que je crois utile d’appliquer dans tous les cas : La nuit , la vue faisant défaut , il est prudent d’avoir des postes plus avancés que de jour du côté de l’ennemi (1).

quoique timidement, un pas de plus que l’ordonnance de 4832 vers le système du maréchal pugeaud. Il prescrit l’emploi, dans les terrains. couverts, de postes de cavalerie très-avancés au delà de la ligne des vedettes. Après avoir observé que « les grand’gardes peuvent être rapprochées « pendant la nuit des troupes qu’elles couvrent, » il ajoute que « cependant elles doivent être tenues assez loin pour « qu’en cas d'attaque ces troupes aient le temps de pren- « dre des dispositions défensives. »

(4) D’après Rustow ( l’Art militaire au dix-neuvième siècle , traduction du colonel Savin de Larclause), la distance à garder entre le corps principal et les petits postes d’observation dépend: 4° du temps nécessaire aux troupes de ce corps pour prendre les armes et se mettre en état de défense-, 2° de l'étendue du terrain que les petits postes embrassent par la vue en avant d’eux; 3° de la vitesse avec laquelle l’ennemi peut arriver sur le camp ou le bivouac.

Or les soldats mettent plus de temps de nuit que de

Une revue militaire prussienne (1) a fait judicieusement remarquer que la guerre américaine avait donné raison aux principes du service de sûreté émis par le maréchal Bugeaud. Quand commença cette grande lutte, si féconde en leçons à méditer, officiers et soldats improvisés apportèrent dans ce service, et particulièrement dans celui de nuit, une fatale inexpérience dont les dangers s’accrurent encore de l’inattention et de l’insouciance habituelles aux Américains. Les alertes, surtout celles de nuit, étaient fréquentes : on surprenait les grand’gardes, on enlevait les corps détachés. Croirez-vous, Messieurs, qu’un

jour à s’apprêter pour la résistance; en outre, par les nuits les plus éclairées les petits postes ne découvriront jamais le terrain du côté de l’ennemi à une distance aussi grande qu’en plein jour : deux raisons péremptoires pour éloigner de nuit les postes d’observation. Si l’on objecte qu’au milieu de l’obscurité l’attaque n’avance que doucement et que le temps qu’elle perd alors la défense le gagne, je répondrai en premier lieu que le défenseur luimême n’exécutera pas ses mouvements pendant la nuit tout à fait avec la même rapidité que de jour; en second lieu, on peut toujours craindre que l’agresseur, ne tentant son coup demain que grâce à la connaissance qu'il a du terrain, ne mette assez de vivacité et de hardiesse dans sa première attaque pour faire perdre aux défenseurs les avantages d’une vitesse supérieure.

(4) Militair-Wochenblatt, nos 74 et 72, des 2 et 5 septembre 4868. L’article a pour titre : Ucber den Sicherheitsdienst in der franzôsischen Armee.

officier nordiste envoyé de ronde de nuit réussit à pénétrer, sans être arrêté ni même interpellé, dans les camps de plusieurs régiments, n’y rencontra que des sentinelles endormies dans leurs couvertures et enleva le drapeau d’un de ces ré* giments dans la tente même du colonel ? Il est vrai que ce fait remonte au commencement de la guerre. Le plus grand mal peut-être était que la plupart des généraux formés à l’école de West-Point n’avaient jamais étudié le service des avant-postes que dans les traités classiques européens, où ils avaient appris à serrer de jour, et encore plus de nuit, les postes contre les camps et les bivouacs (1). Des attaques de cavalerie légère , menées par des chefs entreprenants et de hardis partisans, eurent pour conséquence de faire renforcer le cercle des avant-postes et restreindre de plus en plus le rayon autour des détachements et des corps à garder. 11 arriva alors, comme le fait observer la revue prussienne, que l’ennemi se heurtait en même temps aux vedettes, aux grand’gardes et au gros de l’armée. C’est ce qui eut lieu, par exemple, en mai 1863, à la bataille de Chancellorsville. Le général sudiste Jackson étant venu, par un rapide mouvement

(1) Je dis la plupart des généraux et non tous les généraux , parcequ’en effet quelques-uns seulement s’étaient familiarisés de longue date avec la guerre périlleuse d’avantpostes contre les Indiens du Far-West, fins limiers plus redoutables encore que les Kabyles.

tournant, se placer sur l'extrême droite du 11e corps fédéral, formée de la division Devens, l’assaillit à l'improviste ; les avant-postes de cette division, établis dans un bois épais à quatre cents pas des bivouacs, se replièrent en désordre sur les régiments placés immédiatement en arrière. Ceux-ci coururent aux armes et tentèrent de résister, mais furent promptement culbutés et débordés, puis rejetés sur le reste de la division, qui, rompue de toute part, se précipita comme un torrent en débâcle vers Chancellorsville et le Rappahanock, entraînant avec elle artillerie, voi* tures et ambulances, et communiquant le désordre jusqu'aux réserves (1).

Enfin la même revue ajoute : « Lorsque Bute geaud dictait ses préceptes, on n’avait ni fusils « ni pièces à longue portée. Avec des armes dont te le tir est efficace jusqu'à 1000 mètres, il peut « arriver aujourd'hui que des détachements vête nant à s'emparer des hauteurs occupées par te des sentinelles tirent de là sur les grand’gardes « et le gros des avant-postes. Les pièces rayées, ee de leur côté, peuvent faire feu jusqu’au milieu te des bivouacs. »

Raison de plus, Messieurs, et raison capitale pour tenir à grande distance les petits postes, les

(1) Lecomte, Guerre de la sécession (1861-1865).

Regis de Trobriand, Quatre ans de campagne à l’armée du Potomac.

Militair-Wochenblatt du mois de septembre 1868.

sentinelles et les patrouilles elles-mêmes. Mais je m’arrête là-dessus, car j’ai surtout en vue le service de nuit; et quelque intéressante que me paraisse une étude des modifications probables que le perfectionnement des armes et les progrès de l’artillerie introduiront dans le service des avant-postes, je reviens au sujet que j’ai choisi.

Le titre VIII de l’ordonnance de 1832 continuera à me servir de cadre, de point de départ pour quelques remarques que j’ai encore à vous soumettre sur deux points importants du service de sûreté de nuit : en premier lieu, l’emplacement de nuit des vedettes et sentinelles; en second lieu, les signaux.

L’article 88 du titre VIII de l’ordonnance de 1832 dit que les emplacements de jour des sentinelles seront choisis sur des points élevés d’où la vue embrasse au loin , et que ceux de nuit le seront de préférence dans les lieux bas, d’où l’on distingue mieux ce qui vient* d’en haut. Celte prescription est de Frédéric II. Les Prussiens l’ont conservée comme nous. En est-elle meilleure pour cela? Quant à moi, je pense que de nuit on ne voit mieux d’en bas ce qui vient d’en haut que dans le cas particulier où la hauteur observée est découverte et se détache sur;le ciel. Alors, en effet, des sentinelles et des vedettes placées de nuit dans les bas-fonds distingueront assez bien, à l’horizon des hauteurs, les silhouettes des ve-

dettes et des patrouilles ennemies, à la vue desquelles elles seront elles-mêmes dérobées par leur position. Mais si le terrain est couvert sur les sommités, une sentinelle postée de nuit en un lieu bas n’y verra pas mieux ce qui s’étend autour d’elle que si elle était sur la hauteur. Je pense même qu'elle verra mieux d’en haut, surtout par un temps de brouillard : dès le soir, les vapeurs descendent dans les bas-fonds. Ce phénomène bien connu se produit dans les pays allemands du Nord quelquefois avec une grande intensité, surtout le long des cours d’eau. Lors même qu’il n’en serait pas comme je viens de le dire, une sentinelle placée au pied d’une hauteur n’a-t-elle pas le désavantage de mal entendre ? Les bruits les plus rapprochés l’empêchent de percevoir ceux qui viennent de loin. Au contraire, les bruits les plus légers partant de loin montent sans confusion vers les points élevés, parce qu’ils ne rencontrent pas d’obstacles, et viennent y frapper une oreille attentive. Je croirai donc toujours préférable d’appeler de nuit les oreilles au secours des yeux. Rien n’est plus précieux, même par les nuits un peu éclairées, que le concours de ces deux sens ouverts constamment sur les moindres mouvements de l’ennemi. Dans l’obscurité impénétrable, l’ouïe supplée même complètement à la vue (1). Est-ce à dire pour cela que les senti-

(1) Les Allemands ont calculé que, par une nuit tran-

nelles et vedettes ne doivent pas être postées dans les lieux bas ? Non, sans doute. Ceux-ci forment souvent des paysages couverts par où l’ennemi peut se glisser et qu’il est indispensable de surveiller de très-près. Mais pour les raisons que j’ai données, |il ne me paraît pas qu'on doive préférer les bas-fonds dans le choix des emplacements de nuit.

J’ai encore quelque chose à dire des sentinelles et des vedettes : Pourquoi n’aurions-nous pas aux avant-postes uniquement des sentinelles doubles, c’est-à-dire des sentinelles fixes doublées de sentinelles volantes ? Les Prussiens ne connaissent pas les sentinelles solitaires ; ils n’en ont que de doubles, sous le nom de doppelposten, tandis que chez nous elles ne sont recommandées qu’en terrain très-coupé, par les nuits sombres et orageuses, avec des soldats improvisés ou qui ne sont pas suffisamment aguerris, ou enfin si l’on a à tenir tête à des troupes légères nombreuses et entreprenantes. Je n’insiste pas sur les avantages si faciles à apprécier des vedettes et des sentinelles doubles. Il me semble qu’elles seraient

quille, on peut entendre la marche d’une compagnie d'infanterie à la distance de 5 à 600 pas si l’on marche, et à 7 ou 800 pas si l’on est en place. A 700 ou 750 pas, on entend un escadron au trot; s’il est au galop, à 1,000 pas. Les données pour l’artillerie sont à peu près les mêmes que pour la cavalerie. Sur un terrain uni, des cavaliers isolés se foDt entendre de 100 à 200 pas de distance.

précieuses dans toutes les circonstances de jour et de nuit, surtout de nuit, comme garantie contre les surprises.

Quelques écrivains militaires ont proposé, pour les vedettes et sentinelles, Tordre en échiquier, bien préférable, selon moi, à la ligne droite. De nuit principalement, aucune disposition ne me paraît plus propre à tromper Tennemi sur la véritable position des avant-postes et à l’éloigner de tenter des coups de main.

La seconde question sur laquelle je désire appeler votre attention est celle des signaux, dont il est parlé très-brièvement dans l’ordonnance. Le dernier paragraphe, précédemment cité, de l’article 85 prescrit aux petits postes de nuit des corps détachés l’usage des signaux. Aux termes du dernier paragraphe de l’article 87, la garde et la direction des signaux établis par l’état-major sur les points élevés doivent être souvent confiées aux grand’gardes , qui reçoivent dans ce but des consignes et instructions spéciales (1). Le règlement sur le service en campagne pose donc en principe futilité des signaux employés comme moyens de communication. En vous en parlant, j’ai surtout en vue ceux de nuit, qui doivent suppléer à la fois à la vue et à l’ouïe, quelquefois

(1) Le règlement de 483:2 est le premier qui recommande l'emploi des signaux. Il n'en est pas question dans les règlements et instructions de 1788, 4792, 4809, 4843 et 4823.

même à l’étendue de la voix ; ce sont les plus importants en raison de la difficulté plus grande où l’on se trouve, pendant la nuit, de s’entendre à distance par d’autres moyens sur tout ce qui peut intéresser la sûreté de l’armée. Les meilleurs signaux de nuit sont probablement ceux qui sont silencieux : Frédéric 11 conseillait ceux « qui « évitent la tiraillerie, les alarmes et la criail- « lerie, qui ne peuvent qu’apporter une sorte c( de terreur et empêcher d’exécuter les ordres « en règle. (1) »

Les signaux de nuit, généraux ou particuliers, fixes, mobiles ou aériens, quels qu’ils soient, coups de fusil ou de canon, fusées , balles à feu, feux ordinaires, feux colorés, incendies, ballons lumineux, phares, falots, lumière électrique et tous autres artifices éclairants (ce ne sont pas les moyens qui manquent), peuvent rendre de grands services, si on les combine avec la télégraphie électrique, dont l’emploi isolé, vous le savez. Messieurs, est loin de s’étendre à tous les cas. En bien des circonstances, les signaux, presque toujours faciles à établir, et permettant d’éviter des pertes de temps dans la transmission des ordres, compléteront les données fournies par le télégraphe et dans d’autres y suppléeront.

Les Américains n’en ont jamais usé autrement pendant la guerre de la sécession. C’est au siège

(1) Instruction secrète dérobée à Frédéric 11, traduite par le prince de Ligne.

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de Charlestown , en 1863, que le service des signaux prit chez eux un grand développement. Leurs vigies, empruntées à la marine, servies par un corps spécial , consistaient en échafaudages, en tours avec observatoire ; ils les complétaient par l’emploi d’appareils de télégraphie électrique, et trouvèrent moyen d’assurer de jour et de nuit le service de sûreté et celui de reconnaissance, ainsi que la transmission des ordres aux divers corps. Le corps des signaux formait un détachement de l’état-major particulier, et telle était l’importance de ce service, qu’il y avait à New-York une fabrique considérable de signaux de nuit (1).

J’en reviens à ce qui se passe chez nous : je me demande s’il a été souvent fait usage des signaux, et si le soin de leur direction a été alors dévolu aux grand’gardes , comme le prescrit l’ordonnance de 1832. En connaissez-vous quelque exemple ? Que cela ait eu lieu ou non, je pense que l’affaire des grand’gardes n’est pas de diriger les signaux établis par l’état-major, elles qui, pour assurer la sûreté du camp ou du bivouac, ont, de nuit principalement, tant de précautions à prendre et des consignes si multiples à observer. J’admets qu’on sera quelquefois amené

(1) En 1846, le général Napier donna pour guides de nuit aux troupes anglaises des Indes un certain nombre d’éléphants porteurs de fanaux de toutes couleurs établis sur le hodwah ou château qu’on met ordinairement sur le dos de ces animaux.

par des considérations, tirées de la configuration du terrain, à choisir le même emplacement pour les grand’gardes et les signaux ; mais cela n’arrivera pas toujours ainsi, et il sera parfois avantageux d'établir les signaux, soit en avant des grand’gardes, soit au milieu ou sur les derrières des bivouacs et des cantonnements ; dans ces derniers cas, ce n’est pas aux grand’gardes qu’on peut en confier la direction. Ajoutez a cela que si l’on veut tirer le meilleur parti de l’aide mutuelle que peuvent se prêter les signaux et la télégraphie, il n’y a pas de doute que ces deux services ne doivent être concentrés dans les mêmes mains. A plus forte raison, alors, les grand’gardes ne sont-elles pas en état de répondre aux exigences de ces deux services. L’utilité d’un corps de signaux adjoint au personnel télégraphique ressort aussi de ces considérations, que je n’étendrai pas davantage.

Je terminerai ce que j’ai à vous dire du service de sûreté de nuit par quelques observations sur l’application qu’on peut faire en temps de paix du système des avant-postes : c’est une des plus sérieuses et des plus instructives qu’offre le service en campagne, parce qu’elle révèle un grand nombre de circonstances saisissantes de la véritable guerre. Pour que cette application fût complète et fructueuse, il faudrait qu’elle pût reproduire fidèlement laréalité des choses dans le double service de jour et de nuit. Cela est assez difficile

à obtenir. Les Prussiens néanmoins ne reculent pas devant les difficultés de la mise en pratique des détails du service de nuit. Disons franchement qu’ils exagèrent un peu les choses sous ce rapport. Sachons aussi convenir que nous tombons dans l’excès contraire. Entre la théorie pratique sur le service en campagne, telle qu’elle est enseignée dans nos casernes, et l’application des prescriptions les plus méticuleuses, telle que nous la rencontrons chez nos voisins, il y a sans doute un moyen terme, et, pour ne vous parler que du service de nuit aux avant-postes, que ne cherchons-nous dans les particularités qu’il présente, pour l’apprendre ensuite à nos soldats, sur des terrains variés, étudiés de jour, tout ce qui peut contribuer à développer leur intelligence et leur mémoire, même à exciter leur pénétration, à entretenir leur activité, à leur aider à supporter les fatigues et à vaincre le sommeil, à braver les intempéries, à leur communiquer des habitudes de rigoureuse vigilance, à leur inspirer un respect sans égal de la discipline et des consignes? Le profit que tireront de ces leçons pratiques les hommes auxquels elles s’adresseront ne sera peut-être pas en rapport direct avec les efforts des chefs; qu’importe? il en restera toujours quelque chose. Un important résultat sera atteint d’un autre côté : à cette laborieuse école, ingrate seulement en apparence, officiers et sous-officiers avanceront tous les jours d’un pas dans la science

difficile de l'appréciation des qualités du terrain et de son appropriation aux différentes armes.

Avant de continuer cette étude, je résumerai rapidement les observations que je viens de vous présenter sur le service de sûreté de nuit :

L’importance de ce service mériterait des prescriptions plus spéciales, plus développées que celles de l’ordonnance ;

Le système de rapprocher de nuit les avantpostes des camps et des bivouacs est contraire à la sécurité, il n’est pas en rapport avec le véritable but des avant-postes ;

Il serait utile de généraliser l’emploi des petits postes de nuit, poussés très au loin et déjà adoptés dans les corps détachés ;

La préférence donnée aux bas-fonds sur les lieux bas, dans le choix des emplacements de nuit des vedettes et sentinelles, n’est pas suffisamment justifiée;

Les sentinelles doubles sont précieuses dans tous les cas;

La disposition en échiquier, de nuit, pour les sentinelles et même pour les petits postes, est préférable à la ligne droite ;

Les meilleurs signaux de nuit sont silencieux ; il n’cst pas dans le vrai rôle des grand’gardes de les diriger; leur emplacement n’est pas toujours sur le terrain des grand’gardes; combinés avec le télégraphe électrique, ils rendraient de grands services;

2e série. — N° G. 2

Enfin l’application intelligente du service de sûreté de nuit peut conduire à d’importants résultats.

Comme vous le voyez, Messieurs, je me suis borné à mettre en relief des principes, et me suis beaucoup moins préoccupé des moyens d’exécution ; vous ne vous en étonnerez pas. Il serait superflu d’apporter un contingent de nouvelles dispositions de détails à la masse déjà trop considérable de celles qu’ont accumulées un grand nombre de théoriciens obéissant aux instincts de leur esprit plus ou moins ingénieux ou inventif.

marches de nuit.

Mon intention est de procéder de la même manière dans l’examen des marches de nuit qui forment la seconde partie de cette étude.

Je commencerai par poser en principe. que les marches de nuit n’ont pas d’objet distinct de celui des marches de jour; ce sont toujours des marches; on n’est donc pas fondé à contester futilité du but qu’on se propose en marchant de nuit; il ne peut y avoir matière à discussion sous ce rapport.

Ce point étant établi, j’essayerai de répondre aux questions suivantes, que j’ai été amené à me poser en étudiant les mouvements nocturnes :

1° A-t-on souvent marché de nuit?

2° S* est-on trouvé quelquefois dans la nécessité de marcher de nuitl

3° Dans quelles circonstances les marches de nuit ont-elles été préférées à celles de jour?

4° Quelles sortes d’avantages peuvent déterminer la préférence donnée en certains cas aux mouvements de nuit sur ceux de jour?

5° Quels sont les inconvénients des marches de nuit t et comment les atténuer?

Et d’abord art-on souvent marché de nuit? Oui, Messieurs, de tout temps, en tout pays, les armées régulières ont exécuté un grand nombre de marches de nuit. Pour les trouver dans l’hisloire militaire, il suffit de s’appliquer à les rechercher, et, si on ne se fait pas toujours une idée juste de leur fréquence, c'est que généralement on ne les étudie pas à part des autres opérations. A moins qu'une marche n’ait lieu dans des circonstances qui la mettent en évidence et fixent l'attention, on se préoccupe assez rarement de savoir si c’est de nuit ou de jour qu'une armée opère ses mouvements. Ajoutez à cela que les histoires générales ne mentionnent pas toujours les marches nocturnes; enfin bon nombre de théoriciens n’en parlent qu'accidentellement, ou pour mémoire, ou encore pour le plaisir de dire hyperboliquement, d'accord en cela avec le Prussien Blücher, quelles sont plus redoutables que l'ennemi lui-même. Mais les faits sont là qui prouvent la multiplicité des mouvements exécutés de nuit; mouvements qui, pour ne s’être pas

passés à la lumière du grand jour, n'en sont p; moins indéniables.

J’aborde la seconde question : s’est-on trou\ quelquefois dans la nécessité de marcher i nuit ? 11 est facile de s’assurer, l’histoire militai?, en main, que les marches de nuit n’ont pas toi jours été un moyen choisi de bongré. Néanmoins les cas d’absolue nécessité sont relativement rares, exceptionnels. Je vous en citerai un premier dans la campagne de 1814, où la rapidité imprimée aux opérations amena assez souvent des marches de nuit.

Vous connaissez les conjonctures pressantes dans lesquelles se trouvaient les maréchaux Mortier et Marmont, en mars 1814, après l’échec de la Fère-Champenoise. Ils avaient 12,000 hommes àpeine, avec lesquels ils étaient venus, après leur départ de Sézanne, prendre position en arrière du défilé d’Eternay. Tout à coup, les alliés se présentèrent devant eux avec des forces de beaucoup supérieures aux leurs, et commencèrent à faire des dispositions d’attaque. Les maréchaux se sentant aussi pressés sur leurs derrières, et d’ailleurs menacés en avant de leur flanc droit par l’ennemi qui occupait Montmirail, se décidèrent à continuer leur mouvement de retraite sur la Ferté-Gaucher. Quand ils atteignirent ce bourg, ils trouvèrent l’ennemi en force sur le grand Morin et battant la route avec une nombreuse artillerie. La nuit était venue. Tandis que Mortier

tentait de s'ouvrir un passage en avant, Marmont avec une poignée d’hommes contenait au défilé de Montils un corps bavarois qui le pousuivait à outrance, et donnait au reste de l’armée le temps de se retirer. Le terrain était fangeux, on avançait avec peine. A ce moment, le duc de Trévise, qui marchait en tête, annonça à Marmont qu'au lieu de continuer à suivre la route de Coulominiers, il se rabattait sur la gauche et prenait à travers champ pour gagner Provins. Cette marche éloigna, il est vrai, les corps français de la direction qu'ils devaient suivre en premier lieu pour atteindre la Marne entre Lagny et Meaux, elle provoqua parmi les troupes et surtout chez les maréchaux de cruelles angoisses, mais en définitive, elle leur permit de sortir d'un véritable coupegorge, sans qu’ils aient été inquiétés par l’ennemi. On arriva le matin à Provins, n'ayant perdu que quelques caissons (1).

La campagne de 1812, en Russie, offre deux exemples bien caractérisés de marches de nuit opérées dans une situation encore plus désespé-

(4) Tliiers, Histoire du Consulat et de l’Empire.

Lettres autographes du maréchal Marmont, aux Archives du Dépôt de la guerre.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse. Marmont termine par ces mots le récit qu’il fait de la retraite sur Provins : « Chose mémorable! nous sortîmes sans « aucune perle de la plus terrible position où jamais des « troupes aient été placeés. »

Jmé «

rée. Quand la grande armée quitta Smolensk,vous savez à quelle extrémité elle se trouvait réduite. Le général russe Kutusof s'était borné, jusqu’à Krasnoé, à côtoyer le flanc gauche de l’armée française se retirant en échelons depuis Moscou ; il n’avait laissé passer Napoléon que pour barrer ensuite le chemin au reste de l’armée. C’est dans ce but qu’il vint se placer entre Smolensk et Orscha, au pont de Krasnoé, jeté sur le ravin de la Lossmina, affluent du Dniéper. Le corps du prince Eugène, marchant à la suite de la garde et réduit à 10,000 ou 12,000 hommes, sur lesquels 5 à 6,000 au plus étaient en état de porter les armes, trouva le passage fermé. En vain le général d’Ornano essaya-t-il de le franchir avec sa cavalerie, il fut ramené ; en vain aussi la division Broussier voulut-elle à son tour percer la muraille de fer opposée par 30,000 Russes : elle fut horriblement mitraillée. Le colonel russe Koudachef, envoyé en parlementaire, fut dédaigneusement repoussé. Le prince Eugène, après s’être concerté avec les généraux, se décida à se jeter à droite au milieu des terres, dans la direction de Krasnoé, en suivant le Dniéper. La division Broussier resta en ligne pour simuler une attaque vers la gauche.

Le défilé se fit en grand silence, dans la nuit du 15 au 16 novembre, par un chemin de traverse et en se couvrant de quelques plis de terrain. « Tandis que la colonne, dit M. Thiers, s’échap-

« pait sur la neige sans autre bruit que la chute « des hommes qui tombaient de fatigue ou trébu- « chaient pendant cette marche de nuit, on ren- « contra tout à coup un détachement de troupes « légères du général M/loradowitch, à qui la clarté « de la lune avait révélé notre manœuvre. Heurt reusement, un officier polonais du corps de « Poniatowski, sachant le russe et se servant de « la connaissance qu’il avait de cette langue avec « une rare présence d’esprit, dit à l’officier en- « nemi qu’il eût à se taire et à s’éloigner, car le « corps qu’il voulait arrêter était un détachement « de Miloradowitch exécutant une manœuvre « autour de Krasnoé. On parvint ainsi, après « deux heures de- marche, à Krasnoé, laissant « toutefois plus de 2,000 morts ou blessés sur la « route, ainsi que les restes de la division Brous- « sier, qui ne pouvaient être sauvés que par « l’arrivée des maréchaux Davout et Ney. » Lorsque vint le tour de Ney, le dernier qui resta à Smolensk, il tenta à plusieurs reprises, avec l’énergie du désespoir, de forcer le passage ; mais il n’avait que 6 à 7,000 hommes épuisés et ne put parvenir à faire une trouée à travers les lignes des Russes. A bout d’efforts et après des pertes considérables sous le feu de l’artillerie ennemie, il prit le parti de rétrogader dans la direction de Smolensk, pour passer le Dniéper. Pendant le mouvement de retraite, un major russe envoyé par le général Miloradowitch le

somma de se rendre. Le même oflicier rejoignit le maréchal au village de Danikôwa et lui renouvela à deux reprises sa première sommation, en affirmant que tous les corps de l'armée française qui avaient pris les devants étaient complètement détruits. Mais, tout en s’acquittant de sa mission, l'envoyé russe examinait avec plus d’attention qu'un parlementaire ordinaire ce qui pouvait le renseigner sur la véritable situation du corps de Ney; celui-ci s’en aperçut, le fit arrêter et garder à vue, puis ordonna d'allumer les feux de bivouac, comme s'il eût voulu passer la nuit à Danikôwa. Pendant que les Russes, s'imaginant tenir leur proie, allumaient aussi leurs feux, les Français, après un peu de repos, reprenaient silencieusement leur marche ; guidés par un petit ruisseau gelé, ils atteignirent, vers dix heures du soir, les rives du Dniéper, entre Syrokorénié et Gusinoé. Le fleuve était gelé ; la glace n’ayant qu'une faible épaisseur sur les bords fut bientôt rompue par ie poids des premiers hommes qui s’aventurèrent,* ceux qui les suivirent furent obligés d'entrer dans l'eau jusqu’à la ceinture pour gagner le plateau de glace flottant qui couvrait le milieu du Dniéper. Le passage se lit homme par homme, et fut terminé à une heure du matin ; les chevaux et les bagages furent abandonnés. Ney se remit aussitôt en marche ; alors nouveaux obstacles à surmonter, nouvelles angoisses à souffrir : de jour, nos soldats étaient harcelés par les Cosaques ; de

nuit, ils traversaient de grands bois où ils se dispersaient souvent. Le 19 au soir, ils étaient à B ou 6 lieues d’Orscha, sur la lisière d’un bois où ils passèrent la nuit. Le prince Eugène, vivement préoccupé du -sort de Ney, et ayant appris par des éclaireurs qu’il n’était pas éloigné, se porta le 20 au soir dans la direction où il supposait qu’il devait se trouver, et tira quelques coups de canon qui furent heureusement entendus du maréchal. Le prince fit ensuite faire des signaux et allumer de grands feux devant lesquels passèrent plusieurs fois les quelques milliers d’hommes auxquels était réduit son corps d’armée. Les Russes, surpris et croyant avoir devant eux des forces imposantes, se retirèrent à la hâte, et Ney put atteindre Orsclia dans la nuit du 20 au 21 ; mais il ne ramenait que 1,200 hommes au plus (1).

Les marches que je viens de rapporter ont été nécessaires, forcées, en quelque sorte fatales. Considérées sous ce rapport, on ne serait pas en

(1) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire .

Duc de Fezensac, Souvenirs militaires .

De Chambrav, Histoire de l’expédition de 4 81 2 en Russie.

Fourmestreaux, Vie du prince Eugène.

De Puibusque, Lettres sur la guerre de Russie en\ 812. Cet ouvrage. contient une relation intéressante des opérations du 3e corps du 46 au 22 novembre, due à un officier de l’état-major général de ce corps.

droit de dire qu’on aurait pu les éviter. De telles marches sont difficiles et périlleuses, et il n’y a pas lieu d'en être surpris, puisqu'elles s’effectuent dans des circonstances très-défavorables dont on n’est pas le maître d'arrêter, de retarder ou de modifier à son gré le cours funeste. Cependant, tout en étant une ressource forcée qui s'impose et non un moyen de salut choisi librement, les marches de cette sorte ont ce bon côté, qu’elles servent à une armée compromise par sa faute ou par les manœuvres de l'armée ennemie, à échapper à un malheur encore plus grand que celui qu'elles causent. Quelques pertes que l’on fasse en hommes et en matériel dans une marche de nuit tenue secrète, on n’en éprouvera généralement pas d’aussi graves que du jour, sous le feu meurtrier de l'ennemi. La conduite du prince Eugène et des maréchaux Ney, Mortier et Marmont ne peut avoir eu d’autre motif déterminant. Ainsi envisagées ces marches de nuit ont été utiles, utiles seulement dans le sens du proverbe : A quelque chose malheur est bon.

11 s'en faut de beaucoup que la nécessité de recourir à des marches de nuit soit toujours aussi bien établie que dans les exemples précédents. Et encore n'affirmerahje pas que tous les écrivains militaires se soient accordés pour déclarer que le prince Eugène et les maréchaux Ney, Mortier et Marmont n'aient pu faire autrement que de marcher de nuit. C’est que, disons-le, il

est réellement fort difficile de marquer le point précis où ces sortes d’opérations cessent d'être rigoureusement nécessaires pour revêtir un simple caractère d’opportunité. Dans une circonstance donnée, les appréciations peuvent être très-diverses sur ce point. Après un grave échec, on voit quelquefois les généraux eux-mêmes divisés sur la question de se retirer de jour ou de nuit. C'est ainsi qu’en 1799, après la bataille de Magnano, perdue par les Français contre les Autrichiens commandés par Kray, Moreau opina pour coucher sur le champ de bataille, tandis que Schérer se décida à faire une retraite de nuit, retraite qui s’effectua, vous le savez, de l’Adige sur le Mincio, et plus tard sur l’Adda.

Toutefois, malgré ces divergences d’opinion, qui sont une preuve de plus entre tant d'autres qu’il n’y a rien d’absolu dans cet art si complexe qu'on appelle la guerre, il est impossible qu’on ne reconnaisse pas qu’en certaines occasions, nécessairement rares, une armée n'a d'autre ressource qu’une marche de nuit pour échapper à une ruine complète.

Les cas de marche précédents étant mis à part, il me reste à examiner les mouvements nocturnes exécutés volontairement par des armées en possession des principaux moyens d’en assurer la réussite, les seuls mouvements, en définitive, qui puissent être proposés à l'imitation. Le moment est donc venu de répondre à la question

suivante,, la troisième de celles que j’ai posées dès le début : Dans quels cas les marches de nuit ont-elles été préférées aux marches de jour ?

Le général qui entreprend un mouvement nocturne se propose un but déterminé; autant de buts différents, autant de cas de marches de nuit. Or une énumération détaillée de tous ces cas serait singulièrement longue, difficile par cela même à rendre claire, et ne prouverait sans doute rien de plus en faveur de ces marches qu'un exposé succinct des cas principaux appuyés d’exemples. Je crois donc devoir me borner à cet exposé, que je vous prie de ne pas tenir pour une nomenclature de fantaisie, bonne seulement en théorie, mais bien pour une classification sérieuse basée sur des faits et pouvant servir dans l’application pratique.

Ceci posé, je distingue sept cas de marches de nuit :

1° On profile de la nuit pour marcher sur une position où l'on veut être en force devant l'en nemi et au besoin prévenir son attaque . — Ainsi fit Bonaparte, en 1797, à Rivoli. Il attendait à Vérone le développement du plan d’Alvinzi. Le 13 janvier au soir, après que l'attaque de la Corona lui eut révélé le véritable dessein du général autrichien, qui était de percer par Rivoli avec ses principales forces, et dès qu'il vit Joubert menacé d’être assailli et cerné sur le plateau, ordre fut donné à Masséna et à Leclerc de s’y

porter de nuit en toute hâte : le premier avec trois demi-brigades de sa division, alors à Vérone ; le second avec un régiment de cavalerie et deux pièces d’artillerie légère. Bonaparte luimême partit de Vérone en poste à neuf heures du soir et arriva dans la nuit sur le plateau avec son état-major. Le 14 au matin, les soldats de Joubert entamaient l’action contre l’ennemi, de beaucoup supérieur en nombre. Leur résistance, encouragée au moment critique par Bonaparte, donna à Masséna le temps d’arriver en ligne et de décider du succès de cette grande journée (1).

La guerre de la Sécession américaine offre un cas de marche de nuit opérée dans des circonstances analogues. Le 16 septembre 1862, la division du général sudiste Jackson, qui venait de s’emparer de l’importante place de dépôt de Harper’s Ferry, quitta cette ville et marcha la plus grande partie de la nuit pour gagner Sharpsburg, où elle déboucha rapidement dans les lignes des confédérés, et prit position sans retard sur l’aile gauche du général Lee. Le 17 au malin commença la fameuse bataille d’Antietam (2).

2° Les marches de nuit servent à opérer des

(!) Thiers, Histoire de la Révolution française.

Archives du Dépôt de la guerre, Registre manuscrit des ordres de Berthier.

(2) Lecomte, Guerre de la Sécession (1801-1866).

2e série. — N° 6. 3

mouvements tournants sur les flancs ou les derrières de l'ennemi. — L’emploi des marches de nuit dans ce but est particulièrement recommandé par le Règlement sur le service en campagne (!) et deviendra probablement plus fréquent que jamais avec les armes nouvelles qui rendent si dangereuses les attaques de front et à découvert.

Dans la guerre d’Amérique, où j’ai déjà puisé l’exemple précédent, on voit le général Lee exécuter une marche de nuit en vue d’un mouvement tournant. Le général en chef confédéré était en mai 1863 à la tête de 60,000 hommes dans les lignes de Frédéricksburg. 130,000 fédéraux, commandés par Hooker, se vantaient de l’en déloger. Déjà, à la fin de l’année 1862, les nordistes avaient échoué contre ces lignes formidables. Tandis que Hooker, prenant position à Chancellorsville, croyait tourner Lee, celui-ci, nformé à temps du mouvement de son adversaire, marchait de jour et de nuit pendant quarante-huit heures et venait se placer sur sa droite et sur ses derrières. Hooker paya l’habile manœuvre de Lee, sorte de surprise en grand, par une défaite qui tourna à la déroute (2).

3° Une armée abandonne de nuit 9 pour ne pas être entamée , une position qu’elle juge gravement compromise par les manœuvres d'un ennemi supé-

(1) Voir le treizième paragraphe de l'article 134 du titre XIII : Instruction sommaire sur les combats.

(2) Lecomte, Guerre de la Sécession (4861-1865).

rieur en nombre. — La retraite de Dumouriez du camp de Grandpré sur Autry, eu septembre 1792, s’effectua dans ces circonstances. Je la rapporterai d’autant plus volontiers, qu’elle a donné lieu à d’intéressantes controverses sur lesquelles j’aurai à revenir.

Le général Cliasôt venait de perdre, sans espoir de le reprendre, le défilé de la Croix-aux- Bois, et les 15,000 hommes de Dumouriez, au camp de Grandpré, avec peu de vivres et presque sans munitions, se trouvaient enfermés par 65,000 hommes entre deux rivières. C’en était fait de cette petite armée, siClerfayt etKalkreuth gagnaient ses derrières.

Dans cette situation critique, Dumouriez prit le parti de se retirer de nuit. Tout fut soigneusement calculé pour ne pas éveiller les soupçons des Prussiens. Un parlementaire s’étant présenté, Dumouriez lui montra ses troupes livrées au sommeil comme si aucun péril ne les menaçait ; mais dès que l’officier prussien fut parti, on leva le camp en toute hâte pour marcher en silence vers les ponts de l’Aisne.

La nuit était orageuse ; on suivit des chemins boueux, difficiles. Les troupes n’avaient point été mises dans le secret de la retraite, elles n’eurent par conséquent pas le temps de s’alarmer ; il n’y eut de confusion qu’à l’arrière-garde, poursuivie par des hussards prussiens. Dumouriez parvint à y rétablir l’ordre promptement, et au matin.

toutes ses troupes, ayant traversé l’ Aisne, se mettaient en bataille sur les hauteurs cTAulry.

Quatre jours après, la canonnade de Yalmy donnait raison à Dumouriez (1).

Dans des temps plus voisins de nous, dans la campagne de la Prusse et de l’Autriche contre le Danemark, en 1864, vous avez vu le général Meza se retirer de nuit avec la petite armée danoise de la position du Dannewerk au moment où les Autrichiens se disposaient à l’attaquer de front et les Prussiens à revers. Un silence impénétrable fut gardé sur la retraite projetée. La communication des ordres de départ ne se fit qu’au dernier moment. Pour tromper l’ennemi, on laissa quelques pièces en batterie, et des détachements furent chargés d'entretenir des feux jusqu’à une heure avancée. La retraite, réglée avec prudence et couverte par deux régiments de cavalerie, s’effectua par une nuit glaciale du mois de février, entre six heures du soir et une heure du matin, sur une seule route couverte de verdas. La ré-

serve d’artillerie, la cavalerie et les équipages avaient pris les devants pour ne pas retarder la marche. Les pertes en matériel furent assez sensibles, surtout par suite de l’abandon de la grosse

(1) Thiers, Histoire de la Révolution française.

Gouvion Saint-Cyr, Mémoires sur les * campagnes des armées du Rhin et de Rhin-et-Moselle.

Archives du Dépôt de la guerre, Lettres de Dumouriez.

artillerie; mais on parvint heureusement à ne pas attirer l’attention de l’ennemi. Celui-ci ne fut prévenu du départ du général Meza, par les habitants de Sleswig stupéfaits, que lorsque l’armée danoise était en mesure de s’embarquer pour nie d’Alsen (1).

4° On effectue une retraite de nuit après une bataille perdue et, en général, après un revers prononcé, sans qu'il y ait poursuite de l'ennemi victorieux pour y contraindre absolument. — Telle est la retraite qu’opéra Schérer en avril 1799 après sa défaite à Magnano. Lui-même dit, dans un rapport (2) adressé au Directoire, que les divisions Grenier et Victor se virent contraintes, vers les quatre heures du soir, à battre en retraite devant les Autrichiens, renforcés à chaque instant de troupes fraîches sorties de Vé- I rone, et que, par suite de ce mouvement, son ! flanc droit resta découvert. Schérer ordonna aux autres divisions de conserver leur terrain jusqu’à i la nuit tombante et de se retirer ensuite en ar- ! rière sur les positions qu’elles occupaient la veille (3).

(1) F. Crousse, Invasion du Danemark en 1865.

Rustow, Der deutsch-danische Krieg, 1 864.

(2) Ce rapport, daté du 6 avril 1799, est aux Archives 1 du Dépôt de la guerre.

(3) Schérer, dans son rapport adressé au Directoire, fait observer que les deux armées n’avaient combattu ni d’un côté ni de l'autre sur le terrain où elles avaient dé-

Telle est encore la retraite qu’opéra Napoléon, la nuit du 1er février 1814, après le combat delà Rothière. L’avantage, pendant le jour, était resté à Blücher, mais les alliés avaient 100,000 hommes et nous seulement 32,000. L'empereur, convaincu que la nuit seule protégerait efficacement son mouvement rétrograde, ordonna au maréchal Oudinot de recommencer une nouvelle lutte dans la Rothière. A l’issue de cet engagement nocturne, qui avait pour but d’intimider l’ennemi, Napoléon se retira lentement, en ordre régulier, et faisant bonne contenance. Le corps de Marmont fut laissé sur la Voire, afin de faire croire aux alliés que l’armée française était prête à accepter un nouveau combat. Le lendemain malin, quand Rliicher, resté inactif pendant la nuit, s’avança du côté dukpont de Lesmont, l’empereur achevait d’y faire défiler ses troupes, et Marmont franchissait la Voire à Rosnay (1).

5° Les marches de nuit s'appliquent aux poursuites dans le but de pousser une armée battue au delà d’une position ou d'une ligne de défense , où elle serait en mesure de s'arrêter et de résister avec avantage , si on la laissait se retirer libre-

cidé de se rencontrer; il se plaint avec amertume de sa grande infériorité numérique et du manque de chevaux d’artillerie et de transport.

(i) Thiers, Histoire du Consulat et de l’Empire.

Koch, Mémoires pour servir à l’histoire de la campagne de 4814.

ment. — Je vous rappellerai à ce sujet la poursuite que Napoléon ordonna,, dans la nuit qu suivit la bataille d’Eckmühl (avril 1809), à sa cavalerie légère, soutenue par les cuirassiers. L’ennemi fut poussé au delà d’Eglosheim, où l’empereur voulut s’arrêter, bien que Lannes proposât de continuer la poursuite jusqu’à Ralisbonne.

Les poursuites de nuit sont des opérations délicates sur l’opportunité desquelles les généraux et les officiers ne se mettent pas toujours d’accord au sein d’une même armée.

Le colonel suisse Lecomte rapporte, dans sa remarquable esquisse de la guerre de la Sécession américaine, qu’on a grandement reproché au général Bragg de n’avoir pas cédé aux sollicitations de ses officiers qui le pressaient de poursuivre de nuit les fédéraux de Rosenkranz battus à Chattanooga (novembre 1863), afin de les rejeter au delà du Tennessee.

6° Les marches de nuit préludent à des attaques par surprise tentées de nuit ou au point du jour. — Depuis les campagnes de la Révolution jusqu’à nos jours, tous les théâtres de guerre de J l’Europe ont vu s’effectuer un grand nombre de marches nocturnes en vue de surprises ; leur em- I ploi dans ce but a même été, vous le savez, systématisé en Afrique pour opérer les razzias. Je me bornerai à vous citer un exemple de marche de nuit précédant une surprise tentée au point

du jour; je l’emprunte à la campagne de 1866, en Allemagne :

Le 22 juillet arrivait à Plauen (Saxe), par la voie ferrée, l’avant-garde du 2e corps de réserve prussien, composée d’un bataillon de fusiliers, d’une compagnie de chasseurs, d’un escadron et de deux pièces : selon la relation officielle prussienne, cette avant-garde marcha pendant toute la nuit du 22 au 23, pour atteindre, dès le matin j du 23, Hof-sur-Saale (Bavière), où elle toftlba inopinément sur deux compagnies bavaroises, fit prisonniers 65 hommes, placés aux avant-postes, et canonna le train qui emportait les Bavarois (1 ).

7° La nuit sert à masquer les changements Remplacement partiels qui s’effectuent dans V étendue d’une position. — En février 1814, l’armée du prince Eugène et celle des Autrichiens exécutèrent de nuit les mouvements qui amenèrent la bataille du Mincio. On conçoit facilement que, sur une position d’un développement considérable, les mouvements partiels puissent devenir de véritables marches qui se prolongent pendant une grande partie de là nuit. L’utilité de ces changements se fait sentir en bien des cas : par exemple, quand on a reconnu à des dispositions adoptées des côtés défectueux; quand, après avoir choisi un premier emplacement, on a in-

(1) Relation officielle de la campagne de 4866, par la section historique de l'état-major prussien.

lérêt à occuper des points abandonnés par l’ennemi, etc. Dans la guerre civile des États-Unis, les armées des deux partis étaient souvent en marche la nuit et quelquefois à une faible distance l’une de l’autre, sur le terrain où elles préparaient leurs moyens d’attaque et de défense.

Tels sont les cas les plus importants dans lesquels on a employé les marches de nuit de préférence à celles de jour. En quoi consistent les avantages qui ont déterminé cette préférence ? Pour répondre à cette nouvelle question, j’interrogerai d’abord les faits que je viens de rapporter.

La veille de la bataille de Rivoli, le 13 janvier 1797, Bonaparte ne connut que fort tard, dans la soirée, les projets du général Alvinzi. Cette journée, perdue par l’ennemi en préparatifs d’attaque pour le lendemain, étant à ce moment écoulée,

ne s’agissait pour Bonaparte que de mettre la nuit à profit ; il n’y manqua point. Mais, ce ne fut pas assez pour lui de renforcer à temps la division Joubert, qui n’aurait pu résister toute seule aux efforts combinés des corps autrichiens se rejoignant sur le plateau pour la pousser de front, la serrer sur ses flancs et la tourner par ses derrières (1), il parvint encore à se procurer

(1) La correspondance de Joubert, les ordres de Bertbier et les rapports officiels des demi-brigades , qui sont aux Archives du Dépôt de la guerre, ne laissent aucun doute sur les grands dangers que courait la division Joubert.

l’avantage précieux de l’initiative. Qui voudrait avancer que, sans ces mouvements nocturnes précipités, Bonaparte eût réussi à atteindre ce double but (1) ?

Dans la marche nocturne, précédemment rapportée, du général américain Jackson, pour venir prendre position dans les lignes des confédérés, avant la bataille d’Antietam, en 1862, la question de vitesse primait toutes les autres. Le général Mac-Clellan pouvait, en effet, d’un instant à l'autre, attaquer Lee, et avait tout intérêt à le faire avant que celui-ci eût réuni ses forces.

Dans l’exemple également cité de la manœuvre tournante effectuée par Lee à Chancellorsville, en 1863, ce fut entre Lee etHooker une lutte de vitesse et de secret où l’avantage resta à celui qui marcha de nuit.

En 1792, après le succès des Prussiens à la Croix-aux-Bois, la manœuvre qui pouvait perdre Dumouriez n’était pas encore effectuée ; quelques heures de plus étaient capables de changer totalement la situation respective des armées en présence. Dumouriez comprit heureusement qu’il était urgent de profiter sans délai du retard de l’ennemi à s’engager dans la trouée qu’il s’était ouverte de vive force, et c’est ce qui le décida

(1) Le général Bertkier dit, dans son rapport sur la bataille, quAlvinzi ne s’attendait ni à la présence de Bonaparte ni à l’arrivée de renforts pour les Français au moment de l’action.

(il le dit dans une lettre (i) adressée à Servan, alors ministre de la guerre) à se retirer de nuit. Les précautions particulières qu'il prit pour assurer Tordre dans cette retraite et pour tromper l'ennemi sur son entreprise, prouvent d'ailleurs combien il tenait à ce que ce mouvement restât secret pour les généraux prussiens. Si, marchant de nuit, il eut à escarmoucher avec 1,500 hussards, que serait-il donc advenu dans un mouvement de jour?

Quand le général Meza, en 1864, évacuait le Dannewerk, il se proposait d'abord de gagner de vitesse sur les Austro-Prussiens, ensuite il préférait l'ombre de la nuit, amie du faible, à la lumière dénonciatrice du jour.

En 1799, après Magnano, Schérer, réduit à se tenir sur la défensive par suite de sa grande infériorité numérique, se hâta de prendre l'avance sur Kray, qui aurait pu le poursuivre.

En 1814, après le combat de la Rothière, « il « ne restait, dit le colonel Koch, à l’armée fran- « çaise, enfermée entre TAube, la Yoire et les « marais de Yalentigny, d’autre retraite que sur « la route de Troyes par Lesmont, et sur celle « de Vitry par Rosnay. Pourquoi ne pas la cou- « per tout de suite sur Tune et ne pas la poursuivre « avec chaleur sur l'autre, alin d'atteindre dumoins « son arrière-garde au pont de Lesmont, où on

(1) Cette lettre, datée du 48 septembre, est aux Archives du Dépôt de la guerre.

« l’eût immanquablement entamée et où on lui « eût pris une partie de son artillerie (1) ? » C'est à ce danger, que INapoléon avait sans doute envisagé, qu’il échappa habilement par la célérité avec laquelle il conduisit son mouvement de retraite et par le secret dont il sut entourer sa marche.

Sans pousser plus loin l'examen des faits, il est facile de reconnaître les vrais motifs déterminants des marches de nuit, ceux qui commandent en quelque sorte tous les autres; je les énoncerai sous forme de principes :

Les marches de nuit gagnent du temps ; elles permettent d’arriver secrètement au but qu’on se propose.

Elles gagnent du temps : ce qui ne signifie pas qu'on avance plus de nuit que de jour, mais bien qu'en certains cas, si une armée ne marche que de jour, elle pourra se trouver en retard sur celle qui se servira aussi de la nuit pour opérer ses mouvements.

Elles permettent d’arriver secrètement au but: ce qui ne veut pas dire qu’on ne puisse y arriver de la même manière pendant le jour, mais seulement qu’on a des chances plus sérieuses d’y parvenir à la faveur de l'obscurité.

Ainsi ce sont des qualités relatives de vitesse et de secret qui font généralement rechercher

(1) Koch, Mémoires pour servir à l histoire de la campagne de \ 81 4.

les marches de nuit. Or la vitesse et le secret sont deux des éléments constitutifs de la force matérielle et de la puissance morale des armées ; du degré plus ou moins élevé dans lequel entrent ces éléments dans une opération, dépendent en une certaine mesure les chances plus ou moins grandes de succès. Cette considération est de nature à faire comprendre quels effets on peut attendre des marches de nuit employées séparément ou en combinaison avec celles de jour.

Mais toute médaille a son revers, et je ne suis pas venu ici préconiser les avantages des marches de nuit avec la pensée de laisser dans l’ombre leurs inconvénients. Je ne veux éluder la réponse à aucune des questions que j’ai avancées.

Que dit-on communément de ces marches?

qu’elles sont fatigantes et destructives et qu’elles engendrent la confusion.

Je me hâte de faire observer que trop souven t on s’exagère ces côtés défectueux. La raison en est d’abord qu’on se reporte presque toujours, quand il est question de mouvements nocturnes, aux tableaux émouvants et désolés de ces marches funestes qui, après une défaite, se transforment, en dépit de la volonté des chefs et comme sous l’empire d’une force cachée, invincible, fatale, en déroute, en sauve-qui-peut général. Alors on oublie les véritables marches de nuit, celles qui, choisies librement , soigneusement calculées, s’accomplissent entourées de mesures d’ordre et

de prudence et mènent au but sans encombre. On a aussi quelquefois le tort de relever à la charge des marches nocturnes des inconvénients que la nuit n’engendre point par elle-même. Pour être juste, il faudrait distinguer ce qui vient directement de la nuit, cause déterminante de fatigue et de désordre, principe incontestable de faiblesse et de désorganisation, de ce qui a sa source dans des circonstances étrangères» la nuit même. Assurément, la nuit favorise le développement de ces dernières circonstances et en aggrave les effets nuisibles, mais elle ne les fait surgir en aucune façon. Peut-être serait-on moins sévère pour ces marches si, la distinction précédente étant bien établie, on rappliquait à l’étude des différents cas de marche. On verrait ainsi que la plupart du temps les causes qui ont fait échouer les mouvements de nuit ne sont autres que celles qui empêchent, ou du moins compromettent le succès de mouvements effectués en plein jour.

Comme exemple de ce que je viens d’avancer, je choisis deux marches rapportées et critiquées par le maréchal Gouvion Saint-Cyr, dans ses mémoires sur les campagnes des armées du Rhin et de Rhin-et-Moselle.

La première de ces marches est celle que Custine fit exécuter en novembre 1792 à l’arrièregarde de son armée, d’Ussingen sur Homburg; elle rentrait dans Y exécution d’un changement de front général, que la crainte d’être attaqué

sur son flanc par le duc de Brunswick avait commandé à Custine. Saint-Cyr la raconte en ces termes :

« L’arrière-garde, commandée par le colonel « Houchard, eut à se retirer d’Ussingen par des « chemins effroyables, qui, à l’époque du 20 note vembre, ne sont presque plus praticables dans « ce pays. Cette arrière-garde marcha toute la « nuit, quatorze ou quinze heures, pour arriver « à Homburg, c’est-à-dire pour faire quelques « lieues. Mouchard était arrivé avant elle et ne « savait à quoi attribuer ce retard ; il alla à sa « rencontre et la trouva dans un état déplorable, « en dispersion presque totale, toutes les armes « mêlées, et formant une queue de près de deux « lieues. Malgré son impatience et son empresse- « ment, il fallut la journée entière pour la rallier « et la mettre ensemble ; si, dans la matinée, « elle eût été rencontrée par deux escadrons ente nemis, je ne sais ce qui serait arrivé. »

Saint-Cyr ajoute : ce On a dit avec grande rai- * son que les premières impressions que nous « recevons sont les plus durables, et j’attribue à « ce que j’ai vu cette nuit et dans la matinée qui <( l’a suivie, l’horreur que m’ont toujours inspirée « les marches de nuit quand on ne peut les exé- « cuter sur une grande route ; en effet, pendant (t le cours de ma carrière militaire, je lés ai évi- « tées autant qu’il a dépendu de moi, ayant tou-

« jours présentes à l'esprit les impressions que « j'avais reçues. »

On pourrait, avec quelque raison, ce me semble, trouver à redire à une opinion en matière de science militaire, à laquelle on donne pour fondement les premières impressions, et surtout celles de la jeunesse ; mais je ne m’arrête pas à cela. Saint-Cyr avait environ vingt-huit ans quand il arriva, en novembre 1792, à l’armée de Custine ; le bataillon auquel il appartenait avait été, lui-même nous le dil dans ses Mémoires, levé, organisé et armé à Paris en troupe légère, qui n’avait jamais été exercée et qu’on employa néanmoins comme bataillon de chasseurs à l’avant-garde commandée par Ilouchard. Il en était de ce bataillon comme de toutes les troupes d'alors, qui, selon le témoignage de Saint-Cyr, « n’avaient que l'instruction nécessaire à la part rade et dans les évolutions de paix », et au milieu desquelles l'ordre et la discipline ne pouvaient être établis qu'avec le temps.

La retraite de Houchard fut donc exécutée par des soldats qu’on n'avait point rompus à la fatigue, et qui n’étaient pas encore propres à des retraites en pays ennemi, opération que Saint- Cyr reconnaît être cc la plus difficile et la plus « dangereuse de la guerre avec des troupes de « nouvelle formation ». En outre, le mouvement eut lieu sur de très-mauvais chemins, commença avec un peu de précipitation et dura beaucoup

trop (quinze heures 1) ; de vieilles troupesn’eussent pas fait sans inconvénient une marche de jour dans de semblables conditions. Non-seulement le mal ne vint pas que de la nuit, mais il fut au contraire, en grande partie, le fait de ce chef imprévoyant qui négligea les précautions commandées par la prudence, et confia le plus difficile de la besogne à des conscrits. Après cela, comment ne pas s'étonner que Gouvion Saint- Cyr, qui a soigneusement relevé toutes les circonstances de la retraite de Houchard, soit parti de là pour s'élever contre les mouvements nocturnes l

Il est vrai que le maréchal ne condamne pas ces mouvements dans tous les cas. Des citations précédentes, il ressort qu'il désapprouve surtout ceux qui ont lieu en dehors d’une grande route ; et en effet, sur de petits chemins détournés et difficiles, les colonnes , en s’allongeant démesurément, se désunissent, n'avancent qu'avec peine, et peuvent donner prise plus longtemps et sur un plus grand développement aux attaques de l’ennemi. Dans les marches de nuit comme dans les marches de flanc, les petits chemins sont donc à éviter.

Je prends note de l'importante concession que Saint-Cyr fait sur sa répugnance, et je continue par l’examen du jugement qu’il porte sur la retraite de Dumouriez, en 1 792.

Peu importe de savoir si Dumouriez a eu tort ou raison de se placer en face des défdés de l’Argonne, et s’il pouvait éviter ou non de se retirer après que le défilé de la Croix-aux-Bois eut été perdu ; ce qui nous intéresse dans la critique de Saint-Cyr, ce sont les reproches qu’il adresse à la marche, en tant que marche de nuit. « Les troupes, dit-il, sont plus fatiguées « pour faire deux lieues la nuit dans de mauvais « chemins que dix en plein jour. Une bonne « division que l’ennemi eût fait partir à la pointe ce du jour, marchant sans embarras d’équipages « et de grosse artillerie, aurait bientôt regagné « le peu d’avance que les Français s’étaient don- « née; il est probable qu'elle aurait joint l’armée « de Dumouriez, au milieu de sa première marcc che, dans un état de désordre et de confusion « inséparable des marches de nuit, et qui ne lui a aurait pas permis de faire la moindre défense; « heureusement, il ne fut suivi que par des hus- « sards. »

C’est chose facile de supposer qu’un corps ennemi partant à la pointe du jour pouvait rejoindre l’armée française; mais l’hypothèse, fûtelle justifiée par certaines circonstances de la marche de Dumouriez, qu’elle n’infirmerait en rien l’avantage qu’on trouve généralement, en marchant de nuit, à pouvoir mettre avant le jour deux ou trois lieues et quelquefois plus entre l’ennemi et soi. Cet avantage prend de la valeur

surtout quand l'armée qui se retire peut assurer son mouvement par une vive attaque qui le masquera, ou par d’autres moyens destinés à tromper l’ennemi. Ainsi fit Napoléon après l’échec de la Rothière. Dumouriez réussit également à abuser l’ennemi sur ses véritables intentions. Quant aux causes du désordre qui faillit compromettre la retraite sur Autry, elles résident dans l’inexpérience des jeunes troupes et dans la crainte de la trahison qui remplissait alors tous les esprits. Dumouriez, par son sang-froid et par la stricte observation des règles de prudence, réussit à amoindrir l’intensité de ces causes premières. Ne pouvant soustraire complètement à l’influence de la nuit ses soldats novices et impressionnables, il parvint du moins à atténuer grandement les effets pernicieux qu’engendre l’obscurité. Le résultat qu’il obtint est celui que l’on doit rechercher en pareil cas.

Mais est-il prudent d’attendre pour cela la dernière heure, et peut-on espérer qu’alors il suffira toujours d’exhortations et d’encouragements pour prévenir le désordre, ou d’une répression énergique pour l’arrêter court s’il commence à se répandre?

Il est bien évident que non, et que, pour atteindre plus sûrement le but, il convient d’exercer, de discipliner de bonne heure les hommes aux marches de nuit. Ce n’est pas que ces mar-

ches soient très-propres à rompre les soldats à la fatigue ; on réaliserait mieux cet objet, sans nuire à la santé des troupes, au moyen de marches ordinaires soutenues pendant plusieurs jours, renouvelées de temps en temps et intelligemment graduées. Il s’agirait plutôt de s’appliquer, dans des marches de nuit en nombre modéré, à reproduire aussi exactement que possible quelques-unes des circonstances qui, la nuit, influent le plus sur le moral des hommes et peuvent contribuer à les aguerrir. On ferait encore avec fruit l’application du système de sûreté de nuit, qui préserve le mieux les colonnes en mouvement.

Je ne veux pas laisser dans le vague celte importante question de l’application en temps de paix des marches de nuit, je précise :

Un régiment, par exemple, après un ou deux jours de repos, se mettra en route le soir, un peu avant la nuit tombante, sur un terrain reconnu d’avance et étudié par tous les ofliciers. La colonne, dans un ordre de marche régulier, bien adapté aux accidents du terrain, étant censée marcher à proximité de l’ennemi, sera précédée de guides choisis parmi des sous-officiers et escortée de flanqueurs. Les officiers exerceront une surveillance rigoureuse, empêcheront les hommes de s’arrêter et de dormir, et feront observer strictement les distances. L’avanl-gardc ne marchera pas trop vite. On multipliera les

petites haltes. Des feux préparés d’avance seront allumés sur certains points voisins de la route et serviront de signaux dont les officiers expliqueront aux soldats la signification convenue. Quelques groupes, ainsi que des hommes isolés qu’on aura eu le soin de faire embusquer de jour, arriveront à l’improviste sur le bord de la route et déchargeront leurs armes sur la colonne, qui prendra les dispositifs d’attaque ou ceux de défense, dispositifs mis à la connaissance de tous (1). On enverra des patrouilleurs et on fera des signaux pour les rappeler. Des sous-officiers placés aux embranchements des chemins empêcheront qu’on ne s’égare ; ils se replieront avec l’arrière-garde. Le matin venu, on fera l’appel l'a

(1) Dans la campagne de 1866 (au commencement de juillet), le prince de Taxis, commandant la réserve de cavalerie bavaroise, se portait sur Hunsfeld sans précautions. Les cuirassiers en tête de colonne, ayant donné brusquement contre l’avant-garde de la division Beyer, prirent la fuite. La retraite s’ensuivit; elle eut lieu de Fulda sur Bischoffsheim, et continua de nuit à travers les défilés boisés de la Wasser-Kuppe. Elle s'opérait déjà dans de mauvaises conditions, quand des détonations d’armes à feu, qui se firent entendre dans le voisinage de la colonne, vinrent jeter l’alarme et augmenter encore le désordre; ce fut bientôt une affreuse déroute. On apprit plus tard que les coups de fusil avaient été tirés par des braconniers qui profitaient de l’absence des gardes fores- 1 tiers.

où l’on se trouvera, et les absents seront sévèrement punis. Il n’y a rien dans tout cela qui ne soit d’une facile application pratique. Tout au plus pourrait-on, semble-t-il, alléguer contre ces exercices les considérations de propriété et de culture.

Il ne serait pas moins essentiel pour les chefs d’avoir quelques principes dirigeants qui, sans gêner l’initiative, pussent servir à éclairer les différents cas de marches de nuit. Dans l’ordonnance de 1832, le titre XII intitulé : des Marches , ne parle de celles de nuit que pour dicter les prescriptions suivantes : « La route sera ja- « lonnée, comme dans les mauvais pas, de four- « riers ou de caporaux intelligents qu’on relèvera <( successivement de bataillon en bataillon ; un (( tambour restera à la queue de chaque bataillon « pour rappeler si l’obscurité ou la difficulté des « chemins arrête la marche. » C’est vraiment trop peu de chose, et ne vous paraît-il pas qu’on ait pris au hasard ces deux prescriptions de détail entre un grand nombre d’autres plus importantes, moins en vue de réglementer les marches de nuit que de compléter les articles 129 et 130 intitulés : l’un, Sapeurs en tête des colonnes , jalonnages; l’autre, Police dans les marches ? Encore doit-on observer qu’à proximité de l’ennemi, l’emploi du tambour peut ne pas être sans danger.

J’essayerai donc de présenter en quelques mots

les principaux préceptes tactiques applicables aux marches de nuit : Explorer le pays où l'on marchera ; connaître exactement la position de l’ennemi; observer le plus longtemps possible le secret quant au but de l’expédition; calculer avec précision la durée de la marche, qui ne doit pas excéder la mesure des forces présumées; ne jamais changer l’heure du départ une fois fixée; faire connaître à tous les dispositions à prendre en cas d’attaque et de défense; prévenir les soldats contre les vaines terreurs; d'après la nature du terrain et la proximité de l’ennemi, adopter un ordre de marche régulier et le faire suivre rigoureusement ; prévoir les cas où les colonnes peuvent s’égarer et indiquer les moyens de rétablir l'ordre ; préparer des signaux; enfin convenir d'un point de ralliement. Pour tout dire, en un mot, ne rien donner à la précipitation, ne rien laisser au hasard.

Je résume brièvement ce que je viens de dire des marches de nuit.

J’ai montré qu’il y en avait de désespérées, d’inévitables, mais qu'il était rare qu’une armée se trouvât ainsi complètement à la discrétion de i l’ennemi; puis j'ai fait ressortir par des exemples les cas plus nombreux de marches utiles. J’ai reconnu à ces dernières deux avantages principaux : la vitesse et le secret entendus d'une certaine manière, et qui expliquent la préférence donnée aux marches de nuit sur celles de jour.

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