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Pour examiner leurs inconvénients, j'ai pris pour texte deux marches nocturnes rapportées et commentées par le maréchal Gouvion Saint-Cyr. Parmi ces inconvénients, j’ai tenu à distinguer ceux qui appartiennent en propre aux marches de nuit, et ceux qui proviennent du défaut d’exercice chez les hommes et de l’absence ou de l’inapplication des principes relatifs à l’exécution de ces marches. Cette distinction m’a conduit à cette conclusion, qu’on peut atténuer grandement les périls des marches nocturnes en préparant les hommes à ces marches et en établissant des principes régulateurs qui, d’ailleurs, ne se trouvent nulle part en corps de doctrine.
J’ajouterai, pour en finir avec les marches de nuit, que les plus grands effets à en tirer sont dans leur combinaison judicieuse avec les marches de jour. L’heureuse et rapide issue de la campagne d’Italie en 1797 peut être attribuée aux mouvements combinés de la division Masséna du 13 au 1 G janvier.
Lorsque, vers 1840 et 1841, le général Lamoricière donna comme point de départ aux razzias des marches de jour et de nuit, n’a-t-on pas vu, à celle époque, la guerre d’Afrique se relever d’une sorte de langueur?
Au début d’une campagne, quels avantages ne retirerait-on pas de marches ordinaires ou forcées de jour, suivies de marches de nuit bien calculées et rapidement conduites sur les flancs ou sur les
derrières de l’ennemi? Qu’importe, après tout, si ces marches laissent en arrière des traînards et des écloppés; les pertes en hommes et en matériel seront largement compensées par les résultats qu’on obtiendra. Je dirai de ces marches combinées, ce que le général Rogniat disait des marches forcées en général. « Dans certaines occa- « sions, l'essentiel n’est pas que tout le monde « arrive, mais bien la majeure partie,... les office ciers se récrieront sans doute, mais qu'on ne « s’en inquiète pas, on se plaindra, on criera et « on finira par arriver.*. Nous avons en général « moins de volonté que de force (i). » Rappelez-vous aussi, Messieurs, les mouvements de jour et de nuit par lesquels Napoléon, au commencement de l’admirable campagne de 1809, réussit à concentrer entre le Danube et la Laber les différents corps de son armée; ils amenèrent les brillantes affaires de Thann, d'Arnhofen et de Pfaffenhofen, préludes d’autres victoires, et témoignent d’une manière éclatante de la supériorité que donnent sur un adversaire des marches de nuit tenues secrètes et exécutées avec célérité. De nos jours, les chemins de fer favoriseront sans doute, à un haut degré, la rapidité des opérations, mais en aura-t-on partout à sa disposition? peut-on sérieusement compter qu’en
(1) Général Rogniat, Considérations sur l’art de la
guerre.
série.— -N0 G*
s’avançant au cœur d’un pays hostile, on sera toujours en mesure de faire transporter, par les voies ferrées, les différentes colonnes d'une position sur une autre? On sait combien ces voies s sont fragiles et quel puissant intérêt aura l’adversaire à les détruire partout où Ton pourrait s’en servir. Aussi la maxime du maréchal de Saxe me semble-t-elle toujours vraie : « Les succès de la j « guerre sont dans les jambes de nos soldats. » Après les grandes concentrations stratégiques opérées loin de l’ennemi ou sur les confins du théâtre des opérations, il faudra marcher, et c’est alors que les mouvements de nuit seront souvent capables d’apporter à ceux de jour l’appoint décisif qui enlèvera le succès.
Passages de rivière de naît.
Les cours d’eau forment un des obstacles naturels les plus sérieux qui puissent arrêter la marche des armées ; il est de règle, pour leur passage de vive force, que les travaux préparatoires s’exécutent de nuit ; au point du jour, les troupes qui doivent s’engager les premières avec l’ennemi franchissent la rivière soit dans des bateaux, soit à la nage. Dès qu’elles sont maîtresses du rivage, commence l’établissement des ponts destinés au passage de l’armée. C’est ainsi que s’opéra, en 1799, le passage de la Limmat par Masséna. Mais la précision et la rapidité
qu'on peut obtenir aujourd’hui dans le tir dirigé sur les bateaux de débarquement ont notablement accru les difficultés et les périls des passages de vive force en plein jour. Il me paraît donc qu'on devra, à l’avenir, chercher plus soigneusement les points favorables aux débarquements de nuit et tous les moyens qui, en rendant cette opération facile et rapide, seront propres à détourner l'attention des postes avancés ou des détachements de l'ennemi.
Le passage du Rhin par Moreau à Kelil, le 24 juin 1796, offre à peu près les circonstances d'une surprise nocturne de ce genre. Le 20 juin. Moreau, pour donner le change aux Autrichiens, fit exécuter ce que Jomini appelle une démonstration stratégique : il dirigea une forte reconnaissance sur le camp retranché de la tête du pont de Mannheim. En même temps les moyens de passage étaient préparés en secret à Strasbourg. Le rassemblement des troupes eut lieu au polygone dans la soirée du 23 juin ; l'embarquement de celles qui composaient le premier convoi commença entre minuit et une heure, au moment où l'on faisait quatre fausses attaques en amont et en aval de Kelil. Yers une heure et demie, les bateaux remontèrent la rive gauche et traversèrent le fleuve. Les Français ayant mis pied à terre emportèrent à la baïonnette les postes autrichiens d’un corps de 6,000 hommes campé à deux lieues H de là, entre Kork et Willstett, et ne tardèrent pas
à être renforcés. Dès six heures du matin, un pont volant était établi dans un des bras du Rhin. Kehl pris, on jeta aussitôt un pont de bateaux qui servit au passage du gros des troupes.
Je ne m'étendrai pas davantage sur les passages de rivière. Je vais aborder immédiatement la question capitale des surprises de nuit.
Surprises do nuit.
La surprise, dans le sens le plus étendu de ce terme, n'est autre chose qu’une forme de l’offensive. J'oserai presque dire qu’elle est l'offensive elle-même à son plus haut degré de puissance.
L'action de surprendre est donc l’application la plus avantageuse que l’on puisse faire de la supériorité bien reconnue de l'offensive sur la défensive.
« Plus une attaque ressemble à une surprise, « dit le général Clausewitz, plus on peut compter « sur un heureux résultat (1). »
Le maréchal Marmont a écrit dans le même sens :
« Quand on surprend l’ennemi , c'est une a bonne fortune dont il faut savoir profiler, car « rien ne promet davantage un succès prompt « et facile.
« Des troupes qui sont dans l'ordre de forma-
(1) Instruction donnée au prince royal de Prusse, en 4812, sur Y Art de la guerre, parle général de Clausewitz.
« tion exigé par la circonstance, des troupes qui « savent qu’elles vont combattre, qui sont ani- « mées par le sentiment de leurs forces, par la « confiance, de pareilles troupes attaquant un « ennemi surpris, nullement préparé à leur ré- « sister, ont sur lui de tels avantages qu’elles ont « droit de compter sur la victoire.
« De très-bonnes troupes, animées d’un esprit « excellent, commandées par un général habile « et prompt dans ses résolutions, peuvent seules « quelquefois échapper, en pareille circonstance, « à une catastrophe (1). »
Dira-t-on de ces opérations qu’elles ne sont plus de notre temps, qu’elles ne sont aucunement en rapport avec la tactique moderne ? Je pense tout le contraire. Comment, à une époque où l’on sent si impérieusement la nécessité de se soustraire aux effets chaque jour plus redoutables du tir perfectionné, comment voudrait-on renoncer aux moyens qui se présentent d’atteindre ce but? Mettons au premier rang , parmi ces moyens, la surprise qui procède à la fois par vitesse et par ruse. Il n’y a , permettez-moi l’expression , de passés de mode, il n’y a d’indignes de notre système de guerre actuel que ces stratagèmes des anciens âges, bornés nécessairement comme les instruments de destruction d’alors, et dont la complication égalait la subtilité. Encore, parmi
(1) Le maréchal Marmont, De l’esprit des institutions militaires .
les ruses de nos pères, pourrait-on en trouver quelques-unes simples et ingénieuses qui seraient bonnes à appliquer de nos jours.
Ce qu’il est vrai de dire, c’est qu’à mesure que l’art progresse, les circonstances où peuvent s’effectuer les surprises deviennent de plus en plus rares; en même temps l’exécution de ces opérations est de plus en plus délicate, difficile, périlleuse (1). Mais il y a une sorte de compensation, puisqu’en raison même du nombre toujours croissant et du degré de résistance toujours plus élevé des obstacles, on obtient des effets de plus en plus puissants et décisifs.
Les surprises sont plus difficiles de jour que de nuit. « Elles devraient être, dit Marmont, impos- « sibles à exécuter de jour, et il en serait tou- « jours ainsi, si chaque chef et chaque soldat « faisaient constamment leur métier avec exacte litude et intelligence (2). »
Les surprises de nuit dirigées contre des troupes en marche se préparent ordinairement au moyen d’embuscades tendues de jour ou de nuit.
(O Cependant il est bon de remarquer avec Rustow que les surprises partielles sont favorisées chaque jour davantage par le morcellement croissant de la propriété, qui en en augmentant le nombre des habitations et des vergers ou jardins avec clôtures, restreint celui des espaces facilement praticables en dehors des voies de communication.
(2) Le maréchal Marmont, Ve l’esprit des institutions militaires.
On y prélude plus rarement par des marches. Pour surprendre des troupes au repos, on se sert de marches de jour et de nuit tenues secrètes.
Avant d’aller plus loin, je crois. Messieurs, devoir vous prévenir qu’en fait de surprises de nuit, j’ai surtout en vue dans cette conférence celles qui sont précédées de marches : je suis loin de contester les avantages qu’on est à même de tirer des embuscades ; mais, faute de pouvoir embrasser dans cette rapide étude toutes les parties de mon vaste sujet, je n’aborde ici que les plus importantes.
La surprise proprement dite repose sur l’ignorance, chez les troupes qui doivent être attaquées, de l’intention où l’on est de les assaillir à l’improviste, et, à plus forte raison, des préparatifs de l’ennemi, de l’heure qu’il a choisie, des points sur lesquels porteront ses efforts et enfin des forces qu’il mettra en jeu. Je ferai remarquer immédiatement qu’une affaire de nuit ne s’engage pas toujours dans ces conditions; la plupart du temps, les actions nocturnes n’ont pour point de départ qu’une brusque attaque ; mais alors même il y a encore surprise, dans ce sens que celui qui se défend ne peut pénétrer que très-difficilement, au milieu de l’obscurité, les dispositions de l’assaillant.
Envisagée d’une manière générale par rapport à son but, une surprise de nuit peut être soit une
simple alarme, c’est-à-dire une attaque feinte, soit une véritable attaque.
L’objet de l’alarme est de fatiguer, d’inquiéter, de démoraliser l’adversaire. Une alarme de nuit donnée à propos est parfois précieuse. Répétées trop fréquemment, ces sortes de feintes pourraient cependant provoquer de la part de l’ennemi un redoublement de vigilance gênant pour une attaque réelle.
Dans l’attaque de nuit par surprise, on se propose quelquefois uniquement de blesser et de tuer des hommes, d’enlever du matériel et de faire des prisonniers : telle est la tin à laquelle on vise généralement dans les surprises de nuit d’avant-postes et dans celles qu’exécutent des partis détachés. On recherche aussi quelquefois dans les surprises de nuit un but tactique dont le combat n’est que le moyen. Ce sont là les surprises sur lesquelles j’appellerai plus particulièrement votre attention ; quand on juge après coup les événements d’une guerre, on voit qu’elles tiennent une place importante et parfaitement justifiée à titre d’opérations avantageuses ou nécessaires dans l’ensemble des combinaisons tactiques du chef d’une armée.
Quel que soit le but d’une surprise de nuit, il est prudent de ne la tenter qu’autant qu’elle semble pouvoir être exécutée dans des circonstances favorables.
Quelles sont donc ces circonstances favorables ?
Une des plus importantes est, sans contredit, la proximité de l’ennemi que l’on veut assaillir. Il est certain que bon nombre de surprises de nuit ont échoué par suite du trop grand éloignement de l’ennemi contre lequel on les dirigeait. La raison en est que, généralement, on attaque de nuit sur plusieurs colonnes; or, s’il fallait, avant d’attaquer, comme le fait observer Marmont, parcourir une grande distance, il y aurait beaucoup de chance pour que les différentes colonnes, au moment d’agir, n’eussent aucune harmonie entre elles. C’est ce qui arriva aux Prussiens, en janvier 1793, quand ils voulurent surprendre de nuit le général Houchard, dont 6 bataillons étaient placés au village de Kostheim et 6 autres dans celui de HoChheim, sur les bords duMein. Une de leurs colonnes s’égara pendant une marche de nuit prolongée et ne put concourir à l’action. Houchard ne dut son salut qu’au manque d’ensemble des Prussiens.
Marmont dit encore : « Si des troupes battues « et en retraite prennent inconsidérément, le « soir, et sans être couvertes par des obstacles « matériels , une position trop rapprochée de « l’ennemi qui les suit, on est dans des circon- « stances naturelles très-favorables; alors une « attaque de nuit faite avec peu de troupes, mais « conduite avec vigueur et intelligence, sera très
« à propos. » Le maréchal rapporte ensuite en ces termes l’heureuse application qu’il fit luimême de ce principe, le soir de la bataille de Yauchamps : « Le 14 février 1814, après l’échaufcc fourrée du matin à Yauchamps, qui coûta à « l'armée prussienne 4,000 prisonniers, l’ennemi te se mit en retraite ; mon corps le poursuivit « avec ardeur et je parvins à faire envelopper « son arrière-garde, composée d’une division « russe, par ma cavalerie, augmentée d'une « réserve de cette arme que Napoléon avait mise « à ma disposition. Cette infanterie russe résista (c bravement aux charges qui furent dirigées sur « elle et continua sa marche.
te Arrivée à Etoges et la nuit venue, couverte « par les bois qu’elle avait traversés, elle s’ar- « rêta et se disposa à s’y établir. J’avais reçu « ordre de Napoléon de m'arrêter à Champ-Aubert « et d’y prendre position, mais je connaissais « parfaitement les lieux, les ayant quittés seule- « ment la veille; sachant que la position d’Etoges (( était aussi mauvaise pour l’ennemi qu’elle nous « était favorable, prévoyant que, dès le lende- « main, je serais chargé de couvrir le mouvement a que l’empereur ferait pour se rapprocher des « corps qui manœuvraient dans le bassin de la « Seine, je pensai qu’il fallait se hâter de tenter « un coup de main sur celte troupe et ne pas (( attendre qu’elle eût évacué Etoges pour l’y « remplacer. Je réunis 800 hommes d'infanterie;
« je les formai en colonnes sur la grande route, « plaçant seulement 50 hommes à droite et à « gauche dans les hois à cent pas pour les flan- « quer, et marchant avec elle, je mis cette troupe « en mouvement dans le plus grand silence, avec « défense de tirer un seul coup de fusil, mais « avec ordre de se précipiter sur l'ennemi aus- « sitôt qu'il serait en présence. Il y a trois « quarts de lieue de Champ-Aubert à Etoges; en « une demi-heure nous eûmes atteint les avant- « postes ennemis. Les troupes russes, occupées « de leur établissement de nuit, étaient disper- « sées et n'avaient sous les armes que les « grand’ gardes et les postes d’observation. Une « charge à la baïonnette mit tout en fuite ; nous « nous précipitâmes sur le village , et en un « moment, après avoir reçu à peine cinq cents « coups de fusil, toute l’infanterie et l'artillerie, « formant près de 4,000 hommes, étaient en notre « pouvoir, ainsi que le prince Ouroussow, qui les « commandait (1). »
Pour le maréchal Marmont, la proximité de l’ennemi est plus qu'une circonstance favorable, c'est une condition indispensable de succès dans toutes les occasions qui peuvent se présenter. On peut objecter à cela que certaines surprises de nuit, précédées de longues marches, ont pleinement réussi; il arrive même que, dans ce cas,
(1 ) Le maréchal Marmont, De V esprit des institutions militaires.
l’attaque nocturne est d’autant plus désastreuse pour l’ennemi qu’il se croit mieux hors d’atteinte. L’histoire militaire ne manque pas de preuves saisissantes qu’on peut faire heureusement exception à la règle un peu trop absolue posée par Marmont.
Dans toutes les opérations de la guerre, on est en droit de fonder sur la situation morale de l’ennemi une bonne partie des chances que l’on a pour ou contre soi. Principalement dans les surprises de nuit, on peut compter parmi les circonstances propices à l’assaillant l’état de démoralisation de l’adversaire, quelles que soient d’ailleurs les causes qui aient amené cet état.
On opère encore une surprise dans des conditions avantageuses (relativement avantageuses) contre des corps de nouvelle formation ou contre des troupes médiocres et d’une faible discipline. C’est au sujet de telles troupes que le maréchal Marmont fait les réllexions suivantes :
cc Si au milieu de l’incertitude d’une véritable « attaque elles se mettent en mouvement, la con- « fusion naîtra bientôt chez elles ; quelquefois « il arrivera même que, les différentes colonnes « se méconnaissant, un combats’engagera entre « elles, tout au profit de l’assaillant, qui en sera « seulement le spectateur; celui qui attaque « n’employant au contraire qu’une partie de ses « troupes, après les avoir munies d’instructions « précises qui déterminent la sphère dans la-
g quelle elles doivent opérer et leur avoir fait « connaître remplacement et la direction des « autres colonnes, risque beaucoup moins de « tomber dans des erreurs funestes. On a vu c( plus d’une fois les colonnes d’une même ar- « mée, opérant la nuit, se prendre respectivé- « ment pour l’ennemi et se faire ainsi beaucoup « de mal. Si le simple hasard peut produire de « semblables accidents, on conçoit qu’il est poste sible de contribuer à les faire naître, et alors « les accidents sont beaucoup plus graves, parce « que la présence de l’ennemi est réelle et que « son action peut s’y mêler d’une manière dite recte (1) »
Parmi les circonstances qui favorisent les surprises de nuit, on doit aussi tenir compte de l’emploi par l’ennemi d’un système de sûreté défectueux. J’ai déjà insisté avec.force sur ce point, que notre réseau de postes avancés et de grandgardes atteignait mal, pendant la nuit, le but que tout système d’avant-postes doit alors se proposer, à savoir de préserver le corps princi-
! pal contre les surprises ; je n’y reviendrai pas. Je ferai seulement observer que les Prussiens et les Allemands en général se gardent assez bien , mieux que nous, contre les dangers des attaques nocturnes imprévues, au moyen de petites et
(1) Le maréchal Marmont, Ve l’esprit des institutions militaires.
I| 2e série. — N° 6. b
nombreuses patrouilles qui battent sans cesse le terrain à une très-grande distance en avant de leurs armées, et s’appliquent à conserver autant que possible le contact avec les avant-postes des troupes opposées. Ces patrouilles sont à peu près l’équivalent des postes d’observation poussés au loin dont j’ai recommandé l’usage en m’autorisant de l’opinion du maréchal Bugeaud.
La négligence apportée quelquefois dans le service de sûreté par ceux qui dirigent les armées, négligence contagieuse pour les soldats , fait naître pour l’ennemi une des occasions les plus précieuses de tenter des surprises de nuit. Blücher, en 1814, ne manqua pas de saisir une occasion de ce genre qui s’offrit à lui après la bataille de Craon ne par la faute du maréchal Marmont. Le général prussien eut d’ailleurs la onne fortune d'être aidé aussi pour ce coup de main par deux des circonstances dont j’ai précédemment reconnu les avantages : l'inexpérience des troupes opposées et le rapprochement du corps contre lequel devait être dirigée la surprise; en effet, sur 12,000 à 13,000 hommes, Marmont comptait 4,000 conscrits incorporés depuis vingt jours à peine. C’est avec ces troupes, qui avaient enlevé dans la matinée du 9 mars le village d’Athies, qu’il vint prendre position, vers le soir, sur les hauteurs de Festieux, conquises pendant le jour, et dans le voisinage de Bliicher, au lieu de se retirer hors de sa portée. « Ce qui
« était moins excusable en demeurant au milieu « des flots d'ennemis, dit M. Thiers, c’était de ne « pas multiplier les précautions pour se garantir « d’une surprise de nuit; avec une légèreté qui « ôtait à ses qualités une partie de leur prix,
• Marmont s’en remit à ses lieutenants du soin « de sa sûreté. Ceux-ci laissèrent leurs jeunes « soldats fatigués se répandre dans les fermes « environnantes et ne songèrent pas même à « protéger la batterie de 40 pièces de canon qui
« avait canonné Athies avec tant de succès .
« Tout le monde, chefs et officiers, se fia à la « nuit, dont on aurait dû au contraire se défier « profondément. En ce moment, Blücher, at- « tenlif à ce qui se passait dans le camp fran- « çais, en ordonna l’attaque à sa cavalerie en « masse. Vers minuit, tandis que les soldats de « Marmont s’y attendaient le moins, une nuée de « cavaliers se précipitent sur eux en poussant « des cris épouvantables. De vieux soldats, ha- « bitués aux accidents de guerre, auraient été « moins surpris et plus tôt réunis à leur poste ; « mais une panique soudaine se répand dans les « rangs de cette jeune infanterie, qui s’échappe « à toutes jambes. L’ennemi lui-même, au sein € de l’obscurité, se mêle avec nous et fait artie « de cette cohue , pendant que son artillerie t- « telée, galopant sur nos flancs, tire à mitraille
* au risque d’atteindre les siens comme les nô- « 1res. On marche ainsi au milieu d’un désordre
« indicible, sans savoir que devenir, et Mar- « mont, emporté par la foule, s’en va du même « pas qu’elle. Heureusement le 6e corps, qui « faisait la force des troupes de Marmont, re- « trouve un peu de sang-froid et s’arrête à ces « hauteurs de Festieux où il aurait été si facile « de se procurer pour la nuit une position sûre. « L'ennemi n'osant pas s’engager plus loin, sus- « pend sa poursuite, et nos soldats, délivrés de « sa présence, finissent par se rallier et par se « remettre en ordre. » Ce déplorable événement ne coûta que peu d’hommes et seulement quelques pièces de canon, mais, dit encore M. T hiers, « il laissa Napoléon seul enprésence de toute l’ar-
« mée de Blücher dans la plaine de Laon ;
« l’empereur s’emporta contre le maréchal Mar- « mont, mais s’emporter ne réparait rien (1). *
Telles sont, Messieurs , les principales circonstances favorables aux surprises de nuit; vous avez remarqué qu’elles étaient tirées de l’état moral de l’adversaire, de sa manière de se garder et des rapports de distance qui existent entre le défenseur et l’assaillant.
C’est quelque chose assurément de connaître les côtés faibles de l’ennemi, mais ce n’est pas assez, et il est encore bon de savoir à quoi peuvent servir les surprises de nuit. Dans l’impossibilité où l’on est d’indiquer tous les cas où il a
(1) Thiers, Histoire du Consulat et de V Empire,
paru avantageux de les employer, il faut nécessairement se borner à mentionner quelques-uns de ceux qui se sont présentés le plus fréquemment. Les faits accomplis montrent qu’on a eu recours à ces opérations, par exemple :
1° A la suite d’un engagement de jour où Von a eu l’avantage , dans le but de précipiter la retraite de l’ennemi . A l’affaire de nuit d’Etoges, dont je viens de donner les détails, la division russe d’arrière-garde s’enfuit dans l’épouvante et le désordre d’Etoges sur Bergères et Vertus ; Marmônt dit dans ses Mémoires , au sujet de son habile coup de main : « Des tentatives sembla- « blés après un premier succès devraient être « faites plus souvent à la guerre, elles réussiraient « presque toujours (1). »
2° A l'issue d'un combat de jour quand l'ennemi reste encore maître d'une partie du terrain , pour tenter, dans un suprême effort , de lui enlever un point capital. Je trouve un exemple saisissant de ce cas dans l’attaque de nuit de Gitschin par les Prussiens en 1866;
3° Après une défaite ou après un engagement de jour qui n'est pas décisif, pour couvrir une retraite compromise ou mal assurée. En 1807, Benningsen, battu à Eylau, prévint la poursuite ! des Français en se jetant impétueusement de nuit i sur les troupes de Ney, qui occupaient le village i de Schmoditten. En 1814, le soir du combat de
(1) Mémoires du duc de Raguse de 1 792 à 1832.
la Rothière, Napoléon, avant de se retirer* voulut en imposer à l’ennemi* et fit exécuter par deux divisions de la jeune garde une vive attaque de nuit sur la Rothière et la Giberie ;
4° Pour ressaisir une 'position importante perdue dans une action de jour. En 1814* après le combat de Brienne, Blücher* repoussé de la ville et du château, fit à la tête de son infanterie, et avec une véritable furie* un retour offensif de nuit pour essayer de regagner le terrain perdu ; c’est un peu plus de deux mois après cette affaire que Blücher, dans la surprise de nuit dont j’ai déjà relaté les circonstances* reprit sur Marmont le village d’Athies.
Les surprises de nuit ne s’emploient pas seulement en vue d’opérations jugées avantageuses* comme cela a lieu dans les cas précédents; elles sont aussi quelquefois le moyen d’une opération reconnue nécessaire. Le cas particulier où une attaque nocturne s’impose comme une nécessité, est celui où une troupe enveloppée, ou gravement menacée de l’être par un ennemi supérieur en nombre * ne peut recourir à un combat en plein jour qui amènerait sa destruction complète. En voici un exemple tiré de la guerre de la Porte avec la Russie en 1828 : le général russe Geismar* avec S, 000 hommes* était enveloppé dans son camp d’Esera (1) par
(1) Village voisin de la place forte de Widdin.
plus de 20,000 hommes sous le commandement du pacha Achmed ; en désespéré, il tenta une surprise de nuit sur le camp des Turcs confiants et endormis ; ce coup d’audace sauva sa petite armée et amena la déroute de celle de l’ennemi.
Enfin une surprise de nuit peut être la conséquence de la rencontre fortuite de troupes opposées; dans ce cas, elle est en quelque sorte réciproque (ce n’est pas à dire pour cela qu’elle soit égale de part et d’autre). Une action de ce genre eut lieu à la Trebbia en 1799 : un détachement de l’armée de Macdonald alla se heurter aux positions de Suwarow; il en résulta une sanglante mêlée. Quelque chose de semblable arriva, en 1862, pendant la campagne du Mexique. Le capitaine Detrie, ayant eu ordre d’aller prendre position au milieu de la nuit, avec sa compagnie, sur le cerro Borrcgo, fut arrêté inopinément en chemin par les feux des Mexicains, qui l’avaient devancé sur ces hauteurs et pouvaient s’y croire d’autant mieux à l’abri de l’attaque d’une poignée d’hommes, qu’ils étaient en force et que l’escalade au milieu de l’obscurité paraissait tout à fait improbable.
Les quelques exemples que je viens de citer suffiront, je l’espère, à donner une idée exacte de l’emploi qu’on peut faire des surprises de nuit. J’appelle maintenant votre attention sur les effets qu’on peut obtenir avec ces opérations, quand elles réussissent.
Au dire de Marmont, la surprise d’Êtoges coûta à Blücher 4,000 hommes et une nombreuse artillerie : ce fut le coup de grâce donné à l’armée de Silésie, qui permit à Napoléon de se tourner contre Schwarlzemberg. A Athies, où Blücher prit sa revanche sur Marmont, il nous lit plus d’un millier de prisonniers ; les pertes matérielles furent très-sensibles ; toutefois l’empereur se serait consolé de ces résultats, quelque désastreux qu’ils fussent, si la diversion qu’il avait ordonnée à Marmont devant Laon eût encore été possible; mais toutes les combinaisons que son génie aux abois avait conçues pour s’emparer de cette place, le terrible accident arrivé à son lieutenant les avait à jamais anéanties. A la suite du combat de la Rolhière, Napoléon n’avait pour se retirer que les routes de Troyes par Lesmont, et de Yitry parRosnay ; sa retraite pouvait être facilement coupée ; l’attaque de nuit de la Rothière et la Giberie, hardiment exécutée par des forces de beaucoup inférieures à celles des Prussiens, le tira de celte périlleuse situation. La réussite de l’audacieuse entreprise de Geismar , contre le pacha Achmed démoralisa l’armée tur-
j que et inaugura pour les Russes, jusque-là
c très-éprouvés, une série d’autres brillants succès.
A l'affaire du cerro Borrego, 250 Me\icains fu- J rent tués ou blessés ; on fit 200 prisonniers ; 3 obusiers de montagne , 1 drapeau et 3 fanions de bataille restèrent entre les mains de 140 sol-
dats du 99e de ligne ; toute la division Ortega fut mise en fuite ; enfin, sans ce fait d'armes, nous n'aurions pu sans doute conserver l’importante position d’Orizaba (1).
Vous avez certainement été frappés des résultats considérables qu’amena, dans la guerre de 1866, la surprise nocturne de Gitschin; la relation officielle de l’état-major prussien les présente en ces termes : « Le fait seul de l'entrée « des Prussiens à Gitschin après minuit avait « pour l’ennemi des suites désastreuses ; Je quar- « lier général, surpris au moment où il expé- « diait ses ordres, n'avait pu achever de les dis- « tribuer, et il en résulta qu’une partie de ces « ordres n'arrivèrent pas aux troupes et que d’au- « très leur arrivèrent avec de grands retards. Un « grand nombre de chefs de corps se trouvèrent « abandonnés à leur propre inspiration pour la « direction à donner à leur retraite; aussi ne « fut-il plus possible aux troupes qui se trou- « vaient au sud-ouest de Gitschin de gagner la <c roule de Miletin. Elles suivirent la route de « Horic par Milicowes. Le 1er corps d’armée ne a put arriver à se réorganiser que le 2 juillet, en I « avant de Kœniggrætz. » Un écrivain militaire allemand, qui a réuni dans un opuscule non si-
(1) Ces données sont tirées de l’historique manuscrit de ' l'expédition du Mexique, rédigé au Dépôt de la guerre fl d’après les documents officiels.
gné (1) quelques judicieuses observations sur la campagne de 1866, résume ainsi son opinion sur la même affaire : « L'attaque nocturne de « Gitschin est un trait de génie. Une armée en « retraite est toujours dans un grave état de fai- « blesse et de relâchement. »
Il me semble que les exemples précédents témoignent assez du nombre et de la puissance des effets auxquels on est à même d’atteindre dans les surprises de nuit, pour qu’il soit superflu de recourir à d’autres. Grâce au rôle prédominant que joue dans ces opérations l’effet moral, elles peuvent amener des conséquences sous vent aussi décisives que des batailles rangées livrées en plein soleil et qui durent une grande journée.
Au point où je suis arrivé, il faudrait pouvoir préciser le rapport qui existe entre le résultat d’une surprise et les circonstances qui déterminent ce résultat. Malheureusement, il entre dans ce rapport avec des éléments connus, facilement appréciables, des données impossibles à prévoir, soit favorables, soit nuisibles au succès définitif. C’est dans ce sens qu’on prétend que la théorie n’a pas grand’chose à démêler avec les surprises, et que Napoléon disait, sous une forme exagérée il est vrai, mais permise à son génie, et dont il revêtait parfois ses opinions : « La réussi) Der Krieg im Jahr, 4 866. Leipzig.
« site d’an coup de main dépend absolument du « bonheur, d’un chien ou d’une oie. »
Si grande que l’on fasse la part dans les surprises de nuit aux effets du hasard, aux inspirations de l’audace et aux éclairs du génie, on sent néanmoins le besoin d’avoir, pour se guider dans leur exécution, un ensemble de dispositions générales et de mesures de prudence ; la plupart de celles qu’indiquent les théoriciens ne régissent qu’un certain nombre de cas et ne répondent même pas toujours à toutes les exigences d’un cas prévu; en outre, elles se rapportent principalement à l’ordre de marche et aux autres circonstances qui peuvent se produire avant l’engagement avec l’ennemi. Quant à l’aclion elle-même, quant au mode d’attaque par surprise, ils ne sont l’objet que de courtes et vagues prescriptions, si bien qu’il semble que ce point capital de l’opération puisse ou doive être abandonné à l’iniliative particulière de ceux qui dirigent la tentative.
Tl est cependant un principe fort simple, indiscutable, d’où l’on peut faire découler une règle tactique sûre pour la manière d’attaquer la nuit.
Ce principe est : La nuit le feu est sans efficacité. J’en déduis la règle suivante : Pour combattre de nuit , on ne doit se servir que de l’arme blanche.
Le principe de l’inefficacité du feu dans l’obs-
curité n'est posé nulle part dans l’ordonnance française de 1832 sur le service en campagne. Il aurait pu trouver place dans le . titre VIII, qui traite des grand’gardes; ou à l’article 109 du titre X, intitulé Rencontre de V ennemi; ou encore au titre XI, qui concerne les partisans et les flanqueurs; ou enfin àâns Y Instruction sommaire sur les combats. Cette instruction se borne à constater que la nuit convient mieux que le jour pour porter des troupes sur le flanc ou sur les derrières de l'ennemi ; elle ne dit mot des combats de nuit. On rencontre le principe, avec la règle qui s’ensuit, dans l’ordonnance prussienne sur les grandes manœuvres. Il est écrit au chapitre des grand’gardes : « Pendant la nuit, « dans tous les cas, l'officier commandant la « grand’garde aura toutes ses forces sous la « main ; il sera prêt à tirer pour donner l'alarme « et à combattre ensuite à la baïonnette; les « feux ne servent à rien dans l’obscurité (1). » Si l’on veut se rendre compte de la vérité de ce principe, il y a lieu d'examiner ce qui se passe généralement dans une attaque de nuit où l'on emploie les feux.
Aux premiers coups de fusil tirés par les assaillants, l'éveil est donné à toute l'armée objet de la surprise. Cependant les troupes qui ont
(1) Ordonnance royale du 29 juin 1861 sur les grandes manœuvres de l'armée prussienne.
mission aux avant-postes et dans le bivouac même de garantir le corps principal contre les coups de main opposent une certaine résistance; mais, comme de part et d’autre on ne peut viser, les balles sont envoyées dans le vide et les coups sont perdus; alors on se paye réciproquement de bruit; bientôt le désordre provoqué par la soudaineté de la surprise, et qui était le plus grand péril que pussent courir les défenseurs, commence à passer ; il fait place à la confusion qu’occasionnent inévitablement lès feux dans l’obscurité. Celte confusion se répand à la fois dans les rangs des deux partis et présente du danger surtout pour l’attaque, qui connaît ordinairement moins bien que la défense le terrain sur lequel elle s’avance. Pour peu que la fusillade se prolonge, les assaillants sont définitivement compromis, au moment où le gros des troupes ennemies est en mesure de se défendre ou même de prendre l’olfensive.
Quand une surprise n’est qu’une démonstration inquiétante, quand on se propose uniquement de démoraliser son adversaire par des alarmes, le feu de mousqueterie seul peut mener au but ; l’assaillant se retire dès qu’il a réussi à mettre l’ennemi en émoi. Mais si, ne voulant pas se contenter d’épouvanter l’ennemi , on est décidé à profiter jusqu’au bout du désordre que l’on a provoqué et de lui causer dans son camp ou son bivouac des pertes sérieuses en hommes et en
matériel, le feu de mousqueterie, qui n’a pendant la nuit d’efficacité sérieuse que par le bruit, n’est plus suffisant, et d’ailleurs je viens de montrer que l’effet moral qui en résulte devient facilement, en se prolongeant, une source de confusion commune à l’attaque et à la défense.
C’est le sabre ou la baïonnette à la main que l’on s’élancera vigoureusement sur l’ennemi; on le prendra corps à corps, on luttera avec lui s’il résiste; s’il s’enfuit, on le poursuivra pour le rejoindre. Rien ne me semble plus terrifiant que de se sentir pressé au milieu des ténèbres par des hommes qui s’avancent résolûment, en silence, frappant sûrement et sans pitié tous ceux qui leur barrent le passage.
En outre, l’usage de l’arme blanche dans une surprise nocturne est le signe le plus sûr auquel les assaillants puissent se reconnaître entre eux et se distinguer des troupes qui se servent de feux pour leur défense. Il offre sur les autres moyens j qu’on a employés quelquefois pour éviter des , méprises funestes l’avantage de ne pouvoir être facilement pénétré par les troupes qui sont , surprises. En effet, rien n’indique d’une ma- j nière sûre aux soldats qui répondent par la fusillade à une attaque inopinée à l’arme blanche, si les coups de feu qu’ils entendent près d’eux sont tirés par ceux de leur parti ou par les assaillants. *
Le plus difficile dans une opération de nuit
est certainement d’empêcher les assaillants de tirer. On pourra, dans ce but, les priver de cartouches, mais j’avoue que je prise peu ce moyen d’exalter le courage de bons soldats. Agissons plutôt sur leur moral; témoignons-leur de la confiance. Faisons-leur comprendre que la poudre qu’ils brûleraient la nuit est perdue, et que leurs feux ne pourraient que compromettre le succès d’une opération où ils ont pour eux les avantages attachés à l’offensive; persuadons-les qu’une attaque à l’arme blanche n’engendre de désordre que parmi les troupes surprises ; mo litron s- leur qu’il y aurait de la honte à se laisser étourdir par le vain fracas de la fusillade ennemie; en un mot, faisons à ces braves gens un point d’honneur de ne pas brûler une seule cartouche.
Le principe de l’inefficacité des feux de mousqueterie dans l’obscurité s’applique également à la défense. L’attaque à l’arme blanche ne peut être sérieusement neutralisée que par la résistance à l’arme blanche ; une attitude calme et résolue opposée au sang-froid des assaillants est bien capable de leur faire perdre les avantages d’une vive agression ; peut-être même qu’alors le plus surpris des deux n’est pas celui qu’on pense. Le péril est d’autant plus grand pour ceux qui attaquent que les défenseurs, souvent plus nombreux, peuvent les envelopper et ont la ressource des embuscades.
Le devoir de tous les officiers est de tendre à empêcher le feu, qui ne peut que favoriser les efforts des assaillants ; mais s’il est difficile d’obtenir de ceux qui attaquent qu’ils ne fassent usage que du sabre et de la baïonnette , il l’est plus encore de ceux qui se défendent; aussi est-il permis de douter qu’on parvienne à convaincre pleinement les soldats du danger et de l’inutilité des feux pendant la nuit, au point de pouvoir compter que dans une action nocturne à la suite d’une surprise ils ne tireront pas un coup de fusil; dans un camp ou dans un bivouac où l’ennemi fait soudainement irruption, le premier mouvement des soldats surpris est de courir à leurs fusils et de tirer; il n’y a rien là que de très-naturel, quand on est pris à fimproviste. Pour faire bonne contenance à l’arme blanche, il est de toute nécessité d’être averti de bonne heure (c’est ici le cas de dire qu’un homme averti en vaut deux), il faut avoir le temps de se reconnaître, de se compter, de s’assembler, ce qui n’est praticable qu’avec un bon système de sûreté de nuit. Me voici donc amené une fois de plus à recommander l’extension à donner de nuit aux postes avancés d’observation. C’est peut-être aussi le moment de remarquer qu’aucune troupe n’est chez nous préposée en permanence, exclusivement, à la défense directe, immédiate des camps et des bivouacs. Cependant il serait prudent de prévoirie cas où l’ennemi, venant à re-
fouler les cordons extérieurs ou passant à travers leurs lacunes , arriverait jusqu'au corps principal. De nuit surtout il importe de pouvoir opposer une résistance sérieuse qui permette au gros des troupes de s'apprêter pour le combat. Ni les postes de soutien des grand’gardes, ni la garde de police, ni le piquet ne me paraissent répondre exactement par la destination que leur assigne l’ordonnance de 1832, par leur composition et par leur emplacement au besoin que je signale (1).
Dans ce qui précède, j’ai supposé que l'attaque i de nuit prenait la forme d'une surprise , ce qui n’est pas toujours le cas. Quelquefois, en effet, ( on a vu deux partis se préparer à une lutte de nuit, attendue, calculée par chacun d’eux; ainsi, en 1806, Français et Russes, placés face à face sur les deux rives de l'Ukra, s'apprêtèrent à un engagement de nuit qui eut lieu à Czarnowo. En ( outre , il n'est pas rare que des combats de jour se prolongent sans interruption pendant une grande partie de la nuit. L'usage de l'arme j blanche s'étend également à ces deux cas.
Jusqu’à présent les théoriciens ont recom- 1 mandé le mode d’attaque de nuit à l’arme blanche,
(1) L'ordonnance de 1832 ne prescrit les postes de soutien que dans quelques cas particuliers ; aux termes de la ï même ordonnance, la garde de police a pour principal ob- ! jet l'ordre dans le camp, et le piquet ne s’assemble pendant I; la nuit qu'en cas d'alerte. ,
surtout pour les affaires d’avant-postes, pour les cas de rencontre ou de surprise de petits détachements ennemis dans une reconnaisance et en général pour des actions de peu d’importance. Par exemple, l'auteur de la Théorie des reconnaissances militaires ne traite que d’un cas particulier quand il dit : « Si l’officier chargé d’une « reconnaissance journalière tombe la nuit sur « un poste ennemi, le mieux est qu’il l’attaque à « l’arme blanche, mais si vigoureusement, que « l’ennemi n’ait pas le temps de courir aux ar- (( mes (1). » Le général de Bismark n’a en vue que les suprises de nuit tentées par la cavalerie avec de faibles forces et dans un but restreint, lorsqu’il défend l’usage des armes à feu et con* seille d’aborder l’ennemi la lance en arrêt et le sabre au poing (2). Soit dit en passant, le sabre est bien préférable à la lance pour les attaques nocturnes. On conçoit que la lance, déjà si embarrassante de jour, devienne, dans les combats corps à corps qu’entraînent les surprises de nuit, d’un maniement presque impossible. Le général de Brack recommande d’une manière générale l’arme blanche, mais il n’entend parler, lui aussi, quede la cavalerie : il dit nettement quelorsqü’une surprise de nuit est peu nombreuse et a pour but
(t) Sobieski de Janina, Théorie générale des reconnaissances militaires .
(2) Général comte de Bismark, Tactique de la cavalerie.
d'effrayer l'ennemi, il faut se servir des pistolets, èt que, dans le cas où la troupe qui surprend est appuyée, nombreuse et se propose d’enlever l’ennemi, elle doit, s'il est indispensable qu'elle tue, le faire à coups de pointe (1). Cessac^La*cuée, auteur d’un Guide de Vofficier 'particulier en campagne, qui a paru en 1805 (2), est peutêtre le seul écrivain militaire qui ait dicté sur ce sujet des prescriptions générales applicables à l'infanterie : « Gomme on ne doit, dit-il, presque « jamais faire feu dans une attaque par surprise, « mais fondre sur l’ennemi et le joindre corps à « corps, les armes blanches sont celles dont ôn « se pourvoira avec le plus de soin; on ne fera « pas quitter néanmoins les armes de jet : elles « peuvent être utiles pendant la marche, l’atta- « que ou la retraite; on obligera le soldat à les « porter en bandoulière et on lui défendra avec « grand soin d’en faire usage avant d’en avoir « reçu l’ordre, surtout contre les gardes avan- « cées. » Il est bon de remarquer que, l’action par les feux étant le caractère distinctif de l’infanterie, prescrire, ainsi que le fait Cessac, l’emploi de la baïonnette dans les engagements de nuit, c’est établir une grave exception à la règle tactique ordinaire. Au contraire, comme le sabre
(1) Général de Brack, Avant-postes de cavalerie légère.
(2) Guide de l’officier particulier en campagne, par Cessac-Lacuée. Paris , an xiii. Il y a une édition de
et la lance sont les véritables armes du cavalier, comme l’usage du mousqueton et du pistolet n’est-qu’accessoire, il en résulte que le général de Bismark et le général de Brack n’ont fait qu’étendre aux attaques de nuit ce qui est recom- j mandé à la cavalerie pour les attaques de jour.
La théorie est ici un peu en retard sur les faits. Ainsi on trouve en assez grand nombre non-seulement des surprises partielles, des engagements de petits postes, des rencontres de pa- j trouilles et de reconnaissances, mais aussi des
surprises exécutées sur une grande échelle et des combats engagés entre des partis considérables, toutes actions nocturnes où l'infanterie a t recouru à l'arme blanche pour l’attaque et même , pour la défense. Je vais vous en citer quelques exemples.
.Dans la nuit du 4 au 5 mars 1831, un poste russe de 100 Cosaques fut surpris à Jablonna par 68 hommes d’infanterie polonaise. Les Polonais traversèrent la Vistule sur des glaçons et pénétrèrent dans le village par le parc du palais, qui touchait au bord du fleuve, et qui n’était pas gardé. Sans tirer un seul coup de fusil et par une brusque attaque à la baïonnette, l'infanterie s’empara de tout ce poste, sauf quelques Cosaques échappés à pied et à la faveur de l’obscurité (1).
En mai 1847, le maréchal Bugeaud, avant de
(1) Sobieski dc-Janina.
quitter le gouvernement général de l’Algérie, se mit à la tête d’une colonne expéditionnaire dirigée contre les Kabyles de la vallée de l’oued Saheul. A la chute du jour, les montagnards re-
I belles, voulant tenter contre nous une de ces surprises nocturnes dont ils avaient fait souvent ! et avec succès l’épreuve contre les Turcs, se précipitèrent en grand nombre sur le camp français. Leur fusillade bien nourrie , accompagnée de cris et de chants de guerre, dura cinq heures, oendant lesquelles les grand’gardes bien embusquées réussirent à les contenir par des charges Rigoureuses à la baïonnette. A une heure du matin, les Kabyles, las de tirer sans résultats des coups de fusil, et n’ayant pu parvenir à troubler ’ordre dans le camp, se retirèrent sur les crêtes les rochers environnants (1).
Pendant l’expédition du Mexique, le colonel lu Pin, commandant en chef de la contre-guéirilla des terres chaudes, avait une fois pour toutes irescrit à sa troupe de ne jamais combattre de nuit qu’à l’arme blanche. Avant le moment déisif, les sou s -officiers visitaient les armes à feu l s’assuraient que chaque homme en avait retiré ps capsules. Les cavaliers mettaient pied à terre t se servaient de leur sabre; les fantassins ardaient leurs fusils en bandoulière et ne pre-
(4) Historique manuscrit des campagnes d’Afrique, aux rchives du Dépôt de la guerre. — Général Daumas, la rande Kabylie.
liaient à la main que leur sabre-baïonnette. Malheur à ceux qui n’observaient pas l’ordre donné, ils étaient sérieusement punis après l’affaire par le commandant en chef, si déjà ils n’avaient été les victimes de quelque funeste méprise causée par l’oubli de la consigne (1). Dans la même campagne, le combat de nuit du Cerro Borrego, dont j’ai parlé précédemment, est particulièrement instructif au point de vue de l’emploi qui y a été fait de la baïonnette. Voici les circonstances principales de cette brillante affaire :
Le 1er juin, vers dix heures du soir, pendant que le général Lorencez était à Orizaba, le colonel L’Hériller, ayant été prévenu qu’on entendait du bruit sur la montagne, donna immédiatement l’ordre à une compagnie du 99e de ligne, commandée par le capitaine Detrie, de gravir les i hauteurs et d’y prendre position avant l’ennemi. Par une nuit obscure, Detrie commença l’escalade de ces pentes qui dans le jour paraissaient j d’un accès impossible ; après d’inconcevables efforts, les hommes, le sac au dos, marchant l’un derrière l’autre et dans un grand silence, arrivèrent sur un premier palier du Cerro Borrego, où ils furent reçus à courte portée par une forte décharge partie d’ennemis invisibles, embusqués dans les broussailles. Personne ne fut atteint.
(1 ) Historique manuscrit de la contre-guérilla des terresf chaudes du Mexique, aux Archives du Dépôt de la guerre.
Detrie donna aussitôt l’ordre de mettre les sacs à terre et entraîna à la baïonnette le petit nombre de soldats qui l’entouraient. Lorsqu’il eut été rejoint par ceux qui venaient les derniers, il poussa vigoureusement l’ennemi devant lui, pendant une heure ; mais il ne tarda pas à reconnaître que les forces qui lui étaient opposées allaient en grossissant, et dans la crainte d’être enveloppé, il arrêta ses hommes, les embusqua ! et leur recommanda de rester en place, coûte que i coûte et sans tirer. Il pensait que les coups de I feu des Mexicains avaient été entendus et qu’il recevrait bientôt du secours. En effet, après une heure d’attente, une compagnie du 99e, sous les s ordres du capitaine Leclerc, venait le rejoindre ; il était trois heures et demie du malin. Les deux capitaines ayant formé leurs colonnes d'attaque s’élancèrent à la baïonnette. Attaqué corps à I corps, délogé de toutes parts, l’enuemi finit par lâcher pied et se débanda. Les deux compagnies avaient eu affaire à environ 2,000 Mexicains que i le général Ortega avait portés à la chute du jour i [sur le Cerro Borrego, à la suite d’ûn habile mou- . vement tournant autour d’Orizaba. J’ai déjà in- , jdiqué les pertes de l’ennemi, celles des Français e se réduisirent à 6 hommes tués (1).
s En 1806, pendant que Lannes combattait à
es
(1) Historique manuscrit de l'expédition du Mexique rédigé au Dépôt de la guerre dJ les documents officiels.
Pultusk et Davout avec Augereau à Golymin, le maréchal Ney s'emparait de Soldau ; dans la nuit qui suivit la prise de ce village, Leslocq, à la tête de 6,000 Prussiens, tenta d’y rentrer par quatre attaques à la baïonnette, renouvelées à courts intervalles. En 1814,Marmont, dans la surprise dirigée contre les Russes à Etoges, défendit aux 800 hommes qu’il avait pris avec lui de tirer un seul coup de fusil ; ils devaient se jeter sur l’ennemi dès qu’ils arriveraient à sa portée, et sans répondre à son feu ; ses instructions furent ponctuellement suivies ; vous savez le reste.
De tous ces exemples, il ressort clairement que l’emploi par l’infanterie de l’arme blanche dans les actions de nuit pour l’attaque et même pour la défense n’est pas une nouveauté ; c’est là un point important et que je tenais à faire valoir à l’appui de la règle tactique que je vous ai donnée comme générale.
D’après ce que j’ai dit des surprises de nuit, on comprend que ces délicates opérations doivent être conduites dans le plus grand secret par des chefs de sang-froid et exécutées sur un terrain connu d’avance. Il est indispensable d’être renseigné exactement sur la force et la position de l’ennemi.
Quant au nombre d’hommes avec lequel on peut tenter une surprise de nuit, il doit être généralement assez restreint ; un petit nombre fera la besogne souvent aussi bien et même mieux
qu’un plus grand ; c’est là le beau côté de ces opérations. Cependant il est des cas (j’en ai fait ressortir quelques-uns par des exemples) où l’on a opéré avec des forces considérables. Le difficile est de savoir apprécier dans quelles circonstances il suffit d’exposer peu pour gagner beaucoup.
Les avantages résultant d’un choix particulier des soldats, dans le cas où les surprises nocturnes ne demandent que de faibles détachements, restentau-dessous des inconvénients que présente l’emploi de troupes composées de la fleur des corps, inconvénients reconnus par presque tous les hommes de guerre.
Dans les exemples que j’ai appelés à mon aide, j’ai évité de rapporter les opérations des corps de partisans. Je n’ignore pas qu’il est dans le rôle de ces corps de se couvrir le plus possible de l’ombre protectrice de la nuit; mais ce n’est qu’exceptionnellement qu’ils opèrent contre les armées, et mon but était de vous montrer que i les armées elles-mêmes, ou des portions plus ou moins considérables de ces armées, ont souvent ; trouvé de grands avantages à marcher et à comj battre de nuit. J’ajoute qu’il n’est pas toujours , bon ou même facile de substituer l’action des partisans à celle des troupes ordinaires.
Je crois devoir résumer les considérations que je viens de vous présenter sur les surprises de nuit. Tout d’abord j’ai défini la surprise enlen- 2e série. — N° 5. fi
due dans son acception la plus générale, et j'ai insisté sur l’importance actuelle de ce mode de combat. Après avoir établi que les surprises de nuit étaient plus faciles que celles de jour, j'ai recherché les principales circonstances qui pouvaient les favoriser, puis je les ai étudiées comme moyen d’opérations jugées avantageuses ou nécessaires. Quelques exemples de surprises de nuit vous ont permis de juger de l’importance des résultats tactiques et stratégiques qu'on retire de ces entreprises quand elles réussissent. J’ai constaté ensuite que le mode d'attaque de nuit n’avait été jusqu’ici l’objet d’aucune règle précise applicable à tous les cas; alors j’ai posé en principe l’emploi de l’arme blanche dans les actions nocturnes pour l’attaque et pour la défense, j’en ai fait ressortir les avantages mis en regard des inconvénients qui résultent de l’usage des feux, et je l’ai étendu aux combats de nuit qui ne sont pas la conséquence d’une surprise. Il m’a été facile de faire voir sur divers exemples d’attaque à l’arme blanche que les faits accomplis en apprenaient plus là-dessus que les théoriciens ; enfin j’ai reconnu que les surprises de nuit n’étaient pas exclusivement l’affaire des partisans, et qu’on avait généralement intérêt à les tenter avec un petit nombre d’hommes.
Éclairage de guerre eu campagne.
Je ne puis passer sous silence dans cette étude les essais qui ont été faits pour appliquer aux opérations de nuit en campagne les méthodes d’éclairage artificiel dont dispose la science moderne ; il ne s'agit de rien moins que de déchirer le voile qui couvre ces opérations.
Tant que les procédés pyrotechniques ont été ; les seuls en usage, l’éclairage de guerre est resté grossier, incertain et à peu près stationnaire ; on a même assez souvent préféré aux artifices t éclairants l’incendie de simples amas de bois. Ainsi Vauban et d’autres après lui, préoccupés i de rendre de nuit aux retranchements de campagne la valeur qu’ils leur attribuaient de jour, conseillaient de placer en avant des lignes des i bûchers qu’on n’allumait qu’à l’approche de l’ennemi.
Cessac-Lacuée (1805) recommandait l’emploi des mêmes moyens : « Quand vous prévoirez, « dit-il, que l’ennemi doit venir vous attaquer
I« pendant la nuit, vous pourrez faire placer sur « le chemin qu’il devra tenir quelques tas de « menu bois garnis de beaucoup de paille ; vous « y ferez mettre le feu au moment de la première « alarme. La clarté qu’ils répandront étonnera « l’ennemi et vous permettra de faire sur lui « quelques décharges d’artillerie et de mous- « queterie qui feront un grand effet, parce que (« vous pourrez bien ajuster vos coups. »
En 1809, Le Blanc d’Eguilly, capitaine d'artillerie française, fit paraître sur les attaques nocturnes un mémoire (1) soumis treize ans auparavant à l’examen du général Iloche, à Freyberg. L’objet de ce mémoire était « de présenter les j « moyens propres à conduire les troupes pendant « la nuit sans donner d’indice à l’ennemi, à dite riger les colonnes sur des points reconnus et ] « sur ceux qui ont été obtenus par le calcul, à « les faire arriver ensemble à la position qu’elles i « doivent occuper, à les y établir dans l’ordre ^ « d’attaque projeté et à se porter dans le même 1 « ordre sur l’ennemi. » Le problème est très- 1 bien posé en ces termes; malheureusement, la I solution donnée par l’auteur est loin d’être pra- I tique ; elle repose sur l’emploi de signaux lumi- < neux particuliers dont le placement est assujetti à des calculs assez compliqués et exige le secours ( de plusieurs instruments. Toutefois je ne re- t grette pas de vous avoir signalé ce mémoire, s parce qu’il marque lin des premiers essais précis j d’éclairage en campagne. (
La lumière électrique, bien supérieure sous tous les rapports à celle qu’on obtient avec les 1 compositions éclairantes lês plus perfectionnées, |I a pris facilement la place de ces moyens suran- j
(1) Plan militaire concernant les attaques noctur- ^ nés , proposé par M. Le Blanc d’Eguilly , ancien capitaine 1 d'artillerie du régiment de Metz. Paris, Crapelet, 4809. I
nés. Je n’ai pas à vous parler des résultats auxquels a conduit son emploi dans les opérations de siège, mais seulement du parti qu’on est en mesure d’en tirer dans la guerre de campagne.
Loin de l’ennemi, cette lumière peut servir à éclairer l’établissement d’un camp, d’un bivouac ou d’un parc d’artillerie, une prise d’armes, la marche à travers un détilé ou sur un chemin dangereux, la construction et le repliement des ponts, les passages de rivières, les travaux de fortification passagère exécutés dans l’étencfoie d’une position et ceux de réparation aux ponts i rompus ou brûlés, etc. A portée de l’ennemi, il ; paraît difficile d’utiliser la lumière électrique pour i l’attaque, car elle éveille l’attention et détruit ainsi l’effet qu’on attend d’une surprise.
Au contraire, il est dans le rôle de la défense de l’employer dans plusieurs opérations, et notamment pour contrarier ou empêcher la construction des ponts et le passage des troupes, et pour défendre les abords d’une position quelconque contre une attaque par surprise; enfin, selon les cas, il convient d’éclairer soit un espace res- [ treint, soit une vaste surface, et cela à une faible | portée ou à une grande distance.
Tel se présente dans son ensemble le problème [de l'éclairage électrique en campagne. Dès 1851, AI. Martin de Brettes, capitaine d’artillerie, en a J proposé la solution par des moyens assez certains, commodes et peu dispendieux, qu’il adé-
crits dans son Traité des artifices éclairants (1) f Il emploie oii le foyer électrique simple alimenté par une pile, ou bien le même foyer combim avec un réflecteur ou une lentille. Pour répondre à tous les besoins, les appareils sont doués soit d’un simple mouvement de rotation autoui d’un axe vertical ou horizontal, soit d’un doubb mouvement ; on les place sur des points plus oi moins élevés ou au sommet d’un mât. Hors dé la présence de l’ennemi, ils permettent d’obtenii sans peine tous les effets désirables. A proximiti de l’ennemi, on n’a pas trop à craindre qu’ils soient détruits, parce qu’ils sont peu volumineux et peuvent servir à une grande distance. M.Mar-i tin de Brettes propose, pour le cas où ils seraient très-exposés, de les placer sur le sol, de manière! que le réflecteur dirigé en l’air ait un mouvement oscillatoire et de* rotation autour de la verticale; ce qui produira, d’après ce qu’il affirme, un éclairage suffisant dans beaucoup de circonstances, par exemple pour la défense d’une position contre une surprise. Dans ce cas, à un signal donné, on éclairera le camp, ce qui permettra aux défenseurs de prendre leur place dans l’ordre de bataille. On pourra également projeter la lumière sur les assaillants. Il est vrai qu’on leur facilitera ainsi les moyens de se diriger et
(1) Des artifices éclairants en usage dans la guerre ' et de la lumière électrique, par M. Martin de Brettes. ! Paris, Corréard, 1852.
de bien choisir leurs points d’attaque ; mais, d’un autre côté, dès que que leur nombre et leurs mouvements seront dévoilés, ils perdront la meilleure part des avantages qui leur avaient fait rechercher la surprise de nuit de préférence à une opération de jour.
L’éclairage aérien qu’on produit au moyen d’une lampe électrique portée par un ballon dont la nacelle contient la pile, est d’un usage trop compliqué pour être pratique et rentre un peu dans le domaine de la fantaisie. M. Martin de Brettes reconnaît d’ailleurs que l’éclairage terrestre est généralement suffisant. Il constate enfin que les appareils et les approvisionnements spéciaux qu’exige l’éclairage électrique n’entraîneraient qu’un accroissement insignifiant du matériel de guerre.
Depuis 1851, de nombreuses recherches ont permis de réaliser dans l’éclairage de guerre des perfectionnements applicables aux opérations en campagne. Ainsi les Anglais et les Autrichiens ont expérimenté le lime light de l’ingénieur Drummond, que les Américains ont approprié avec succès aux besoins de la guerre. Cette lumière, fort vive, s’obtient en introduisant de la craie ou un corbillon d’éponge de platine dans la flamme produite par un jet d’hydrogène enflammé, sur lequel on dirige un jet d’oxygène. Chez nous, le capitaine d’artillerie Vignotli a augmenté considérablement la puissance de la
lumière électrique, en remplaçant le réflecteur ordinaire par une lentille creuse dans laquelle on verse un liquide d’un grand pouvoir réfracteur. On a aussi inventé de nouveaux réflecteurs qui projettent la lumière à de très-grandes distances ; enfin la découverte de la belle lumière produite par la combustion du magnésium a déjà donné de précieux résultats.
Je terminerai cette étude par l'examen de l’opinion des Prussiens sur notre manière de nous tenir dans les combats de nuit. Dans une brochure qui parut à Francfort en 1860 et produisit en Allemagne une sensation profonde, on fait dire ce qui suit au prince Frédéric-Charles de Prusse : « Les attaques de nuit ne sont pas « l’affaire des Français. Ils paraissent les craindre, sans doute parce que de nuit leur désordre « habituel dégénère facilement en dissolution « omplète. On connaît par d’anciennes relations « de guerre les paniques qui les saisissent quel- « quefois de nuit et même de jour (1). » A part cette qualification au moins exagérée de « dé- | « sordre habituel » par laquelle le prince de
Prusse caractérise notre manière de combattre,
(4) Eine militœrische Denksshrift, von P. F. C» Frankfurt am Main, traduit en français sous ce titre : [l’Art de combattre l'armée française , Paris, 4 360.
je ne puis m'empêcher de reconnaître un grand fond de vérité à ce jugement. Il n’est que trop réel que les Français., malgré leurs qualités d'audace et de bravoure, sont particulièrement sujets à cette étrange épouvante qu'on appelle terreur panique et qui s'empare d’une armée battue, quelquefois même d'une troupe victorieuse ou du moins à l’abri de tout danger imminent.
A la suite d’un désastre causé par une terreur panique, on se préoccupe assez ordinairement des incidents du moment qui l'ont provoquée ; on veut savoir si le mal vient d’une reconnaissance qui a pris les nôtres pour l’ennemi, d’un coup de fusil tiré par mégarde ou d'un cheval échappé qui a fait irruption dans le camp, etc. Lors même qu’on arriverait ainsi à démêler exactement les faits matériels qui ont fourni sujet à la terreur, ce qui est presque toujours difficile, on n'aurait pas fait grand'chose pour prévenir le retour d'une catastrophe semblable, La circonstance la plus imprévue et quelquefois la plus insignifiante peut toujours faire surgir de nouveau ce singulier phénomène de la peur. Il n’y a de recherche vraiment profitable que celles des causes du mal, tirées de l'ordre moral. En ce qui nous concerne, je vois deux causes de celte nature (il y en a peut-être d’autres) à ces terreurs imaginaires dont nous avons été souvent les victimes : ce sont notre imprévoyance et notre impressionnabilité.
Si Ton envisage l’imprévoyance par rapport à la manière de se garder, on comprend que, dans une armée où elle rèeme et où chacun est con-
vaincu de celle de tous les autres, le manque de confiance soit général; c'est ce manque de confiance qui engendre si facilement, si rapidement, la redoutable contagion de la peur, et cela à l'heure où l'on s’y attend le moins, par l’effet de la première circonstance venue , et malheureusement souvent sans qu'il y ait eu ombre de péril .
Il y avait peut-être difficilement remède sous la République et pendant l’Empire à l’imprévoyance des troupes. En effet, ce défaut naturel était favorisé alors par le manque de dispositions précises relatives au service de sûreté. Le règlement de 1753 sur le service en campagne portait que les officiers généraux de jour, ou d’après leurs ordres les officiers supérieurs de piquet, visiteraientles postes et s'assureraient s'ils étaient bien placés. Les règlements de 1778, 1788 et 1792 répétèrent cette disposition et donnèrent lieu à un conflit que le règlement rédigé à Schœnbrünn en 1809 laissa subsister, en mettant le général de brigade dans la dépendance d'un officier général de jour ou même d’un officier supérieur de piquet pour l’établissement de ses postes. C'est même cette circonstance qui explique les efforts souvent renouvelés de Napoléon Ier pour arriver à l’ordre et à la régularité dans ce ser-
vice (1). Aujourd’hui le système divisionnaire a exclusivement prévalu ; les conflits d’autorité sont devenus impossibles ; il n’y a donc plus d’obstacles à une bonne organisation du service de sûreté de jour et de nuit et à sa mise à exécution avec la dernière rigueur. A ce prix on obtiendra des troupes le degré de conliance capable de les mettre à l’abri de vaines terreurs.
L’impressionnabilité est un autre trait de notre caractère qui nous a déjà bien souvent porté malheur. Il est prudent de ne laisser ignorer à aucun soldat les dangers qu’elle présente ; sans doute on ne lui apprendra pas ainsi à suspendre et à modérer à volonté ses impressions nerveu- | ses, mais on lui fournira un moyen d’en atténuer l'intensité.
Il y a quelque chose de plus à faire. A une époque où tout semble présager que les luttes armées seront courtes, mais décisives, il faut de bonne heure exercer les hommes à toutes les
(i) Voir dans la Correspondance de Napoléon 1er, t. XXVI, une lettre datée du 49 septembre 4813 et adressée de Pirna au major général de l’armée. L'empereur fait connaître la surprise de nuit dont le général Bruno a été victime par suite de négligence et enjoint au major généi ral de rédiger un ordre du jour « soigné » sur les prini cipes à observer dans le service des grand’gardes et des : tlanqueurs. Cet ordre du jour n’édictait rien moins que la j peine de mort contre les chefs et soldats qui se rendaient coupables d'infraction aux règlements.
opérations de la guerre, en s’attachant surtout à celles qui forment le corps par les obstacles matériels qu’elles apprenenl à surmonter, et développent l’esprit militaire par l’image fidèle qu’elles Offrent des véritables dangers; il faut au sein de la paix apporter des soins constants et actifs à l’éducation physique et morale de ces soldats qui, appelés à passer de la caserne sur le champ de bataille, n’auront pas le temps de s’aguerrir. Cette préparation de longue date portera ses fruits à chaque pas dans la guerre, et particulièrement dans les opérations nocturnes. La nuit, en effet, la puissance de l’homme est singulièrement modifiée : tout ce qui est influence du nombre ou de ’armement s’efface, et, en dehors des procédés scientifiques, la valeur personnelle reste à peu près seule pour assurer le succès. Élément prépondérant des armées d’autrefois, c’est la valeur personnelle qui peut encore aujourd’hui, mè ne dans un petit nombre de soldats d’élite, triompher avec éclat de forces numériques supérieures et de moyens matériels écrasants.
Paris. — Impr. de Cosse et J. Dümaine, r. Christine, 2.