RACINE : PHÈDRE
Par LÉOPOLD-LACOUR
Mesdames, Messieurs,
Au temps de Molière et de Racine, si l'un des théâtres qui existaient alors à Paris donnait une tragédie, ce qui n'était pas rare, il la faisait ordinairement suivre d'une farce. Ainsi, dans l'âme du spectateur, s'effaçaient « à la française, — «à la gauloise plutôt, — les impressions de terreur ou de pitié précédemment ressenties, et le public se retirait escorté du joyeux écho de ses éclats de rire.
L'Odéon, dans ses matinées classiques, se montre volontiers fidèle à la tradition de l'Hôtel de Bourgogne, du Marais, du Palais- Royal (ce dernier l heàl re fut, vous le savez, celui de Molière jusqu'à la mort du grand poète et acteur comique). Et, sans doute, cela peut obliger l'Odéon, cela l'oblige souvent à manquer de respect à la chronologie littéraire : aujourd'hui, par exemple, la représentation commencera par Phèdre, qui est de 1677, et finira par les Fourberies de Scapiii. qui sont de 1(371 ; mais peu vous importe,
n'est-ce pas? cette petite licence, ni l'une ni l'autre des deux pièces ne devant en souffrir : au èontraire. Le conférencier, du reste, est là, pour faire réparation aux dates interverties. Il peut même avoir d'excellentes raisons pour respecter, lui, l'ordre chronologique ; et la meilleure des miennes, c'est que je veux — et dois, il me semble, — être bref sur les Fourberies de Scapin, farce amusante, intéressante, je ne le nie point, mais Phèdre est passionnante ! Phèdre est belle, je parle toujours de la tragédie. Et elle a une histoire non moins attirante, à sa manière, que la pièce elle-même ! une histoire qui se confond avec celle de Racine; qui en fut, assure-t-on, la péripétie décisive, et sur laquelle, enfin, ou à propos de laquelle, on a émis tant d'hypothèses, les unes raisonnables, mais insuffisantes, d'autres folles, pour ne pas «lire absurdes, qu'il me parait indispensable d'apporter, à la lumière des textes, la seule explication dont il soit impossible de se passer si l'on veut bien comprendre le renoncement définitif du poète au théâtre.
Les Fourberies ont leur place, dans l'œuvre de Molière, entre la tragédie-ballet de Psyché et la Comtesse iïEscarbagnas. Postérieures d'environ neuf ans à YEcole des femmes, d'un peu moins à Tartuffe, à Don Juan et au Misanthrope, de moins encore à Amphitryon et à V Avare, elles le seraient à tous les principaux chefs-d'œuvre de leur auteur s'il n'avait pas écrit les Femmes savantes (1672). Après ces Femmes savantes, d'ailleurs, il ne lit plus que le Malade imaginaire, dont la quatrième représen-
tation, le 17 février 1673, liât a la mort du trop vrai malade qu'il était depuis des années. Les Fourberies peuvent être, d'autre part, considérées comme sa dernière farce, si l'on retire à la Comtesse cTEscarbagnqs et au Malade imaginaire ce nom de farce qu'on leur inflige quelquefois. La Comtesse est bien une petite comédie ; le Malade une grande comédieballet, singulièrement cruelle par endroits, et donl la fin, la fameuse cérémonie burlesque où Argan es1 reçu médecin, tient autant de la satire que de la féerie carnavalesque. Les Fourberies ne sont, elles, qu'une farce et, j'ajoute, composées toul entières pour un seul rôle, celui du valet Scapin.
Le Malade imaginaire, au surplus — connue la < 'ùmtesse -aV Escarbagnas — est un ouvrage original (malgré quelques légers emprunts). Les Fourberies sont imitées d'une comédie de Térence, le Phormion. Librement imitées, certes: te personnage de Scapin est même très différent de l'espèce de « faiseur . du « Mercadet grec », a-t-on pu dire, qu'est Phormion le parasite. Mais la donnée de la pièce française [l'appartient pas à Molière; et, non content de se' l'être habilement appropriée — ce qui était fort légitime — il prit à Rot rou, pour la développer en prose, la première scène de la Sœur, comédie en cinq actes et en vers (1645) ; à Cyrano de Bergerac deux semés du Pédant joué (1654), pour les marquer de sa griffe, j'en conviens, mais n'était-ce pas. tout de même, abuser du quia nominor leo ? Le mol si comique de Géronte : « Que diable allait-il faire dans cette galère»?, ce mot plusieurs fois répété coup sur coup, et qui a l'air d'une trouvaille de Molière, en
est une de Cyrano ! « Que diable aller faire aussi dans la galère d'un Turc? » s'écrie le pédant Granger, un peu moins bref que Géronte, voilà tout. La phrase a gagné du premier au second, sans cesser pour cela, il me semble, d'être le bien du premier. Nous jugerions sévèrement, dans un auteur de nos jours, des larcins de ce genre, eût-il su, lui aussi, porter à la perfection les idées heureuses dont il se serait emparé. On était moins sévère au xvne siècle. Il y eut cependant alors, mettons des grincheux, pour reprocher à Molière ses libertés d'emprunteur. Il répondait, si l'on en croit son historien Grimarest : « Je reprends mon bien où je le trouve.» Traduisons hardiment: «Le génie a ses privilèges.)) Ce qui est vrai, mais à la condition de ne les vouloir point illimités. Le sac même des Fourberies, ce sac où Géronte se cache et sur lequel pleuvent les coups de bâton du maître fourbe S apin, c'est le sac des Farces tabariniques. Et, s'il est incontestable que Scapin n'est pas Phormion, qu'il est un nouveau Mascarille (pensez au Mascarille de V Etourdi, du Dépit amoureux, des Précieuses ridicules), il ne faut pas oublier que ce valet « masqué », se glorifiant dans V Etourdi d'être « l'empereur des fourbes » {jourborum imperator, comme il dit, par surcroit d'orgueil), est d'origine italienne et rejoint là, d'ailleurs, les. esclaves de la comédie latine.
Cette origine italienne, le«nom de Mascarille, de l'espagnol mascarilla (diminutif de mascara, masque), la dissimulait. Le nom de Scapin la déclarait. Dès 1629, l'auteur de Y Inavvertito {V Etourdi italien) avait mis dans sa pièce un Scappino. Et c'est assez curieux ce retour avoué par Molière, en 1671, à la Comédie d'où-
tre-monts qu'il semblait avoir résolument délaissée.
Aussi bien, où se passent les Fourberies ? A Naples. La scène de VEtourdi est à .Messine.
Mais j'ai peur de vous fatiguer avec ces rapprochements sur lesquels je ne puis m'étendre, et qui, pressés ainsi les uns contre les autres, sont arides. Une observation plus importante — j'aimerais donc y insister un peu — est, je crois, celle-ci :
En composant les Fourberies de Scapin pour le seul rôle du valet, Molière les écrivil ... avec un admirable brio, oui, mais beaucoup moins pour ajouter à sa gloire littéraire qu'afin de se procurer un grand succès d'acteur et d'assurer à son théâtre, par ce triomphe personnel, de belles recettes. 11 fut un peu déçu dans ce dernier calcul. La pièce n'eut que dixliini représentations. Néanmoins., c'esl bien Molière chef de troupe et acteur comique de premier ordre qui « commanda » cette farce à Molière auteur. Celui-ci en conçut, en établit tous les « effets» pour celui-là. Et c'est à quoi Boileau ne songeait pas, ou s'interdisait de songer comme à une justification suffisante, lorsque, dans son Art poétique, après la mort du poète, il décrétait
Etudiez la cour et connaissez la ville. L'une et l'autre est toujours en modèles fertile. ("est par là que Molière, illustrant ses écrits, Peut-être de son art eût remporté fe prix, Si, moins ami du peuple, en ses doctes peintures, Il n'eût point t'ait souvenl grimacer ses figures, Quitté pour le bouffon l'agréable et le fin, El sans honte à Térence allié Tabarin.
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope.
Laissons de côté les discussions relatives à Pavantdernier vers, matériellement inexact, mais qu'il faut prendre sans doute au ligure, — ■ le sac où Scapin enferme Géronte, étant, selon Boileau, l'image de l'abaissement, tout ensemble, de la Comédie et de l'écrivain dans les Fourberies.
Boileau, du reste, aurait voulu que «Fauteur dû Misanthrope.)) abandonnât le métier de comédien. En 1671, précisément, il le suppliait- de «laisser l'action théâtrale à quoiqu'un de ses camarades». Il l'en suppliait au nom de sa santé e1 de sa dignité. Et, comme Molière protestait : « Il y a un honneur pour moi à ne point quitter », il se taisait, mais n'en pensait pas moins : « Plaisant poinl d'honneur à se noircir tous les jours le visage pour se faire une moustache de Sganarelle et à dévouer son dos à toutes les bastonnades... » Même données par le poète travesti en valet, comme dans les Fourberies, elles déplaisaient an conseiller inécouté qui en souffrait pour son ami et pour l'art. Avait-il absolument tort ? Non. Et cependant, lorsqu'il poursuivait, parlant à Monchesnay : « Cet homme, le premier de son temps pour l'esprit et pour les sentiments d'un vrai philosophe, cet ingénieux censeur de toutes les folies humaines, en avait une plus extraordinaire que celles dont il se moquait tous les jours », on est tenté de réclamer, de s'écrier : « Folie, cette vocation irrésistible qui avait jeté Molière au théâtre dès sa vingtième année et qui l'y tint fixé jusqu'à la mort ? Soit ! Mais alors c'est une belle folie, puisqu'il vécut et mourut en véritable héros de la scène, héros triple et un, complet : directeur-comédien et poète immortel.
Quant au jugement de VArt poétique, on le comprend, si vous voulez. On peut regretter que Molière, au lieu d'une nouvelle grande comédie, ait fait les Fourberies. Mais n'est-il pas encore plus regrettable que le « législateur du Parnasse » ait tant appuyé sur ce qu'il ne goûtait pas dans l'œuvre de son ami disparu et ne lui ait point, à cause de cela, décerné le prix de la poésie comique, ait mis Térence ■ — • l'élégant mais froid Térence — au-dessus de celui qui est à la fois notre Térence, notre Plaute... et quelqu'un d'autre, de supérieur aux deux auteurs latins, d'unique au monde.
Les Fourberies n'enlèvent rien à la valeur du Misanthrope. Non, le Misanthrope n'est aucunement diminué par la farce de 1671 ; et même les deuv pièces juxtaposées, l'une avec sa profondeur morale et psychologique, l'autre avec sa verve, sa gaîté puissante, ne peuvent qu'accroître notre admiration pour le génie si divers, si étendu, dont elles nous foni mesurer toute la richesse.
Racine vit-il les Fourberies ? C'est probable. Il ne dut pas les aimer, lui qui avait reproché à Boileau (affirme le Bolseana) d'avoir ri à V Avare, comédie imparfaite, mais qui renferme des morceaux de maître, d'étonnantes scènes. C'était en 1668, l'année où il ne craignit pas d'entrer en lutte avec Molière ; ce qui nous valut, il est vrai, un chef-d'œuvre, les Plaideurs. Ingrat envers l'homme qui Lui avail joué ses deux premières tragédies et qu'il récompensa en portant la seconde à l'Hôtelde Bourgogne, (audis que le Palais-Royal la représentait, l'ambitieux
Racine écrivit, en effet, les Plaideurs un peu, sinon beaucoup, pour démontrer qu'il lui serait facile de rivaliser avec son ex-protecteur. Et, sans le nommer, il l'attaquait dans la préface de sa pièce imprimée. «Ce n'est pas, disait-il, en terminant , que j'attende un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde. » II ne faut donc pas que Molière se vante trop de le réjouir. « Mais je me sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il n'en ait coûté une seule de <is sales équivoques et de ces malhonnêtes plaisanteries qui coûtent maintenant si peu à la plupart de nos écrivains et qui font retomber le théâtre dans la turpitude d'où quelques ailleurs plus modestes l'avaient tiré. » L'illustre Molière ne pouvant pas être rangé parmi ces « auteurs plus modestes », se trouvait l'èlre, il va de soi, parmi ceux que Racine dénonçait en bloc comme des corrupteurs de la scène ; et c'est à lui surtout, il va de soi encore, que devait penser le lecteur de ces lignes méprisantes. D'autant plus que, peu avant les Plaideurs, joués en novembre, avait été représenté — à Versailles, devant le Roi — le très réaliste et très gaulois George Dandin, satire sociale d'une portée remarquable d'ailleurs, et qui parut au Palais- Royal en novembre également. De son côté, V Avare avait été donné le 9 septembre.
Molière ne vit pas Phèdre, puisqu'il mourut, je le répète,- en 1673. Mais, comme si l'inimitié des deux poètes aA^ait survécu à cette mort, c'est l'ancienne troupe du Palais-Royal, réunie à celle du Marais, c'est le théâtre de l'Hôtel Guénôgaud, où ces deux troupes associées s'étaient établies dès juillet 1673,
qui produisit la Phèdre de Pradon, tout de suite opposée par une cabale à lu Phèdre de Racine.
Celte Phèdre de Pradon. à jamais sauvée de l'oubli par l'honneur doublement immérité que lui firent des ennemis de Racine, fut jouée le dimanche 3 janvier 1677. surlendemain du jour où avait paru — à l'Hôtel dé Bourgogne — ■ la seule Phèdre qui ex pour notre admiration ; car chacun sait que l'autre eut ses preneurs, mais quelques curieux seulement ou quelques érudits la connaissent, avec les spectateurs des deux matinées odéoniennes où M. Antoine nous offrit de la juger de visu et auditu. Mon ami Charles Martel fit la conférence, et j'avoue volontiers que l'exhumation brillamment préparée par la science et l'esprit de cet avant -propos m saire ne laissa point d'intéresser. Non pas. certes, qu'elle suscitât en aucun de nous l'envie de réhabiliter Pradon! Sa traj 9t « au-dessous de toi par la langue et le style ; rien de plus barbare que le lisant français de ces alexandrins rocailleux et plats tout ensemble, incorrects parfois jusqu'à vous stupéfier. Et puis, — voici bien un comble de sottise ! — ■ Pradon avait enlevé à l'amour de Phèdre pour llippolyte ce qui le rend criminel ci, par suite, dramatique. Phèdre n'était plus que la fiancée de Thésée. -Mais, eu nous permettant de constater nousmêmes «es énormes défauts, et de mesurer ainsi la supériorité prodigieuse «le la pièce de Racine sur celle qu'on osa lui égaler, sinon Un préférer, en lti77. dans certains milieux aristocratiques ou littéral l'Odéon nous permil aussi de reconnaître la seule qualité de ce misérable ouvrage : il n'est pas mal
composé. Son auteur était peut-être un imbécile ; il n'était pas dénué de ce qu'on appelle le sens du théâtre, lequel n'est donc point un sens proprement intellectuel : j'en demande pradon — ■ j'ai voulu dire pardon — • à ceux que la remarque pourrait blesser. Devons-nous croire cependant que le théâtre de l'Hôtel Guénégaud fut de la cabale dont on a tant parlé? Non. D'abord il n'est pas sûr du tout que cette cabale se soit formée avant la représentation de la Phèdre de Racine ; et, en tout cas, c'est un fait indéniable que les deux principales actrices de ce théâtre, Mlle de Brie et la veuve de Molière (qui allait bientôt épouser le comédien Guérin d'Estriché), refusèrent successivement le rôle de Phèdre. N'en concluons pas que le rôle leur déplût. On serait heureux pour elles qu'elles en eussent senti la pauvreté ; mais aucun texte ne leur attribue cette répugnance littéraire ou dramatique. Elles craignirent — lisons-nous dans une Dissertation attribuée à Subligny — de ne pouvoir soutenir la comparaison avec « une actrice inimitable », — •vous devinez laquelle: la Champmeslé, qui appartenait depuis 1670 à l'Hôtel de Bourgogne, où elle avait créé, de la façon la plus touchante, la plus émouvante, les personnages de Bérénice, d'Atalide (dans Bajazet) et de Monime (dans Mithridate). Cette tragédienne, dont les conseils de Racine avaient développé le beau talent naturel, se préparait à se dépasser elle-même, s'il lui était possible, dans la nouvelle tragédie de son grand poète et ami ; et les deux actrices auxquelles Pradon offrit sa Phèdre, à lui, furent sages en déclinant l'honneur d'une rivalité... qui pouvait effrayer moins et an 'effraypas trop
une camarade inférieure, la du Pin. Pradon, sans doute, accusa Racine d'avoir inspiré les deux refus. Mais ce que dit Subligny ■ — ■ sans la moindre amitié pour Racine et même sans approuver la de Brie, ni la Molière, — ■ est de beaucoup plus vraisemblable. Si, du reste, Pradon n'avait pas menti (ou ne s'était pas trompé), ce serait bien la preuve décisive qu'en acceptant sa pièce, en la jouant, l'Hôtel Guénégaud. effectivement dirigé par Mlle Molière, ne oabala point contre Racine.
Notez, au surplus, que Louis Racine, dans ses Mémoires sur la vie de Jean Racine, son père, ne met pas en cause cet Hôtel Guénégaud. Il accuse uniquement - l'hôtel de Bouillon », entendez la duchesse de Bouillon cl ses familiers. Cette duchesse, née Mancini, — lune «les nièces de Mazarin qui ont rempli de leurs aventures l'histoire galante du XVIIe siècle1, — c'était une jolie femme lettrée, qui n'aimait point Racine, quoiqu'elle aimât et protégeât La Fontaine. Ses amis et elle, précisent les Mémoires de Louis Racine, « s'avisèrent d'une ruse qui leur coûta, disait Boileau, quinze mille livres: ils retinrent les premières loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, cl par conséquent ces loges étaient vides ou remplies quand ils voulaient ». Mais, si net qu'il soit en apparence, ce renseignement n'est pas aussi clair que If prétftidnil la plupart des historiens ou critiques littéraires. Un témoignage considérable, versé un dossier par Sainte-Beuve, autorise tout au moins un doute
i- U faut placer à pari Laure Mancini, duchesse de Mercœur, qui vécut dans une grande dévotion.
sur l'origine mémo et la date exacte des coûteuses menées de l'hôtel de Bouillon. Ce témoignage, très détaillé, est celui de Mlle Deshoulières, fille de la célèbre poétesse et qui avait quinze ou seize ans lors des représentations rivales. Longtemps après, sans doute, en 1.711., mais, j'y insiste, avec une précision remarquable, Mlle Deshoulières attribuait à sa mère seule l'initiative des hostilités par le sonnet anonyme que cette « muse », amie de Pradon, improvisa, pendant un souper, contre la Phèdre de Racine, après la première représentation de celle-ci. Copié aussitôt « par quelques-uns des convives », et colporté dès le lendemain matin, ce sonnet, dont le commencement est bien connu :
Dans un fauteuil doré, Phèdre, tremblante et blême, Dit des vers où d'abord personne n'entend rien...
fut regardé, à tort, par Racine et Boileau, comme l'œuvre du duc du Nevers, frère de la duchesse de Bouillon et poète amateur intempérant, qui avait déjà écrit contre Boileau. De jeunes seigneurs, admirateurs et amis du satirique et du tragique, ripostèrent par un autre sonnet anonyme, profondément injurieux pour le duc ; et celui-ci, se trompant à son tour, y vit l'oeuvre de l'auteur de Phèdre et de l'auteur des Satires; inde irœ : menaces du duc de Nevers, dans un troisième sonnet, et fougueuse intervention de Mme de Bouillon, désireuse de venger et son frère et l'une de ses soeurs également insultée dans le deuxième sonnet. En même temps — Mlle Deshoulières ne le nie point — elle saisissait avec joie cette occasion de nuire au grand poète qui n'avait
pas l'heur de lui plaire. Finalement, donc c'esl seulement après la première représentation de n Phèdre que la duchesse aurait loué les loges des deux théâtres rivaux pour un certain nombre de jours. afin de faire le vide —le vide des belles places — autour de cette Phèdre, et le plein, si je puis ainsi parler, autour de l'autre ; et la cabale — qui faillit , réussir — ne serait née, entre le vendredi 1er janvier 1677 et le dimanche 3, au plus tôt, que d'une erreur d'attribution commise, relativement ausonnet de Mme Deshoulières, par quelques jeunes gens du haut monde. C'est assez piquant, moins simple et, l'avouerai-je? plus curieusement près, en soi, de la vie — du romanesque propre à la vie — ■ que le complot, en quelque sorte rigide, livré par Louis Racine à l'indignation de la postérité
Je n'irai cependant pas jusqu'à me décider pour la version qui m'attire.
Serait-elle absolument vraie, il serait toujours vrai aussi que la pièce de Racine fut un moment sur le point de tomber ; et ce n'est pas là un tait qui, même aujourd'hui, puisse nous laisser indifférents. Puis, il est juste d'ajouter qu'avant la cabale organisée par la duchesse de Bouillon, il y eut probablement, autour de Pradon, pour l'encourager; le pousser, un concert de volontés anliraciniennes. Mlle Deshoulières nous montre l'ambitieux dramaturge composant sa tragédie «par émulation», s'appliquant même à «doubler» celle de Racine « sur le récit » qu'il « en avait ouï faù et voilà, certes, un aveu grave. D'autant plus que Mme DeshouUères avait introduit Pradon — auteur
applaudi de Pyrame et Thisbé (1674) — dans les hôtels de Bouillon et de Nevers, où l'on peut admettre qu'il reçut le conseil d'écrire sa Phèdre. Mais quoi ! Tout cela ne prouve-t-il pas qu'en réalité ce n'est point une cabale qu'il faut dire (si Ton tient pour préférable au récit de Louis Racine celui de Mlle Deshoulières), mais deux cabales successives : la seconde, publique, issue d'un incident, et connue encore sous le nom de guerre des sonnets ; la première — qui du reste, contenait l'autre en germe, — secrète ; toutes les deux, aussi bien, ourdies au même lieu... Mlle Deshoulières, pour lui revenir, assure également qu'à la première représentation de la Phèdre de Racine, les loges étaient « remplies », et que la pièce « fut jouée en perfection » ; ce qui donne à supposer qu'elle eut, ce jour-là, le plus brillant succès. Pradon a raconté, d'autre part, dans ses Nouvelles remarques sur les ouvrages du sieur /)*** (Despréaux), lesquelles parurent en 1685, que Racine et Boileau intriguèrent pour que le Roi défendît à l'Hôtel Guénégaud d'entrer en concurrence avec l'Hôtel de Bourgogne, mais que Louis XIV refusa l'interdiction sollicitée ; et le .meilleur biographe de Racine, jusqu'à présent, M. Paul Mesnard, confesse que Pradon n'eût sans doute point « osé faire intervenir dans sa querelle le nom» du monarque, «s'il n'avait pas fallu, en effet » un ordre royal « pour la représentation » de la deuxième Phèdre1.' Enfin, M. Mesnard approuve le Roi, sans aller jusqu'à blâmer Racine, à qui, dit -il, «il ne faut pas refuser toute excuse», — et j'en suis d'accord.