DES FEMMES
M. l'abbé Mermillod a prononcé à Paris, dans une réunion en faveur de l'amélioration et de l'encouragement des publications populaires , un discours que la sténographie a recueilli ; nous croyons devoir le mettre à la suite des Conférences , parce qu'il nous semble les compléter.
Mesdames et Messieurs,
près le rapport que vous venez d'entendre, et malgré les choses gracieuses qui ont été dites à mon sujet , je crains que ma voix ne serve pas ici à l'amélioration de la parole.
Vous voudrez bien montrer de l'indulgence pour mon éloquence de frontière. Puisse- 1elle être aussi fructueuse qu'elle est fréquente
depuis mon arrivée dans votre cité ! L'année dernière, sous le patronage de votre premier pasteur , je donnai à cette œuvre le baptême de ma parole ; aujourd'hui , je voudrais lui donner la confirmation sous les auspices de sa mémoire vénérée. L'œuvre a grandi, en effet; et si j'avais les prérogatives épiscopales , je Vbus dirais que, baptisée hier, elle est aujourd'hui confirmée.
Cette œuvre est bonne, d'abord au point de vue du bon lirre. Etrangers , quand nous venons au milieu de vous, nous sommes ravis d'admiration 'à la vue de la puissance et de la fécondité de vos œuvres. Suivant les expressions de saint François de Sales , ici une once de bien est plus pesante que cent livres de mal. Mais nous sommes aussi à une époque d'abaissement de la raison, et tout n'est pas un beau spectacle pour l'œil du voyageur.
Lorsqu'on veut connaître une ville, il faut voir ses églises, ses théâtres, ses librairies. Je suis venu dans vos temples : je ne connais
point vos théâtres ; mais mon œil attristé a vu vos librairies.
La littérature est épouvantable de toutes parts apparaît le règne du roman. De l'opulente demeure à la mansarde et jusque dans l'atelier, partout s'étend son royaume, et partout cette littérature malsaine a travesti le langage et corrompu les mœurs.
Je sais que le roman a essayé d'être de bonne compagnie ; il fautlui savoir gré de ses essais.
Mais laissez-moi parler, avec mes convictions, sans les affaiblir par les finesses du langage, et pardonnez à ma parole d'avoir les aspérités de nos rochers des Alpes.
Il y a plusieurs classes de romans. Il y a le roman bohème , fait par le jeune homme débraillé qui mange à la taverne et meurt à l'hôpital. Ses peintures cyniques traînent dans les estaminets et corrompent nos écoles ; mais on le surprendrait parfois peut-être dans de blanches mains qui devraient le dédaigner.
Il y a le roman réaliste, — puis le roman
personnel , tous les U et toutes les elle. Là , les cœurs se traduisent à la vue des étrangers; pour eux point d'ombre, et le grand jour se fait dans le mystérieux sanctuaire du sentiment. En face de cette pluie qui salit l'intelligence humaine, ah ! qu'on nous permette la Tulgarité de l'expression, mais nous serions tentés de prendre un parapluie pour nous abriter.
A côté de la littérature de l'amusement , si j'interroge un cri épiscopal qui vient de se faire entendre, je vois que des hautes sphères un poison descend dans les intelligences pour les corrompre et les perdre.
N'est-ce pas le moment de réunir toutes nos forces, et, en présence des progrès du mal, de poser la sainte conspiration du bien !
Il ne faut pas craindre le péril de trop développer les lectures, car on ne saurait espérer de barrières.
Depuis le mouvement que nos voies ferrées ont créé , il n'est pas de contrée si obscure
ou si éloignée où ne circule le torrent des idées, des opinions, des publications de tous genres. Si vous n'y avez pas placé en toute hâte le bon livre, soyez sûrs que le mauvais vous a devancés. Le paysan lit sous sa chaumière , le montagnard sur ses montagnes.
Aussi, n'ayez aucune crainte, et profitez de ce • courant dont les eaux s'infiltrent partout , pour placer l'idée chrétienne devant les yeux.
Il existe dans les hautes classes une tempérance intellectuelle de mauvais aloi , une retenue condamnable.
Je trouve l'éducation de la jeune fille , à notre époque, incomplète et au-dessous de la véritable hauteur où son esprit doit placer son âme. Quelques notions sur la foi , puisées à l'aridité du catéchisme ; quelques études littéraires incomplètes et sans couleur, qui s'évanouissent bientôt devant la science de s'envelopper sous une gaze légère, dans des nuages vaporeux : ce ne sont pas là des âmes armées. Aussi, assistant à la mort de bien des jeunes
tilles , je me disais : Cette âme n'est séparée de la vision béatifique que par le corps ; ce corps va être réduit en poussière, et le souffle de la vie va s'envoler : mais comment passerat-elle de cette vie aux splendeurs du ciel, s'il n'y a point eu de préparation ?
Ah ! je demande aux mères de famille de développer l'éducation des femmes. On se récriera, on parlera de bas-bleus , de précieuses, de femmes savantes ; mais parler à l'heure qu'il est de femmes savantes , c'est crier au feu pendant le déluge.
Il y a un abaissement dans les intelligences qui a produit un amoindrissement dans les cœurs. Cet affaiblissement s'est étendu jusqu'à la parole sacerdotale, qui a dû, pour être comprise, descendre de ses hauteurs. Dans les classes élevées, le premier besoin est laclarté intellectuelle.
Si je considère les livres de piété , je n'ai point l'âme d'un inquisiteur, mais , sauf quelques-uns , je serais tenté de les brûler. (Je parle
des livres de piété de ce siècle.) Les saints s'en vont, parce que les vérités sont diminuées.
L'amoindrissement de la vérité entraîne l'amoindrissement de la charité. Voulez-vous avoir de grandes âmes , formez d'abord de grands esprits. Elevez vos cœurs! Sursum corda ! et ne craignez pas de lire.
C'est une chose remarquable que la décroissance de l'esprit de lecture de notre temps.
Quand, dans notre ministère sacerdotal, nous voulons obtenir d'une jeunt femme la fidélité aux pratiques de la vie chrétienne, nous lui disons : Vous ferez chaque matin dix minutes de lecture. Elle prend cette résolution et. la tient quelques jours ; puis bientôt elle la néglige; et cependant nos grand'mères ne craignaient pas de se plonger dans les œuvres de Nicole ! Comme ces eaux resserrées en un plus petit espace, il y avait dans leur intelligence moins d'étendue, mais plus de profondeur.
Nous sommes à cette heure des âmes en paco-
Nos magistrats d'autrefois avaient habituellement près d'eux leurs cornes théologiens , un compagnon théologique. Qui Ta aujourd'hui?....
Donc il faut de bons livres, il en faut beaucoup. Un bon livre n'est pas seulement nécessaire comme lumière, mais aussi comme force ; un bon livre à ses côtés , mais c'est un ami qui vous élève, vous fortifie , vous console. Vous console... Ah ! l'humanité a toujours des larmes dans les yeux ! Le bon livre les reçoit sur ses pages ; il est là , consolateur discret, le soir dans les veillées, alors qu'on se recueille sur sa propre pensée. Que de belles et nobles âmes jettent à ce moment sur le papier des sentiments qui, après avoir fait le charme et le soutien de leur solitude , atteindront d'autres âmes pour les élever aussi et les soutenir ! Je ne citerai pas cette femme illustre dont les écrits sont entre les mains de tous et dont le nom est un honneur pour ce faubourg. Mais je vous parlerai d'un livre nou-
veau , d'Eugénie de Guérin , âme simple , vivant à la campagne, et qui laissait couler sa pensée. Cet ouvrage a déjà amené, à ma connaissance , cinq âmes protestantes aux frontières de la vérité.
Je vous parlerai aussi d'une autre jeune fille. Elle se nommait Eugénie aussi ; je taira, son autre nom. Morte à dix-huit ans, déjà cette enfant avait écrit des pages incomparables sur la vie. Pourquoi votre cœur et votre esprit ne rayonneraient-ils pas de même ?
Un livre, c'est une grande puissance quand on est un ; elle est encore plus grande quand on est deux. On l'a dit , tout détruit l'esprit de famille : le cercle et le luxe. Lorsque , le soir, le mari et sa femme sont restés par hasard en présence, on ne peut pas toujours parler de son ménage, s'entretenir de l'avenir de ses enfants, ni surtout s'exprimer sa tendresse.
Bientôt les paroles languissent, le mari bâille, la femme bâille, et il s'établit alors un accord
peu mélodieux, qui n'est point fait pour l'har-
morne. Il faut un bon livre qui soudain rétablisse les communications de la pensée. Et puis, y a-t-il rien de plus doux qu'une jouissance partagée ? Avez-vous quelquefois assisté dans les montagnes aux magnifiques scènes de la nature, lorsque le matin le soleil sort radieux de l'horizon et projette sur les hautes cimes blanches de neiges tout l'éclat de sa res* plendissante beauté? Alors votre âme a besoin d'une âme , votre main cherche une main , votre poitrine un écho. Il en est ainsi des joies de l'esprit ; on les goûte mieux quand on est deux, et la lecture est la source où on les puise. L'esprit de famille s'en va, mais il peut être gardé par Jésus-Christ et par un bon livre. Dans le monde, comme le disait votre rapport, quand on veut un livre, on va aux grands noms. Les grands noms servent de passeport aux grandes idées. Mais que de grandes idées sous les noms les plus humbles !.... A Lyon, trois femmes ont fondé l'œuvre catholique de la propagation de la foi. Combien de martyrs
dans les deux les saluent mères de leurs âmes! Ici, combien d'hommes ont écrit qui, un jour, s'entendront dire au ciel : Vous êtes le père de mon âme,
Mais il est doux surtout d'atteindre les classes populaires. Elles recherchent l'instruo tion avec ardeur. Il y a un mois, je prêchais à Besançon, et j'avais dans mon auditoire des magistrats» des militaires, des ouvriers. Je vis là un simple ouvrier doué d'une des plus belles intelligences que j'aie rencontrées* Cet homme passe ses jours dans un travail mécanique pour nourrir sa femme, pour élever ses enfants. La nuit il veille et travaille encore ; il lit les traités d'économie sociale, qu'il Connaît presque tous. 11 vint me demander de me rendre parmi ses (compagnons , de les aider dans la recherche de la vérité. — Mais , lui dis-je > ma foi esfc elle la vôtre î reconnaissez*vous que vous aveâ
Une âme et qu'il faut une religion , que vous avez un cœur et qu'il faut une famille , que vous avez un corps et qu'il faut une propriété?
— J'accepte tout cela, me disait-il ; mais non tel que cela existe. Et il rêvait une transfiguration de la société.
Tous ces esprits travaillent, ils recherchent les grandes et fortes lectures.
Vous avez donc raison, Messieurs, de vouloir améliorer les publications destinées au peuple , pour les élever à la hauteur de ses aspirations. Il ne faut point que la vérité soit ennuyeuse et l'erreur séductrice; qu'on n'ait pas lieu de vous dire :
Tu comptes les moments que tu perds avec moi.
A toute littérature donnez la forme littéraire. L'on se tromperait fort, si en parlant au peuple un langage trivial on croyait s'en faire goûter davantage. Certes , Messieurs > «ans avoir personnellement aucune prétention littéraire, je sens combien cela est nécessaire : lesbonslivres pour le peuple demandent, plus que d'autres, de grands talents.
Même dans la prédication évangélique , ta
paysan aime qu'on lui tienne de beaux dis* cours ; il veut que le langage du prêtre ait, comme son costume et ses cérémonies , sa chasuble d'or et son encens.
C'est que le peuple se sent une grande âme ; c'est que dans le peuple le baptême a jeté des semences d'éternité qui n'attendent pour éclore qu'un rayon de soleil.
Vous satisferez, Messieurs, à une nécessité de premier ordre en faisant naître et en propageant d'utiles et fortes publications.
Mais pour cela, Mesdames et Messieurs, il faut donner, donner beaucoup. L'action isolée est impuissante. Vous avez uni votre foi et vos cœurs, et votre association répond à un grand besoin. Qu'on ne prétende plus que nous sommes des niais, des enténébrés , des
éteignoirs. Il faut que ceux qui nous jettent ces outrages sachent que nous portons la vérité et que nous sommes la lumière ; que nous faisons le bien et qu'ils font le mal ; que nous améliorons et qu'ils pervertissent.
Groupons-nous donc , Mesdames et Messieurs , car voici le moment. La Providence, selon la belle expression de M. de Maistre, n'efface que pour écrire. La Providence vient d'effacer bien des illusions ; il y a dans les âmes un vide qu'il faut remplir. Prenez Dieu, et faites la photographie divine dans les âmes.
La philosophie nous avait éloignés de Dieu, et qui est-ce qui croit maintenant à la philo* sophie? J'entendais un des philosophes les plus illustres de notre temps qui, abandonné, souvent insulté de ses disciples, me disait : Au fond, la religion est la seule vérité de l'âme.
Dieu a beaucoup effacé ; il a effacé la stabilité des pouvoirs , il à effacé la fixité des richesses. Les âmes ont de grands besoins ; allons à ces âmes par la parole, par le dévouement, et, partout où passe la pensée humaine, faisons-y passer la pensée catholique.
Ah 1 c'est une grande consolation de faire du bien par une pièce de monnaie, de songer
que notre offrande sera comme ce« petites infiltrations qui contribuent à former des canaux souterrains, bientôt grands fleuves, portant dans leur parcours la richesse et la fécondité.
Sans doute vous voudriez voir l'âme que vous ayez convertie ; mais Dieu ne le permet pas, et il veut qu'ici l'ombre entoure nos bienfaits , parce que le succès serait parfois trop lourd pour notre amour-propre. Mais quelle joie en entrant dans l'éternité de se voir entouré de ces âmes que l'on aura sauvées ! Une âme , mais c'est un peuple , c'est un faisceau , c'est une famille spirituelle que l'on s'est créée.
Dans les jours de pluie , il tombe bien des gouttes d'eau. Sur cent, quatre-vingt-dix-neuf se mêleront à la poussière et feront de la boue ; mais qu'une seule soit recueillie dans le creux de la main , et elle forme la goutte d'eau du baptême. Ah ! Mesdames, — et je m'adresse à vous parce que les femmes sont
la grande activité de ce monde et que nous ne sommes que vos aides-de-camp, — les dépenses que vous faites chaque jour pour votre luxe ou yos plaisirs sont les gouttes d'eau qui font de la boue ; mais la pièce de monnaie mise dans les bonnes œuvres , c'est la goutte d'eau qui tombe dans la main de Dieu et transforme les âmes.