LIVRE DES PROVERBES, CHAPITRE XXXI
\Qi ui sera assez heureux pour trouver une femme forte ? On la doit chercner,comme un bien d'un prix inestimable , jusque dans les pays les plus éloignés.
Le cœur de son époux se repose sur elle avec confiance; et, sans avoir besoin de remporter les dépouilles des ennemis t il verra toujours l'abondance dans sa maison. Elle lui rendra le bien et non h mai , pendant les
[i) Extrai/, d'un livre inédit
jours de sa vie. Cet époux est un homme congidérable aux portes de la ville , c'est-à-dire dans les assemblées publiques et dans les conseils. Il est assis, avec dignité, au milieu des vieillards vénérables qui sont les juges du peuple.
Au lieu de s'amuser à des choses futiles , elle prendra du lin et de la laine, et sa main maniera le fuseau. Elle travaille à divers ouvrages pour des manteaux ou pour des ceintures, et elle en fait le commerce avec les Chananéens (1). Ce sera par un conseil plein de sa» gesse qu'elle s'appliquera ainsi à travailler de ses propres mains. Semblable à un vaisseau marchand qui porte de loin toutes ses provisions , elle attirera , de tous côtés , des biens dans sa maison.
Elle se lève avant le jour , afin de pourvoir à la nourriture de ses domestiques et de ses
^l)Les Ghananéens étaient les descendant* de Chanaan, fils de Gham. Ils habitaient la Phénicie , la Judée et une partie de la Syrie méridionale. Ils avaient des ports célèbres, tels que Tyr, Sidon, Beryte, Ptolémais, et se livraient à un commerce considérable
servantes. Elle ne craint pas, pour sa maison, les rigueurs de l'hiver, car tous ses serviteurs ont deux paires d'habits.
Ne vous la représentez pas comme une femme vaine et délicate. La voilà qui endurcit ses bras au travail : elle ceint ses reins pour agir avec plus de liberté et de force. En la voyant, on dit : Cette femme ne mange pas son pain dans l'oisiveté ! Elle goûte et elle a compris combien cette vie agissante est bonne.
Aussi veille-t-elle sur toutes choses dans sa
maison , et ne laisse-t-elle jamais éteindre sa
lumière chez elle pendant la nuit !
Elle n'oublie pas d'améliorer sa fortune et celle de ses enfants. A-t-elle bien examiné le
prix d'une terre ? elle l'achètera et on la verra planter une vigne pour cueillir un jour , ellemême, le fruit de son travail de ses propres mains.
Ses bras, qui sont infatigables au travail , s'étendent souvent, chaque jour, en faveur des pauvres qu'elle soulage dans leur misère.
Accoutumée à se taire, elle n'ouvre sa bouche qu'à la Sagesse , et une loi de clémence, de discrétion et de charité conduit sa langue. . Bien qu'elle porte, dans l'occasion, des vêtements de pourpre, comme les femmes de sa condition, sa plus belle parure c'est sa force et une mâle beauté naturelle.
Ses enfants, charmés de sa sagesse, admirent son bonheur qui en est le fruit. Ils se lèvent ; ils s'écrient publiquement qu'elle est heureuse , qu'elle est digne de l'être ! Et son
époux , joignant ses louanges aux leurs , lui dit : Beaucoup de femmes ont enrichi leur famille ; mais vous les avef toutes surpassées par d'autres richesses qui vous sont plus personnelles. Les grâces sont trompeuses ; la beauté n'est qu'un vain éclat; mais une femme qui craint le Seigneur doit receveur de justes éloges. »
La fin de cette femme admirable répondra au reste de sa carrière, et, à son dernier jour, on la verra sourire à la mort. Qu'elle reçoive
alors les biens qui sont le fruit de son travail et qu'elle soit louée de ses œuvres aux portes de la ville , c'est-à-dire devant un public qui sera ravi de les entendre raconter.
Parmi les interprètes de la sainte Ecriture (1), les plus érudits ont pensé que le livre des Proverbes renfermait les conseils que Bethsabée donnait à Salomon , son firs. Ils ont cru
que ,. dans le dernier chapitre (XXXI), où se trouve le portrait de la femme forte, Salomon,
à son tour , a voulu tracer le portrait de sa mère à laquelle il s'adresse. Seloh d'autres, ce dernier chapitre est encore une suite d'avis et de recommandations de Bethsabéc à son fils.
Après l'avoir prévenu contre les femmes dangereuses , elle lui fait ici le portrait de celle qu'il doit chercher et choisir pour épouse.
Attention bien digne d'une mère éclairée : « car,
Cl) Les mots en italiques sont ceux du texte sacré.
dit très-bien St. Grégoire de Nazianze, rien ne peut arriver de plus heureux à l'homme que d'avoir rencontré une bonne épouse ; rien de plus malheureux pour lui que d'en avoir une mauvaise (1). »
Une simple lecture de ce beau chapitre qui forme le plus beau des livres sapientiaux , ne vous suffirait pas. Il faut le méditer à loisir et en faire jaillir les vérités et les lumières qui ne sont qu'en germe, ou seulement indiauées dans le Livre sacré.
Qui trouvera une femme forte ? On la doit chercher comme un bien d'un prix inestimable jusque dans les pays les plus éloignés (Prov. c. xxxi, v. 10).
La force est une vertu qui communique à L'âme la fermeté nécessaire pour supporter ou repousser l'action d'un objet redoutable, dèslors que la raison en a fait un devoir. Or , la raison commande à la volonté de suivre la
(1) St. Grégoire de Nazianze parlant de sa mère Nonna, dans l'Oraison funèbre de son père.
lumière qu'elle porte devant ses pas , quelles
que soient les épines sur lesquelles l'homme physique ait à marcher; puisqu'il ne peut lui
arriver aucun mal qui ne soit inférieur au bien que la raison lui montre et lui conseille (1). Cette qualité n'est pas celle d'une âme vulgaire, dit St. Ambroise en parlant de la force chrétienne. Elle est la gardienne des ornements dont les autres vertus ont embelli l'âme humaine ; elle est l'athlète qui se tient aux avenues du cœur pour y livrer un combat sans trêve à tous les vices insurgés. La force herculéenne des corps n'est auprès d'elle que faiblesse (2).
En tout temps, et surtout aujourd'hui, une femme forte est difficile à rencontrer. Il existe cependant encore quelques-unes de ces femmes qui, comme la mère des Machabées, por~ tent , dans un corps délicat , une âme d'une énergie toute virile (3). Heureux , mille fois
(i) St. Antonin, Summ. ihéoL tom. IV. p. 72.
(2} S. Ambroise, De Officiis, lib. 1.
(3) Mater supra modum mirabilis et femineœ cogitation! masculinum animum inserens (II. Mach. ch.VU.)
heureux celui à qui la Providence donnera une de ces femmes pour épouse et pour mère !
Elle prendra d'abord du lin et de la laine.
Ses doigts manieront le fuseau. Ce sera par un conseil plein de sagesse qu'elle travaillera de m propres mains (v. 13, 19) .
Une femme forte et chrétienne doit craindre et mépriser l'oisiveté, qui est la source de tous les vices. Elle doit se rappeler que les premiers chrétiens, de quelque condition qu'ils fussent, travaillaient, non pour s'amuser, mais pour faire du travail une occupation sérieuse, suivie , utile. L'ordre naturel , la pénitence imposée au premier homme et à sa postérité,
l'exemple de Jésus-Christ , tout nous engage à une vie laborieuse, chacun en sa manière et
conformément à sa condition.
Les personnes du monde qui se persuadent que le travail des mains ne convient pas aux femmes d'une condition élevée, sont dans une grande erreur. Ces travaux manuels ont toujours été en grande estime dans les familles
les plus distinguées. Sainte Elisabeth , reine de Hongrie , s'y livrait avec une ardeur incroyable pour venir au secours des pauvres.
Eginhard rapporte que ces travaux étaient fa-
miliers aux filles de Charlemagne. Et, comme on demandait un jour à l'Empereur pourquoi il les encourageait à ces exercices : C'est, répondit-il , pour qu'elles échappent à l'oisiveté et pour qu'un jour, si la fortune leur devenait contraire , elles puissent subsister du travail de leurs mains. Combien de seigneurs, combien de grandes dames, chassés de France ^t de leurs foyers par la révolution de 1793, n'eurent que ce moyen pour vivre dans les pays étrangers !
Aussi tous les Pères de l'Eglise recommandaient-ils ce genre d'occupation aux femmes qui recevaient leur direction et leurs conseils. Dans une charmante lettre de saint Jérôme à une grande dame de la société romaine , le saint docteur entre , sur cette matière , dans les détails les plus minutieux et les plus pi-
quanta. Prenez souvent en main la laine , lui écrit-il , dévidez-en les fils , garnissez-en des bobines en faisant voler le fuseau , pliez-en les échevaux, faites-en des pelotons, préparezles pour les tissus , examinez la mise en œuvre , ramassez les bouts égarés de votre ouvrage, faites vos dessins (1).
A ces travaux ordinaires aux personnes de son sexe , la femme forte joint , selon l'occasion et le besoin , ceux qui sembleraient ré* clamer des forces plus viriles.
La voilà qui ceint ses reins pour agir avec plus cCénergie et qui endurcit ses mains autravail (v .17).
Il faut être prêt à tout dans l'intérieur d'une famille. Il faut savoir, en toute occurrence,
faire face aux exigences des temps et aux difficultés de situations imprévues. Qui peut deviner ce que nous réserve l'avenir ? Et d'ailleurs, une foule de bonnes œuvres , une multitude de services réclamés par la charité, ne
(1) Lettre à Démétriade, n° 21.
demandent-ilfl pas que Ton paie de sa personne et que Ton mette la main à l'œuvre dans les choses ardues et pénibles ?
Mais une femme laborieuse ne tarde pas à recueillir le prix de son travail :
Elle goûte bientôt et elle comprend combien cette vie agissante est bonne (v. 28). — Semblable à un vaisseau marchand qui porte de loin toutes ses provisions (v. 14), elle attire, de tous côtés, des biens dans sa maison.
Il en est tout autrement d'une famille à la * tête de laquelle se trouve une femme lâche, désœuvrée et passionnée pour le plaisir. Qu'estce qui ruine les maisons les mieux établies ? L'oisiveté , le défaut d'ordre et le luxe des femmes; le luxe surtout. Une femme, quelque grand bien qu'elle porte dans une maison, la ruine bientôt, dit Fénelon , si elle y introduit le luxe, avec lequel nul bien ne peut suffire... La vraie sagesse est de vouloir , pour les meubles, les équipages et les vêtements, qu'on n'ait rien à y remarquer ni en bien , ni en
mal. Vous paraîtrez ainsi avoir une raison et une vertu au-dessus de vos meubles , de vos vêtements et de vos équipages : vous vous en servirez et vous n'en serez pas l'esclave (4). *
Elle donne toute son attention aux détails de son intérieur (v. 27). — A-t-elle bien examiné le prix d'une terre, elle V achètera. On la verra planter une vigne, pour en recueillir un jour les fruits (v. 16).
A ce nouveau trait se révèle la femme forte dont les goûts et l'application se portent sur les choses essentielles et solides. Cette manière d'agir ne devrait-elle pas caractériser toutes les femmes chargées des soins et du gouvernement d'une famille ? N'ont-elles pas à y remplir des devoirs qui sont les fondements de la vie humaine ? Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons ? qui règlent ou qui devraient régler tous les détails des choses domestiques , et
(I) Fénelon, Lettre à une dame de qualité, tom. 17*
qui, par conséquent , décident de ce qui touche de plus près à tout le genre humain î Paria, n'ont-elles pas la principale part aux bonnes ou aux mauvaises mœurs de presque tout le monde? Une femme judicieuse, appliquée et chrétienne, est l'âme de toute une maison ; elle y établit et y maintient l'ordre pour les biens temporels et pour le salut. Les hommes eux-mêmes qui ont toute l'autorité en public, ne peuvent réaliser aucun bien effectif si les femmes ne leur prêtent leur concours.
Malheureusement, aujourd'hui, « la plupart des femmes du monde négligent ces soins domestiques comme de basses fonctions qui ne conviennent qu'à des paysans ou à des fer miers , tout au plus à quelque femme de charge. Les femmes , nourries dans la mollesse, l'abondance et l'oisiveté, sont indolentes et dédaigneuses pour tous ces détails; elles ne font pas grande différence entre la vie champêtre et la vie des sauvages du Canada. Si vu us leur parle* de vente de blés , de culture
des terres, des différentes natures de revenus, de la levée des rentes, de la meilleure manière de faire des fermes ou d'établir des receveurs, elles croient que vous voulez les réduire à des occupations indignes d'elles» »
€ Ce n'est pourtant que par ignorance qu'elles méprisent cette science de l'économie domestique. Les Grecs et les Romains, si habiles et si polis , s'en instruisaient avec un grand soin... On sait que leurs conquérants ne dédaignaient pas de labourer et de retourner à la charrue, en sortant du triomphe... Il faut, sans doute, un génie bien plus élevé et bien plus étendu, pour s'instruire des arts qui ont rapport à l'économie, et pour être en état de policer toute une famille qui est une petite république, que pour jouer, discourir sur les modes et s'exercer à de petites gentillesses de conversation (1).... »
Riais prenez garde au défaut opposé : les femmes courent risque d'être extrêmes en tout,
H) Fende», De l'éducation des filles, ch. XI.
Craignez que l'économie n'aille jusqu'à l'avarice. Cette passion , l'une des plus* fécondes en ridicules , devient, très-souvent , celle des femmes qui vieillissent. « L'avarice gagne peu et déshonore beaucoup. Un esprit raisonnable ne doit chercher, dans une vie frugale et laborieuse, qu'à éviter la honte et l'injustice attachées à une conduite prodigue et ruineuse.
Il ne faut retrancher les dépenses superflues que pour être en état de faire plus libéralement celles que la bienséance ou la charité ou l'amitié inspirent. Souvent, c'est faire un
grand gain que de savoir perdre à propos.
C'est le bon ordre , et non certaines épargnes
sordides, qui fait les grands profits (1). »
Son époux est considérable aux portes de la
pille, c'est-à-dire dans les assemblées publiques.
On le voit assis au milieu des Sénateurs et des Juges
de la terre. — Le cœur de cet époux se repose sur
elle avec confiance. — • Elle lui rendra le bien et
non le mal, pendant tous les jours de sa vie (y.
(l)Fénelon, De l'éducation des fille*, eh. XI.
Par cette esquisse de l'époux de la femme forte, on voit que, malgré sou amour du travail et les exercices manuels auxquels elles se livrait dans son intérieur , cette femme était d'une noble origine et d'une condition des plus élevées. C'était la femme d'un sénateur.
Son époux lui adonné toute sa confiance, car il la connaît. Il sait que, vivant sous l'empire de la religion, elle est esclave de ses devoirs. Elle n'est pas du nombre de ces femmes c qui forcent un mari de se repentir , au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point (1). » Comme elle aime son époux d'un amour chrétien, elle l'aime à tous les âges et dans toutes les situations de la vie. Elle l'aime dans la jeunesse, quand il en a toute la grâce et tous les agréments ; elle l'aime avec ses défauts : car il n'y a pas d'homme parfait, et elle a les siens qu'elle reconnaît : elle l'aime dans la vieillesse, malgré les infirmités de l'âge et la décadence d'un
(\) La Bruyère. Caractères^ ch, m.
corps qui se penche vers la terre : elle l'aime surtout dans le malheur, car c'est alors qu'il a le plus de droit d'être aimé et qu'il peut se convaincre que, dans une épouse, il a trouvé une amie fidèle.
Mais son époux n'est pas ingrat. Il reconnaît les hautes qualités de son épouse. Il l'admire; il la respecte ; il lui rend l'affection qu'il en reçoit. Il ne partage son cœur avec nulle autre, car tout ce qu'il trouve en elle lui suffit. Il est vraiment heureux ! Voilà le bonheur des familles : l'amour , les prévenances, les égards réciproques des époux ! Car « comment les hommes pourraient-ils espérer pour eux-mêmes quelque douceur dans la vie , si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume (1) î »
De leur côté, que les femmes y regardent à deux fois avant de fixer leur choix sur un époux ! « Une jeune fille hasarde tout pour le
(J) Fénélon. De l'Education des filles y ch. m.
-s» « bonheur de sa vie si elle épouse un homme vain, léger, déréglé (1), » et sans religion.
Elit ne laisse jamais éteindre sa lumière thex elle pendant la nuit (V. 18). Elle observe tout ee qui se fait dans sa maison (v. 37). Elle se lève avant le jour afin de pourvoir à là nourriture de ses domestiques (v. 45). Elle ne craint pas pour sa famille les rigueurs de l'hiver, et tous ses domestiques ont deux paires d'habits (v. 16).
La vigilance est un des premiers devoirs
d'une mère de famille et d'une maîtresse de maison. Son œil doit éclairer toutes les démarches de ses enfants et de ses domestiques.
On pourrait même dire que cette mission lui appartient d'une manière presque exclusive v puisque , communément , les affaires retiennent son mari au dehors une grande partie du jour. Elle est donc responsable devant Dieu des désordres qui pourraient s'introduire dans son intérieur, si elle manquait d'y exercer une intelligente et discrète surveillance.
(1) Fénelon, Lettre à une dame de qualité.
Une famille est une bergerie autour de laquelle rôdent , presque toujours , des loups dévorants; souvent même, sous les traits d'un serviteur obséquieux et agréable, ils y ont pénétré sans que les bergers s'en soient aperçus. Ils ne sauraient échapper longtemps à l'œil et à l'instinct maternel , si on ne s'endort pas dans la mollesse et dans une lâche sécurité. Ce sont surtout les domestiques qui doivent être les objets de la vigilance d'une femme intelligente et zélée. Dans une maison où se rencontrent des serviteurs des deux sexes , ils courent nécessairement de grands dangers et ils en font courir aux autres. Il importe aussi de surveiller leurs rapports avec les enfants et de ne jamais permettre qu'ils aient avec eux les plus innocentes familiarités. Mais , à l'exemple de la femme de l'Ecriture , en surveillant ses serviteurs , on doit s'intéresser à eux, les aimer et leur faire du bien. Les bons domestiques sont rares; ils de* viennent tous les jours d'une rareté désespé-
rante ; mais il dépendrait bien souvent des maîtres de les réformer et de les rendre meilleurs, c L'impatience et l'ardeur, jointes à la fausse idée qu'on a de sa naissance, fait quelquefois, dit Fénelon, regarder les domestiques à peu près comme des chevaux. On se croit d'une autre nature que ses serviteurs et on suppose qu'ils sont faits pour la commodité des maîtres (1). »
Prenez, à leur égard , d'autres sentiments, c Comme ce sont des chrétiens qui sont vos frères en Jésus-Christ et que vous devez respecter comme ses membres, vous êtes obligé de ne payer d'autorité que quand la persuasion manque. Tâchez de vous faire aimer de vos gens sans aucune basse familiarité. N'entrez pas en conversation avec eux; mais aussi ne craignez pas de leur parler assez souvent, avec affection et sans hauteur , sur leurs besoins. Qu'ils soient assurés de trouver en vous conseil et compassion. Ne les reprenez pas
(1) Fénelon, De V Education des filles, ch. XII.
aigrement de leurs défauts; n'en paraissez ni surpris, ni rebuté, tant que vous espérez qu'ils ne sont pas incorrigibles. Faites-leur entendre doucement raison , et souffrez souvent d'eux , dans votre service , afin d'être en état de les convaincre , de sang-froid , que c'est sans chagrin et sans impatience que vous leur parlez t et bien moins pour votre service que pour leur intérêt (1). »
Elle n'ouvre sa bouche qu'à la sagesse. Une loi de clémence, de discrétion et de charité pour le prochain conduit sa langue. ... (v. 36).
Ainsi, dans l'usage de la parole, cette femme vraiment admirable évitait trois grands défauts : l'intempérance de la langue, les conversations vaines et frivoles, les propos contraires à la charité. Elle avait donc atteint le sommet de la perfection, car € celui qui ne se rend pas coupable par la langue est un homme parfait (2). »
(i) Péneion,D« V Education des filles, ch. XII, 1. 17; (2) Epître de St. Jacques, ch. III, v. 6.
c En toute circonstance, écrivait saint Paulin à une dame nommée Célautia, parlez donc peu. Mettez dans vos discours une modération qui témoigne du besoin bien plus que du désir de prendre la parole. Que votre modestie serve d'ornement à votre prudence, et, ce que Ton a droit d'attendre principalement des femmes, que votre pudeur surpasse toutes vos autres vertus. Réfléchissez longtemps sur ce que vous devez dire, de peur de vous repentir de ce que vous avez dit. Que la méditation pèse chacune de vos paroles. Enfin, suivez le conseil de l'Ecriture : Fondez vousmôme votre or et votre argent, vous dit-elle. Donnez une mesure à vos paroles ; mettez un frein sur vos lèvres et veillez à ne pas faillir dans vos discours , de peur que vous ne fassiez des chutes, sous les yeux des ennemis qui vous guettent , et que vous ne puissiez plus sortir d'une situation compromise d'tme manière irrémédiable. Ecclésiastique, ch. yxvn, v. 29 et 30 (1). -
(i) S. Paulinus ad Gelautiam.
Elle ouvre ses mains sur V indigent et étte les étend pour atteindre le pauvre.
Non-seulement elle répand ses aumônes sur les pauvres qui l'entQurent et qui se pressent sur ses pas; sa main charitable s'étend et ses bienfaits atteignent les lieux , les œuvres , les malheureux les plus éloignés !
Cette femme avait lu la sainte Ecriture sur la matière et elle l'avait bien comprise ! Ces belles et douces paroles retentissaient incessamment à son oreille : « Heureux celui qui t> s'applique à connaître le pauvre ; Dieu le » délivrera dans les jours mauvais (1). Celui » qui aura pitié du pauvre trouvera le bon- * heur (2)... Celui qui , ému de pitié, donne » au pauvre , prête à Dieu à intérêt (3)... Ca- » che ton aumône dans le sein du pauvre , et » elle priera pour toi pour détourner de ta » tête tous les malheurs (4)... L'aumône déli-
(1) Psacrae XL.
(2) ProTcrbes, XIV.
(3) Ibid. XIX, 17.
(4) Ecclésiastique, XXV, v. 5.
• vre du péché et de la mort; elle ne souffrira » pas qne ton âme descende dans les ténèbres » éternelles (1).... Ceux qui font l'aumône
» pourront s'approcher avec confiance du
» grand Dieu du ciel (2). » Oui , ces paroles avaient frappé son oreille et elles avaient attendri son cœur ! Femme intelligente , elle avait compris que l'aumône est le plus sûr moyen de s'enrichir , parce que le souverain maître de toutes choses la rémunère ordinairement au centuple et que les soins donnés aux malheureux sont, de tous les arts, le plus lucratif. Femme compatissante , elle avait reconnu « qu'il est indigne de l'humanité que certains hommes ne se donnent aucunes bornes dans l'usage du superflu , tandis qu'ils refusent cruellement aux autres le nécessaire (3). » Femme prévoyante f elle n'attendait pas la mort pour se souvenir des pauvres et l'on n'était pas obligé de lui dire : « Ne laissez pas
(\) Tobie, IV, 44.
(2) Ibid. IV, 42.
(3) Fénelon , Lettre à une dame de qualité*
tout à vos héritiers ; héritez vous-même de quelque partie de vos biens (1). »
Gomment un si bel exemple n'eût-il pas eu d'imitateurs ?
Saint Grégoire de Nazianze , dans le panégyrique de sa sœur Gorgonie , se complaît à retracer ses miséricordieuses tendresses pour les malheureux. « Une main plus libérale, dit» il f s'étendit-elle jamais vers le pauvre î Sa porte était ouverte au voyageur, et l'étranger n'a jamais couché sur le seuil de sa demeure. Elle était l'œil des aveugles, le pied des boiteux, la mère des orphelins. Quant à son in> térêt et à sa piété pour les veuves , ce qu'on peut dire de plus à sa gloire, c'est qu'elle en recueillit ce fruit précieux de n'être jamais veuve ni de vertus ni de bonheur. Sa maison était celle de ses proches que l'indigence ou la gêne éprouvait. Autant ses richesses étaient à la disposition des pauvres , autant ses autres ressources appartenaient à ceux qui les récla-
(1) Bomet, Sermon sur les Jugements humaine.
matent. Eltè les a répandues Arec profusion sur tous les malheureux , et , sur la foi des divines promesses et de la souveraine vérité, elle s'est fait précéder d'une riche moisson , dans les greniers célestes (4).
Les grâces sont trompeuses et ta beauté ri est qu'un éclat vain et fragile. La femme digne de louanges, t'est cette qui craint le Seigneur (V. 30).
Si ce ehapitre du livre des Proveftes renferme réellement les instructions que Bethsa* bée donne à son fils sur le choix d'une épouse, elles sont . il fout en convenir , d'une incomparable sagesse.
Vous aspires peut-être, lui dit-elle, ô înon cher Salomon, à rencontrer une femme remar* quable par sa grâce et par sa beauté.
La beauté a son prit , sans aucun doute ; mais c'est , dans une femme , une qualité secondaire et fragile, « qui trompe encore plus la personne qui la possède que ceux qui en sont éblouis ; elle trouble , elle enivre Pâme;
(1) S. Oregor. Naziaù*. Ùe B. Gorgoniâ,Qr*i. ïî.
on est plus sottement idolâtre de. soi-même que les amants les plus passionnés ne le sont de la personne qu'ils aiment. II n'y a qu'un fort petit nombre d'années de différence entre une belle femme et une femme qui ne Test plus* Les femmes qui tirent toute leur gloire de leur beauté détiennent bientôt ridicules ; ailes arrivent, sans s'en apercevoir , à un âge où leur fleur se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le monde soit loin de l'être (1). * Elles regardent le temps et les années comme quelque chose seu»
lement qui enlaidit les autres femmes ; elles oublient que l'âge est écrit sur leur visage. La mignardise et l'affectation les accompagnent dans la douleur de la fièvre ; et elles meurent parées de rubans (2).
Il est d'ailleurs rare que la nature associe, dans une même personne, à la beauté les qualité* de Fesprit et du ccfcur. On dans une so*
(l)Fénelon, De l'Education des filles, cL X, tom. 47. (1) Lt Bruyère, Caractère, çtà* HI.
ciété un peu longue comme celle du mariage, que deviendriez-vous avec une femme sans esprit ot sans cœur ?
Enfin , il est aussi déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté que de vouloir mettre tout son mérite dans la force du corps, comme font les peuples sauvages (1). »
Quant à la grâce , à ce je ne sais quoi de parfaitement convenable , d'aisé , de digne , d'élégant,répandu sur toute la personne, c'est sans doute quelque chose de plus réel et de plus séduisant. Une femme gracieuse est une femme charmante. Mais la plupart des femmes affaiblissent ces dons du ciel par des manières affectées. « II y a dans certaines femmes une grandeur artificielle attachée au mouvement des yeux , à on air de tête , aux façons démarcher et qui ne va pas plus loin... Leur son de voix et leur démarche sont empruntés ; elles se composent , elles se recherchent , regardent dans un miroir si elles s'é-
(1) Fénélon, De l'Education du filles, ch.Xtt.17*
Joignent assez du naturel. Ce n'est pas sans peine qu'elles plaisent moins (1).
Sachez donc faire un juste discernement.
Choisissez une femme douée d'une physionomie gracieuse par le naturel et la simplicité , qui comprenne les avantages d'une hétireuse nature et qui s'y abandonne sans prétention et sans fard ; une femme en possession d'une grandeur simple, naturelle , indépendante du geste et de la démarche, qui ait sa source dans le cœur et qui est ordinairement comme une suite d'une haute naissance ; une femme qui ait un mérite paisible, mais solide, accompagné de mille autres vertus qu'elle ne puisse couvrir de toute sa modestie.
Mais surtout , ô Salomon ! prenez une femme dont le principal mérite soit la crainte du Seigneur. Si elle craint Dieu , elle observera sa loi sainte; si elle observe sa loi, elle lui sacrifiera les défauts et les- inclinations que cette loi condamne ; elle aura les vertus que cette
(i) I* Bruyfrre, Caractères, III.
loi recommande et ordonne. Elle sera donc, pour son époux et pour ses enfants tout ce qu'elle doit être; elle sera donc une épouse et une mère accomplie.
Ses enfants se sont levés avec enthousiasme et font proclamée bienheureuèe. De concert avec son époux, ils se sont écriés : Bien des filles de la terre ont rassemblé des richesses et les ont apportées à leur époux; mais t>ous, par la richesse des qualités, des vertus, des exemples que vous avez fait vriller dans notre maison, vous les avez toutes surpassées (v. 29 , 30).
Epouse courageuse et heureuse mère , elle avait plusieurs enfants. Il est même présumable qu'elle était entourée d'une famille nombreuse ; et , comme l'expérience le démontre , les bénédictions du Ciel étaient descendues sur les enfants sortis de son sein. Solitaire sous le toit paternel et saturé de caresses exclusives , un enfant unique est bien souvent insensible , égoïste et ingrat. Il n'en est pas ainsi communément des nombreux enfants
qui te pressent autour d'une mère chérie, Heureux des leçons qu'ils ont reçues et des sages conseils qui les ont formés, touchés des peines dévouées que leur mère s'est données pour élever chacun d'eux, ils ne songent qu'à la payer de ses soins et de ses sacrifices , en travaillant tous d'un commun accord à son bonheur. Elle est heureuse, en effet, car là félicité d'une mère est de voir dans ses enfants des héritiers fidèles de sa conduite régulière et de ses vertus. Reconnaissants de ce qu'ils ont reçu d'elle, instruits et convaincus de son mérite, dont chaque jour leur a fourni les preuves, ses enfants aiment à la faire connaître et à lui concilier au dehors l'estime et l'admiration qu'ils lui portent. Son éloge est, à tous les instants, sur leurs lèvres ; et ceux qui les entendent, en admirant des fils si bien élevés, si aimants , si dévoués t portent envie à celle qui leur a donné le jour.
A son dernier jour f elle sourira à la mort (▼• 15). Donnez-lui le fruit de son travail, et qui ici
autres soient son plus M éloge dans les rangs in peuple (v. 31).
Les meilleurs chrétiens ont beaucoup fait, lorsqu'ils ont reçu la mort avec une courageuse résignation* Mais qu'il faut être pur , qu'il faut être animé d'une foi vive, qu'il faut être puissamment soutenu par le souvenir de ses œuvres, qu'il faut être détaché de la terre pour désirer la mort et pour lui sourire, quand elle se présente ! Cette douceur envers la mort et cette joie qui l'accompagne, délicieux avantgoût du bonheur du ciel , sont cependant le partage assez ordinaire de ceux qui ont bien vécu et qui, pendant la vie, ont craint les jugements de Dieu. « Celui qui craint le Seigneur , dit l'Ecriture , se trouvera bien dans ses derniers instants fi). » On voit , tous les jours , des hommes qu'une crainte peut-être excessive et de fatigants scrupules avaient éprouvés pendant leur vie, entrer, à l'heure de la mort, dans un état de paix , de sécurité,
(i) Ecclésiastique, I, y. 13.
de calme inexprimable inconnu jusqu'alors, et s'endormir, sur les promesses divines , d'un sommeil tranquille. Cette récompense devait être réservée à la femme dont le plus bel éloge fut sa crainte du Seigneur. Crainte , sans aucun doute, tempérée par la confiance. Elle avait rempli fidèlement sa mission et son devoir d'épouse et de mère; elle avait semé sur ses pas de bons exemples qui avaient fructifié au centuple ; elle se voyait revivre dans des enfants dignes d'elle ; son époux , marchant sur ses traces , allait bientôt la rejoindre, pour ne la plus quitter, dans le séjour de l'éternel bonheur; à la porte du ciel dont les anges soulevaient les voiles à son regard , elle apercevait le Dieu fidèle à ses promesses et généreux rémunérateur de la vertu ; sa mort allait être pour elle le commencement de la vie véritable. Elle pouvait donc s'écrier, sur sa couche , au moment du départ : t C'est maintenant , Seigneur, que vous laisserez votre servante partir dans la paix , selon votre infaillible pa-
rôle (1) !» c La nouvelle que je viens d'apprendre et qui glace tant d'autres d'épouvante, me remplit d'une allégresse inexprimable. Je vais donc entrer bientôt suivie de tous ceux que j'aime, dans la maison du Seigneur (2) ! »
Mais là ne se borne pas le prix que la femme forte , vertueuse et chrétienne reçoit , sur là terre , de sa vie sainte et de ses vertus. Il • est un autre fruit de son noble travail qu'elle ne manquera pas de recueillir. Discrets dans leur admiration, les, hommes, pendant sa vie, ont épargné à sa modestie des louanges qui l'eussent contristée; mais à peine a-t-elle rendu le dernier soupir qu'un concert d'éloges s'élève de toute part en son honneur. Ce ne sont plus seulement ses fils , ce n'est plus seulement son époux qui lui paient un juste tribut d'hommages. Une ville, une province, un peupie tout entier lui décerne une apothéose qui eût flatté l'ambition la plus insatiable des mai-
(t)St.Luc, 2, 29.
iti) Psaume CXXI. 9<
très du monde. N'entendez-vous pas les bénédictions dont les pauvres et les malheureux accompagnent son convoi funèbre, transformé en triomphe ? Rencontrez-vous , parmi ceux qui la suivent à Sa dernière demeure , un seul homme qui ne la connaisse , une seule femme qui ne dise, avec l'accent le plus expressif: Ah ! puissé-je aussi mourir de la mort de cette femme juste , après avoir vécu comme nous l'avons vue vivre an milieu de nous ! Elle entre dans le temple de Dieu où la piété avait si souvent conduit ses pas , dont l'enceinte est encore parfumée de l'encens de sa prière, dont
sa dévotion fervente a laissé des traces jusque sur les dalles du sanctuaire ; les ministres du Seigneur, (1) les confidents les plus intimes de ses vertus et de ses bonnes œuvres, les admirateurs les plus assidus de sa belle vie, vien-
(1) « Le grand-prêtre Joacim , suivi de tous ses prêtres, vint donc à Béthulie pour voir Judith. Lorsqu'elle parut, d'une commune voix , ils la bénirent en lui disant : Vous êtes la gloire de Jérusalem, la joie d'Israël, l'honneur de rotre peuple.... Et tout le peuple s'écria : Oui , oui , il en est ainsi ! » Judith. XV, v. 40, 11, 12.
nent la recevoir sur le seuil et la saluer, mais non pour la dernière fois. Entrez, nouvelle Judith ! c Vous avez été la gloire de Jérusalem; vous avez été la joie d'Israël. Vous fûtes l'honneur de cette population , charmée de l'édification de votre vie ! Vous avez aimé la chasteté; vous avez toujours montré un cœur viril dans l'exercice de la vertu et la pratique de vos devoirs. Appuyée sur la main de Dieu, jamais votre grand cœur n'a fléchi. Vous serez donc à jamais bénie parmi nous ! (Judith , XV, v. 10 et 11). »