‹ Conférences d'Angleterre: Rome et le Christianisme; Marc-AurèleChapitre 12 sur 12 · PRONONCEE A L INSTITUTION ROYALE DE LONDUES · texte numérisé non relu

PRONONCEE A L INSTITUTION ROYALE DE LONDUES

LE i6 AVRIL i880.

CONPÉRENCB A L'INSTITUTION ROYALE

Mesdames et Messieurs,

J'ai accepté avec grande joie de venir échanger quelques idées avec vous, en cet Institut illustre, voué aux plus hautes recherches de la science et de la vraie philosophie. Cette île oîi j'ai tant d'amis et que je viens de visiter si tardivement, j'y rêvais dès mon enfance. Je suis Breton de France; je voyais dans nos vieux livres l'Angleterre toujours appelée l'île des saints; et, en effet,

tous nos saints de la Bretagne armoricaine, ces saints d'une orthodoxie douteuse et qui, s'ils ressuscitaient, s'entendraient mieux avec nous qu'avec les jésuites, venaient de l'île de Bretagne. On me montrait dans leur chapelle l'auge de pierre en laquelle ils avaient passé ta mer. De toutes les races^ la race bretonne est celle qui a toujours pris la religion le plus au sérieux. Même quand le progrès de la réflexion nous à montré que quelques articles sont à modifier dans la liste des choses que nous avions autrefois tenues pour certaines, nous ne rompons jamais avec le symbole sous lequel nous avons d'abord goûté l'idéal. Car la foi ne réside pas pour nous en d'obscures propositions métaphysiques, elle est dans les affirmations du cœur. J'ai donc choisi pour ra'entretenir avec vous, non quelqu'une de ces subtilités qui divisent, mais, un de ces

sujets chers à l'âme, qui rapprochent et réunissent. Je vous parlerai de ce livre tout resplendissant del'esprit divin, de ce manuel de la vie résignée que nous a laissé le plus pieux des hommes, le césar Marc-Aurêle- Antonin. C'est la gloire des souverains que le plus irréprochable modèle de vertu se soit trouvé dans leurs rangs, et que les plus belles leçons de patience et de détachement soient venues d'une condition qu'on suppose volontiers livrée à toutes les séductions du plaisir et de la vanité.

L'hérédité de la sagesse sur le trône est chose toujours rare ; je n'en vois dans l'histoire que deux exemples éclataxits : dans rinde, la succession de ces trois empereurs mongols, Baber, Humaïoun et Akbar; à

Rome, à la tête du plus vaste empire qui fut jamais, les deux règnes admirables d'Antonin-le-Pieuxet de Marc-Aurèle. De ces deux derniers, Antonin fut, selon moi, le plus grand. Sa bonté ne lui fit pas commettre de fautes ; il ne futpas tourmenté du mal intérieur qui rongea sans relâche le cœur de son fils adoptif. Ce mal étrange, cette étude inquiète de soi-même, ce démon du scrupule, cette fièvre de perfection sont des signes d'une nature moins forte que distinguée. Comme les plus belles pensées sont celles qu*on n'écrit pas, Antonin eut encore à cet égard une supériorité sur Marc- Aurèle ; mais ajoutons que nous ignorerions Antonin,. si Marc-Aurèle ne nous avait transmis de son père adoptif ce portrait exquis, où il semble s'être appliqué par humilité à peindre l'image d'un homme encore meilleur que lui-même.

C'est lui aussi qui nous a tracé, dans le premier livre de ses Pensées, cet arrièreplan admirable, où se meuvent dans une lumière toute céleste les nobles et pures figures de son père, de sa mère, de son aïeul^ de ses maîtres. Grâce à Marc-Aurèle, nous pouvons comprendre ce que ces vieilles familles romaines, qui avaient vu le règne des mauvais empereurs, gardaient encore d'honnêteté, de dignité, de droiture, d'espril civil, et, si j'ose le dire, républicain. On y vivait dans Tadmiration de Caton, de Brutus, deThraséas et des grands stoïciens dont Tâme n'avait pas plié sous la tyrannie.

Le règne de Domitien y était abhorré. Les sages qui l'avaient traversé sans fléchir y étaient honorés comme des ht^ros. L'avènement des Antonins ne fut que l'arrivée au pouvoir de la société des sages dont Tacite nous a transmis les justes colères, société

de sages formée par la ligue de tous ceux qu'avait révoltés le despotisme des premiers Césars.

Le salutaire principe de Tadoption avait fait, de la cour impériale au ii* siècle, une vraie pépinière de vertu. Le noble et habile Nerva, en posant ce principe, assura le bonheur du genre humain pendant près de cent ans, et donna au monde le plus beau siècle de progrès dont la mémoire ait été conservée. La souveraineté ainsi possédée en commun par un groupe d'hommes d'élite , lesquels se la léguaient ou se la partageaient selon les besoins du moment, perdit une partie de cet attrait qui la rend si dangereuse. On arriva au trône sans l'avoir brigué, mais aussi sans le devoir à sa nais* sance ni à une sorte de droit divin; on y arriva désabusé, ennuyé des hommes, préparé de longue main. L'empire fut un far-

deau civil, qu'on accepta à son heqre, s^us que nul songeât à avancer cette heure.

Marc-Aurèley fut désigné si jeune queTidée de régner n'eût guère chez lui de commencement et n'exerça pas sur son esprit un moment de séduction. A huit ans, quand il était déjà ;?r«s2// des prêtres Saliens, Adrien remarqua ce doux enfant triste, et l'aima pour son bon naturel, sa docilité, son incapacité de mentir* A dix-huit ans, l'empire lui était assuré. Il l'attendit patiemment durant vingt-deux années. Le soir où Antonin, se sentant mourir, après avoir donné pour mot d'ordre au tribun de service, ^quani- * mitas ^ fit porter dans la chambre de son fils adoptif la statue d'or de la Fortune, qui devait toujours se trouver dans l'appartement de l'empereur, il n'y eut pour celui-ci ni surprise ni joie. Il était depuis longtemps blasé sur toutes les joies sans les avoir

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goûtées; il en avait vu par la profondeur de sa philosophie l'absolue vanité.

Le grand inconvénient de la vie pratique et ce qui la rend insupportable à l'homme supérieur, c'est que, si Ton y transporte les principes de l'idéal, les qualités deviennent des défauts, si bien que fort souvent l'homme accompU y réussit marins bien que celui qui a pour mobiles l'égoïsme ou la routine vulgaire. Trois ou quatre fois la vertu de Marc-Aurèle faillit le perdre. Elle lui fit faire une première faute en lui persuadant d'associer à Tempire Lucius Vérus, envers qui il n'avait aucune obligation.

Vérus était un homme frivole et sans valeur.

11 fallut des prodiges de bonté et de délicatesse pour l'empêcher de faire des folies désastreuses. Le sage empereur, sérieux et appliqué, traînait avec lui dans sa litière le sot collègue qu'il s'était donné. 11 le prit

toujours obstinément au sérieux; il ne se révolla pas une fois contre cet assommant compagnonnage. Comme les gens qui ont été très bien élevés, Marc-Aurèle se gênait sans cesse ; ses façons venaient d'un parti pris général de tenue et de dignilé. Les âmes de cette sorte, soit pour ne pas faire de peine aux autres, soit par respect pour la nature humaine, ne se résignent pas à avouer qu'elles voient le mal. Leur vie est une perpétuelle dissimulation.

Selon quelques-uns il aurait été dissimulé envers lui-même, puisque, dans son entretien intime avec les dieux, sur les bords du Gran, parlant d'une épouse indigné de lui, il les aurait remerciés de lui avoir donné « une femme si complaisante, si affectueuse, si simple ». J'ai montré ailleurs qu'on s'est quelque peu exagéré sur ce point la patience, ou, si Ton veut, la faiblesse de Marc-Aurèle.

Faustine eut des torts ; le plus grand fut d'avoir pris eu aversion les amis de son mari; comme ce furent ces amis qui écrivirent Fhistoire, elle en porta la peine devant la postérité. Mais une critique attentive n'a pas de peine à montrer ici les exagérations de la légende. Tout porte à croire que Faustine trouva d'abord le ' bonheur et Tamour dans cette villa de Lorium ou dans cette belle retraite de Lanilvium, sur les dernières pentes du mont Albain, queMarc- Aurèle décrit à Fronton, son maître, comme un séjour plein des joies les plus pures.

Puis elle se fatigua de tant de sagesse.

Disons tout : les belles setitences de Marc- Aurèle, sa vertu austère, sa perpétuelle mélancolie, purent sembler ennuyeuses à une femnàe jeune, capricieuse,, d'un tempérament ardent et d'une merveilleuse beauté.

11 le comprif, en souffrit et se tut. Faustine

mârc-aurèle ta

resta iôujôîirs « sa très boiine et trèè fidèle êpousiB » . On ne réussit jamàiSjmêitië après iju*elle fut morte, à lui faire abandonner bë pieux mensonge. Dans tin bas-relief Qui se voit encore aujourd'hui à Rome ail musée dii €àpitole, pendant que Faustine est ënlètée au ciel par une Renommée, rexcelletit empereur la suit de terre avec un regard plein d'amour. Il était arrivé, ce semble^ dans les derniers temps, à se faire illusion à luimême et à tout oublier. Mais quelle Itlttë il dut traverser pour eri arriver là ! Durant de longues années, une maladie de cdelir le consuma lentement. L'effort désespéré i^Ui fait Tessence de sa philosophie, cette frénéi^ie de renoncement, poussée })arfbis jusqu'au sophisme, dissimùleîitsin fond uilë immense blessure. Qu'il faut avoir dit adietl au bonheur pour arriver à de tels excès! On ne comprendra jataais tout ce que souffrit

ce pauvre cœur flétri, ce qu'il y eut d'amertume dissimulée par ce front pâle, toujours calme et presque toujours souriant. 11 est vrai que Tadieu au bonheur est le commencement de la sagesse, et le moyen le plus sûr pour trouver le bonheur. Il n'y a rien de doux comme le retour de joie qui suit le renoncement à la joie; rien de vif, de profond, de charmant comme Teuchantement du désenchanté.

Des historiens plus^ou moins imbus de cette politique qui se croit supérieure parce qu'elle n'est suspecte d'aucune philosophie, ont naturellement cherché à prouver qu'un homme si accompli fut un mauvais administrateur et un médiocre souverain. Il paraît en effet que Màrc-Aurèle pécha plus d'une fois par trop d'indulgence. Mais jamais règne ne fut plus fécond en réformes et en progrès. L'assistance publique, fondée par

Nerva et Trajan, reçut de lui d'admirables développements. Des collèges nouveaux pour les enfants assistés furent établis ; les procurateurs alimentaires devinrent des fonctionnaires de premier ordre et furent choisi§ avec un soin extrême ; on pourvut aux besoins des jeunes filles pauvres par l'institut des Jeunes Faustiniennes , Le principe que l'Etat a des devoirs en quelque sorte paternels envers ses membres (principe dont il faudra se souvenir avec gratitude, même quand on Taura dépassé), ce principe, dis-je, a été proclamé pour la première fois dans le monde par Trajan et ses successeurs. Ni le faste puéril des royautés orientales, fondées sur la bassesse et la stupidité des hommes, ni l'orgueil pédantesque des royautés du moyen âge, fondées sur un sentiment exagéré de Fhérédité et sur une foi naïve dans les droits du sang, ne peuvent nous donner une idée de

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cette souveraineté toute républicaine de Nerva, de Trajan, d'Adrien, d'Antoniil, dé Marc-Aurèle. Riendii prince héréditaire ou par droit divin ; rien non plus du chef militaire ; c'était une sorte de grande niàglëttâture civile, saus rien ^ui ressemblât à une cour ni qui enlevât à l'empereur son caractère tout privé. Marc-Aurèle, en particulier, lie fut ni peu ni beaucoup un roi dans le sens propre du mot ; sa fortune était immense, mais toute employée pour le bien; son aversion pour « les Césars » , qu'il envisagé comtiie des espèces de Sardanapales, tilagnifiques, débauchés et criiels, éclate â chaque inslartt. La divihté de ses mœurs était extrême ; il rendit au sénat toute sdn ancienne importance ; quand il était à Rôriie, il ne manquait jamais une séance, et ne quittait sa place que quand le consul avait prononcé la formule : Nihil vos moramur,

patres conscripii. Presque toutes les anuées de son règne il fit la guerre, et il la fit bien^ quoiqu'il n'y trouvait que de l'ennui. Ses insipides campagnes contre les Quades et les Meitcônians furent très bien conduites : le dégoût qu'il en éprouvait ne l'empêchait pas dy tnettre l'application la plus coiisbiencieiise.

Ce fut dàils le cours d'une de ces expéditions que, campé sûr les bords dd Graû^ au milieu des plaines monotones de là Hongrie, il écrivit les plus belles pages du livre exquis qui nous a révélé son âme tout entière. 11 est probable que, de bonne heure^ il tint un journal intime de ses pensées. Il y {décrivait les maximes auxquelles il recourait pour se fortifier, les réminisbences de ses auteurs favoris, les passages des moralistes ^ixi lui parlaienlleplus,lesprincipesquidatlslâjdurnée l'avaient soutenu; parfois les rèt^roches

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que sa conscience scrupuleuse croyait avoir à s'adresser. « On se cherche des retraites

solitaires, chaumières rustiques, rivages des *

mers, montagnes ; comme les autres, tu aimes à rêver ces biens. A quoi bon, puisqu'il

t'est permis à chaque heure de te retirer en ton âme? Nulle part l'homme n'a de retraite plus tranquille, surtout s'il a en lui-même de ces choses dont la contemplation suffit pour rendre le calme. Sache donc jouir de cette retraite, et là renouvelle tes forces.

Qu'il y ait là de ces maximes courtes, fondamentales, qui tout d'abord rendront la sérénité à ton âme et te remettront en état de supporter avec résignation le monde où tu dois revenir. » Pendant les tristes hivers du Nord, cette consolation lui devint encore plus nécessaire. Il avait près de soixante ans ; la vieillesse était chez lui prématurée. Un soir, toutes les images de sa pieuse jeunesse re-

montèrent en son souvenir, et il passa quelques heures délicieuses à supputer ce qu'il devait à chacun des êtres vertueux qui l'avaient entouré.

(( Exemples de mon aïeul Vérus : Douceur de mœurs, patience inaltérable. »

« Qualités qu'on prisait dans mon père, souvenir qu'il m'a laissé : Modestie, caractère mâle. »

« Imiter de ma mère sa piété, sa bienfaisance; m'abstenir, comme elle, non seulement de faire le mal, mais même d'en concevoir la pensée ; mener sa vie frugale, et qui ressemblait si peu au luxe habituel des riches. »

Puis lui apparaissent tour à tour Diogénète, qui lui inspira le goût de la philosophie et rendit agréables à ses yeux le grabat, la couverture composée d'une simple peau et tout l'appareil de là discipline hellénique;

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Juoips Rusticus, qui lui apprit à éviter toute afifectation d'élégance dans le style et lui prêta les Entretiens d-Épictète ; Apollonius de Ghalcis, qui réalisait Tidéal stoïcien de Textrême fermeté et de la parfaite douceur ; Sextus de Chéronée, si grave et si bon; Alexandre le grammairien, qui reprenait avec une politesse si raffinée ; Fronton, « qui lui apprit ce qu'il y a, dans un tyran, d'envie, de duplicité, d'hypocrisie, et ce qu'il peut y avoir de dureté dans le cœur d'un patricien » ; son frère Sévérus, « qui lui fit connaître Thraséas, Helvidius, Gaton, Brutus, qui lui donna l'idée de ce qu-est un État libre, où la règle est l'égalité naturelle des citoyens et l'égalité de leurs droits; d'une royauté qui place avant tout le respect de la liberté des citoyens » , et, dominant tous les autres de sa grandeur immaculée, Antonio, son père par adoption, dont

MÂRG-AURELE SS9

il ^Q\l^ trace Timage avec ua redoublement de Fêconnaissance et d-amour. « Je remercie les dieux, dit-il en termioaut^ de m'avoir donaé de boas aïeuls, de bons parents, u^e bonne sœur, de bons maîtres, et, dans mpn ei}tourage, dans mes proches, dans mes ainis, des gens presque tous remplis de bon^é. Jamais je ne me suis laissé aller à aucun manque d'égards envers eux ; par ma disposition naturelle, j'aurais pu, dans Toccasion, commettre quelque irrévérence ; ma|$ la bienfaisance des dieux n'a pas permis que l^, circonstance s'en soit présentée. Je dois encore aux dieux d'avoir conservé purp 1^ fleiir de ma jeunesse ; d'avoir été élevé sous \^ \q\ d'un prince et d'un père qui devait dégager mon âme de toute fumée d'orgueil, me faire comprendre qu'il est possible, tout en vivant dans un palais, de se passer de gardes, d'habits resplendis-

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sants, de torches, de statues, m'appreadre enfin qu'un prince peut presque resserrer sa vie dan« les limites de celles d'un simple citoyen, sans montrer pour cela moins de noblesse et moins de vigueur, quand il s'agit d'être empereur et de traiter les affaires de l'État. Ils m'ont donné de rencontrer un frère dont les mœurs étaient une continuelle exhortation à veiller sur moi-même, en même temps que sa déférence et son attachement devaient faire la joie de mon cœur.

Grâce aux dieux encore, je me suis hâté d'élever ceux qui avaient soigné mon éducation aux honneurs qu'ils semblaient désirer. Ce sont eux qui m'ont fait connaître Apollonius, Rusticus, Maximus, et qui m'ont offert, entourée de tant de lumière, l'image d'une vie conforme à la nature. Je suis resté en deçà du but, il est vrai ; mais c'est ma faute. Si mon corps a résisté long-

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temps à la rude \ie que je mène ; si, malgré mes fréquents dépits contre Rusticus, je n'ai jamais passé les bornes ni rien fait dont j'aie eu à me repentir; si ma mère, qui devait mourir jeune, a pu néanmoins passer près de moi ses dernières années; si, chaque fois que j'ai voulu venir au secours de quelque personne pauvre ou affligée, je ne me suis jamais entendu dire que l'argent me manquait ; si moi-même je n'ai eu besoin de rien recevoir de personne ; si j'ai une femme d'un tel caractère , complaisante, aftectueuse, simple ; si j'ai trouvé tant de gens capables pour l'éducation de mes enfants ; si, à l'origine de ma passion pour la philosophie, je ne suis pas devenu la proie de quelque sophiste, c'est aux dieux que je le dois. Oui, tant de bonheurs ne peuvent être l'effet que de l'assistance des dieux

et d'une heureuse fortune. »

â3i CONFÉRENCES D'ANGLETERRE

Cette divine candeur respiré à chafjne page. Jdmdis ou n'écrivit plus siaifilëmëlit pour soi, à seule fin de décharger sdti cœur, sans autre témoin que Dieu. Pas ulie tidlbre de système. Marc-Aurèle, à propfèràeht parler, n*a pas de philosophie ; ^UbiqU'il doive presque tout au stoïcisme tranâfbt*mé par Tesprit romain, il n'est d'aiiclinë ébblë. Selon notre goût, il a trop peu dé ciiridsité; car il lié sait pas tout ce que devait savoir utl coUtemporaitl de Ptoléitlée fet de Galien; il £l (quelques opinibils sut le système du inonde qui n'étaient pas ail iilveau de la t>lus haute science dé soii tëihpâ. Mais sa pensée morale, ainsi dégagée dé tout lien avec un système, y gagne une sihgulîère hauteur. L'aiitéur du livre de « l'Imitation » lui-même, quoique fort détaché des querelles d'école, n'atteiilt pas jusqliëlà ; car sa manière de sentir est essentielle-

ment ehrétieniié; ôtez les dogmes ctrétiens, son livre ne garde plus qil'une partie de son charme. Le livre de Marc-Aurèlè, n'ayant aucuUfe base dogolatiqilei conservera éterîiellemetit sa fi-aîchfeur. Tous, depuis l'athée ou celui (jui se Qi'oit tel, jusqil'à Thomme le plus engagé dâtis les croyances particulières de chaque culte, peiivent y trouver des fruits d'édiflcdtibn. C'est le livre le pliis purement humain qu'il y ait. Il né tratiche aucune question controversée. En théologie, Marc- Aurèle flotte entre le déisme pur, le polythéisme interprété dans un sens physique à la façon des stoïciens, et une sorte de panthéisme cb^miqiie. 11 ne tiëiit pas beaucoup plus à l'une des hypothèses qu'à Taiitte, et il se sert iiidifférëtoment des trois vocabulaires, déiste, polythéiste, pânthêifetë. Ses cônsidérdtiohs sodt tbiljburs à detlx faces, selon que Dieu et l'âme ont ou n'oiil pas de

réalité. C'est le raisonnement que nous faisons à chaque heure ; car, si c'est le matérialisme le plus complet qui a raison, nous qui aurons cru au vrai et au bien, nous ne serons pas plus dupés que les autres. Si l'idéalisme a raisoû, nous aurons été les \rais sages et nous l'aurons été de la seule façon qui nous convienne, c'est-à-dire sans nulle attente intéressée, sans avoir compté sur une rémunération.

Nous touchons ici un grand secret de la philosophie morale et de la religion. Marc- Aurèle n'a pas de philosophie spéculative ; sa théologie est tout à fait contradictoire ; il n'a aucune idée arrêtée sur l'âme et l'immortalité. Comment fut-il profondément

moral sans les croyances qu'on regarde aujourd'hui comme les fondements de la morale ? Comment fut-il éminemment religieux sans avoir professé aucun des dogmes de ce qu'on appelle la religion naturelle? C'est ce qu'il importe de rechercher.

Les doutes qui, au point de \ue de la raison spéculative, planent sur les vérités de la religion naturelle ne sont pas, comme Kant Ta admirablement montré, des doutes accidenlels, susceptibles d'être levés, tenant, ainsi qu'on se l'imagine parfois, à certains états de l'esprit humain. Ces doutes sont inhérents à la nature même de ces vérités, et l'on peut dire sans paradoxe que, si ces doutes étaient levés, les vérités auxquelles ils s'attaquent disparaîtraient du même coup. Supposons, en effet, une preuve directe, positive, évidente pour tous, des peines et

des récompenses futures; où sera le mérite

de faire le bien? 11 n'y aiiiait que de^ fdlis qui de gaieté dfe cœur courraient à leur damnation. Une foule d'âmes basses feràieiil Ifeùh salut catiës sur table ; elles fbl*cëraiènt eil quelque sorte là main de la Diviiiité. Qui iië voit que, dans uti tel systèitie, il ii'y a pliis ni tnoràle ni religion? Dans Tordre mdhal et religieux, il est indisjietisable de croite sans dénioUslràtibn ; il ne s'agit pas dé certitude, il s'agit de fbi. Yoilàcë qu'oublie lé dëismë; avec ses llàbitddes d^arfiribâtidH intëiii|iërâiitë. Il oublie tjue des crdyaiices itbp précises âur la destinée Uumàiilë enlèvëhdiént tout le tnérite mdral. Pour noiis, dil iloils annoticerâît lid abgumeût péretojjtdlre encô genre, qile ndlis fèridïis cdinnië sdiiit LdUi§, quand on Ibl |iàrla de l'hostie miraculeuse.

NoUô rëfdsëridUs d'aller vdit. QU'avbiis-ildUs bësdiii de ces ^ihelives brutales, )|ui gëUëraiélît ndtre liberté? Ndlis cràindridns

d'être assimilés à ces spéculateurs de ^eriu ou à ces peut-eux vulgaires^ qui poHent dans les choses de l'âme le grossier égoïsme de la \ie pratique. Dans les premiers jours qui suivirent la foi à la résurrection de Jésus, ce sentiment se fit jour de la façon la plus touchante. Les vrais amis de cœur, les délicats aimèrent mieux croire sans preuve que de voir. « Heureux ceux qui n*oilt pas vu et qui ont cru ! » devint le mot de la situation. Mot charmant ! Symbole éternel de l'idéalisriae tendre et généreux, qui a horreur de toucher de ses mains ce qui ne doit être vu qu'avec le cœur !

Notre bon Marc-Aurèle, sur ce point l:^omme sur tous les autres, devança les siècles. Jamais il ne se soucia de se mettre d'accord avec lui-même sur Dieu et sur Tâme. Comme s'il avait lu la « Critique de la Raison pratique » , il vit bien que lorsqu'il

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s'agit de Tinfini aucune formule n'est absolue , et qu'en pareille matière on n'a quelque chance d'avoir aperçu la vérité une fois en sa vie que si l'on s'est beaucoup contredit. 11 détacha hautement la beauté morale de toute théologie arrêtée ; il ne permit au devoir de dépendre d'aucune opinion métaphysique sur la cause première. Jamais l'union intime avec le dieu caché ne fut poussée à de plus inouïes délicatesses.

« Offre au gouvernement du dieu qui est au dedans de toi un être viril, mûri par Tâge, ami du bien public, un Romain, un empereur; un soldat à son poste, attendant le signal de la trompette ; un homme prêt à quitter sans regret la vie. » — « 11 y a bien des grains d'encens destinés au même autel ; l'un tombe plus tôt, l'autre plus tard dans le feu; mais la différence n'est rien. » — « L'homme doit vivre selon la nature pen-

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dant le peu de jours qui lui sont donnés sur la terre, et, quand le moment de la retraite est venu, se soumettre avec douceur, comme une olive, qui, en tombant, bénit Tarbre qui Ta produite, et rend grâce au rameau qui Ta portée. » — « Tout ce qui t'arrange m'arrange, ô cosmos. Rien ne m'est prématuré ou tardif de Ce qui pour toi vient à l'heure. Je fais mon fruit de ce que portent tes saisons, ô nature. De toi vient tout; en toi est tout; vers toi va tout. » — homme !

tu as été citoyen dans la grande cité; que timporte de l'avoir été pendant cinq ou pendant trois ans ? Ce qui est conforme aux lois n'est inique pour personne. Qu'y a-t*-il donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité non par un tyran, non par un juge inique, mais par la nature même qui t'y fait entrer ? C'est comme si un comédien est congédié du théâtre par le préteur qui l'y avait

engagé. Mais, diras-tu, J6 u ai pas joué les cinq actes ; je n'eu ai joué que trois. Tu dis bien; mais, dans la vie, trois actes suffisent pour faire la pièce entière... Par^ donc content, puisque celui qui te congédie est content. Est-ce à dire qu'il ne se révolta pas qjielquefois contre le sort étrange qui s'est plu à laisser seuls face à face Thomnie avec ses éternels besoins de dévouemeiit, de sacrifice, d'héroïsme^ et la nature, ayec son ita'moralité transcendante, son suprême dédain pour la vertu? Nqn. U«e fois du moins Tabsurdité, la colossale iniquité de la mort le frappe. Mais bientôt son tenipérament complètement mortifié reprend le dessus, et il se calme. « Gomment se fait-il qu^ les dieu^, qui ont ordonné si bien toutes cho$^s, et avec tant d'amour pour les bPWne$, aienf négligé un seul point, h savoir que les hommes; d'une vertu éprouvée, qui ont eu pendant

leur yie une sorte de commerce avec la Diyiuité, qui $e sont fait aimer d'elle par leurs actions pieuses et leurs sacrifices, ne revivent paa après la mor^, mais soient éteints pour jamais? Puisque la chose est ainsi, sache bien que, si elle avait dû être autrement, ils n'y eussent p^s manqué; car si cela eût été juste^ cela était possible; si cela eût été conforme à la nature, la nature Feût comporté. Par conséquent, de cela qu'il n'en est pa? ainsi, confirme-toi en cette considération qu'il ne fallait pas qu'il en fût ainsi. Tu vois bien toi-même que faire une telle recherche, c'est disputer avec Dieu sur son droit. Or, nous ne disputerions pas ainsi contre les dieux, s'ils n'étaient pas souverainement bons et souverainement justes; s'ils le sont, ils n'ont rien laissé passer dans l'ordonnance du monde qui soit contraire à la justice et à la raison.»

Ah ! c'est trop de résignation, Mesdames et Messieurs. S'il en est véritablement ainsi, nous avons droit de nous plaindre. Dire que si ce monde n'a pas sa contre-partie, l'homme qui s'est sacrifié pour le bien ou le vrai doit le quitter content et absoudre les dieux, cela est trop naïf. Non, il a le droit de les blasphémer ! Car enfin pourquoi avoir ainsi abusé de sa crédulité? Pourquoi avoir mis en lui des instincts trompeurs, dont il a été la dupe honnête ? Pourquoi cette prime accordée à l'homme frivole ou méchant?

C'est donc celui-ci, qui ne se trompe pas; qui est l'homme avisé?... Mais alors maudits soient les dieux qui placent si mal leurs préférences ! Je veux que l'avenir soit une énigme; mais s'il n'y a pas d'avenir, ce monde est un affreux guet-apens. Remarquez en effet que notre souhait n'est pas celui du vulgaire grossier. Ce que nous vou-

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Ions, ce n'est pas de voir le châtiment du coupable, ni de toucher les intérêts de notre vertu. Ce que nous voulons n'a rien d'égoïste : c'est simplement d'être, de rester en rapport avec la lumière, de continuer notre pensée commencée, d'en savoir davantage, de jouir un jour de cette vérité que nous cherchons avec tant de travail, de voir le triomphe du bien que nous avons aimé.

Rien de plus légitime. Le digne empereur, du reste, le sentait bien. « Quoi ! la lumière d'une lampe brille jusqu'au moment où elle s'éteint, et ne perd rien de son éclat; et la vérité, la justice, la tempérance, qui sont en toi, s'éteindraient avec toi ! » Toute la vie se passa pour lui dans cette noble hésitation.

S'il pécha, ce fut par trop de piété. Moins résigné, il eût été plus juste; car, sûrement, demander qu'il y ait un spectateur intime et sympathique des luttes que nous livrons pour

le bien et le vrai, ce ti'estpas trop derriander. 11 est possible aussi que, si sa philosophie eût été moins exclusivement morale, si elle eût impliqué une étude plus curieuse de l'histoire et de Tunivers; ellfe eût étité certains excès dé rigueur. Comme les ascètes chrétiens, Marc-Aurèle pousse quelqiiëfbis le renoncement jusqu'à la sécheresse et la subtilité. Ce calme qui ne se dément jamais, on sent qu'il est obtenu par iin immense effort. Certes, le mal n'eut jàttiais pour lui àiicun attrait ; il n'eut à combattre aucune passion : « Quoi qu'on fasse ou qûcii qu'on dise, écrit-il, il faut que je sois homme diB bien, comme Témeraude peut dire :

Quoi qû'bh dise ou qu'on fasse,- il faut bien que je sois émeraude et qiié je garde inà couleur. » Mais, pour se tenir toujoiirs Stir le somhiet glacé du stoïcisme, il lui fallut faire de cruelles violences à la nature et en

retrancher plus d'une noble partie. Cette perpétuelle répétition des mêmes raisonnenients, ces mille images sous lesquelles il cherche à se représenter la vanité de toutes choses, ces preuves souvent naïves de l'universelle frivolité tériloignent des combats qu'il eut à livrer pour éteindre en lui tout désir. Parfois il en résulte pour nous quelque chose d'âpre et de triste; la lecture de Marc-Aiirële fortifie, mais ne console pas; elle laissé dans râttie un vide à la fois délicieux et cruel, i^u'on n'échangerait pas coiitre la pleiiie satisfactioii. L'humiHté, le renoncement, la sévérité poiir soi-même n'ont jamais été poussés plus loin. La gloire, cette dernière illusion des grandes âmes; est réduite à néant. Il faut faire le bièil sans s'inquiéter si personne le saura. Il voit bien que l'histoire parlera de lui ; il songe parfois aux hondines du passé auxquels l'avenir Ta»-

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sociera. « S'ils n'oDt joué qu'un rôle d'acteurs tragiques, dit-il, personne ne m*a condamné à les imiter. » L'absolue mortification où il était arrivé avait éteint en lui

jusqu'à la dernière fibre de l'amour-propre.

La conséquence de cette philosophie austère aurait pu être la roideur etla dureté. C'est ici que la bonté rare de la nature de Marc- Aurèle éclate dans tout son jour. Sa sévérité n'est que pour lui. Le fruit de cette grande tension d'âme, c'est une bienveillance infinie. Toute sa vie fut une étude à rendre le bien pour le mal. Après quelque triste expérience de la perversité humaine, il ne trouve, le soir, à écrire que ce qui suit : « Si tu le peux, corrige-les; dans le cas contraire, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers eux que t'a été donnée la bienveillance. Les dieux eux-mêmes sont bienveillants pour ces êtres ; ilsles aident, lautleur bontéest grande !

à acquérir santé, richesse, gloire. 11 l'est permis de faire comme les dieux . »> Un autre jou r , les hommes furent bien méchants, car voici ce qu'il écrivait sur des tablettes : « Tel est l'ordre de la nature ; des gens de cette sorte doivent, de toute nécessité, agir ainsi. Vouloir qu'il en soit autrement, c'est vouloir que le figuier ne produise pas de figues. Souvienstoi, en un mot, de ceci : dans un temps bien court, toi et lui vous mourrez : bientôt après, vos noms même ne survivront plus. » Ces réflexions d'universelpardon reviennent sans cesse. A peine se mêle-t-il parfois à cette ravissante bonté un imperceptible sourire.

« La meilleure manière de se venger ^^s méchants, c'est de ne pas se rendre semblable à eux )) ; ou un léger accent de fierté : « C'est chose royale, quand on fait le bien, d'entendre dire du mal de soi. » Un jour, il a nn reproche à se faire. « Tu as oublié, dit-il,

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quelle parenté iàiiite unit châqde homhae aveb le genre humain ; parèiitë nbh de sang et de naissance, mais participation à la même intelligence. Tu as oublié que Famé raisonnable de chacun est iin dieu, un dérivé de rÊti-e suprême. »

Dans le commerce de la vie, il devait être exi^uis, t[uoiç[û'un peu naïf, comme le sont d^brdinaire les hommes très bons. Le3 neuf nibtifs d'indiilgeiice qu'il se fait valoir à luimêine (livhe Xi, article 18) hbuÉ montrent sa charmante Bonhomie en présence de difficultés de famille qui venaieilt peut-êtl-e de son itidigne fils. << Si dans Fciccâsion, se ditil à liiî-même, tu Texhortais paisiblemefat, et liii doniiaîs sané colère, alors qu'il s'efforce de tè faire du thàl, Ûeè leçons comme celle-ci : « Non, mon enfant ! nous sottinlés » nés pour autre chose. Ce n'est pas moi^ui )/ éprouverai le mal, c'est toi qui t'en fais à

» tbi-mêmé, mon enfant! » Montre-lui adroitement par une considération générale, que telle est la règle, que ni les abeilles n'agissent comme lui, ni aucun des animaux qui vivent naturellement en troupes. Dis cela sans moquerie, ni insulte, avec Tàir d'une affection yéritable, d'un cœur que n'aigrit point la colère ; non comme un pédant, non pour te faire admirer de ceux qui sont là; n'aie en vue que lui seul. » Commode (si c'est de lui qu'il s'agit) fut sans doute peu sensible à cette bonne rhétorique paternelle ; une des maximes de l'excellent empereur était que les méchants sont malheureux, qu'on n'est méchant que malgré soi et par ignorance ; il t)laignait ceux qui n'étaient pas comme lui; il ne se croyait pas le droit de s'imposer à eux.

11 voyait bien la bassesse des hommes ; mais il ne se l'avouait pas. Cette façon de s'a-

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veugler volontairement est le défaut des âmes d^élite. Le monde n'étant pas du tout tel qu'elles le voudraient, elles se mentent à elles-mêmes pour le voir autre qu*il n'est. De là un peu de convenu dans leurs jugements. Chez Marc-Aurèle, ce convenu nous cause parfois un certain agacement. Si nous voulions le croire, ses maîtres, dont plusieurs furent des hommes assez médiocres, auraient été sans exception des hommes supérieurs. On dirait que tout le monde autour de lui a été vertueux. Cela va à un tel point qu'on est obligé de se demander si ce frère dont il fait un si grand éloge, dans sou action de grâces aux dieux, n'était'pas sou frère par adoption, Lucius Vérus. 11 est sûr que le bon empereur était capable de fortes illusions quand il s'agissait de prêter à autrui ses propres vertus.

Celle qualité, selon une opinion qui s'est

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produite dès l'antiquité, en particulier sous la plume de Tempereur Julien , lui fit commettre une faute énorme, ce fut de ne pas avoir déshérité Commode. Voilà une de ces choses qu'il est facile de dire à distance, quand les obstacles ne sont plus là, et qu'on raisonne en dehors des faits. On oublie d'abord que les empereurs qui, depuis Nerva, rendirent l'adoption un système politique si fécond, n'avaient pas de fils. L'adoption avec exhérédation du fils ou du petit-fils se voit au i" siècle de l'empire, mais n'a pas de bons résultats. Marc-Aurèle, par principes, était évidemment pour l'hérédilé directe, à laquelle il voyait l'avantage de prévenir les compétitions. Dès que Commode ' fut né, en 161, il le présenta seul aux légions, quoiqu'il eût un jumeau; souvent il le prenait tout petit entre ses bras et renouvelait cet acte, qui était une sorte de procla-

matiou. En 166, c'est LuciusVérus lui-même qui demande que les deux fils de Marc, Commode et Annius Vérus, soient faits césars.

En 172, Commode partage avec son père \q titre de Germanique; en 173, après la répression de la révolte d'Avidius, le séi^^t, pour reconnaître en quelque sorte le désii^téressement de famille qu'avait montré Marc-Aurèlè, demande par acclamation V empire et la puissance tribunitienne pqur Commode. Déjà le mauvais naturel de ce dernier s'était trahi par plus d'un indice connu de ses pédagogues; mais comment préjuger par quelques mauvaises notes de Tavenir d'un enfant de douze ans? En 176, 177, son père le fait Jmperator, consul, Auguste. Ce fut sûrement une imprudence; mais on était lié par les actes antérieurs; Commode, d'^iW leurs, se contenait encore. Dans les dernjères années, le mal se décela tout à fait; à

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chaque page des derniers livres des « Pensées » , nous voyons la trace du martyre intérieur du père excellent, de Fempereur accompli, qui voit un monstre grandir à côté de lui, prêt à lui succéder et décidé à prendre en toute chose, par antipathie, le contre-pied de ce qu'il avait vu faire aux gens de bien. La pensée de déshériter Commode dut sans doute alors venir plus d^une fois à Marc-Aurèle. Mais il était trop tard. Après l'avoir associé à l'empire, après l'avoir proclamé tant de fois parfait et accompli devant les légions, venir à la face du monde le déclarer indigne eût été un scandale. Marc fut pris par ses propres phrases, par ce style d'une bienveillance convenue qui lui était trop habituel. Et, après tout. Commode avait dix-sept ans ; qui pouvait être sûr qu'il ne s'améliorerait pas ?. Même après la mort de Marc-Aurèle, on put Tespérer. Commode

montra d'abord l'intention de suivre les conseils des personnes de mérite dont son père l'avait entouré.

Le reproche que Ton peut faire à Marc*- Aurèle n'est donc pas de n'avoir point destitué son fils ; c'est d'avoir eu un fils. Ce ne fut pas sa faute si le siècle ne fut pas capable de porter tant de sagesse. En philosophie, le grand empereur avait placé si haut l'idéal de la vertu que personne ne devait se soucier de le suivre ; en politique, son optimisme bienveillant avait affaibli les services, surtout l'armée. En religion, pour avoir été trop attaché à une religion d*État dont il voyait bien la faiblesse, il prépara le triomphe violent du culte non officiel, et il laissa planer sur sa mémoire un reproche, injuste il est vrai, mais dont l'ombre même ne devrait pas se rencontrer dans une vie si pure.

Nous louchons ici à un des points les plus délicats de la biographie de Marc-Aurèle.

Il est malheureusement certain que quelques condamnations à mort furent, sous son règne,' prononcées et exécutées contre des chrétiens. La politique de ses prédécesseurs avait été constante à cet égard.

Trajan, Antonin, Adrien lui-même virent dans le christianisme une secte secrète, antisociale, rêvant le renversement de l'empire ; comme tous les hommes attachés aux vieux principes romains, ils crurent à la nécessité de le réprimer. Il n'était pas besoin pour cela d'édits spéciaux : les lois contre les cœtus illiciti, les illicita collegia étaient nombreuses. Les chrétiens tombaient de la manière la plus formelle sous le coup de ces lois. Certes, il eût été digne du sage empereur qui introduisit tant de réformes pleines d'humanité de supprimer les édits

qui entraînaient de cruelles et injustes conséquences. Mais il faut observer d'abord que le véritable esprit de liberté, comme nous l'entendons, n'était alors compris de personne, et que le christianisme, quand il fut maître, ne le pratiqua pas mieux que les empereurs païens ; en second lieu, quelV brogation de la loi des sociétés illicites eût été la ruine de l'empire, fondé essentiellement sur ce principe que l'État ne doit admettre en son sein aucune société différente de lui. Le principe était mauvais, selon nos idées; il est bien certain, du moins, que c'était la pierre angulaire de la constitution romaine. Marc-Aurèle, loin de l'exagérer, l'atténua de toutes ses forces, et une des gloires de son règne est l'extension qu'il donna au droit d'association. Cependant il n'alla pas jusqu'à la racine ; il n'abolit pas complètement les lois contre les collegia

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illiciia^ et il en résulta dans les provinces quelques applications infiniment regrettables. Le reproche qu'on peut lui faire est le même qu'on pourrait adresser aux souverains de nos jours qui ne suppriment pas d'un trait de plume toutes les lois restrictif ves des libertés de réunion, d'association, de la presse.

A la distance où nous sommes, nous voyons bien que Marc-Aurèle, en étant plus complètement libéral, eût été plus sage. Peut-être le christianisme laissé libre eût-il développé d'une façon moins désastreuse le principe théocratique et absolu qui était en lui. Mais on ne saurait reprocher à un homme d'État de n'avoir pas provoqué une révolution radicale en prévision des événements qui doivent arriver plusieurs siècles après lui. Trajan, Adrien, Antonin , Marc-Aurèle ne pouvaient connaître

des principes d'histoire générale et d*écouomie politique qui n'ont été aperçus que de notre temps, et que nos dernières révolutions pouvaient seules révéler. En tous cas, la mansuétude du bon empereur fut en ceci à l'abri de tout reproche. On n'a pas, à cet égard, le droit d'être plus difficile que Ter^tuUien : « Consultez vos annales, dit- il aux magistrats romains, vous y verrez que les princes qui ont sévi contre nous sont de ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour persécuteurs. Au contraire, de tous les princes qui ont respecté les lois divines et humaines, nommez-en un seul qui ait persécuté les chrétiens* Nous pouvons même en citer un qui s'est déclaré leur protecteur, le sage Marc-Aurèle. S'il ne révoqua pas ouvertement les édits contre nos frères, il en détruisit l'effet par les peines sévères qu'il établit contre leurs accusateurs. » Il

faut se rappeler que l'empire romain était dix ou douze fois grand comme la France, et que la responsabilité de l'empereur dans les jugements qui se rendaient en province était très faible. Il faut se rappeler surtout que le christianisme ne réclamait pas simplement la liberté des cultes ; tous les cultes qui toléraient les autres étaient fort à l'aise dans l'empire ; ce qui fit au christianisme et au judaïsme une situation à part, c'était leur intolérance, leur esprit d'exclusion.

Nous avons donc vraiment raison de porter au cœur le deuil de Marc-Aurèle.

Avec lui la philosophie a régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gouverné par l'homme le meilleur et le plus grand de son siècle. D'affreuses décadences suivirent; mais la petite cassette qui renfermait les

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pensées des bords du Gran fut sauvée. Il en sortit ce livrée incomparable où Épictète était surpassé, cet Évangile de ceux qui ne croient pas au surnaturel, qui n'a pu être bien compris que de nos jours. Véritable Évangile étemel, le livre des Pensées ne vieillira jamais, car il n'affirme aucun dogme. La vertu de Marc-Aurèle, conjme la nôtre, repose sur la raison, sur la nature. Saint Louis fut un* homme très vertueux, parce qu'il était chrétien ; Marc-Aurèle fut le plus pieux des hommes, non parce qu'il était païen, mais parce qu'il était un homme accompli. Il fut l'honneur de la nature humaine et non d'une religion déterminée. La science viendrait à détruire en apparence Dieu et l'âme immortelle, que le livre des P^5^^^ resterait jeune encore de vie et de vérité. La religion de Marc-Âurèle est la religion absolue, celle qui résulte du simple

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fait d'une haute conscience morale placée en face de l'univers. Elle p'est d'aucune race, ni d'aucun pays. Aucune révolution, aucun changement, aucune découverte ne pourront la changer.

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