‹ Conférences d'Angleterre: Rome et le Christianisme; Marc-AurèleChapitre 11 sur 12 · ROME, CAPITALE DU CATHOLICISME · texte numérisé non relu

ROME, CAPITALE DU CATHOLICISME

Mesdames et Messieurs,

. L'importance des Églises, dans la primitive communauté chrétienne, était en proportion de leur noblesse apostolique ; cela était tout simple. La garantie de l'orthodoxie était la succession des évoques par laquelle les grandes Eglises se rattachaient aux apôtres. Un lien direct p^araissait une assurance bien plus forte de conformité de doctrine; on y tenait extrêmement. Or, que

IftS CONFÉRENCES d'aNGLETERRK

dire d'une Église fondée à la fois par Pierre et par Paul ? Il est clair qu'une telle Église devait passer pour avoir sur les autres une véritable supériorité. Ce fut le chef-d'œuvre d'habileté de TÉghsc romaine d'avpir réussi

à établir cette croyance. La destinée ecclésiastique de Rome était dès lors fixée. Quand elle aura épuisé son rôle profane, cette ville en aura un autre, un rôle sacré, un rôle à la façon de Jérusalem. Ce christianisme, qu'elle a si cruellement combattu, elle saura le confisquer à son profit : tant rhumanité échappe avec peine à ceux que le sort â designés pour cette grande tâche séculaire, regere imperio populos !

Rome était sous Antonin et Marc-Aurèle au plus haut période de sa grandeur ; son règne sur le monde semblait incontesté ; aucun nuage ne se voyait à 1 horizon. Loin de se ralentir, le mouvement qui portait les

ROME BT £B CHRISTIANISME 153

provinciaux, surtout de TOrient, à \enir s*y entasser, augmentait d'intensité. La population parlant grec était plus considérable qu'elle ne Tavail jamais été. Tout ce qui voulait se faire une place au soleil aspirait à venir à Rome; rien n'était consacré que ce qui avait pris sa marque à cette universelle exposition des produits de l'univers entier.

Le centre d'une future orthodoxie catholique était évidemment là. Sous Ântonin, le germe de la papauté existe bien caractérisé. L'Église de Rome se montre de plus en plusindifférente à ces spéculations creuses du gnosticime où se complaisaient des esprits pleins de l'activité intellectuelle des Grecs, mais gâtés par les rêveries de l'Orient. L'organisation de la société chrétienne était à Rome le travail principal. Cette ville extraordinaire y appliquait son génie tout pra-

lique et la forte énergie morale qu^elle a portée dans les ordres les plus divers. Très peu soucieuse de spéculation, décidément hostile aux nouveautés dogmatiques, elle présidait en maîtresse déjà exercée à tous les changements qui s'opéraient dans la discipline et dans la hiérachie.

Ce qui s'élabore, vers les années 120 et 130, dans l'Église chrétienne, c'est l'épiscopat. Or la création de Tépiscopat fut éminemment l'œuvre de Rome. Toute ecclesia suppose une petite hiérarchie, un bureau, comme l'on dit aujourd'hui, un président, des assesseurs et un petit personnel de serviteurs. Les associations démocratiques ont soin que ces fonctions soient aussi limitées que possible quant au temps et aux attribu-

tioDs ; mais il résulte de là quelque chose de précaire, qui fait que jamais association démocratique D*a duré au delà des circonstances qui l'ont créée. Les synagogues juives ont eu beaucoup plus de continuité, bien que le personnel synagogal ne soit jamais arrivé à être un clergé. Cela tient à la situation subordonnée que le judaïsme a eue durant des siècles ; la pression du dehors combattait les effets des divisions intérieures. Livrée à la même absence de direction, rÉghse chrétienne aurait sans doute manqué ses destinées. Si Ton eût continué à envisager les pouvoirs ecclésiastiques comme émanant de TÉglise même, celle-ci eût perdu tout son caractère hiératique et théocratique. Il était écrit, à l'inverse, qu'un clergé accaparerait rÉghse chrétienne, se substituerait à elle. Portant la parole en son nom, se présentant en toute chose comme son

15<) CONFliaElVCES d'aNGLËTEBRE

jmique foudéde pouvoirs, ce clergé sera sa force, mais en même temps son ver rongeur^ la cause principale de ses futurs écroulements.

L'histoire, je le répète, n'a pas d'exemple d*une transformation plus profonde que celle qui s'opéra dans le régime de l'Église chrétienne vers le temps d'Adrien et d'Antoniu. Il est arrivé dans l'Église chrétienne ce qui arriverait dans une association où les assistants abdiqueraient entre les mains du bureau, et où le bureau abdiquerait à son tour entre les mains du. président, si bien qu'après cela les assistants ni même les anciens n'auraient nulle voix délibérative, nulle influence, nul contrôle sur le maniement des fonds, et que le, président pourrait dire: « A moi seul, je suis l'association, w Les presbyten{B.nciéns) ou episcopi (officiers, surveillants) devinrent très vite les uniques

représentants de l'Eglise, et, presque immédiatement après, une autre révolution plus importante encore s'opéra. Entre les prèsbyteri op episcopi^ il y en eut un qui, par l'habitude de s'asseoir sur le premier siège, absorba les pouvoirs des autres, et devint Vepiscopos ou le presbyteros par excellence.

Le culte contribua puissamment à établir cette unité. L'acte eucharistique ne pouvait être célébré que par un seul, et donnait à celui qui le célébrait une extrême importance. Cet episcopos^ avec une rapidité dont on est surpris, devint le chef dupresbytérat, et par conséquent de l'Église entière. Sa cathedra^^ldiCéQ hors rang, et ayant la forme d'un fauteuil, devint un siège d'honneur, le signe de la primauté. Chaque Église n'a plus dès lors qu'un presbyteros en chef, qui s'appelle à l'exclusion des dAxivQ^ episcopos . A côté de cetévêque, on voit des diacres,

des veuves, un conseil de près bi/ ter i; mais le grand pas est franchi ; Févôque est seul successeur des apôtres ; le fidèle a totalement disparu. L'autorité apostolique, censée transmise par l'imposition des mains, a étouffé l'autorité de la communauté. Les évoques des différentes Églises se mettront ensuite en rapport les uns avec les autres, et constitueront l'Église universelle en une espèce d'oligarchie, laquelle tiendra des assemblées, censurera ses propres membres, décidera des questions de foi, et à elle seule formera un vrai pouvoir souverain. D*un côté, les pasteurs; de l'autre, le troupeau.

L'égalité primitive n'existe plus ; à vrai dire, elle n'avait duré qu'un jour ; TÉglise n'est désormais qu'un instrument entre les mains de ceux qui la dirigent, et ceux-ci tiennent leur .pouvoir non de la communauté, mais d'une hérédité spirituelle, d'une transmission

prétendant remonter aux apôtres en ligne continue. On sent que le système représentatif ne sera jamais, à un degré quelconque, la loi de l'Église chrétienne.

Ce fut Tépiscopat qui, sans nulle intervention du pouvoir civil, sans nul appui des tribunaux, établit ainsi Tordre au-dessus de la liberté dans une société fondée d'abord sur • l'inspiration individuelle. Voilà pourquoi les ébionites, qui n ont pas d'épiscopat, n'ont pas non plus l'idée de catholicité. Au premier coup d'œil, l'œuvre de Jésus n'était pas faite pour durer. Fondée sur une croyance à la fin du monde que les années en s'écoulant devaient convaincre d'erreur, sa congrégation semblait ne pouvoir que se dissoudre dans l'anarchie. La libre prophétie, les charismes, la glossolalie, linspiratîon individuelle, c'était plus qu'il n'en fallait pour tout ramener aux proportions d'une chapelle éphémère. L'in-

spiration individuelle créé, mais détruit tout de suite ce qu'elle a créé. Après la liberté, il faut la règle. L'œuvre de Jésus put être considérée comme sauvée le jour où il fut admis qiie TÉglise a un pouvoir direct, un pouvoir représentant celui de Jésus. L'Église dès lors domine l'individu, le chasse au besoin de son sein. L'inspiration passe de l'individu à la communauté. Le clergé est le dispensateur de toutes les grâces, l'intermédiaire entre Dieu et le fidèle. L'obéissance à l'Église, puis à l'évêque, devient le premier des devoirs; l'innovation est la marque du faux; le schisme sera désormais pour le chrétien le pire des crimes.

A certains égards, on peut dire que ce fut là une décadence, une diminution de cette spontanéité qui avait été jusque-là éminemment créatrice. Il était évident que les formes ecclésiastiques allaient absorber, étouffer

l'œuvre de Jésus, que toutes les maDifestatipns libres de la vie chrétienne seraient bientôt arrêtées. Sous la censure de Fépiscopat, la glossolalie, la prophétie, la création des légendes, la production de nouveaux livres sacrés seront des facultés desséchées ; les charismes seront réduits à des sacrements officiels. En un autre sens, cependant, une telle transformation était la condition essentielle de la force du christiauisme. Et d'abord la centraUsation des pouvoirs devenait nécessaire, du moment que les ÉgHses arrivaient à être un peu nombreuses ; les rapports entre ces petites sociétés pieuses ne demeuraient possibles que si elles avaient un représentant attitré, chargé d'agir pour elles. Il est incontestable, de plus, que, sans Fépiscopat, les Églises réunies un moment par le souvenir de Jésus se fussent dispersées. Les divergences de

Itti CONFl^îRENCES d'ANGLETERRE

doctrines, la différence du tour d ioiaginalion, et par-dessus tout les rivalités, les amours-propres non satisfaits, eussent opéré à rinfîni leurs effets de désunion et d'émieltement. Le christianisme eût fini au bout de trois ou quatre cents ans, comme le mithriacisme et tant d'autres sectes, à qui il n'a pas été donné de vaincre le temps. La démocratie est quelquefois éminemment créatrice; mais c'est à condition que delà démocratie sortent des institutions conservatrices, qui empêchent la fièvre ré>olutionuaire de se prolonger indéfiniment.

Voilà le véritable miracle du christianisme naissant. Il tira Tordre, la hiérarchie, Fautorité, l'obéissance du libre assujettissement des volontés ; il organisa la foulé, il disciplina Tanarchie. Qui fît ce miracle, autrement frappant que de prétendues dérogations aux lois de la nature physique ? L'es-

prit de Jésus, fortement inoculé en ses disciples, cet esprit de douceur, d'abnégation , d'oubli du présent, cette unique poursuite des joies intérieures, qui tue l'ambition^ cette préférence hautement donnée à Tenfance, ces paroles sans cesse répétées comme de Jésus : « Que celui qui est le premier parmi vous soit le serviteur de tous. ^ L'impression laissée par les apôtres n'y contribua pas moins. Les apôtres restèrent vivants et gouvernèrent après leur mort- L'idée que le président de l'Église tient son mandat des membres de l'Église qui l'ont nommé ne se montre pas une seule fois dans la littérature de ce temps. L'Église échappa ainsi, par l'origine surnaturelle de son pouvoir, à ce qu'il y a de caduc dans toute autorité déléguée. Une autorité législative et executive peut venir de la foule ; mais des sacrements, des dispensations de

iCk CONFÉRENCES d'aNGLETERRE

grâces célestes n'ont rien à voir avec le suffrage universel. De tels privilèges viennent dû ciel, ou, selon la formule chrétienne, de Jésus-Christ, source de toute grâce et de tout bien.

La religion de Jésus dévint ainsi quelque chose de solide et de consistant. Le grand danger du gnosticisme, qui était de diviser le christianisme en sectes sans nombre, fut conjuré. Le mot d' (f Éghse catholique »

-éclate de toutes parts, comme le nom de ce grand corps qui va désormais traverser les siècles sans se briser. Et on voit bien déjà le caractère de cette catholicité. Les montanistes sont tenus pour des sectaires ; les marcionites sont convaincus de fausser la doctrine apostolique ; les différentes écoles gnostiques sont de plus en plus repoussées du sein de l'Église générale. H y a donc quelque chose qui n'est ni le montanisme,

ROME ET LE OBRiSTlANlSMB t65

ni le marcioDisme, ni le gnosticisme, qui est le christianisme non sectaire, le christianisme de la majorité des évèques, résistant aux sectes et les usant toutes, n'ayant, si on veut, que des caractères négatifs, mais préservé par ces caractères négatifs des aberrations piélistes et du dissolvant rationaliste. Le christianisme, comme tous les parlis qui veulent vivre, se discipline lui-même, retranche ses propres excès. 11 joint à l'exaltation mystique un fonds de bon sens et de modération qui tuera le millénarisme, les charismes, la glossolalie, tous ces phénomènes spirites primitifs. Une poignée d'exaltés, comme les montanistes, courant au martyre, décourageant la pénitence, condamnant le mariage, n'est pas l'Église. Le juste milieu triomphe, il ne sera donné aux radicaux d'aucune sorte de détruire l'oeuvre de Jé^us. L'Église est toujours d'opinion

moyenne ; elle est la chose de tout le monde, non le privilège d'une aristocralie. L'aristocratie piélisle des sectes phrygiennes, et Taristocratie spéculative des gnosliques sont également déboutées de leurs prétentions.

Au milieu de l'énorme variété d'opinions qui remplit le premier âge chrétien, se constitue de la sorte un point fixe, l'opinion de la catholicité. Pour convaincre l'hérétique, il n'est pas nécessaire de raisonner avec lui. Il suffit de lui montrer qu'il n'est pas en comm union avec l'Église catholique, avec leâ grandes Églises qui font remonter leur succession d'évêques jusqu'aux apôtres.

Quod semper, quod ubique devient la règle absolue de vérité. L'argument de prescription, auquel TertuUien donnera une force si éloquenle, résume toute la controverse catholique. Prouver à quelqu'un qu'il est un novateur, un tard venu dans la théologie,

c'est lui prouver qu'il a tort. Règle insuffisante, puisque, par une singulière ironie du sort, le docteur même qui a développé celte méthode de réfutation d'une manière si impérieuse, TertuUien est mort hérétique !

La correspondance entre les Églises fut de bonne heure une habitude. Les lettres circulaires des chefs des grandes Églises, lues le dimanche à la réunion des fidèles, étaient comme une continuation de la littérature apostolique. La province ecclésiastique, impliquant la préséance des grandes Églises, apparaît en germe. L'Église, comme la synagogue et la mosquée, est une chose essentiellement citadine. Le chrisliauisme, comme le judaïsme et Tislamisme, sera une religion de villes. Le campagnard, le paganus sera la dernière résistance que rencontrera le christianisme. Les chrétiens ruraux, très peu nombreux, menaient sans

1H8 CONFÉRENCES D'aNULETERRE

doute à Téglise de la ville voisine. Le muuicipe romain devint ainsi le cadre de FÉglise. Eutre les villes, la civitas, la grande ville, a seule une véritable Église, avec un episcopos; la pelife ville est dans la dépen-^ dance ecclésiastique de la grande. Cette primatie des grandes villes fut un fait capital. La grande ville une fois convertie, la petite ville et la campagne suivirent le mouvement. Le diocèse fut ainsi l'unité originelle du coQglomérat chrétien. Quant à la province ecclésiastique, elle répondit à la province romaine; les divisions du culte de Rome et d'Augsute furent ici la loi secrète qui régla lout. Les villes qui avaient un flamide ou archiereus sont celles qui plus tard eurent un archevêque ; le flamen civitaiis devint lévêque. A partir du m* siècle, le flamine occupe dans la cité le rang qui plus tard fut celui de Févêque dans le

diocèse. C'est ainsi qu'il se fait que la gé- ^raphie eccléBÎastique d'un pays est à très peu de chose près la géographie de ce même pays à l'époque romaine. Le tableau des évêchés et deo archevêchés est celui des civitates antiques selon leur lien de subordination. L'empire fut comme le moule où la religion nouvelle se coagula. La charpente intérieure, les cadres, les divisions hiérarchiques furent ceux de l'Empire. Les anciens rôles de l'administration romaine et les registres de l'Église au moyen âge et même de nos jours ne diffèrent presque pas.

Ainsi ces grands organismes, qui sont devenus une part si essentielle de la vie morale et politique des peuples européens, ont tous été créés par ces hommes naïfs et sincères dont la foi est devenue inséparable de la culture morale de Thumanité. L'épiscopat, sous Marc-Aurèle, est entièrement

mûr; la papauté existe en germe. Les conciles œcuméLiques étaient impossibles ; Tempire chélien pouvait seul permettre ces

grandes assemblées ; mais le synode provincial fut pratiqué dans les affaires des montanistes et de la pâque ; la présidence de l'évoque de la capitale de la province fut admise sans contestation.

Rome était le point où se préparait cette grande idée de catholicité. Rome devenait chaque jour de plus en plus la capitale du christianisme, et remplaçait Jérusalem comme centre religieux de Tluimanité. Son Église avait sur les autres une préséance généralement reconnue. Toutes les questions douteuses qui déchirent la conscience

chrétienne viennent demander à Rome un arbitrage, sinon une solution. On fait ce raisonnement, certes bien défectueux, que, puisque Christ avait fait de Géphasla pierre angulaire de son Église, ce privilège devait s'étendre à ses successeurs. Par un tour de force sans égal, l'Église de Rome avait réussi à pouvoir se dire en même temps l'Eglise de Pierre et 1 Eglise de Paul. Une nouvelle duahté mythique remplaçait celle de Romulus et de Rémus. L'évêque de Rome devenait l'évêque des évoques, celui qui avertit les autres. Rome proclame son droit (droit dangereux d'excommunier ceux qui ne marchent pas en tout avec elle. Les pauvres arlémonites (sorte d'ariens anticipés) ont beau se plaindre de l'injustice du sort, qui fait d'eux des hérétiques, taudis que, jusqu'à Victor, toute l'Église de Rome pensait comme eux ; on ne les écoute pas. L'Église de

m CONFÉRENCES D*ANGLETfiRIIR

Rome se mettait dès lors au-dessus de Thistoire. L'esprit qui, en 1870, fera proclamer rinfaillibilité du pape, se reconnaît, dès la fin du ii* siècle, à des signes déjà reconuaissables. L'écrit dont fit partie le fragment latin connu sous le nom de Canon de Muratori^ écrit à Rome vers 180, nous montre déjà Rome réglant le canon des Églises, donnant pour base à la catholicité la passion de Pierre, repoussant également le montanisme et le gnosticisme. Irénée réfute toutes les hérésies par la foi de cette Eglise, « la plus grande, la plus ancienne, la plus illustre, qui possède par une succession continue la vraie tradition des apôtres Pierre et Paul, à laquelle, à cause de sa primauté, doit recourir tout le reste de TEglise. »

Une cause matérielle contribuait beaucoup à cette prééminence que la plupart des Eglises reconnaissaient à l'Église de Rome.

Cette Eglise [était extrêmement riche ; ses biens, habilement administrés, servaient de fonds de secours et de propagande aux autres Églises. Les confesseurs condamnés aux mines recevaient d'elle un subside. Le trésor commun du christianisme était en quelque sorte à Rome. La collecte du dimanche, pratique constante de l'Église romaine, était déjà probablement établie. Un merveilleux esprit de tradition animait cette petite communauté, où la Judée, la Grèce et le Latium; semblaient avoir confondu, en vue d'un prodigieux avenir, leurs dons les plus divers. Pendant que le monothéisme juif fournissait la base inébranlable de la formation nouvelle, que la Grèce continuait par le guosticisme son œuvre de libre spéculation, Rome s'attachait avec une suite qui étonne à l'œuvre du gouvernement.

Toutes les autorités, tous les artifices lui

174 CONFÉRENCES D*ANGLETERBB

étaient bons pour cela. La politique ne recule pas devant la fraude ; or, la politique avait déjà élu domicile dans le§ conseils les plus secrets de l'Église de Rome. Des veines sans cesse renouvelées de littérature apocryphe, tantôt sous le nom des apôtres, tantôt sous le nom de personnages apostoliques comme Clément et Hermas, dès qu'elles avaient la garantie de Rome, étaient reçues avec confiance jusqu'au bout du monde chrétien.

Cette préséance de l'Église de Rome ne fit que grandir au m* siècle. Les évoques de Rome montrèrent une rare habileté, évitant les questions théologiques, mais toujours au premier rang dans les questions d'organisation et d'administration. La tradition de l'Église romaine passe pour la plus

ancienne de toutes. Le pape Corneille tient le premier rang dans l'affaire du novatia-

nisme ; on l'y voit, en particulier, destituer les évoques d'Italie et leur donner des successeurs. Rome était aussi Tautorité Centrale des Églises d'Afrique.

Et déjà même cette autorité allait aux excès. Cela se vit surtout dans l'affaire de la pâque. La question était beaucoup plus grave que nous ne serions maintenant tentés de le croire. Dans les premiers temps, lous les chrétiens continuèrent à faire delà pâque juive leur fête principale. Cette fête, ils la célébraient le même jour que les juifs, le 14 de nisan, à quelque moment de la semaine que ce jour tombât. Persuadés, selon la donnée de tous les anciens Évangiles, que Jésus, la veille de sa mort, avait mangé la pâque avec ses disciples, ils regardaient une telle solennité plutôt comme une commémoration de la Cène que comme un mémorial de la résurrection. Quand le christia-

t76 CONFÉRENCES I>* AxNGLETERItE

oisme se sépara de plus ea plus du judaïsme, une telle manière de \oir se trouva fort ébranlée. D'abord, une tradiliop nouvelle se répandit, d'après laquelle Jésus, avant de mourir, n'avait pas mangé la pâque, mais était mort le jour même de la pâque juive, se substituant ainsi à Tagneau pascal. En outre cette fêle purement, juive blessait la conscience chrétienne, surtout dans les Églises de Paul. La grande fête des chrétiens, c'était la résurrection de Jésus, arrivée, en tout cas, le dimanche après la Pâque juive.

D'après cette idée, on célébrait la fête le dimanche qui suivait le vendredi venant après le 1 4 de nisan.

A Rome, cette coutume prévalait, au moins depuis les pontificats de Xyste et de Télesphore (vers 120). En Asie, on était fort partagé. Les conservateurs comme Polycarpe, Méliton et toute l'ancienne école,

BOME ET LE GDRlSTlANiSME t77

tenaient pour la vieille pratique juive, conforme aux premiers Évangiles et à F usage des apôtres Jean et Philippe. Ce fut l'objet du voyage de Rome, que, vers l'an 154, Polycarpe entreprit sous le pape Anicet.

L'entrevue entre Polycarpe et Anicet fut très cordiale. La discussion sur certains points parait avoir été assez vive ; mais on s'entendit. Polycarpe ne put persuader à Anicet de renoncer à une pratique qui avait été celle des évêques de Rome avant lui.

Anicet, d'un autre côté, s'arrêta quand Polycarpe lui dit qu'il tenait sa règle de Jean et des autres apôtres avec lesquels il avait vécu, disait- il, sur le pied de la familiarité. Les deux chefs religieux restèrent en pleine communion Tun avec l'autre, et même Anicet fit à Polycarpe un honneur presque sans exemple. 11 voulut en effet que Polycarpe, dans l'assemblée des fidèles de Rome, pro-

i78 CONFÉRENCES D*ANGLETERRE

Donçât à sa place et en sa présence les paroles de la consécration eucharistique. Ces hommes ardents étaient pleins d'un sentiment trop élevé pour faire reposer l'unité des âmes sur l'uniformité des rites et des observances extérieures.

Plus tard, malheureusement, Rome mil une grande obstination à faire prévaloir son rite. Vers l'an 196, la question se représenta plus vive que jamais. Les Églises d'Asie persistaient dans leur vieil usage ; Rome, toujours passionnée pour l'unité, voulut les réduire. Sur l'invitation du pape Victor, on tint des réunions d'évêques ; une vaste correspondance fut échangée. Mais les évêques^ d'Asie, forts de la tradition de deux,apôtres et de tant d'hommes illustres, ne voulurent pas céder. Le vieux Polycrate^ évêque d'Éphèse, écrivit en leur nom une lettre assez roide à Victor et à l'Église de Rome.

Ce qui prouve que la papauté était déjà née et bien née, c'est Tincroyable dessein que les termes un peu âpres de cette lettre inspirèrentàVictor.llprétendit excommunier, séparer de l'Église universelle la province la plusillustre, parce qu'elle ne faisait pas plier ses traditions devant la discipline romaine.

Il publia un décret en vertu duquel les Églises d'Asie étaient mises au ban de la communauté chrétienne. Mais les autres évoques s'opposèrent à cette mesure violente et rappelèrent Victor à la charité. Saint Iréoée, en particulier, qui, par la nécessité du monde où il se trouvait transporté, avait accepté pour lui et pour ses Églises de Gaule la coutume occidentale, ne put supporter la pensée que les Églises mères d'Asie, auxquelles il se sentait attaché par le fond de ses entrailles, fussent séparées du corps de TÉfilise universelle. 11 dissuada énergiquemeut Vie-

180 CONFÉRENCES D'ANGLETBRRE

1— — ^— ^i^M^^^——^-^ ~m-^ M TT-n m 1 — "— ^^TTit— —^ — ■ -,

tor d'excommunier des Églises qui s'en tènaieut à la tradition de leurs pères, et lui rappela les exemples de ses prédécesseurs plus tolérants. Cet acte de rare bon sênis empêcha le schisme de TOrient et de l'Occident de se produire dès lé ji* siècle.

Irénée écrivit de tous les côtés aux évoques, et la question demeura libre pour les Éghses d'Asie.

En un sens, la procédure qu'entraîna le débat fut plus importante que le débat luimême. A propos de ce différend, FÉgUse fut amenée à une notion plus claire de son organisation. Et d'abord, il fut évident que le

laïque n'étail plus rien. Seuls les évêques

interviennent dans la question, émettent un avis. Les évêques se réunissent en synodes provinciaux, présidés per l'évêque delà ca^ pi taie de la province (l'archevêque de l'avenir), quelquefois par le plus ancien. L'as-

semblée synodale aboutit à une lettre qu'on expédie aux autres Églises. Ce fut donc comme un essai d'organisation fédérative, un essai pour résoudre les questions au moyen d'assemblées provinciales présidées par les évêques, et correspondant ensuite entre elles. On chercha plus tard dans les pièces de ce grand débat des précédents pour les questions de présidence des synodes et de hiérarchie des Églises. Entre toutes les Églises^ celle de Rome paraît avoir un droit particulier d'initiative. Mais cette initiative était loin .d'être synonyme d'infaillibilité ; car Eusèbe déclare avoir lu les lettres oh les évêques blâmaient énergiquement la conduite de Victor.

182 CONFÉREiNCES D^ANGLETERRB

L'autorité, Messieurs, aime Tautorité; les autoritaires, comme on dit aujourd'hui, dans les ordres les plus divers, se donnent la main. Des hommes aussi conservateurs que les chefs de l'Église de Rome devaient avoir une forte tentation de se réconcilier avec la force publique, dont ils reconnaissaient que Faction s'exerçait souvent pour le bien.

Cette tendance avait été sensible dès les premiers jours du christianisme. Jésus avait tracé la règle. L'effigie de la monnaie était pour lui le critérium suprême de la légitimité, au delà duquel il n'y avait rien à chercher. En plein règne de Néron, saint Paul écrivait : « Que chacun soit soumis aux puissances régnantes ; car il n'y a pas de

puissance qui ne vienne de Dieu. Les puissances qui existent sont ordonnées par Dieu ; en sorte que celui qui fait de l'opposition aux puissances rériste à Tordre établi par Dieu... »

Quelques années après, Pierre, ou celui qui écrivit en son nom l'Éptlre connue sous le nom de Prima Pétri, s'exprime d'une façon presque identique. Clément est également un sujet on ne peut plus dévoué de l'empire romain.

Enfin, un des traits de saint Luc (selon

moi, ily a un lien entre saint Luc et l'esprit de l'Église de Rome), c'est son respect pour l'autorité impériale et les précautions qu'il prend pour ne pas la blesser. L'auteur des Actes évite tout ce qui présenterait les Romains comme les ennemis du christianisme.

Au contraire, il cherche à montrer que, dans beaucoup de circonstances, ils ont dé-

184 CONFÉRENCES D*ANGLETEBRE

fendu saint Paul et les chrétiens contre les Juifs. Jamais un mot blessant pour les magistrats civils, Luc aime à montrer com- . ment les fonctionnaires romains ont été favorables à la secte nouvelle, parfois même l'ont embrassée, combien la justice romaine est équitable et supérieure aux passions des pouvoirs locaux. Il insiste sur les avantages que Paul dut à son titre de citoyen romain.

S'il arrête son récit à l'arrivée de Paul à Rome, c'est peut-être pour n'avoir pas à raconter les monstruosités de Néron.

Certes, il y avait dans d'autres parties de i'empire des chrétiens exaltés qui partageaient entièrement les colères juives et ne rêvaient que la destruction de la ville idolâtre, identifiée par eux avec Babylone. Tels étaient les auteurs d'apocalypses et les auteurs d'écrits sibyllins. Mais les fidèles des grandes Églises étaient dans de tout autres

idées. En 70, TÉglise de Jérusalem, avec un sentiment plus chrétien que patriotique, abandonna la ville révolutionnaire et alla chercher la paix au delà du Jourdain. Dans la révolte de Barkokébas, la séparation fut encore plus caractérisée. Pas un seul chrétien ne voulut prendre part à cette tentative d'un aveugle désespoir. Saint Justin, dans ses apologies, ne combat jamais le principe de Tempire ; il veut que l'empire examine la doctrine chrétienne, l'approuve, la contresigne en quelque sorte et condamne ceux qui la calomnient. Le premier docteur du temps de Marc-Aurèle, Méliton, évêque de Sardes, fait des avances bien plus caractérisées encore, et s'attache à montrer que le christianisme a de quoi se faire chérir d'un vrai Romain. Dans son traité de la Vérité, conservé en syriaque, Méliton s'exprime comme un évêque du iv^ siècle, expo-

sant à un Théodose que son premier devoir est de procurer par son autorité le triomphe de la vérité (sans nous dire, hélas! à quel signe on reconnaît la vérité). Que l'empire devienne chrétien, et les persécutés d'aujourd'hui trouveront que Fingérence de l'État dans le domaine de la conscience est parfaitement légitime.

Le système des apologistes, si chaudement soutenu par TertuUien, d'après lequel les bons empereurs ont favorisé le christianisme, et les mauvais empereurs l'ont persécuté, était déjà complètement éclos. Nés ensemble, disait-on, le christianisme et l'empire avaient grandi ensemble, prospéré ensemble. Leurs intérêts, leurs souffrances, leur fortune, leur avenir, tout était en commun. Les apologistes sont des avocats, et les avocats, dans les ordres les jplus divers, se ressemblent. Ils ont 'des arguments pour

toutes les situations et pour tous les goûts. Il s'écoulera près de cent cinquante ans avant que ces invitations doucereuses et médiocrement sincères soient entendues. Mais le seul fait qu'elles se présentent sous Marc- Aurèle à l'esprit d'un des chefs les plus éclairés de l'Église est un pronostic de l'avenir. Le christianisme et l'empire se réconcilieront, ils sont faits Tun pour Tautre.

L'ombre de MéUton tressaillira de joie quand l'empire se fera chrétien et que l'empereur prendra en main la cause « de la vérité. »

Ainsi l'Église faisait déjà plus d'un pas vers l'empire. Par politesse, sans doute, mais aussi par une conséquence très légitime de ses principes, Méliton n'admet pas qu'un empereur puisse donner un ordre injuste. On était bien aise de laisser croire que certains empereurs n'avaient pas été absolument opposés au christianisme ; on

aimait à raconter que Tibère avait proposé au sénat de mettre Jésus au rang des dieux ; c'était le sénat qui n'avait pas voulu. La préférence décidée du christianisme pour le pouvoir, quand il en peut espérer des faveurs, se laisse déjà entrevoir. On s'efforce de montrer, contrairement à toute vérité, qu'Adrien et Antonin ont cherché à réparer le mal causé par Néron et Domitien. TertuUien et sa génération diront la même chose de Marc-Aurèle. TertuUien doutera, il est vrai, qu'on puisse être à la fois césar et chrétien ; mais cette incompatibilité, un siècle après lui, ne frappera personne, et Constantin prouvera que Méliton de Sardes fut un homme très sagace le jour où il démêla si bien, un siècle et demi d'avance, au travers des persécutions proconsulaires, la possibiUté d*un empire chrétien.

La haine du christîaDisme et de l'empire était la haine des gens qui doivent s'aimer un jour. Sous les Sévères, le langage de rÉglise resta ce qu'il fut sous les Antonins, plaintif et tendre. Les apologistes affichent une espèce de légitimisme, la prétention que l'Église a toujours salué tout d'abord l'empereur. « Il n'y a jamais eu chez nous, dit TertuUien, de partisans de Cassius, de partisans d'Albin, de partisans de Niger. »

Légère illusion! Certes la révolte d'Avidius Cassius contre Marc-Aurèle fut un crime politique, et les chrétiens firent bien de n'y pas tremper. Quant à Sévère, Albin et Niger, ce qui décida entre eux, ce fut le succès, et l'Église n'eut d'autre mérite en s'attachant à Sévère que de bien deviner qui serait le plus fort. Ce prétendu culte de la légitimité au fond n'était que celui du fait accompli. Le principe de saint Paul portait ses fruits :

« Toute puissance vient de Dieu; celui qui tient Tépée la tient de Dieu poui» le bien. »

Cette attitude correcte à l'égard du pouvoir tenait à des nécessités extérieures tout autant qu'aux principes mêmes que l'Église avait reçus de ses fondateurs, L'Église était déjà une puissante association; elle était essentiellement conservatrice ; elle avait besoin d'ordre et de garanties légales: Cela se vit admirablement dans le fait de Paul de Samosate, évêque d'Antioche sous Aurélien. L' évêque d'Antioche pouvait déjà passer à cette époque pour un puissant personnage. Les biens de l'Église étaient dans sa main ; une foule de gens vivaient de ses faveurs. Paul était un homme brillant, peu mystique, mondain, un grand seigneur profane, cherchant à rendre le christianisme acceptable aux gens du monde et à l'auto-

rite. Les piétistes, comme on devait s'y attendre, le trouvèrent hérétique et le firent destituer. Paul résista et refusa d'abandonner la maison épiscopale. Voilà par où sont prises les sectes les plus altières ; elles possèdent, et qui peut régler une question de propriété ou de jouissance, si ce n'est l'autorité civile? Aurélien passa vers ce temps à Antioche; la question lui fut déférée, et l'on vit ce spectacle original d'un souverain infidèle et persécuteur chargé de décider qui était le véritable évêque. Aurélien montra, dans cette circonstance, un bon sens laïque assez^jieiirarquable. Il se fit apporter la corà'espondance des deux évoques, nota celui qui était en relation avec Rome et l'Italie et décida que celui-là était le véritable évêque d'Antioche.

Le raisonnement théologique que fit dans cette circonstauce Aurélien prêterait à bien

des objections; mais un fait devenait évident, c'est que le christianisme ne pouvait plus vivre sans Tempire et que l'empire d'un autre côté n'avait rien de mieux à faire que d'adopter le christianisme comme sa religion. Le monde voulait une religion de congrégations, d'églises ou de synagogues, de chapelles, une religion où l'essence du culte fût la réunion, l'association, la fraternité. Le christianisme remplissait toutes ces conditions. Son culte admirable, sa morale pure, son clergé savamment organisé, lui assuraient l'avenir.

Plusieurs fois, au m* siècle, cette nécessité historique faillit se réaliser. Cela se vit surtout sous ces empereurs syriens, que leur qualité d'étrangers et la bassesse de leur origine mettaient à l'abri des préjugés, et qui, malgré leurs vices, inaugurent une largeur d'idées et une tolérance incon-

nues jusque-là. Ces Syriennes d'Émèse, Julia Domna, Julia Msesa, Julia Mammaea, Julia Soémie, belles, intelligentes, téméraires jusqu'à l'utopie, n'étant retenues par aucune tradition ni convenance sociales, ne s'arrêtent devant rien; elles font ce que jamais Romaine n'aurait osé; elles entrent au sénat, y délibèrent, gouvernent effectivement l'empire, rêvent de Sémiramis et de Nitocris. Le culte romain leur parait froid et insignifiant. N'y étant attachées par aucune raison de famille, et leur imagination religieuse se trouvant plus en harmonie avec le christianisme qu'avec le paganisme italien, ces femmes se complaisent dans des récits de voyages de dieux sur la terre* Philostrate les enchante avec sa Vie d' Apollonius de Tyane ; peut-être eurent-elles avec le christianisme plus d'une affinité secrète « Certes, Héliogabale était un insensé ; et

194 CONFÉRENCES D'aNGLETERBE

pourtant sa chimère d'un culte monothéiste central établi à Rome et absorbant tous les autres cultes, montrait que le cercle étroit des idées des Antonins était brisé. Âlexandre-Sévère alla plus loin, il fut sympathique aux chrétiens ; non content de leur accorder la liberté, il plaça Jésus dana.Ji^e& iaraire par un éclectisme touchant. La paix semble faite, non, comme sous Constantin, défaite d'un des parlis^jnaw'^paTune large réconciliation. La même chose se revit sous Philippe l'Arabe, en Orient sous Zénobie, et, en général, chez les empereurs que leur origine étrangère mettait en dehors du patriotisme romain.

La lutte redoubla de rage quand ces grands réformateurs animés de Tancien esprit, Dioclétien et Maximien, crurent pouvoir donner à rempirejme nouvelle vie en s'en tenant au cercle étroit des idées romaines.

L'Église triompha par ses martyrs; l'orgueil romain plia' Constantin vit la force intérieure de l'Église, les populations de l'Asie Mineure, de la Syrie, de la Thrace, de la Macédoine, en un mot de la partie orientale de Tempire, déjàplus qu'àdemi chrétiennes.

Sa mère, qui avait été servante d'auberge à Nicomédie, fit miroiter à ses yeux un empire d'Orient, ayant son centre vers Nicée ou Nicomédie, et dont le nerf serait les évoques et ces multitudes de pauvres matricules à l'Église, qui, dans les grandes villes, faisaient l'opinion, Constantin fit l'empire chrétien.

Au point de vue de l'Occident cela nous étonne; car les chrétiens n'étaient encore en Occident qu'une faible minorité ; en Orient, la politique de Constantin fut non seulement naturelle, mais commandée.

Chose singulière ! La ville de Rome reçut de cette politique le coup le plus grave qui

Fait jamais frappée. Ce qui réussit avec Constantin, ce fut le christianisme ; mais ce fut le christianisme oriental. En bâtissant une nouvelle Rome sur le Bosphore, Constantin réduisit la vieille Rome à n'être plus que la capitale de l'Occident. Les cataclysmes qui suivirent, les invasions des barbares, qui épargnèrent Constantinople et tombèrent sur Rome de tout leur poids, réduisirent l'antique capitale du monde à

un rôle borné, souvent humble. Cette primauté ecclésiastique de Rome qui éclate ^ Il avec tant d'évidence aux xn* et m* siècles, n'existe plus depuis que l'Orient a une existence et une capitale séparées. Con-* stantin est le véritable auteur du schisme entre l'Église latine et l'Église d'Orient.

Rome prend sa revanche, d'abord par le sérieux et la profondeur de son esprit d'organisation*. Quels hommes que saint Sylves-

tre, saint Damase, Grégoire le Grand ! Avec un courage admirable, elle travaille à la conversion des barbares, elle se les attache, elle en fait ses clients, ses sujets. Le chefd'œuvre de sa politique fut son alliance avec la maison Carlovingienne et le coup hardi par lequel elle rétablit dans cette maison l'empire mort depuis 300 ans. L'Église de Rome se relève alors«plus puissante que jamais, et devient de nouveau pour huit siècles le centre de toutes les grandes affaires de l'Occident.

Ici s'arrête ma tâche, Messieurs ; vous confierez à d'autres le soin de raconter cette prodigieuse histoire de l'Église féodale, ses grandeurs, ses abus. Un autre ensuite vous montrera la réaction contre ces abus, le protestantisme, divisant à son tour l'Église latine et revenant à l'idée primitive du

christianisme. Chacune de ces grandes pages historiques aura son charme et son enseignement. Celle que je -vous ai racontée est pleine de grandeur. On n'est impartial que pour les morts. Tandis que le catholicisme a été une puissance ennemie, un danger pour la liberté et l'esprit humain, on avait raison de le combattre. Or, quand l'histoire sert au combat, on nejracontepas bien. Notre siècle est le siècle de l'histoire, car c'est le siècle du doute sur les matières dogmatiques, c'est le siècle oîi, sans entrer dans la discussion des systèmes, un esprit éclairé se dit à lui-même : « Si, depuis que la raison existe, tant de milliers de symboles ont eu la prétention de présenter la vérité complète, et si cette prétention s'est toujours trouvée vaine, est-il bien probable que je sois plus heureux que tant d'autres et que la vérité ait attendu ma venue ici-bas pour

faire sa défîDitive révélation? » Il n'y a pas de révélation définitive, il y a un efifort touchant de l'homme pour rendre supportable sa destinée. Mais la conséquence de cela n'est pas le dédain, c'est la bienveillance.

Quiconque croit avoir quelque chose à nous apprendre sur notre destinée et sur notre fin doit être le bienvenu. Rappelez- vous, dans vos vieilles histoires, l'avis judicieux et discret de ce chef saxon de Northumbrîe dans l'assemblée où Ton discuta si l'on adopterait la doctrine des missionnaires romains.

« Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec tes capitaines et tes hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que ta salle est bien chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte.

sortant par Tautre ; l'instant de ce trajet est pour lui plein de douceur, il ne sent plus ni la pluie ni Forage ; mais cet instant est rapide ; Toiseau a fui en un clin d'œil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver. Tels me semblent la vie des hommes sur cette terre et son cours d'un moment, comparé à la longueur du temps qui la précède et qui la suit. Ce temps d'avant la naissance et d'après la mort est ténébreux ; il nous tourmente par l'impossibilité de le connaître ; si donc la nouvelle doctrine peut nous en apprendre quelque chose d^un peu certain, elle mérite que nous la suivions. )>

Hélas ! les missionnaires de Rome n'apportaient pas ce minimum de certitude dont le vieux chef northumbrien se déclarait, en vrai sage qu'il était, décidé à se contenter. La vie nous paraît toujours un court passage entre deux longues nuits. Heureux celui qui

se laisse endormir au vain bruit des menaces qui troublèrent autrefois la conscience humaine et ne doivent plus que la bercer ! Une seule chose est certaine, c'est le'^sourire paternel, qui, à certaines heures, traverse la nature, attestant qu'un œil nous regarde et qu'un cœur nous suit. Gardons-nous de toute formule absolue, qui deviendrait un jour un obstacle à la libre expansion de nos esprits. Il n'est pas de communion religieuse qui ne possède encore des dons de vie et de grâce ; mais c'est à condition qu'à une docilité humiliante succède la sympathique adhésion.

La comparaison du régiment, inventée par Clément Romain, et depuis tant de fois répétée, doit être tout à fait abandonnée.

Vous avez voulu que je vous rappelle les grandeurs du catholicisme à sa plus belle époque. Je vous en remercie. Des liens d'enfance, les plus profonds de tous, m'atta-

chent au catholicisme, et, quoique je sois séparé de lui, souvent je suis tenté de dire ce que dit Job (au moins dans notre version latine) : Etiam si occiderit me^ in ipso sperabo. Cette grande famille catholique est trop nombreuse pour n'avoir pas encore un grand avenir. Les étranges excès oîi, depuis cinquante ans, elle s'est portée, ce pontificat inoui de Pie IX, le plus étonnant qu'il y ait dans rhistoire, ne sauraient se terminer médiocrement. Il y aura des foudres, des éclats comme tous ceux qui accompagnent les grands jours des jugements de Dieu. Et pour demeurer possible encore, acceptable à ceux qui Tont aimée , aurait-elle beaucoup à faire, cette vieille mère qui ne saurait de sitôt mourir? Peut-être trouverat-elle, pour arrêter le bras de son vainqueur, qui est la raison moderne, des arts de magicienne, des mots comme ceux que mur-

mura Balder sur le bûcher. L'Église catholique est une femme; défions-nous des paroles charmeresses de son agonie. Figurons-nous que quelque jour elle se mette à nous dire : (^ Mes enfants, tout n'est ici-bas que symbole etjque' songe. Il n'y a de clair en cô-HiSnde qu'un petit rayon de lumière bleue qui traverse les ténèbres et a tout l'air d'être le reflet d'une volonté bienveillante. Venez en mon sein, où l'on trouve l'oubli. Pour qui veut des fétiches, j'ai des fétictes ; à qui veut les œuvres, j'offre les œuvres ; pour qui veut l'enivrement du cœur, j'ai le lait de mes mamelles, qui enivre. A qui veut l'amour, j'en surabonde; à qui veut l'ironie, j'en verse à pleins bords. Venez tous ; le temps des tristesses dogmatiques est passé. J'aurai de la musique et de l'encens pour vos funérailles, des fleurs pour vos mariages, l'accueil joyeux de mes clo-

ches pour vos nouveau-nés. » Ëhbien! si elle disait cela, notre embarras serait extrême. Mais elle ne le dira pas.

Voire grande et glorieuse Angleterre a résolu, Messieurs, la partie pratique de la question . Autant la solution théorique du problème religieux est impossible, autant il est facile de tracer la ligne de conduite que rÉtat et l'individu doivent suivre en pareille matière. Tout se résume en un seul mot.

Messieurs: liberté. Quoi de plus simple? La foi ne se commande pas ; on croit ce qu'on croit vrai ; il ne dépend de personne de tenir pour vrai ce qu'il est amené, à tort ou à raison, à trouver faux. Nier la liberté de penser est une sorte de contradiction. Mais de la liberté de penser au droit d'exprimer ce que l'on pensej il n'y a qu'un pas. Car le droit est le même pour tous ; je n'ai le droit d'interdire à personne d'exprimer son avis ;

mais personne n'a le droit de m'interdire d'exprimer le mien. Voilà une théorie qui paraîtra bien humble aux docteurs transcendants qui se croient en possession de la vérité absolue. Nous avons sur eux un grand avantage, Messieurs. Ils sont obligés, pour être conséquents, d'être persécuteurs; à nous, il nous est permis d'être tolérants, tolérants pour tous, même pour ceux qui, s'ils le pouvaient, ne le seraient pas pour nous.

Oui, allons jusqu'à ce paradoxe ; la liberté est la meilleure arme contre les ennemis de la liberté. Quelques fanatiques nous le disent avec sincérité : « Nous prenons la liberté de vous, parce que vous nous la devez d'après vos principes ; mais vous ne l'auriez pas de nous, car nous ne vous la devons pas. » Eh bien 1 donnons-leur la liberté tout de même, et ne nous . figurons pas qu*à ce marché-là nous serons dupes.

206 CON.FÉRENGES s'aNGLETERRE

jNoq; la liberté est le grand dissolvant de tous les fanatismes. En réclamant la liberté pour mon ennemi, pour celui qui me supprimerait s'il en avait le pouvoir, je lui fais en réalité le plus mauvais cadeau. JeFoblige à boire un breuvage fort, qui lui tournera la tête, tandis que moi je garderai la mienne.

La science supporte le régime viril de la liberté ; le fanatisme, la superstition ne le supportent pas. Nous faisons plus de tort au dogmatisme en le traitant avec une implacable douceur qu'en le persécutant ; par cette douceur nous inculquons le principe même qui coupe tout dogmatisme par la base : savoir que toute controverse métaphysique est stérile et qu'en cet ordre la vérité pour chacun est ce qu'il croit entrevoir.

L'essentiel n'est donc pas de faire taire un enseignement dangereux, d'éteindre telle voix discordante; l'essentiel est de mettre

Tesprit humain dans un état où la masse \oie rinutilité de ces colères. Quand cet esprit devient l'atmosphère de la société, le fanatique ne trouve presque plus à vivre. Il est vaincu lui-même par la mollesse générale. Si, au lieu de faire conduire Polyeucte au supplice, le magistrat romain l'eût renvoyé en souriant et en lui serrant amicalement la main, Polyeucte n'eût pas recommencé ; peut-être même, sur ses vieux jours, eût-il ri de son escapade et fût-il devenu un homme de bon sens.

Page 1