MOLIÈRE
Oui, la même raison parle par votre bouche ; Mais, quand j'écris avec une plume farouche Gela me fait du bien et délivre mon cœur. Possible que je sois un maladroit auteur ! La pièce que je fais, il faut que je la fasse ; Quelque démon m'y pousse et me met face à face Avec moi-même ! avec ma toute passion ! Cela soulage...
Et maintenant, Mesdames, Messieurs, vous voyez quel intérêt prend à nos yeux cette scène, peu importante en apparence, cette scène îx de l'acte III du Bourgeois gentilhomme; dont j'avais l'honneur de vous lire un fragment et qui, dans un instant sera, répétée devant vous avec un l aient que je n'ai pas.
Dans Molière tout esl vrai. Les types mêmes et les scènes, qui pourraient nous paraître du domaine de la fantaisie, ont été tirés par lui de la réalité. « Il y en a, dit un de ses rivaux-, qui ne vont point sans leurs mains ; mais on peut dire de lui — de Molière — ■ qu'il ne va pas sans ses yeux et ses oreilles. » Puis il introduisait toutes vives dans son œuvre les scènes qu'il avait observées.
N'est-ce pas à M. Jourdain, l'honnête marchand de drap, que Molière pensait quand il était surpris dans une boutique par son ennemi Donneau de Visé.
Donneau de Visé était homme d'esprit, rédacteur du Mercure. Il mit Molière en scène sous le nom
LE BOURGEOIS GENTILHOMME. i-'
d'Élomire — l'anagramme de Molière ■ — dans sa Comédie de Zélinde ou la véritable critique de V Ecole des femmes ou la critique de la critique: Sous couleur de satiriser son adversaire, Donneau deViséledépeinl ainsi :
« Je suis descendu, dit dans la pièce un marchand de la rue Saint-Denis. Elomire, c'est-à-dire Molière, n'a pas dit une seule parole. Je l'ai trouvé appuyé sur ma boutique dans la posture d'un homme qui rêve. Il avait les yeux collés sur ! rois ou quatre personnes de qualité qui marchandaient dc^ dentelles : il paraissait attentif à leur discours et il semblait, par le mouvement de ses yeux, qu'il regardait jusques au fond de leurs âmes pour y lire ce qu'elles ne disaient pas. »
Voilà l'auteur du Bo \ gentilhomme, voilà
Molière pris en flagrant délit, Molière, « l'homme aux yeux profonds qui allaient si avant dans la réalité . tel que le définit Barbey d'Aurevilly. Aussi bien n'est-ce pas la satire du grand comique qui' Donneau de Visé a fait»' par ces lignes, où il croyait le tourner en ridicule, c'esl son bel éloge, "ù nous sommes heureux de 1»' retrouver tout entier, ••! d'autan! plus précieux pour nous qu'il a été tracé par la plume d'un adversaire.
Il est un autre personnage de la comédie du Bourgeois gentilhomme sur lequel je voudrais encore attirer votre attention, c'esl celui du jeune seigneur aigrefin el ruffian, dont parle Jules Lemaître, celui que Molière a. appelé Dorante, un i omte authentique assure le programme, gentilhomme de bonne sou< lie et qui fréquente à la < !our.
h Dorante, observe un critique d'aujourd'hui,
Dorante, ce seigneur qui dit à Jourdain « mon ami el lui fait croire qu'il a parlé de lui au roi pour lui soutirer de l'argent, Dorante qui ne craint pas d'offrir à M. Jourdain une honteuse, complaisance et, sous prétexte de servir d'intermédiaire à ses amours, passe à sa propre maîtresse les cadeaux que notre nigaud croit faire pour lui-même, parasite, escroc, proxénète : il est vicieux et méprisable... »
Evidemment nous avons mille raisons de partager cette manière de voir ; aussi sommes-nous surpris du rôle si honorable que Molière l'ait jouer à ce gentilhomme sur la fin de sa comédie. Et voici Jeân- J ;cques Rousseau qui t'ait de Dorante l'honnête homme de la pièce dans sa fameuse lettre sur les spectacles adressée à d'Alemhert. « Dans le Bourgeois gentilhomme, écrit-il, Dorante n'est-il pas l'honnête homme? n'a-t-il pas pour lui tout l'intérêt? et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à M. Jourdain? »
On a protesté contre ces lignes de Rousseau, on les a traitées de paradoxe, c'est que l'on a mesuré la société du xvne siècle à l'aune d'aujourd'hui.
Songez à Porthos, dans les Trois Mousquetaires, à Porthos qui se fait si bravement entretenir par la veuve d'un président au Parlement, une dame d'âge mûr et d'un embonpoint plus que rondelet ! Loin de le présenter comme un personnage méprisable, Dumas fait de lui une manière de héros.
C'est qu'il connaissait à fond son xvne siècle et ces nobliaux besoigneux qu'il remettait si magnifiquement en lumière.
Les gens de Cour, Dour lesquels Molière avait écrit
sa pièce, trouvaient fort bon qu'un des leurs dupât plaisamment un bourgeois enrichi dans le négoce, et qui représentait à leurs yeux une façon d'usurier.
Écoutez cette page de l'Italien Primi Visconti qui vient à la cour de France sous Louis XIV et. dans la société qu'il décrit, placez le comte Dorante du Bourgeois gentilhomme, vous verrez comme il s'y trouvera bien chez lui :
« Je voudrais que vous vissiez la Cour, dit Visconti : c'est une vraie confusion d'hommes et de femmes, un mélange de gens et un bruissement perpétuel... Tout le monde veut de l'argent, souvent ils se trompent entre eux... Il n'y a pas de pays plus turbulent . Il n'y a ni maison, ni bien, ni famille, ni honneurs qui soient durables. A part les ministres et quelques bourgeois en ville, les autres mangeni un peu partout : toujours en mouvement comme des bohémiens» Il y a à Paris plus de 20 000 gentilshommes — style Dorante — qui n'ont pas un sou et qui subsistent pourtant par le jeu et les femmes et qui vivent d'industrie. Aujourd'hui ils vont à pied et le lendemain en carrosse. Pour des jeunes gens insouciants, c*est d'ailleurs un beau pays. »
Aussi ne nous étonnons pas si Dorante, désireux d'offrir une galanterie à la femme qu'il aime, à Dorimène, lui persuade tout naturellement que la fête sera donnée dans la maison de M. Jourdain. Cet emprunt qui, de nos jours, heùrterail toute vraisemblance, allait de soi sous le grand roi.
Maurice Donnay fait parler très justemenl le Chevalier dans le Mènûgede Molière :
Le Chevalier, montrant le château de Versailles :
... Ces bicoques-là n'ont jamais été faites Pour loger tant dé gens. < lertains réduits fort noirs, • Des petits endroits à mettre des arrosoirs Et des râteaux, voilà ce qu'on nous offre en guise D'appartements. On m'a dit que Messieurs de Guise Et d'Elbeuf sont outrés. Enfin je dormirai Dans quelque vestibule ou sur quelque degré...
{Le Ménage de Molière, acte II, tableau 1, se. n).
Je pourrais, multipliant les exemples, continuer à vous montrer de la sorte comment, dans le Bourgeois gentilhomme — comme aussi bien dans les autres comédies de Molière ■ — ■ traits de mœurs et traits de caractère sont directement reproduits des tableaux contemporains; mais je ne veux pas retenir trop longtemps votre attention et je dois encore vous parler de la cérémonie turque et du ballet.
Au mois de juillet 1669, dans la leste chronique qu'il rimait pour une noble princesse, La Fontaine lui mandait entre autres nouvelles :
Nous attendons du Grand Seigneur Un bel et bon ambassadeur :
Il vient avec grande cohorte ; Le nôtre est flatté par la Porte. ■ Tout ceci la paix nous promet Entre Saint-Marc et Mahomet.
ce qui veut dire entre Venise et le Grand Turc, entre la France et le Sultan. Gomme M. Jourdain de la prose, dit Albert Vandal, le bon La Fontaine faisait ici de la diplomatie sans le savoir. L'énergique intervention des Français, aussi bien à la bataille du Saint-Gothard, en Hongrie, qu'au siège de Candie soutenu par les Vénitiens, en avait imposé aux
Turcs; et, dans la vue de nouer des relations meilleures, Mohammed LV se décidait à faire les premiers pas.
Depuis bien des années on n'avait plus vu en France d'ambassade ottomane. L'arrivée du Turc devait faire sensation.
Suleiman-aga, envoyé de la Sublime Porte, débarqua à Toulon le 4 août 1669, avec une suite de vingt personnes. C'était dans son pays un personnage secondaire. Il avait été tout d'abord bostaiidjis, c'està-dire jardinier du sérail. Les bostandjis plantaient (\r* choux et chassaient à coups de pierre les badauds attardés sur la rive du Bosphore quand la sultane Validé y allait goûter le frais. Puis il s'était élevé jusqu'à une charge de cour qui lui avail donné le litre de muteferraca, nous dirions de gentilhomme.
«Vrai type d? Oriental, dit Albert Vandal : visage long et maigre, teint olivâtre, yeux ardents, barbe noire, corps sec et nerveux ; au moral, un fanatisme' farouche, un orgueil emporté ; un mépris absolu des infidèles. A. ses yeux tous les Français n'étaient que des chiens de chrétiens. »
11 n'accorda aucune attention aux prévenances ni aux honneurs dont il fut accablé dès son arrivée à Marseille. Comme les échevins de la ville s'étaienl portés à sa rencontre pour lui souhaiter la bienvenue, il prétendit entendre leur harangue sans descendre de cheval. Tel un baron vêtu de fer^au Moyeu A.ge, vis-à-vis de ses vassaux. Kl il arriva ainsi à Paris, affectant partout une «gravité insolente», disait les document s du t emps.
Alors se posa une grave question: commenl organiser sa récepl ion.
Car si rètïquette était rigoureuse et formaliste à la cour de Constantinople, elle ne l'était pas moins à la cour du roi Soleil. Il s'agissait d'éviter tout ce qui pourrait donner à Mohammed IV, par la voie de son ambassadeur, un air de supériorité.
« On prit le parti, dit Albert Vandal, d'appliquer exactement au Muteferraca le traitement que nos envoyés recevaient du grand vizir et cette préoccupation allait inspirer aux minisires de Louis XIV la plus extraordinaire fantaisie. »
A la maison de Suresnes où demeurait Hugue do Lionne, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, on disposa tout pour un cérémonial, qui allait reproduire trait pour trait celui des Turcs, et qui a pour nous d'autant plus d'intérêt que cette bouffonnerie diplomatique va être l'origine immédiate de la comédie et de la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme. Hugue de Lionne joua le rôle du grand vizir, et l'intendant de sa maison, M. de Rives, se vit attribuer le rôle correspondant du Kiaya-bey. Le reste à l'avenant.
On commença par faire attendre Suleiman-a a, pendant huit heures dans une antichambre : c'était en effet le temps pendant lequel nos ambassadeurs devaient se morfondre dans les appartements du grand vizir, avant d'être introduits en sa présence.
Quand il lui fut permis d'entrer, Suleiman trouva Hugue de Lionne accroupi à la turque dans le fond d'un lit de repos tendu de drap d'or, appuyé sur des coussins de brocart d'or : le sol était tendu de tapis persans. On imagine les autres détails. Un drogman grec servit de truchman. Quant aux spectateurs de
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cette comédie orientale : seigneurs et dames de la Cour, ils étaient, groupés dans une galerie voisine d'où ils contemplèrent la cérémonie par une baie vitrée. Le tout se passa à l'orientale : on apporta du café, des sorbets, le service se lit à la turque, des parfums brûlaient dans des cassolettes. .Mais le mut ai'erraca ne se départit pas de sa hauteur et, par la bouche de l'interprète, il se refusa énergiquement à se dessaisir, entre les mains des ministres, de la lettre du Sultan dont il était porteur :il avait ordre de ne la remettre qu'à l'Empereur des Francs en personne ; rien ne put le faire céder.
Hugue de Lionne rendit compte de l'entrevue à Louis XIV et il fut décidé que, pour la remise de l'épître du grand Seigneur, une nouvelle cérémonie serait préparée.
Elle devait être du plus grand éclat ! il s'agissail d'éblouir le musulman rétif par la magnificence de l'Empereur dv^ Francs. La Cour se trouvait à Saint- Germain. Aux entoura et dans l'intérieur du château, furent disposés les beaux régiments de la maison du roi : les chevau-légers en habit écarlate à brandebourgs d'or, les mousquetaires noirs, en pourpoints noirs sur leurs chevaux noirs, les gardes Suisses, en leur uniforme mi-parti, le côté droil en taffetas cramoisi, le coté gauche eu taffetas bleu ; seigneurs 1 1 dames de la Cour, en grand habit, se pressaienl sur triple rang le long de la « (Valérie de Matin me . au fond de laquelle Louis XIV avait pris pla< e sur un trône (I "argent très élevé. Le roi avait SUT lui tous les diamants de la c.mnmue qui semblaient, dit la
Gazette) l'environner de lumière. Mais le Turc n'en
fut pas impressionné ; du moins il affecta de ne pas l'être, pas plus que les gens de sa suite qu'il avait stylés. Il n'avait d'attention que pour le petit sac en brocart d'or et d'argent, cacheté par le bout, où se trouvait la lettre du Sultan, et qu'il portait ostensiblement avec une dévotion extrême. On aurait dit d'un bedeau chargé de toutes les reliques de la terre. Arrivé au pied du trône, il en gravit délibérément les marches, et poussa l'audace jusqu'à exiger que le roi se levât pour recevoir la lettre du Grand Turc. Et comme cette prétention fut accueillie de la manière que vous imaginez, le muteferraca se retira en donnant les signes les moins équivoques de sa mauvaise humeur, haussant les épaules et bougonnant. Et à ceux qui- lui vantèrent peu après le nombre et la beauté des pierres précieuses dont l'habit du roi de France était orné, il fit répondre par le drogman que le cheval de son maître en portait bien davantage.
C'est alors qu'un des officiers de la Cour, mieux au fait du caractère oriental, avisa le bon moyen de faire sentir à Suleiman-aga la valeur du roi de France. Il le fit enfermer chez lui dans un petit appartement, où il fut littéralement tenu en prison.
Les journées passaient. Il était interdit au malheureux musulman de voir âme qui vive ; en vain demandait-il qu'on lui permît de communiquer avec ceux de ses compatriotes qui se trouvaient à Paris où ils exerçaient déjà les menues professions de vendeurs de tapis et de cacaouettes sous lesquelles nous les connaissons encore. Ainsi progressivement sa morgue tomba. Les seigneurs de la Cour, qui le venaient voir,
lo trouvaient à plat sur son lit, la figure dans les coussins, « battu, languissant ». Continuait-il à tenir en mépris les diamants de la couronne ? toujours estil qu'il commençait à se persuader. que «l'Empereur des Francs » était un puissant seigneur.
Enfin il lui fut permis de retourner sur les rives du Bosphore avec le marquis de Nointel, qui allait y rejoindre son poste. Le pauvre muteferraca s'y rendait perdu dans le bagage et le domestique de notre ambassadeur.
Voilà l'origine de la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme. Louis XIV et Colbert la demandèrent à. Molière dès après le départ de Suleiman-aga.
La curiosité avait et é piquée par l'ambassade musulmane, et puis, n'aurait -on pas plaisir à voir tourner les Turcs en ridicule, après avoir essuyé leurs dédains.
Un jeune gentilhomme, un Marseillais, Laurent d'Arvieux, qui connaissait bien l'Orient, se trouvait de séjour à la Cour, où le roi, la reine, Mme de Montespan se plaisaient à ses récits : « Sa Majesté, écrit d'Arvieux, m'ordonna de me joindre à MM. de Molière et de Lulli pour composer une pièce de t héàl re où Ton put faire entrer quelque chose des habillements et des manières des Turcs. Je rixe rendis pour cet effet au village d'Auteuil où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce... Je fus chargé de tout ce qui regardait les habillements et les manières des Turcs... Je demeurai huit jours chez Barailloi) - - tailleur de la troupe de Molière — pour faire faire les habits ci lo l urbans à la turque. Tout fut transporte à Chambord où la pièce fut jouée devant le roi. »
La distribution des rôles aux premières représentations du Bourgeois gentilhomme n'est pas indifférente; Molière lui-même tenail le rôle de M. Jourdain, sa femme, Mlle Molière, comme dit l'affiche, tint celui de Lucile ; La Grange, le meilleur acteur de la troupe, après Molière, incarnait le jeune Gléonte ; quant au rôle de Mme Jourdain, il avait été réservé à un homme, l'acteur Hubert, qui n'avait pas son égal, paraît-il, pour figurer les femmes d'un certain âge. Dans la cérémonie turque, un autre acteur illustre, le compositeur Lulli, le plus grand musicien de son temps, parut sous les traits du mamamouchi. « Personne, dit la critique contemporaine, n'a été capable d'égaler Lulli dans ce rôle, car il était aussi excellent grimacier qu'excellent musicien. :■>
Après avoir été joué devant la Cour nu château de Chambord, puis à Saint-Germain, le Bourgeois gentilhomme fut donné devant le public, à Paris, le 25 novembre 1670, sur la scène du Palais Royal. Robinet en parle dans sa gazette rimée. 11 s'agit de Molière :
Mardi, l'on y donne en public, De bout en bout et rie à rie.
Son charmant Bourgeois gentilhomme, C'est-à-dire presque tout comme A Chambord et dans Saint-Germain L'a vu notre grand Souverain.
Même avecques des entrées De ballet des mieux préparées, D'harmonieux et grands concerts Et tous les ornemens divers Qui font de ce gai régal La petite oie à la royale.
On nommait « petite oie» les ornements accessoires d'un- costume : plumes, dentelles, rubans, volants fanfreluches: ici le gazetier applique l'expression aux accessoires de la comédie : cérémonie turque, entrées et ballets. Mais nous savons par les échos du temps que les contemporains estimèrent que dans le Bourgeois gentilhomme, la petite oie, c'est-à-dire les accessoires, constituèrent le principal. La cérémonie turque eut un tel succès que, dans la suite, on l'intercala ■ — - vous n'imagineriez jamais où — dans le ballet de Psyché !
On a dit que le mutaferraca, Suleiman, dont la mission en France avait été l'origine de la cérémonie turque du Bourgeois gentilhomme, fut appelé à y assister. C'est une erreur: Suleiman avait déjà quitté la France quand la comédie vit le. jour. Mais sous Louis XIV encore, le L3 juin 1704, un autre musulman, Hadgy Mustafa, envoyé de l'émir de Tripoli, en eut le régal... Ce qui nous paraîtrait singulier, puisque, dans la cérémonie, les mœurs et les croyances des mahométans sont tournées en dérision. Mais, à l'en croire, l'envoyé de J'émir y prit grand plaisir. Et quand on lui en demanda son opinion, après la représentation, il ne lit qu'une seule critique: la bastonnade à M. Jourdain ne se donnait pas correctement. Voici comme il convenait de procéder : «Ilfallait que deux personnes levassent les pieds de M. Jourdain, lui lissent heurter le derrière à terre et missent ses pieds dans une corde attachée aux deux bouts du bâton et, tournanl le bâton, lui serrassenl les pieds dans celle corde, en sorte que la plante des pieds fûl tournée vers le ciel;
puis un troisième s'avance avec une baguette et frappe sur la plante des pieds en comptant : un, deux, trois, quatre, cinq, six, etc. Cela fait, on défait les pieds de M. Jourdain et on l'assied sur un fauteuil. »
Hadgy Mustafa déclara tout le reste très bien. Cet ambassadeur tripolitain nous paraît avoir été un pince-sans-rire, à moins qu'il n'ait donné cette réponse sérieusement, auquel cas elle serait plus charmante encore et d'un parfum tout oriental.
Mais l'agence Wolf ne nous a-t-elle pas annoncé une autre cérémonie turque, plus bouffonne encore bien que moins drôle que celle du mamamouchi de Molière. Le « padischah Guilloum » s'apprêterait à aller parader et faire des salamaleks au seuil des mosquées en émail bleu de la Corne d'Or.
L'impérial baladin aurait à coup sûr grande envie de donner au monde ce divertissement, et s'il hésite ou renonce à le faire, c'est qu'il se dit sans doute que ces cérémonies orientales ne vont pas sans bastonnade et que cette partie du spectacle pourrait bien être réglée, sinon à la mode des Turcs, du moins — comme nos enfants chantent dans une de leurs petites rondes — « à la mode de chez nous ».