DANS -UNE RÉUNION DES DAMES DE L'ŒUVRE DU CALVAIRE
[Y près la lecture de l'éloquent et pieux rapport que vous venez d'entendre, je ne sais Mesdames , ce que je pourrais ajouter. 11 me semble qu'il n'y a plus qu'une chose à faire , c'est de vous convier toutes à aller voir par vous-mêmes les œuvres admirables dont on vient de vous faire un récit rapide , avec cette
émotion qui convient à des ouvrières de Dieu racontant leurs travaux. Je crois qu'en descendant du Calvaire vous vous sentiriez plus fortes, plus vaillantes pour le bien , plus généreuses, plus dévouées.
Un passage de ce rapport m'a particulièrement frappé comme une démonstration complète de la religion : c'est le parallèle de la veuve de l'Inde , qui livre aux flammes du bûcher sa jeunesse avec sa douleur ; et la veuve chrétienne qui , renfermant son deuil dans le sanctuaire de son âme, relève les ruines de son cœur et de sa vie pour en faire un holocauste à Dieu sur l'autel de la charité.
Dans la veuve indienne, c'est l'égoïsme de la douleur , dans la veuve chrétienne, l'immolation par le dévouement. Si donc on vous demande : Qu'est-ce que le Christianisme ? Répondez simplement : Montez au Calvaire, et voyez.
Quoi de plus admirable, en effet, que cette association de veuves , de cœurs brisés , for-
mant, sous des aspects divers, un faisceau ae puissance, de dévouement et de protection ?
Je ne sais qui admirer le plus , de celles qui ont fixé leurs tentes sur le Calvaire pour entourer de soins leurs chères malades et le jour et la nuit, ou de celles qui, moins libres , se dépouillent seulement, à certaines heures, des livrées du monde pour panser des plaies hideuses, puis, douces et souriantes, reparaissent le soir dans leurs familles, fortes du souvenir de leur charité.
Vous l'avez dit; Mesdames, cette œuvre est une œuvre lyonnaise et l'une, de vos gloires ; vous devez donc l'entourer de vos sympathies et de vos générosités. Tenez à honneur de
conserver sur votre colline ces deux sanctuaires : Celui de Marie qui ouvre ses bras à tous ses enfants, celui du Calvaire qui offre ses tendresses aux plus délaissés.
C'est aux veuves que devait revenir le soulagement des grandes misères, car la veuve est la femme des grandes douleurs. Je sais
bien qu'à travers les froissements de la famille, tous pensez quelquefois qu'il n'y a pas de peines comparables à ces blessures sans cesse renouvelées ; vous sentez ce bras qui vous meurtrit, et vous oubliez que ce bras est un nom qui protège. La vraie douleur , c'est le ▼euvage, c'est l'isolement après les joies intimes de l'union. Jésus-Christ l'a compris ; aussi, s'adressant aux femmes qu'il rencontre sur la voie douloureuse , il dit : Ne pleurez pas sur moi ; pleurez sur vous et sur votre patrie. Mais à la veuve de Naïm qui suit le corps inanimé de son fils unique, il adresse cette touchante parole : ne pleurez pas; et il sèche ses larmes en lui rendant son fils.
À la douleur de l'isolement la maternité vient quelquefois ajouter ses cruelles sollicitudes. Il faut que la veuve, restée seule chargée du lourd fardeau de sa jeune famille, réunisse dans son cœur la virilité du père et la délicatesse de la mère. Qui dira ses heures de défaillance en face de cette double tâche.
en face surtout de l'avenir de ses fils ? Dans ce siècle de corruption et d'indépendance , comment les gardera-t-elle purs du mal ? Comment fera-t-elle plier leur cou sous le joug de l'autorité ? Comment maintiendra-t-elle dans le devoir ces âmes frémissantes qui brûlent de s'élancer dans la vie ? Une autre douleur est encore réservée à la veuve, le jour où ses fils, désertant son foyer , s'en vont au loin et lui font comme un second veuvage.
Le cœur de la femme, dilaté par la tendresse d'un époux et l'amour maternel , tombe plus cruellement frappé quand la mort fait le vide à côté d'elle. Que fera-t-elle maintenant de son cœur et de sa vie, de cette activité désormais sans objet ? Oh ! c'est Dieu qui a mis dans l'âme de la pieuse fondatrice du Calvaire la pensée de cette œuvre , où la veuve peut apporter les trésors de son amour et de son dévouement.
Je la salue ici cette pieuse fondatrice ; je la salue avec d'autant plus de vénération et
de joie, qu'elle avait hérité de la croix épiscopale de saint François de Sales. Et lorsque, en mourant, elle a remis cette croix aux mains de votre digne Cardinal, et lui confia votre œuvre, pouvait-elle lui donner un appui plus sûr.
Je ne puis passer sous silence ce nom de Calvaire donné à cette maison et qui en exprime si parfaitement la pensée.
Du haut de son sanglant Calvaire, Jésus- Christ nous a tous appelés à le suivre. Et pour qui, en effet, la vie n'est-elle pas un calvaire ! Vous l'avez dans le plus intime de votre être, peut-être dans la famille, dans votre conscience. Il ne faut pas y rester seules : Jésus-Christ n'a pas voulu être seul sur le sien. S'il fut seul un moment, au jardin des Oliviers, ce moment fut court ; Dieu lui envoya un ange. Lui, l'éternelle force, l'éternelle bonté, il eu peur de l'isolement dans la douleur. Si, à l'heure de sa passion, il a eu des persécuteurs et des bourreaux,
s'il a senti les trahisons de l'amitié , il avait en même temps des anges qui l'adoraient , Madeleine qui l'aimait et qui pleurait , et , avec saint Jean, Marie était là pour lui donner le regard de la mère.
Si Jésus-Christ n'est pas avec vous sur votre Calvaire, vous y serez seules : le monde ne peut y tenir que la place des bourreaux, et non celle du Consolateur. Le monde vous aime dans vos joies, dans vos fêtes, dans vos sourires ; mais ne lui portez pas vos douleurs, il les envenimerait.
Le cœur de Jésus et celui de l'Eglise sont l'abri de tous ceux qui souffrent ; pour la veuve, il faut le Calvaire.
Le Calvaire est aussi l'abri des pauvres incurables. Avez-vous bien réfléchi, Mesdames, à ce que c'est que le pauvre incurable , à cette maladie sans guérison , à cette souffrance, à cette pauvreté sans fin , à ce délaissement sans terme, auxquels le monde jette un regard d'horreur et de mépris lorsau'il les rencontre sur son chemin î
Une fois je suis monté sur le Calvaire , et j'ai dû, selon l'expression de saint François de Sales f prendre mon cœur à deux mains pour ne pas faiblir devant le spectacle de tant d'affreuses misères. Et je voyais déjeunes veuves caresser,pour ainsi dire, ces plaies repoussantes, leur sourire comme les martyrs souriaient aux bêtes féroces , comme sainte Elisabeth de Hongrie , qui répondait , lorsqu'on voulait l'empêcher de toucher de ses mains délicates la lèpre contagieuse d'un malade : Laissez-moi faire ; je ne crains qu'une lèpre , et celle-là je n'en approcherai jamais, c'est la lèpre du péché. Eh bien ! ce courage sublime est renouvelé tous les jours par ces veuves héroïques qui , sans se lier par des vœux, vont vivre au milieu de ces pauvres infirmes pour leur donner l'espérance et presque les joies de la famille.
Aussi, comme elles sont heureuses, ces déshéritées du monde, malgré leurs continuelles souffrances ! comme elles portent gaîment le
fardeau de la vie que vous trouvez peut-être bien lourd ! Puisque nous faisons ensemble une simple causerie , permettez-moi d'ajouter aux traits édifiants que nous venons d'entendre , une parole merveilleuse dite par une pauvre malade du Calvaire. Une de ses mains tombait en lambeaux dévorée par une horrible plaie : Je suis plus heureuse que Jésus- Christ, répondait-elle à ceux qui la consolaient ; il avait ses deux mains clouées à la croix, et moi j'en ai une pour me servir.
Le Calvaire , comme on vous le disait tout à l'heure , est un purgatoire où Ton expie ; mais un purgatoire où l'on a près de soi Marie et Jésus ne peut être qu'aimé et béni.
Interrogez ces pauvres victimes , demandez- • leur si elles envient votre sort , si elles consentiraient à échanger leurs hideuses infirmités contre vos couronnes. Instruites aux grandes leçons de la douleur et de la charité , elles vous répondront par ce mot de l'héroïque sainte Thérèse : Ou souffrir ou mourir.
Ou, allant plus loin encore , elles répéteront avec sainte Madeleine de Pazzi : Toujours souffrir, ne jamais mourir.
Et maintenant, c'est par là que je termine, souffrez que je vous parle des incurables d'àme. N'y a-t-il pas autour de vous de ces incurables dont la pensée vous poursuit, dont le spectacle vous accable ? Ces charitables veuves qui vont panser les plaies ne sont pas seules à soigner de pauvres incurables. Nous aussi , nous sommes des serviteurs d'incurables, et notre tâche est plus ingrate, plus pénible. Un corps, sidéfiguréqu'ilsoit, est transfiguré par l'âme sainte qui l'anime. Quand ces pauvres malades ont reçu Jésus-Christ f . leur visage ne s'illumine-t-il pas de cette présence divine ? Je comprends qu'on se mette à genoux devant eux et qu'ils inspirent des prodiges de vertu. Voulez-vous que je vous dise une scène admirable, bien qu'elle soit repoussante pour la nature? J'ai connu une jeune femme qui visitait les incurables. Un
pauvre malade touchait à sa fin ; il communiait pour la dernière fois. Au moment de la communion un vomissement inattendu survint , et Notre-Seigneur consentit à être là dans les espèces sacramentelles !... Savezvous ce que fait sans hésiter cette jeune femme brillante, occupant dans le monde une position élevée ! Elle avale tout ce qui est tombé pour que le corps sacré de Notre-Seigneur ne soit pas profané. N'est-ce pas là un héroïsme incomparable ? Le récit seul , quelque voilé qu'il soit , suffit pour soulever la nature. Et bien ! Mesdames, il y a pour* tant des consciences devant lesquelles il faut plus de courage si l'on veut les relever de leur abaissement. Que faire donc? Donnez aux incurables du corps et Dieu vous aidera ; donnez, et sans vous élever au sublime dévouement des veuves du Calvaire, vous aurez part à leurs mérites en participant à leur œuvre.
En finissant, j'appelle sur cette œuvre tou-
tes les bénédictions du Ciel ; elle les mérite entre toutes, car non-seulement, Mesdames , vous soulagez et consolez vos malades , mais vous leur apprenez à bien mourir. En échange de ces bénédictions, je vous demande des prières pour ma chère cité. Demandez que Jésus-Christ me dise, lorsque je suis tenté de pleurer sur elle, comme il pleura sur Jérusalem : Ne pleurez pas, parce que je vous garde une grande gloire, celle de vous dévouer comme l'Eglise catholique, mon épouse , pour l'éternité*