‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 20 sur 20 · UNE FAMILLE XV TEMPS DE LUTHER · texte numérisé non relu

UNE FAMILLE XV TEMPS DE LUTHER

n'étaient peut-être pas absolument incompatibles avec le classicisme.

Les romantiques avaient dégoûté le public du palais à volonté où s'enferme une raison abstraite, où des tirades pompeuses tombent lourdement de la bouche de personnages qui, en dépit de leurs noms, ne sont ni d'aucun temps ni d'aucun pays... Il fallait désormais du spectacle, de l'action extérieure, du pittoresque, des détails locaux et individuels.

Ainsi parle M. Sanson. Cette tragédie romantique en vers, c'est Delavigne qui Ta créée... Je dis créée parce qu'elle lui a survécu, parce que, bonne ou mauvaise, en tout cas durable et vivace, elle n'a pas aujourd'hui encore achevé d'épuiser sa vertu. C'est le drame en vers, en cinq .oies, ou en un acte, dont, à en croire les délicats, on pourrait se passer sans inconvénient, mais auquel depuis bientôt cent ans le public français ne manque point de faire bon accueil à l'occasion, Charlotte Corday et le Lion Amoureux de Ponsard, la Fille de Roland de Bornier, Rome saucée de Paoli, Par le glaive de M. Richepin, Severo Torelli et Pour la Couronne de Coppée (voilà pour les monuments en cinq actes), le Flibustier et le Chemineau de Richepin, pour les immeubles à trois étages. Le Luthier de Crémone de Coppée, les Ouvriers d'Eugène Manuel; le Jean-Marie de Théuriet, pour les pièces en un acte... La Vierge de Lutèce de M. Villeroy, qui, dans le premier hiver de la grande guerre, célèbre la victoire de la Marne, es! conforme à la formule casimirienne.

A cette formule, qui n'emprisonne pas l'eulnir dramatique dans les palais des nus, mais lui permet

de fréquenter les boutiques et les chaumières (les luthériens de Delavigne sont des métayers des environs d'Augsbourg), à cette formule, dis-je, Beaumarchais, à qui il est temps que j'arrive enfin, a d'avance applaudi.

Que me font à moi, écrivait-il en 1765 dans la préface de son drame Eugénie, ces révolutions d'Athènes et de Rome? Quel véritable intérêt puis-je prendre à la mort d'un tyran du Péloponèse? Il n'y a dans tout cela rien à voir pour moi, aucune moralité.

Il sera ravi de la moralité en quelque sorte usuelle et pratique de la Famille au temps de Luther. Et son héros favori, qui, j'en suis sûr, sera aussi le vôtre, va être un exquis bonhomme de jardinier philosophe, qu'il pourra croire échappé d'une pièce de son ami Sedaine.

Le Barbier de Séviïle n'est pas... ceci et cela. C'est certainement une comédie. Et même, beaucoup d'entre vous le savent déjà, une des comédies les plus divertissantes, les plus pimpantes, les plus brillantes de notre théâtre français. Au bout de près d'un siècle et demi d'âge, elle n'a pas une ride. Je suis presque tenté d'en gémir, parce que c'est le terrible inconvénient des chefs-d'œuvre, que toute louange languit auprès de leur mérite. Si je me bornais à vous dire : « Écoutons, jouissons, rions... Qu'avons-nous besoin de savoir autre chose ? »

Eh bien, non. Sans doute les chefs-d'œuvre sont tels en eux-mêmes et par eux-mêmes. Mais à la gloire légitime qui leur revient, l'histoire de leur genèse et de leur triomphe n'est pas toujours indifférente. Les

drames de Casimir Delavigne, je viens d'essayer de vous le montrer, sont, pour une part, défendus contre l'oubli par des mérites qui sont étrangers à leur valeur scénique. Ce qui contribue à protéger la Famille au temps de Luther peut grandir le Barbier.

D'abord elle aussi, la jolie et vive comédie, elle est un moment de l'histoire de notre théâtre ; elle est un témoin d'une époque de notre littérature.

En 1775, la comédie était une nouveauté. Si vous voulez, oui, cent ans (cent deux exactement) après la mort de Molière, c'était une revenante plutôt qu'une nouveauté. Du moins Beaumarchais revendiqua-t-il avec quelque fierté, dans la préface du Mariage de Figaro, le titre de restaurateur de ce genre presque aboli.

Me livrant à mon gai caractère, j'ai tenté, dans le Barbier de Séville, de ramener au théâtre l'ancienne et franche gaîté, en l'alliant avec le ton léger de notre plaisanterie actuelle ; mais, comme cela était une espèce de nouveauté, la pièce fut vivement poursuivie.

Peut-être ne fut-elle pas poursuivie pour cela uniquement. Mais enfin, elle le fut pour cela.

La comédie était discréditée. L'empire de Molière avait été partagé comme celui d'Alexandre. Certains de ses héritiers s'étaient taillés une petite province dans la pièce d'intrigue, d'autres dans la farce. I es plus ambitieux, Destouches, Piron, Gresset, dupés d'un faux idéal de noblesse et d'élégance, n'avaient cessé d'épurer, de sulenniser, j'ai failli prononcer « somnoliser » la haute comédie du Misanthrope "ù l'on sourit seulement, et où si souvent on a le cœur

serré, au Préjugé à la Mode où on larmoyé ouvertement, le pas avait été franchi avec un succès prodigieux par Nivelle de la Chaussée déjà nommé. Et la France se mit à pleurer éperdument aux Mélanide, aux Nanine, aux Père de famille et aux Eugénie. C'était le temps où la France, ainsi que l'Europe entière, eut une crise de sentimentalité vertueuse et pleurnicharde, en lisant sans fin les interminables romans en dix tomes de l'attendrissant et moralisant Anglais Richardson, Paniéla, Clarisse Harlowe, etc. On se tromperait fort à ne voir sur le visage de cette époque que le « hideux sourire » de Voltaire, maudit par l'innocent Musset, grand corrupteur de midinettes. Au contraire les yeux des lecteurs de l'Encyclopédie ruisselèrent intarissablement des larmes qu'ils versaient avec une égale volupté sur l'infortuné ou sur le bonheur de la vertu. Diderot et plusieurs autres de ces bons apôtres ont écrit çà et là, vous ne me rapprenez pas, quelques ouvrages impudiques ou au moins polissons. Mais, est-ce de cela qu'ils font publiquement profession? Oh ! que non pas !

0 Richardson — bêle pieusement le parfois très cynique Diderot — Richardson, homme unique à mes yeux, tu seras ma lecture dans tous les temps... Si mon ami tombe dans l'indigence, si la médiocrité de ma fortune ne me suffit pas pour donner à mes enfants les soins nécessaires à leur éducation, je vendrai mes livres ; mais tu me resteras sur le même rayon avec Moïse, Homère, Euripide et Sophocle, et je vous relirai tour à tour...

Moïse! pensezdonc ! Jesaisbien — je vous le donnais à entendre — qu'avec Diderot il faut se défier. Même son ami le sculpteur Falconnet n'arrivait pas à s'en

taire, quand Diderot se pâmait non pas sur .Moïse, mais seulement sur Cicéron:

Mon cher Diderot, je n'y puis plus tenir, je veux rire ici de tout mon cœur. Votre sérieux et le mien à citer Cicéron est quelque chose de trop plaisant. Puisque nous sommes de si bons charlatans, ayons au moins la franc] d'en rire avant les aul -

Mais je pense qu'à son tour Falconnet calomnie son temps et ses amis : cette passion un peu déclamatoire pour la vertu, cette manie de la sensibilité ne peuvent avoir été pur charlatanisme. Toujours est-il que charlatanisme ou non, la vertu tua la gaîté et le rire dans la littérature relevée et au théâtre. Voltaire seul protesta contre cet engouement universel pour l'ennui :

J'ai lu Clarisse, gémissait-il$ pour me délasser de nies travaux pendant la fièvre ; cette lecture m'allumait le sang ! Il est cruel, pour un homme aussi vif que je le suis, de lire neuf volumes entiers, dans lesquels on ne trouve rien du tout, et qui servent seulement à faire entrevoir que Mlle Clarisse aime un débauché nommé Lovelace.

Il n'en a pas moins cédé lui-même au torrent du siècle, et écrit des pièces dans le goût de ce tragique bourgeois, qu'il appelait a amphibie » et qui le faisait bâiller. Beaumarchais, lui, ne résista pas au courant, il s'y abandonna avec délices. Sou historien, M. Lintilhac, nous apprend au reste que Richardson était le livre de chevet de toute sa famille. El au théâtre, au moins, Beaumarchais commença par pratiquer frénétiquement la vertu. Aussi le <lr, sérieux a-l-il

toutes ses préférences ;

Après ce qu'on vient de lire, dit-il, je ne crois pas avoir besoin de prouver qu'il y a plus d'intérêt dans un drame sérieux que dans une pièce comique. Tout le monde sait que les sujets touchants nous affectent davantage que les sujets plaisants à égal degré de mérite.

Le Barbier de Séville est gai et léger, d'une gaîté et d'une légèreté qui lui appartiennent, se sentent, et n'ont pas besoin d'être démontrées. Mais il est léger aussi de toute la lourdeur pontifiante et prédicante des drames insipides dont, en 1775, il délivra la scène française. Il est gai aujourd'hui encore de tous les bâillements avec lesquels nous sommes parfois obligés de lire ou de relire Eugénie, ou les Deux Amis de Beaumarchais lui-même. Le Barbier fut un de ces chants du coq français qui ont plusieurs fois, au cours de notre histoire, percé et dissipé des brouillards, venus pour une bonne part de l'étranger, et dont notre air était tout alourdi.

Je n'entends point par là, bien entendu, condamner le genre du drame ; nous lui devons ce que notre théâtre a produit, depuis soixante ans, de plus fort et de plus savoureux. Mais il eût été grand dommage que la comédie disparût, et il faut savoir gré à Beaumarchais de nous l'avoir conservée.

En vérité nulle genèse plus baroque, compliquée, laborieuse que celle de ce Barbier dont la grâce aisée va vous émerveiller dans un instant. C'est un partisan passionné du drame bourgeois, Beaumarchais, qui nous ramène par la main, et comme avec la main sur la scène française, la comédie aussi jeune et fraîche qu'en ses plus beaux jours. Pour que, en cette aventure, aucune contradiction ne soit épargnée au

théoricien, le Barbier est en prose. Or Beaumarchais, qui avait banni les vers du drame sérieux, l'avait réservé pour la comédie. Il avait dit :

Si je traitais un drame comique, peut-être voudrais-je à la gaîté du sujet joindre encore le charme de la poésie. Son coloris, moins vrai, mais plus brillant que celui de la prose, donne à l'ouvrage l'air riche et fleuri d'un parterre.

C'est là une opinion qui peut se soutenir, sinon de toute comédie, au moins de certaine sorte de comédies. Le Barbier et le Mariage ont d'ailleurs été mis en vers... pour être mis par plusieurs maîtres en musique. Que dis-je? entre les mains mêmes de Beaumarchais, le Barbier fut d'abord un opéra-comique, que les Italiens repoussèrent et, contrairement à l'opinion que tout à l'heure va professer Figaro, «ce qui ne valut pas la peine d'être chanté », Beaumarchais se résigna à le «dire ». Heureux accident, puisque la prose du Barbier et du Mariage est un des joyaux de notre langue.

Donc, Beaumarchais, vers 1770, faisait, comme par un effet de sa vocation principale et dominante, des drames vertueux dans le goût de Richardson, et bourgeois selon les formules de Diderot. Mais vous n'ignorez pas que ce n'était pas là sa profession. 11 était... Je ne sais pas bien au juste ce qu'il était.

Il avait été, et peut-être l'était -il encore, horloger : Garon fils, horloger du roi. D'horloger à auteur, il peut n'y avoir pas loin, s*il est vrai, comme le dit La Bruyère, que c'est nu métier de faire nu livre comme de faire une pendule. Mais Beaumarchais ne l'ut pas, au moins d'abord, un horloger pour ''ire : il le l'ut avec

ion le l'application que réclame la maîtrise en la partie : L'amour d'une si belle profession, lui avait gravement prêché son père horloger lui-même, doit vous pénétrer le cœur et occuper uniquement votre esprit. » A vingt-deux ans, le digne fils d'un tel horloger imagina pour les montres un échappement nouveau, dont un de ses plus notoires confrères essaya de lui dérober l'invention et dont l'Académie des Sciences lui reconnut tout le mérite.

Je m'arrête sans scrupule dans la boutique de cet horloger, parce que je reconnais déjà en lui notre Figaro, si adroit de ses mains, si souple d'esprit, si plein de valeur et si ingénieux à se faire valoir. Ecoutez-moi cotte réclame :

Je profite de cette occasion pour répondre à quelques objections qu'on a faites sur mon échappement dans divers écrits rendus publics. En se servant de cet échappement, a-t-on dit, on ne peut pas faire de montres plates, ni môme de petites montres. ..Je fais des montres aussi plates qu'on le juge à propos, et plus plates qu'on ne les ait encore faites, sans que cette commodité diminue en rien leur bonté. La première de ces montres simplifiées est entre les mains du Roi. Sa Majesté la porte depuis un, an et en est très contente. Si' des faits répondent à là première objection, des faits répondent également à la seconde. J'ai eu l'honneur de présenter à Mme de Pompadour, ces jours passés, une montre dans une bague. Avant que de la porter à Mme de Pompadour, j'ai vu cette bague suivre exactement pendant cinq jours ma pendule à secondes.

Ceux d'entre vous qui connaissent les deux chefsd'œuvre dramatiques de Beaumarchais ont déjà, pendant que je lisais ce curieux fragment, l'ait la

réflexion que cet horloger a inventé également dans l'art dramatique les échappements les plus parfaits qui eussent été encore adaptés à la comédie. A remarquer aussi que ces pièces de mécanique et d'orfèvrerie d'un nouveau genre, chargées, celles-là, de matières explosives, Beaumarchais ne cessa de parvenir à les fourrer dans les mains de hauts et puissants personnages, prime de Gonti, comte d'Artois, la reine même !

Le jeune horloger apporta ses montres à la cour ; on l'y retint. C'était un jeune cavalier de fort bonne mine, et il jouait fort bien de la guitare et de la harpe à pédales, que Petrini venait d'inventer. Môme il perfectionna cette harpe comme il perfectionnait les montres. Il joua devant Mesdames, filles du Roi, et devint leur professeur. Dès lors sa fortune était faite : Pierre Garon devint Garon de Beaumarchais, de noblesse un peu fraîche évidemment, mais au moins très régulière et très solide, puisque, comme il disait, il en avait la quittance. Il se maria richement.

Rien ne l'empêchait maintenant, puisqu'il commençait à se sentir le goût d'écrire, de composer son Barbier de Séville. Mais outre qu'il n'en a pas eu ridée, peut-être qu'il ne pouvait pas l'avoir, parce que son Figaro devait être lui-même, et que lui-même n'étail encore que l'ébauche du Futur Figaro.

Il fallait qu'auparavant il allât en Espagne, recouvrer des créances d'horlogerie de la maison d'horlogerie Garon, arranger une affaire de famille où était compromis l'honneur d'une de ses sœurs, et en même temps traiter officieusement au nom du gouvernement français avec le gouvernement espagnol au sujet de

la Louisiane. Il fallait qu'il connût l'ivresse d'une tapageuse notoriété, quand un de ses contemporains mit sur la scène l'aventure espagnole de Beaumarchais et de sa sœur. Il fallait qu'il écrivît des pièces poissardes pour le théâtre de société d'un fermier général, mari honoraire de Mme de Pompadour. Il fallait qu'il fît une bruyante campagne théâtrale. Il fallait enfin — et peut-être surtout — qu'un procès retentissant lui fit, ce qu'on pourrait appeler avec Corneille, « une fortune hors de l'ordre commun » : le public acclamait les Mémoires de l'accusé, et Voltaire devenait presque jaloux de cette gloire ; mais la plus haute magistrature française ne lui épargnait qu'à six voix de majorité le carcan, la marque et les galères, et le sommait de paraître à sa barre pour « étant à genoux y être blâmé ».

Le Roi sauva de cette humiliation son horloger et le professeur de ses filles : il lui permit de gagner sa réhabilitation, en le chargeant d'aller travailler secrètement en Angleterre à supprimer de fâcheux pamphlets qu'on y publiait contre la Dubarry. Évidemment il n'est point de mission déshonorante au service du Roi. Mais on peut regretter que Louis XV ait imposé celle-là à un écrivain français en renom : il pouvait employer plus utilement l'exceptionnel « talent de la négociation » qu'il lui reconnaissait. Beaumarchais ne put se dissimuler que beaucoup d'Anglais « regardaient sa commission comme une affaire de police, d'espionnage, en un mot de sous-ordre ». Et s'adressant directement au Roi, il le supplia de mettre ur.e différence entre la mission délicate et secrète dor.l il honorait un honnête homme, et l'ordre dont il fait

charger un exempt de police qui marche à une expédition de son ressort.

Je me hâte d'ajouter que, envoyé en Angleterre pour y traiter l'affaire que je vous ai dite, Beaumarchais devint le promoteur et l'agent de la conception politique qui a fait le plus d'honneur au règne de Louis XVI, à savoir de l'intervention de la France dans le différend entre l'Angleterre et ses colonies d'Amérique révoltées. Mais cette mission même a fourni aux ennemis de Beaumarchais abondante matière à le calomnier, comme dit Basile, «à dire d'experts ». On l'a accusé, non point peut-être d'avoir jeté la France dans cette guerre pour y trouver l'occasion de vendre des fusils, mais au moins d'avoir fourni aux insurgents i des fusils détériorés et des munitions avariées. (On voit que ni ce crime n'est neuf en 1916... ni cette calomnie ! )

Mais le président du Congrès américain a écrit à Beaumarchais : «Vous gagnez l'estime de cette République naissante, et vous recevez les applaudissements unanimes du nouveau monde. » Si le traité de Versailles a effacé la honte du traité de Paris, Figaro a sa bonne part dans ce résultat glorieux... Mais Figaro aura peu de respect et de sympathie pour les conditions dans lesquelles la monarchie française l'a obligé à pratiquer une si honorable et profitable diplomatie.

Mais ce Barbier lui-même, vous devez vous demander comment, au milieu de tout cela, il a pu naître, et surtout commenl il a pu naître et grandir si gai. Six mois avant la première représentation, Beaumarchais suppliait encore 1.' fini de le distingui r d'un espion. Le jour de la première représentation, le

23 février 1775, Beaumarchais était encore l'homme « blâmé à genoux » du procès Goezman (il ne sera réhabilité que dix-huit mois plus tard, le 6 septembre 1776).

Où M. Lintilhac a-t-il retrouvé les premiers brouillons du Barbier! Ils étaient mêlés «à un projet de commerce avec l'île d'Oléron et une statistique des forces militaires des Peaux-Rouges ». Je vous le dis en vérité, l'ahurissante carrière de Figaro est encore moins variée que celle de Beaumarchais.

Que dire enfin de la carrière de la pièce elle-même? Elle fut d'abord parade ou comi-parade pour le théâtre d'Étiolés du financier Lenormand. Elle devint opéra-comique, nous l'avons raconté, et fut, sous cette forme, refusée par les Italiens. Le 13 février 1773, sous la forme de comédie en quatre actes, retenez ce détail, le lieutenant-général de police, M. de Sartines, donnait le permis de la représenter à la Comédie-Française. Mais l'auteur était alors au plus fort de ses scandales judiciaires et la représentation fut ajournée. Un an après, le 5 février 1774, le Barbier, toujours en quatre actes, fut de nouveau approuvé par la censure, de nouveau affiché pour le 12, et de nouveau supprimé le 11. Enfin fut joué, toujours dans ce mois de février, en 1775, le. Barbier de Séville en cinq actes.

Il était arrivé au port. Il y fît naufrage le premier jour. Il se releva aux représentations suivantes, et d'éclatante façon, mais allégé d'un acte.

Je me suis mis en quatre, — dit à ce propos drôlement Beaumarchais — ■ pour ramener le public. Il me suffit, en faisant mes cinq actes, d'avoir montré mon respect pour

Aristote, Horace, Aubignac et les modernes, et d'avoir

mis ainsi l'honneur de la règle à couvert .

Et Beaumarchais de gémir en vers non moins plaisamment qu'en prose sur tant d'aventures de sa comédie :

D'abord il a fallu la faire, Souvent en suite la défaire, An gré des acteurs la refaire, Presque toujours se contrefaire...

Seul le dernier vers de celte complainte est inexact, car — et c'est là le plus merveilleux de cette histoire — ce bijou d'absolue perfection, d'absolue unité et, nous pouvons le dire, d'absolu naturel qu'est le Barbier, parfaite expression du génie de l'auteur, ne nous a donné le plaisir achevé qu'il nous cause à nousmêmes qu'au prix de cette interminable gestation, di' ces innombrables contrariétés éprouvées. <[r ces incessantes retouches 'apportées au manuscrit.

Au seul point de vue du fini de l'exécution, l'examen des divers textes de la pièce fait toucher du doigt tout (a1 que la réflexion, le travail et même l'effort ont, en cette circonstance, ajouté aux heureuses, mais parfois uu peu grossières, trouvailles de la verve et du génie. Ajouté... en retranchant, car c'est le plus souvenl en effaçant que Beaumarchais s'est corrigé.

.Mais cette question de mise au point artistique écartée, ce n'.-sl pas à contrefaire les types cornais par lui, et surtout son Figaro, mais bien à les parfaire que Beaumarchais a, été amené au cours de tant de temps écoulé. La pièce s'est peu à peu chargée de l'expérience singulière que l'auteur acquérait soil a Paris

comme horloger, guitariste, financier, dramatiste et plaideur, soit à Londres... au service secret du roi. Sans doute, même avant le procès Goezman, Figaro fut insolent. Et il fut suspect dès le premier jour puisqu'il fut plusieurs fois interdit. Mais, après l'arrêt qui le condamnait à une peine humiliante, enhardi par le succès de ses Mémoires en même temps qu'aigri à fond par les abus dont il avait à souffrir, Beaumarchais se crut permis de tout dire, et, avant d'obtenir sa réhabilitation, chargea sa pièce de le venger.

Et le valet de comé.die, héritier des Mascarille, des Crispin et des Frontin, de ces drôles remplis d'esprit, mais d'un esprit qui pétille sans brûler, Figaro, valet parti en maraude à travers le monde, jeta au milieu des lazzis d'un rôle de convention et parmi les gaîtés d'une pièce romanesque des impertinences dont l'accent inconnu fit tressaillir. Vous entendrez de quel ton ce plébéien parle au grand seigneur et le justiciable de la justice. Ce ne sont plus des railleries sans conséquence ; ce sont, en 1775, des explosions continues à la surface d'un monde qui éclatera en morceaux quinze ans plus tard.

Et ce Figaro caustique et insolent, c'est notre Beaumarchais, lui aussi « accueilli dans une ville, emprisonné dans une autre (il a été déjà et il sera de nouveau emprisonné, et il sera exilé) et partout supérieur aux événements, se moquant des sots, bravant les méchants, riant de sa misère, et faisant la barbe à tout le monde... »

J'attrape au vol ces mots « riant de sa misère » et je le souligne, par crainte d'avoir involontairement noirci le Barbier, tandis que j'essayais de vous mon-

trer la solidité des dessous de cette œuvre aimable. Figaro se presse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer. Soit ! le Barbier n'en est pas moins une des pièces les plus allègres du répertoire.

Et, pour finir, j'ajouterai au portrait bien incomplet que j'ai tracé d'une si complexe individualité, une touche sans laquelle cette image serait fausse. Nul écrivain n'a été plus calomnié que Beaumarchais, et Basile va vous dire qu'il en reste toujours quelque chose. De 1754, année où il inventait l'échappement pour les montres, jusqu'à 1799, année de sa mort, sa vie n'a cessé d'attirer la calomnie. Pensez qu'en 1781, il en était à son vingt-septième procès, et qu'il n'avait pourtant encore éprouvé que les plus légères de ses peines ! Quels tombereaux d'injures peut représenter la seule collection des plaidoyers prononcés par ses adversaires ! Je vous l'ai représenté horloger, guitariste, harpiste, courtier de finances, amuseur du mari de Mme de Pompadour, agent secret, marchand de fusils, pamphlétaire, auteur d'opéras-comiques. Vous n'apercevez pas dans cette mascarade perpétuelle beaucoup de place pour la vertu. Il se fera éditeur ; sexagénaire, vieilli, mais non lassé, il offrira à la Convention de lui fournir pour ses volontaires dix mille paires «le souliers allemands, et il dressera pour la fête de la Fédération un projet d'autel de la Patrie qui eut coûté (construction de l'édifice eu. pierre. compris charpente, serrurerie, menuiserie et terrasse, marbre et bronze) la somme totale de 4 050 000 Francs. I )es centaines d'ennemis el de jaloux, aux voix de qui,

sel, ,u l'usage, des milliers el (les milliers de v,,ix dans

la foule ont fait écho, font, fournisseur de bateaux,

de fusils, de souliers, ou d'autels patriotiques, traité de fripon. M. Lintilhac, son savant biographe, est intimement convaincu que Beaumarchais ne manqua jamais à la probité commerciale : en toute sincérité j'incline fortement à le croire. Après avoir traversé tant de milieux, connu et bien connu tant d'hommes divers, revenu de tant de choses, il eut dû être d'assez bonne heure un désabusé, un roué : il me paraît au contraire être resté toute sa vie un naïf. Pour ses amis, le vieux Beaumarchais, dans sa solitude (d'ailleurs cossue) du boulevard Antoine, fut une espèce de Bonhomme Franklin. Il a été — ceci n'est pas discutable — fils de tout point excellent. Il a été, il y a du moins apparence, très bon époux ; il faut en tout cas qu'il ait bien vivement aimé les joies du foyer, pour s'être marié trois fois. Il a été très bon père. Il n'a laissé en vie après lui qu'une fille, pour qui il a été un délicieux papa. Il ne l'a pas appelée Rosine, ei j<> le comprends, parce que Rosine est exquise, mais pourtant, hum ! Il l'appela donc Eugénie ; il est vrai que ce prénom n'était encore qu'à demi heureux parce qu'Eugénie elle-même, malgré sa vertu, hum !... Enfin il a été frère très aimant de plusieurs soeurs, et lui-même très aimé d'elles : elles l'appelaient «le frère charmant)). Et c'était Lisette, Fanchette, Julie, Bécasse, et Mlle Tonton. Jolis modèles de jeunes femmes dont le peintre devait tirer brillant parti. Encore une fois il raffolait du vertueux Richardson, et s'il n'est pas nécessaire de raffoler de Richardson pour aimer la vertu, j'imagine qu'au moins cela ne peut pas être mauvais. Je ne vous inviterai pas à vous rappeler tout cela en écoutant le

Barbier, mais je veux qu'en trouvant si gracieux, si espiègle, si bon enfant mon Beaumarchais, vous ne me reprochiez pas de l'avoir oublié. Au demeurant, des contemporains mêmes qui n'éprouvaient pas de sympathie pour lui ce lui ont jamais dénié une singulière puissance de séduction.

Par F. GAIFFE

Mesdames, Messieurs,

Depuis le début de la guerre, les théâtres ont cherché différents moyens de manifester leur patriotisme. Le premier a consisté dans la fermeture pure et simple; il ne pouvait durer fort longtemps et j e ne crois pas que ce fût le meilleur. Ils ont aussi consacré une partie de leurs recettes à des œuvres de guerre et multiplié les représentations de bienfaisance, ce qui est fort jouable. Des directeurs audacieux ont tenté de se constituer un répertoire approprié : ils ont commandé des pièces de circonstance à des auteurs remplis de bonne volonté et parfois de talent ; d'autres, moins enclins aux nouveautés, ont simplement chargé une dame plus ou moins esthétiquement dévêtue de chanter, en fin de spectacle, deux ou trois couplets de la Marseillaise ; et notre hymne national s'en est trouvé parfois soumis à de bien dures épreuves. Mais les spectacles les plus hautement et sainement patriotiques ne sont-ils pas ceux où l'on s'est contenté de présenter, dans les meilleures conditions d'inter-

prétation et de mise en scène, les œuvres les plus représent alrices de notre génie national ? Tel a été, depuis sa réouverture, le programme de l'Odéon, qui nous offre aujourd'hui une reprise particulièrement soignée du Mariage de Figaro. En quoi le choix de la comédie de Beaumarchais est-il justifié? C'est ce que je voudrais vous démontrer le plus brièvement possible, les cinq actes du Mariage constituant, à eux seuls, un des spectacles les plus copieux du répertoire, et, par définition, une conférence étant toujours trop longue.

On peut reprocher au Mariage de Figaro certaines imperfections ; mais on ne peut guère lui contester les caractères d'une œuvre essentiellement française. Elle n'aurait pas obtenu un succès si éclatant et si durable, si elle n'avait pleinement répondu aux aspirations du public auquel elle s'adressait. On sait combien ce succès fut, au début, véritablement prodigieux. Jamais pièce ne fit autant de bruit à son apparition : lors du centenaire de la première représentation du Mariage, en 1884, on a édité un gros volume composé d'anecdotes et de jugements tirés des Mémoires et Correspondances du temps, et ayant trait uniquement à cette « première sensationnelle » ; encore ce recueil est-il fort incomplet. Certaines de ces anecdotes sont bien connues et, si j'en rappelle quelques-unes, ce n'est pas dans l'espoir de vous apprendre du nouveau, mais pour vous procurer l'agréable impression que vous en savez là-dessustout aussi long que le conférencier. C'est d'abord Louis XVI, déclarant à la lecture de la comédie, «qu'il fallait détruire la Bastille, pour que la repré-

sent at ion de la pièce ne fût pas une inconséquence dangereuse ■ : c'esl Beaumarchais s'écriant devant l'interdiction royale : « Le Roi ne veut pas qu'on joue ma pièce ; donc on la jouera ; et, s'il le faut, ce sera dans le choeur même de Notre-Dame» ; puis c'est la représentation, dix fois suspendue, dix fois autorisée à demi, enfin obtenue par Beaumarchais, grâce à quelle dépense d'intrigue, d'audace et d'éloquence railleuse! La veille même du grand jour, c'est Sophie Arnould répondant à quelqu'un qui prédisait la chute de la pièce : « Oui, elle tombera cinquante fois de suite. » Puis vient la représentation, tumultueuse et triomphale, après toute une journée de cohue inouïe et d'attente fiévreuse, où les plus hauts personnages coudoyaient dans la foule les laquajs et les Savoyards, où, pour être plus certaines d'être bien placées, de grandes dames s'enfermèrent dès le matin dans les loges des actrices et y dînèrent ; le soir, c'est le service d'ordre rompu, des femmes étouffées, les portes enfoncées, les barrières brisées par la foule impatiente ; et, malgré ce délire et cette réclame anticipée, auxquels une pièce médiocre n'aurait jamais résisté, c'est la réussite complète, foudroyante, unanimement reconnue même par les critiques les plus haineux, une réussite telle que l'auteur s'écrie : « Il n'y a qu'une chose plus folle que ma pièce, c'est son succès ». Ce succès, il l'alimente par des procédés qu'envieraient les agents de publicité les plus modernes et les plus ingénieux. Gomme les recettes commencent à fléchir, il donne la cinquantième représentation au profit des mères-nourrices, ce qui lui vaut cette épigramme :

De Beaumarchais admirez la souplesse :

En bien, en mal, son triomphe est complel :

A l'enfance il donne du lait

Et du poison à la jeunesse.

Ce poison, si poison il y a, chacun y veut goûter. La chronique assure que quarante braves ecclésiastiques «les environs de Paris, réunis chez un des leurs pour y faire un plantureux dîner, s'avouent mutuellement, entre la poire et le fromage, qu'aucun d'eux n'a manqué de venir voir en secret la pièce nouvelle... Mais voici un incident grave : à la suite d'une polémique avec un journaliste derrière qui se cachait le comte de Provence, le futur Louis XVIII, Beaumarchais est incarcéré à Saint-Lazare ; à cinquantecinq ans, l'auteur du Mariage de Figaro se voit traité, sur l'ordre du Boi, comme un fils de famille endetté et débauché ; l'indignation publique le fait relâcher et le Boi lui rembourse plus de deux millions d'avances qu'il avait consenties pour une fourniture d'armes aux Américains insurgés — ■ mélange très moderne des affaires, de la politique et du théâtre! — Pendant ce temps, la pièce, un instant interrompue, repart de plus belle et arrive à sa quatre- vingtième représentai ion, chiffre qu'avait seul atteint, un siècle auparavant, le Timocrate de Thomas Corneille.

Est-il besoin de souligner la différence essentielle ent pe ces deux pièces dont le succès fût également retentissant? Ti/nocrale est, depuis longtemps, tombé dans un profond et juste oubli, alors que le Mariage n'a pas quitté le répertoire. Saut' une éclipse totale de sept ans sous la Restaurai ion, ■ — ■ Louis XVI II ne pardonnait pas aisément les injures du

comte de Provence — la pièce de Beaumarchais n'a pas cessé d'être représentée au Théâtre-Français ; on la voit occuper, certaines années, jusqu'à quinze soirées, ce qui est considérable pour un ouvrage qui n'a plus l'attrait de la nouveauté ; sous l'Empire, elle est particulièrement suivie, et pourtant Bonaparte devait quelque peu froncer le sourcil, tout le long de l'irrévérencieux monologue du cinquième acte... En 1871 elle ne figure pas moins de treize fois sur l'affiche ; et, l'an dernier aussi, en pleine période de guerre, c'est un des premiers ouvrages que la Comédie-Française a remis en scène ; dès le début de sa seconde saison, l'Odéon suit son exemple, en présentant la pièce dans les conditions particulièrement séduisantes dont vous allez bientôt juger.

Par quelles raisons un succès aussi brillant et aussi persistant peut-il s'expliquer? Quelles qualités le M ariage de Figaro possède-t-il donc, qui aient pu lui assurer ainsi la faveur constante du public français? Tout d'abord, le Mariage est une pièce bien faite, et, en France, nous savons apprécier le travail bien fait ; qu'il s'agisse de théâtre ou' de mobilier, peu nous importe le prix de la matière employée, si, comme on dit au faubourg Saint-Antoine, « l'article est mal établi et mal présenté » ; et, sans doute, cette importance accordée à une certaine technique nous a-t-elle rendus parfois injustes pour tels ouvrages étrangers, où la gaucherie de la construction nous empêchait de découvrir des trésors d'observation psychologique, de lyrisme ou de philosophie. Mais ici nul malentendu n'est à craindre entre l'auteur et le public : la structure

do la pièce est à peu près irréprochable ; extrêmement complexe, elle ne présente pourtant aucune invraisemblance choquante ; l'enchaînement des incidents y est naturel et spontané ; l'intrigue semble à chaque instant sur le point de se dén mer, mais elle s'enchevêtre de plus belle sur une rencontre imprévue, une réplique en apparence insignifiante, qui va donner à la situation un aspect entièrement nouveau, et cela dure ainsi jusqu'à cet étonnant cinquième acte, critiquable à certains égards, mais irréprochablement machiné... et consciencieusement imité, depuis plus d'un siècle, par plusieurs générations d'auteurs dramatiques.

Ce genre de mérite ne passa pas inaperçu aux yeux des contemporains, fort embarrassés de résumer clairement une pièce qu'ils avaient pourtant fort bien comprise et suivie à la représentation ; les critiques les moins bienveillants durent reconnaître que l'intrigue en était la partie vraiment supérieure et inattaquable, et qu'elle déliassait en perfection les plus fameux imbroglios italiens et espagnols. Mérite assez exceptionnel à cette date : depuis Molière on avait traité avec quelque négligence les intrigues de Comédies, réservant plutôt au genre tragique les surpri les coups de théâtre et les incidents savammenl enchaînés. Les deux comédies de Beaumarchais marquent, à ce1 égard, une orientation nouvelle dans noire histoire dramatique : c'est d'elles que dérivera la formule ingénieuse et compliquée de Scribe et de Sardou ; c'est ;'i elles que remonte le goût fâcheusement exclusif de notre public pour la comédie d'intrigue, qui lui a fait trop souvent admirer, comme

d'authentiques chefs-d'œuvre, d'irréprochables mécanismes fonctionnant à vide ; de là ce dogme, admis sans discussion par toute la critique du xixe siècle, que la comédie de mœurs ne peut se passer d'un scénario compliqué tenant à la fois du vaudeville et du mélodrame ; de là toute la partie artificielle et vieillotte du théâtre de Dumas fils ; de là l'étonnement et les résistances provoqués par la manière sobre, dépouillée et simplifiée d'Henri Becque, manière qui triomphe aujourd'hui avec Hervieu, de Curel, Lavedan, Donnay et d'autre part, avec Courteline ; il a fallu vingt ans d'efforts, de luttes et de tâtonnements pour nous convaincre que la comédie moderne pouvait fort bien vivre sans l'imbroglio dont Beaumarchais avait fourni les premiers et peutêtre les meilleurs modèles.

Une autre faiblesse du public français, c'est sa prédilection pour les pièces spirituelles. Nous pardonnons beaucoup, quelquefois trop, à un auteur qui sait amener à propos une réplique amusante, un trait malicieux, un jeu de mots imprévu, un couplet ironique ou sentimental joliment filé. A cet égard, nous sommes amplement servis avec le Mariage de Figaro : c'est un feu d'artifice ininterrompu; et si les fusées n'en sont pas toutes également éblouissantes, du moins aucune ne rate ni no fait long feu, et elles partent à intervalles si rapprochés qu'on n'a guère le temps d'en discuter la qualité. Parmi tous ces mots d'esprit, ces méchancetés et ces calembours, les contemporains avaient observé déjà qu'il convenait de faire un choix : « On y court après le trait, lisons-

nous dans la Correspondance de Grimm, la réponse est souvent le seul motif de la question », et l'auteur cite fort justement les fameux proverbes de Bazile, assez plaisants en eux-mêmes, mais parfois laborieusement amenés. Souvent même, ce qui est plus grave, la réplique s'épanouit en un copieux développement et le trait dégénère en tirade. Beaumarchais a beau prendre soin de nous avertir qu"il écrit sous la dictée de ses personnages, que chacun d'eux parle son langage et non celui de Fauteur; en réalité il n'exécute qu'à moitié cet excellent programme. Trop souvent c'est lui qui nous apparaît derrière Suzanne, Marceline et la Comtesse, derrière Figaro surtout dont les tirades sur l'art de la politique, sur la pratique de la langue anglaise, sur les différentes sortes de vérités, sont autant de brillants hors-d'œuvre, faiblement rattachés à l'action. Xous y voyons les premiers exemplaires de ces dissertations dont s'émaillera la comédie moderne et dont Dumas fils notamment usera avec quelque indiscrétion. Quant au fameux monologue du cinquième acte, il dépasse, par ses dimensions et sa vigueur tendancieuse, toutes les déclamations qu'ont pu porter depuis sur notre scène les adeptes les plus déterminés de la comédieconférence.

Du moins, (liez Beaumarchais, ces développements accessoires et quelque peu parasites ont-ils le mérite assez rare d'être constamment nais et c'esl encore là une des «anses de son succès. /. Mariage est une pièce fort joyeuse, et nul n'ignore quelagaîté est une

des qualités foncières du peuple français, une de celles qui, dans les jours sombres de *<<n histoire, l'ont aidé

le plus puisamment à supporter les pires épreuves. Je suis frappé de l'insistance avec laquelle Beaumarchais appuie, tant dans la préface du Barbier que dans celle du Mariage de Figaro, sur le caractère franchement comique de ces deux ouvrages : « Ma pièce, dit-il en parlant du premier, est une des plus gaies qui soient au théâtre. » Et comme il sent bien que les derniers actes du Mariage, avec leur sentimentalisme indiscret et leur âpreté révolutionnaire, ne sont plus empreints de la joyeuse insouciance qui animait les quatre actes du Barbier, il s'écrie : « Ne devez-vous pas me passer un peu de morale en faveur de ma gaîté? >;

Si Beaumarchais attachait tant de prix à cette gaîlé, c'est qu'il venait d'accomplir, en cette matière, une sorte de révolution dont il ne tirait pas une médiocre fierté. Pendant tout le xvme siècle, notre comédie s'était caractérisée par un affadissement et un assombrissement progressifs, sinon sur les scènes secondaires, du moins sur celle du Théâtre-Français, qui, devenu le sanctuaire de l'art officiel, se croyait tenu à une réserve et à une dignité qui risquaient d'amener à bref délai la mort du comique. Toute plaisanterie un peu franche et un peu forte provoquait les protestations scandalisées de spectateurs élégants et blasés, beaucoup plus rigoristes au théâtre que dans la vie réelle. On osait à peine reprendre certaines pièces de Molière, comme le Malade imaginaire, qui n'évoquait que des images indécentes. Quelles comédies applaudissait-on alors au Théâtre-Français? un petit nombre de pièces de Marivaux, dont la métaphysique amoureuse

faisait surtout les beaux soirs de la Comédie Italienne ; quelques oêuvréttes en demi-teinte où se peignaient, en traits menus et estompés, les mœurs élégantes et mondaines ; les moralités sentencieuses et glaciales de Destouches, assez semblables à d'estimables et ennuyeuses pièces pour distributions de prix ; enfin les (liâmes larmoyants de La Chaussée et de Diderot, où il n'y avait certes pas le mot pour rire. Beaumarchais avait lui-même donné dans ce travers : après Eugénie, sombre et lamentable histoire de séduction dans la manière anglaise, il avait fait jouer les Deux Amis, drame d'affaires venu trop tôt pour intéresser un public qui trouvait les discussions d'argent déplacées au théâtre. Il récidivera plus tard, en donnant, en 1792, la Mère coupable, où nous retrouvons les héros du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro vieillis, assagis, senti ntaùx et raisonneurs, en un mot, profondément ennuyeux.

Pour le moment — en 1784 — Beaumarchais est tout entier à la joie d'avoir, pour la deuxième fois affirmé le droit d'être gai et de faire rire sur notre première scène comique ; et toute la critique, y compris le bilieux La Harpe, se voit forcée de constater qu'il y a réussi ; après avoir minutieusement relevé tous les défauts qu'il croit apercevoir dans le Mariage de Figaro, celui-ci ajoute: c Mais la gaîté t'ait tout passer, et il y en a partout... » Comme l'histoire littéraire n'est qu'un perpétuel recommencement, les mêmes préjugés qui régnaient à la fin du xvnr8 siècle, sévissent encore aujourd'hui: certaines personnes, fort respectables, mais qui, appartenant au inonde où l'on s'ennuie, ont le tort de vouloir obliger tous les

autres à s'ennuyer en chœur, trouvent fort mauvais que l'on rie dans un théâtre subventionné, et à la Comédie-Française en particulier ; elles admettent à la rigueur le comique de Molière et de Regnard, vu sa vénérable ancienneté, à condition toutefois qu'on n'en confie pas l'interprétation à des artistes particulièrement renommés pour leur art d'amuser le public ; mais elles lèvent les bras au ciel quand la maison de Molière accueille un acte de M. Gourteline ou de M. Tristan Bernard ; et si un jeune auteur présentait un chef-d'œuvre aussi joyeux que le Mariage de Figaro, elles supplieraient M. Albert Carré de ne point l'accueillir. Pendant ce temps le public, qui sait par expérience tout ce qu'il y a de navrant et de sinistre dans le comique officiel et le sourire académique, va s'amuser au Palais- Royal ou au café-concert... ou même à l'Odéon, lorsqu'on y joue leChapeau de paille d'Italie. De même les Parisiennes de 1780 allaient rire à la Comédie Italienne ou aux théâtres des boulevards, en attendant que le Mariage de Figaro leur fournît la rare occasion de rire au Théâtre-Français.

Cette gaîté, qui fait un des plus grands charmes du Mariage de Figaro, n'a pas seulement sa source dans l'imprévu des situations ou la profusion des mots d'esprit, mais aussi et surtout dans la rapidité de mouvement, dans la vie exubérante et l'infatigable entrain des personnages, toutes qualités qui s'expliquent en grande partie par leur jeunesse. Le Mariage de Figaro est une pièce jeune : bien que Beaumarchais l'ait écrite après la cinquantième année, il n'y a donné aux vieillards que des rôles

ridicules ou sacrifiés ; ses protagonistes ont toute la vivacité primesautière de la vingtième année. Des traditions discutables et le choix, plus discutable encore, de certains interprètes, ne doivent pas nous donner le change ; les indications de l'auteur sont très nettes: Rosine, que nous avonsconnue si jeunet te dans le Barbier de Sévillè, n'est mariée que depuis trois ans; elle est donc fort loin de la trentaine que la plupart des critiques littéraires lui attribuent généreusement ; le Comte est d'un âge assorti; tout respire la jeunesse chez Suzanne, et, si Figaro a beaucoup vu et beaucoup appris dans les nombreux métiers qu'il a exercés, songeons qu'il est resté fort peu de temps dans chaque place, et qu'il est plus riche d'expérience que d'années. Quant à Chérubin, l'âge que lui donne Beaumarchais — ■ et il précise longuement et donne des raisons morales à ses précisions — ■ il est bien fait pour stupéfier un lecteur du xxe siècle ; cet âge est tel que les comédiennes les plus fraîches, les plus menues et les plus mutines ne peuvent guère arriver à nous en donner l'illusion. Chérubin n'a ni les dix-huit ans que vous lui croyez peut-être, ni les quinze ans auxquels vous seriez portés à descendre, àla rigueur... Songez qu'au xvnr8 siècle l'amour était précoce, dans la littéral ure comme dans la vie; rappelez-vous les mariages au sortir du couvent, les délicieuses grandsmères de trente-cinq ans et moins, conduisant dans le monde des belles-filles encore adolescentes. Relise/. la jolie pièce (le Parny, qui se termine par ce vers :

C'est à treize ans qu'il faut aimer.

... et vous aurez tout juste l'âge de Chérubin.

Tout cela nous paraît bien loin de nus mœurs ! Nous vivons dans l'ère de l'avancement à l'ancienneté: le grand Gondé gagnant la bataille de Rocroi à vingtdeux ans. Voltaire déjà célèbre à vingt-quatre, et les généraux imberbes de la Convention, et Hugo, chef d'école bien avant la trentaine et Musset sifflé à l'Odéon avanl d'avoir atteint sa majorité, tout cela nous étonne et nous scandalise. Entrés plus tard dans la vie active, nous nous donnons plus longtemps l'illusion de la jeunesse ei notre notion de «l'âge de l'amour )) s'en ressent. Ceux dont les dures nécessités de l'existence ont fait débuter la vie sentimentale vers la quarantième année considèrent volontiers Roméo et Juliette comme un couple d'enfants mal élevés, donl la précocité louche à la dépravation ; ils trouveraient beaucoup plus de saveur et de naturel dans un duo passionné entre Maman Colibri et le Vieil Homme, et se voient servis à souhait quand une fraîche et impertinente ingénue reçoit en récompense, au dénouement d'une pièce à la mode, un quinquagénaire sceptique et bien conservé, qu'elle préfère hautement à tous les jeunes gens, ses contemporains. En attendant qu'à son retour du front, notre admirable jeunesse reconquière, entre autres droits, celui d'être l'âge à la mode, ne tenons pas rigueur à Beaumarchais d'avoir adopté sur ce point la conception traditionnelle de son époque, d'avoir préféré la grâce fraîche d'une matinée de printemps un peu aigre et frissonnante au charme mélancolique et morbide d'un crépuscule d'automne. Sa pièce y gagne en verdeur, en gaieté, en mouvement, en santé robuste et florissante ; ce sont là des qualités qui ont

longtemps passé et passeront longtemps encore pour purement et nettement françaises.

Quant aux personnages eux-mêmes, à leurs caractères, à leurs mœurs, à la société dont ils font partie, sont-ils, eux aussi, bien français? Il n'est guère possible d'en douter. Le léger vernis espagnol dont ils sont recouverts ne doit pas nous faire illusion : pas plus que ceux de Gil Blets, ils n'ont pris naissance au delà des Pyrénées ; quand on nous parle de Séville ou de Madrid, c'est bien de Paris qu'il s'agit toujours, et le châeau d'Aguas-Frescas a son site réel en quelque verdoyant paysage de l'Ile-de-France.

C'est bien ce que reconnaissent, et ce dont s'affligent certains censeurs austères: ils voient dans la comédie de Beaumarchais une image, dénuée de flatterie mais non de ressemblance, de la société française à la lin de l'ancien régime ; ils ajoutent que cette société ne s'est guère améliorée, qu'il n'y règne pas beaucoup plus d'ordre et de discipline et que, depuis bientôt un siècle et demi, le sens de la hiérarchie, du respect et de la décence — assez peu en honneur déjà dans le Mariage de Figaro — n'a pas progressé chez nous, tout au contraire. - Je reconnais bien volontiers que le Mariage de Figaro n'est point une berquinade ; on n'y prêche pas le respect des autorités officiellement constituées ; en y met en lumière, ,-issez crûment, mais assez gaîment aussi, les infirmités de notre pauvre nature, plutôt que son abnégation et son héroïsme. Le Comte n'est pas un époux parfait, et l'on se demande avec quelque anxiété jusqu'à quand la Comtesse résistera

à la tentation de lui infliger la peine du talion. On peut imaginer une camériste moins délurée que Suzanne, un valet moins impertinent que Figaro, un page plus réservé que Chérubin. La médecine et la justice, puissances respectables, sont représentées fort irrévérencieusement sous les traits de Bartholo et de Brid'oison ; ni Bazile, ni ce vieil ivrogne d'Antonio, ni la revêche Marceline, ni l' effrontée petite Fanchette ne sont des types d'une humanité très relevée. Mais pense-t-on que la société qui nous est dépeinte dans V Avare, Georges Dandin, le Légataire Universel ou Turcaret soit supérieure à celle-ci? Et, si nous accordons à la tragédie le droit de nous intéresser à une humanité invraisemblablement surhumaine, pourquoi refuserions-nous à la comédie celui de nous égayer aux dépens de types qui n'ont rien de rare ni d'exceptionnel, mais qu'elle a délibérément choisis et rassemblés pour tirer de leurs travers et de leurs ridicules d'abondants effets comiques, sans fausser pour cela la vérité psychologique? Qui oserait prétendre que, dans la vie réelle, le ménage de Polyeucte et de Pauline se rencontre plus souvent que celui du comte Alinaviva ? Ne voit-on pas quelles précautions Beaumarchais a prises en dessinant le caractère de la Comtesse, de quelles nuances infiniment délicates il a marqué l'affection de l'épouse délaissée pour le petit page, avec quel tact exquis il a saisi et rendu tout ce qu'il y a de presque maternel dans cette tendresse inavouée? Et quant à cette atmosphère amoureuse qui enveloppe toute la pièce, et que maintes critiques ont dénoncée, il est bien vrai que, nous autres Français, nous avons le tort d'avouer

la place que nous faisons à l'amour dans la vie, et le tort plus grand encore d'exagérer cette place dans notre théâtre et dans notre roman : cela nous vaudra toujours la méfiance de quelques très braves gens d'un puritanisme sincère et respectable, et la haine, aussi violente que peu désintéressée, des hypocrites professionnels de tous les pays du monde. Consolonsnous en pensant que nous valons mieux que notre réputation et qu'en matière d'art on taxe volontiers d'immoralité celui qui montre au public une vérité qu'il n'avait pas l'habitude de regarder en face.

Quant à Figaro, personnage central, essentiel et symbolique, ses travers sautent aux yeux : il est d'un individualisme excessif ; il n'a ni le sentiment des distances, ni le respect de l'estampille officielle. Avouons tout bas que tous, tant que nous sommes, nous ne l'avons jamais eu beaucoup ; depuis les auteurs de fabliaux jusqu'à Gourteline, nous avons toujours aimé à rire aux dépens de l'autorité et à voir rosser le commissaire... Au reste, si Figaro est animé d'un dévorant besoin de combinaisons et d'intrigues, il ne met du moins sa fertile imagination qu'au service de causes fort louables et, si son amour de l'argent prend parfois des allures un peu déplaisantes, nous ne le voyons jamais ni commettre une bassesse, ni s'aplatir devanl une menacé. C'est le calomnier que de ne voir en lui que l'ancêtre de Giboyer, de Vernouillet et de Rabagas. En réalité — et M. Lintilhac l'a brillamment montré avanl moi — Figaro personnifie à merveille le Français, et surtout le Parisien : mauvaise tête et bon cœur, esprit vif et un peu fan-

faron, frondeur, mais sensible et dévoué, par-dessus tout actif, adroit et spirituel ; travaillant irrégulièrement, mais avec une facilité et une rapidité prodigieuses, se sentant «paresseux avec délices », mais trouvant bien rarement le temps de savourer ces délices-là ; pas toujours en bons termes avec l'autorité, et trop porté à jouer quelque mauvais tour au propriétaire, au concierge, aux huissiers ou aux agents ; mais avec cela serviable et bon, d'une bonté habile et efficace, sans compter que son laisser-aller un peu débraillé n'exclut pas une certaine dignité gouailleuse qui impose le respect à plus d'un pleutre solennel...

Et aujourd'hui, savez-vous où il est, Figaro? Il est sur le front, n'en doutez pas, et non terré dans quelque prudente « embuscade ». Figaro, c'est la suprême ressource des tranchées, c'est le rayon de soleil dans ces journées mornes et tragiques où le péril sournois vous menace sans répit; il a retrouvé là le comte Almaviva, brillant officier et, devant le danger commun, toutes les barrières sociales sont tombées entre eux. Figaro, c'est le soldat débrouillard et infatigable, dont la gaîté ranime les courages aux heures les plus sombres ; c'est le petit sergent qui, voyant tous ses officiers tomber autour de lui, rallie sa compagnie et sauve la situation. Et, s'il est blessé, ne le voyez-vous pas dorloté par la comtesse et Suzanne qui, de même que leurs sœurs des salons et des faubourgs, passent la majeure partie de leurs journées dans une ambulance? Ne lestrouvez-vous pas charmantes, toutes deux, sous la-cornette blanche, et ne pensez-vous pas qu'il ferait bon être soigné par

elles? C'est bien l'avis de Chérubin ; et voilà sans doute la raison de ses fréquentes visites à Figaro; celui-ci lui raconte les dures batailles auxquelles il a pris part et l'engage à tourner vers la préparation militaire toute l'ardeur qu'il brûlait de dépenser en des jeux plus folâtres...

Ne voit-on pas que cri le société, malgré ses dehors frivoles et son parti pris de se dénigrer elle-même, est meilleure qu'elle ne le paraît ! Nous pourrons sans doute l'améliorer, y introduire plus d'ordre, de régularité et de persévérance dans l'effort ; mais il y règne une atmosphère d'intelligence, de gaîté et de liberté hors de laquelle nous ne saurions vivre. Elle vaut certes mieux que celle où le comte Almaviva est remplacé par un hobereau brutal, où Figaro devient un benêt que l'on mène àcoupsde trique, où la Comtesse et Suzanne ont perdu toute grâce et toute fin< où Brid'oison, comblé d'honneurs, excelle à trouver dans des textes vénérables de quoi justifier toutes les violations et toutes les atrocités, où Bazile, enfin, règne tout-puissant, génial directeur d'une entreprise mondiale de calomnie et d'espionnage. C'est pour ne pas être asservis et absorbés par cette société là que nos frères défendent, les armes à la main, notre société à nous, quo nous aimons si profondément, malgré ses imperfections. Et c'est encore pour nous, humbles civils de l'arrière, nue manière de défendre nos traditions et notre nationalité, que de venir applaudir les chefs-d'œuvre qui constituent notre patrimoine intellectuel. Figaro acclamé pai arrière-petits-enfants, il n'est pas de spectacle plus patriot ique, plus réco nfortant e1 plus français.

Par Charles MARTEL

Mesdames, Messieurs,

J'aurai cette audace de dire que Ponsard fut un audacieux ; il a osé, en littérature, représenter le bon sens.

Or, au pays de Rabelais, de. Montaigne, de Molière, de Béranger, au pays du bon sens, un artiste, un poète risque à s'en recommander de perdre son nom même, de poète et d'artiste.

Quels poètes donc ont chanté, si j'ose dire, le bon sens ?

Boileau?

Tout doit tendre au bon sens...

Aimez donc la raison ; que toujours vos écrits

Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Marie- Joseph Chénier?

C'est le bon sens, la raison qui fait tout : Vertu, talent, génie et goût.

Mais téméraires qui suivez leur doctrine, on ne vous accordera que leur génie, et vous serez tout justement poètes comme Boileau, comme Marie- Joseph Chénier, comme Ponsard.

Cependant l'époque paraissait bien choisie où

François Ponsard fit la manifestation qui lui valut ce titre : chef de l'école du Bon Sens.

C'étaient les derniers temps de la lutte entre les romantiques et les classiques, ceux-ci lançaient leurs suprêmes alexandrins comme on tire ces derniers coups de fusils qui masquent la retraite.

Duvergier de Hauranne avait eu beau prétendre que le romantisme n'était pas seulement un ridicule, mais encore une maladie comme le somnambulisme ou l'épilepsie, les brigands de la pensée, les truande, les barbares l'avaient emporté sur les perruques, les bourgeois, les philistins. Et Népomucène Lemercier pouvait écrire dans un bel élan d'indignation

Avec impunité les Hugo font des vers !

C'est en vain qu'après VHenri III et sa cour de Dumas, dont le succès avait arraché à un admirateur ce cri :

Décidément Racine n'est qu'un polisson !

une pétition avait été adressée au roi Louis- Philippe, signée d'Arnault, auteur de Marias à Militâmes, Lemereier, de Frédégonde et Branchant, Viennet, d'Arbogastc — ce Viennet qui se vantant d'avoir écrit un poème de 30000 vers s'attira cette réponse: Mais il faudra 15 000 hommes pour les lire » — Jouy de la Vestale e1 de ce Guillaume Tell où Rossini trouvait à mettre en musique des choses comme celle-ci :

Au château fort que le lue environne L'attend un supplice nouveau :

Aux reptiles je l'abandonne El leur horrible faim lui répond d'un tombeau.

Vers de digestion... plutôt pénible.

Il n'y manquait que le nom d'Ancelot, celui dont Léon Gozlan donnait cinq actes à lire à ses enfants quand ils n'avaient pas été sages .

Ces messieurs réclamaient, au nom de Corneille et de Racine, l'expulsion des romantiques delà Comédie- Française, prévenant Sa Majesté qu'encore quelques mois et le mal serait sans remède... Le théâtre fondé par Louis le Grand sera tombé au-dessous des tréteaux les plus abjects, ou plutôt le Théâtre-Français aurait cessé d'exister.

Cependant il est une réaction fatale en art qui, au règne d'un genre fait succéder l'avènement ou le retour d'un autre genre, et après ce prodigieux mouvement qui incendia notre théâtre de passion, de vie, de couleur. Le public commençait à se lasser quelque peu du déballage rutilant d'objets de bazar par l'admirable bonisseur Alexandre Dumas, voire de leur transformation en objets d'art immortels par le génie d'Hugo.

Ce bon public semblait s'être un peu blasé sur ces Angelo qui, toutes les nuits entendent marcher dans leur mur, de ces Triboulet qui, faute d'une lanterne, attendent un éclair pour reconnaître dans un sac, leur fdle assassinée, de ces Didier nés sur une pierre, de ces Antony qui demandent : « Où y a-t-il du marbre pour poser mon front ?» Et à la question d'une jeune coquette: «Combien de lois avez-vous aimé? répondent. — • Demandez à un cadavre combien de fois il a vécu! qui jurent : « Par ce Dieu que je blasphème, et par manière... que je ne connais pas... »

Ah ! ils ne la connaissent jamais leur mère. Ainsi

Gaultier d'Aulnay dira-t-il à Buridan en lui promettant d'accourir à son premier appel :

Fusse- je à prier sur la tombe de ma mère, et plaise à Dieu que je la connaisse un jour !

On finissait par en avoir assez de ces murs qui étouffent les cris, éteignent les sanglots, absorbent l'agonie, assez de ce nombre de dalles ou de marches qu'il faut compter avant d'arriver à la cachette des deux flacons : l"un en or qui donne la vie, l'autre en argent qui donne la mort ; assez de tous ces bandits, de tous ces poignards, de tous ces poisons, de toutes ces antithèses, assez enfin de cet orage, combat du ciel et de l'enfer, qui, fulgurant à travers un vitrail moyenâgeux, semble le symbole même du romantisme.

Ce bon public montrait à la fin quelques inquiétudes d'un théâtre dont Auguste Vacquerie devait ainsi dépeindre les agréments :

Nous te bercerons mollement dans ta loge où dans ta stalle, nous te laisserons parler en riant à la fille avec laquelle tu vas souper tout à l'heure, quand il y a des femmes sans pain, des ouvriers sans travail, des vieillards sans toit, des malades sans couverture, quand il y a des coups de vent sur la mer, quand l'Amérique dresse ses chiens à la chasse à l'homme, quand le shah de Perse fait écrire son nom sur des tètes vivantes avec leurs dents qu'on leur arrache. Ah ! nous te secouerons, nous te frapperons, nous te réveillerons en sursaut, et tu entendras le râle de ceux que tu laisses mourir, et tu verras 1rs Liïbris que tu laisses dresser et. tandis que tu regarderas les épaules nues de ta maîtresse, les cadavres te regarderont, et nous inviterons à ton souper l'éternel affamé, le ver de terre ! ! !

Vraiment, il ne faudrait pas avoir le prix de sa stalle pour se refuser pareil plaisir !

Cependant une jeune fille débutait à la Comédie- Française, c'était Rachel. Et le théâtre, qui, les soirs de classique, avait six spectateurs à l'orchestre — • le docteur Véron les a comptés — • fait, avec Mithridate des recettes de 5000 francs. Corneille et Racine renaissent à l'immortalité et la tragédie peut croire qu'elle est sauvée.

Cependant un jeune homme, prix de dissertation française, rimait une Lucrèce en province : c'était Ponsard. Et les classiques peuvent espérer le retour de la victoire, hélas ce n'était que le retour des cendres.

François Ponsard, fils d'un avoué de Vienne (Isère) particulièrement estimé dans sa ville, avait déjà donné à Paris, où il était venu conquérir ses licences d'avocat, un Manfred, traduction du poème de lord Byron, mais de l'édition tirée aux frais de l'auteur, trois exemplaires seulement avaient été vendus en six mois.

Peu flatté par ce siiGcès, son père le rappelle à Vienne, mais désespérant bientôt de l'avoir pour successeur, il l'abandonne à sa vocation, et le jeune Ponsard entre à la Reçue de Vienne. Le programme de cette publication était : Se rendre utile sans faire de bruit.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'un tel journal a depuis longtemps cessé de paraître.

D'abord Ponsard sacrifia au romantisme et rompit quelques lances contre, l'hydre du perruquinisme, comme disait Gautier. Mais il s'assagit rapidement et tourne tous ses vœux vers un système conciliateur :

Ne serait-il pas beau, écrit-il, qu'un poète surgit qui corrigeât Shakespeare par Racine et complétât Racine par Shakespeare. Déjà il dit dans la Revue, ce qu'il répétera dans le Constitutionnel : « Je ne suis d'aucun parti, d'aucune école, je n'admets que le souveraineté du bon sens.

Donc, inspiré par un tableau Lucrèce se poignardant devant le cadavre de Tarquin, qui égayait la salle à manger familiale, Ponsard écrit sa Lucrèce... Mais ici il faut dire que Ponsard avait un ami admirable, Charles Raynaud, qui, poète lui-même, se dévoua tout entier, exclusivement, à la gloire de son ami et concitoyen.

Des poètes comme celui-là, le Bois Sacré n'en est pas encombré.

Ponsard écrit en des vers de gratitude :

Raynaud prit dans ses bras la naissante Lucrèce Et, l'emportant ainsi qu'un amant sa maîtresse,

Il la promena dans Paris.

Quand il eut entassé miracles sur miracles

Épuisé les dégoûts, renversé les obstacles,

Je vins en recevoir le prix.

D'abord naturellement Raynaud porte la pièce chez Rachel, mais Rachel n'ouvrit pas même le manuscrit .

Alors Raynaud fit les cafés, et notamment ceux qui étaient comme les ouvrages avancés de cet Odéon où il était venu mettre le siège. Il ne fait que passer au Molière, antre du romantisme, mais il installe son quartier général au Tabourey où, rigoureusement classiques, les demi-tasses s'emplissaient selon l'exacte recette de Delille.

De la liqueur au poète si chère Qui manquait à Virgile et qu'adorait Voltaire.

Le café Tabourey était situé où se trouve maintenant la librairie Flammarion, à l'angle de la rue Vaugirard et juste au-dessous de l'appartement de Jules Janin, qui dans son rez-de-chaussée des Débats, professait des opinions sensiblement pareilles à celles du café du rez-de-chaussée.

Raynaud y retrouve Achille Ricourt. C'était un type savoureux de l'époque ; un amateur professionnel. Lireux, le directeur de l'Odéon, disait de lui :

« C'est l'artiste par excellence : il serait homme de lettres s'il n'était peintre, peintre s'il n'était journaliste, journaliste s'il n'était comédien, comédien s'il n'était chanteur; mais on ne connaît pas qu'il ait jamais rien écrit, ni peint, ni joué, ni chanté... » Mais ce Lireux était une mauvaise langue ; n'avait-il inventé d'appeler son comité de lecture : Ma bourriche; les auteurs refusés vous auraient expliqué dequoi cette bourriche était composée. Achille Ricourt avait la spécialité de la découverte, du lançage ; il se vantait d'avoir découvert : Janin, Rachel, Clésinger. C'est lui qui allait découvrir et lancer Ponsard.

Après une lecture faite par Raynaud au Tabourey, on porte le lecteur en triomphe et la pièce à l'Odéon. La Bourriche, je veux dire le comité de lecture, refuse, mais Lireux — qui poursuivait la solution, du problème aujourd'hui si heureusement résolu ; comment remplir la salle de l'Odéon — met quand même en répétition, fait agir auprès des ministres, et Lucrèce est représentée.

On l'avait annoncée comme la réponse de latragédie au drame, comme la réplique de ces Burgraves de Victor Hugo qui venaient d'essuyer au Français un

échec attesté par le petit nombre de spectateurs qui se pressaient, ou plutôt, qui ne se pressaient pas aux portes de la Comédie. Et comme l'apparition de la pièce avait coïncidé avec celle d'une comète, la caricature montrait Victor Hugo qui déplorait en regardant les cieux :

Que les comètes aient des queues Quand les Bwrgraves n'en ont pas.

Les classiques et leurs amis marchèrent pour Ponsard comme les romantiques avaient marché pour Victor Hugo, et le 22 avril 1844 le parterre de l'Odéon connut les scènes de la bataille d'Hernani au Théâtre-Français.

Avec Raynaud et Ricourt, le meneur de jeux était Emile Augier, conduisant Jules Barbier, Michel Carré, Adrien Decourcelles, Edouard Fournier, etc.. Il y eut des épisodes violents pour des vers calmes, mais personne ne fut assommé comme avait failli l'être l'académicien Parseval de Grandmaison, qui s'avisa de protester doucement quand il crut avoir entendu au lieu de :

Vieillard stupide, il l'aime ! Vieil as de pique, il l'aime !

Le succès ainsi chauffé fut tel que le café Tabourey faillit être débaptisé et s'appeler le café Ponsard.

Mais des hommages plus officiels attendaient le jeune vainqueur : le Roi l'invita à dîner, l'Académie lui vota un prix de 10 000 francs, la croix ne devait pas se faire attendre, et les daines do la Halle, toutes les Lucrèces du pavillon de la volaille et du poisson,

vinrent lui apporter des fleurs qui sentaient leur fruit.

Le retour de Ponsard à Vienne lui valut les honneurs du triomphe, représenté par les félicitations du conseil municipal et la souscription de la chambre des avoués à vingt-cinq exemplaires de Lucrèce.

Cependant Ponsard, hissé par les classiques, en posture de lutteur, sur un pavois glissant, n'avait voulu faire œuvre que de transaction : « La littérature, longtemps oscillante, se reposera, dit-il, dans les bienfaits de l'éclectisme... » Se reposera... mot somnolent, très dangereux pour un auteur tragique dramatique.

Justifiant cet éclectisme, Ponsard sera classique par son amour et son respect de l'antiquité, son esprit d'ordre, de clarté, de méthode, classique encore par la simplicité, l'unité sinon la nudité de son action dramatique où la lutte des caractères et des opinions, le plaidoyer pour ou contre remplacent l'imbroglio avec ses virevoltes et ses rebondissements ; il sera classique enfin par le style, où il faudra la correction traditionnelle et la limpidité, mais par le style aussi il sera romantique, cars'il proscrit l'antithèse à double panache ou le choc étourdissant des vocables, i! admet et recherche le mot vrai, le mot vivant, le mot propre.

Avec lui, le mouchoir de Desdemone n'est plus un léger tissu, ni le couteau de Virginius un sanglant acier, et ainsi manquera-t-il « à parler Vaugelas ». Ce Vaugelas, grand oracle des classiques, qui défendait l'usage du mot poitrine, parce qu'on dit une poitrine de veau et que l'image ainsi évoquée est désobligeante quand on parle d'une personne de qualité.

Il se rapprochera du romantisme en rompant avec l'unité de lieu, en recourant aux changements de décor, en s'efforçant de varier les milieux pittoresques. Il rompra même en visière avec les classiques, par cette réforme hardie, la suppression des confidents- Plus de ces malheureux condamnés à essuyer ce que la haute domesticité a de plus pénible. Le type d'ailleurs était condamné, car si on trouve toujours des gens de l'un ou l'autre sexe à qui l'on peut, pour 150 francs par mois, faire faire ses courses et sa correspondance, on n'en trouve plus, depuis l'orphelin de la Chine à qui l'on puisse dire : « Ah ! il faudra aussi écouter le récit de mes amours et avoir l'air de vous y intéresser. Vous aurez raison d'ailleurs d'y prendre intérêt, car si mes histoires finissent mal, vous finirez comme elles et vous aurez l'honneur de partager avec moi le glaive du suicide, le mauvais café, ou le fatal lacet !... » Non, à de telles propositions tous répondraient par ce titre d'une pièce de Tristan Bernard : les Pieds nicklés !

C'est grâce à ces accommodements que si Lucrèce, adaptation de Tite-Live, est tragédie classique avec songe — ■ et songe avec monstre, un serpent à « l'humide étreinte ».

Il monte et sur mon corps colle ses nœuds glacés.

Lucrèce, en même temps est un drame quasi romantique avec un Brut us qui se réclame d'Hamlet et de Lorenzaccio.

Nommez-moi plutôt brute

C'est mon nom. Suis-je pas en effet une brute Un imbécile, un fou.

Bocage, le créateur d'Antony, devait se trouver chez lui dans ce rôle. Il est vrai que sa manière était opportunément avancée par une extinction de voix qui Pavait fait surnommer le rhume de cerveau de Frédérik Lemaître.

Mais les classiques n'y regardèrent pas de si près et Gautier put déplorer que l'on fit « d'un consciencieux jeune homme un bélier à battre en brèche une gloire que quinze ans d'assauts n'avaient pu entamer.

Au vrai, Ponsard qui cherchait le juste milieu était bien loin d'avoir voulu viser Hugo. Mais quand deux ans plus tard, il donna Agnès de Méranie, au Théâtre-Français, on lui fit cruellement sentir qu'un tel milieu était le plus dangereux de tous. Encore que la pièce où est peinte en scènes vigoureuses, d'une versification des plus recommandables, la lutte de la royauté et de la cour de Rome, soit bien supérieure à Lucrèce, les romantiques prirent leur revanche, et toutes les critiques dont on accable le théâtre de Ponsard rélégué au-dessous de son devancier Casimir Delavigne, furent alors clichées.

Neutre, grisâtre, sans élan créateur, sans marque personnelle, dépourvu de puissance comme d'envolée, ni antique, ni moderne, d'une diction molle, d'un style impersonnel et manquant à ce point d'intérêt dramatique qu'on peut impunément intervertir l'ordre des scènes...

Voilà ton fait, ô poète du bon sens.

Mais le poète ne se décourage pas, et Lamartine ayant fait paraître les Girondins, il voit jouer Charlotte Corday qui, débattant de hautes idées entre personnages peints de façon à la fois large et soi-

gneuse, mérite de rester comme un noble ouvrage.

Au Théâtre-Français encore, Ulysse, une traduction de Y Odyssée, où l'intéressant effort du poète s'est porté à rendre Homère à la fois dans sa simplicité et dans son pittoresque, lui valut, malgré tout son mérite, les plus plaisantes critiques. On a même été jusqu'à lui reprocher d'avoir choisi au lieu de Y Iliade Y Odyssée, œuvre de la vieillesse d'Homère.

a Comment voulez-vous que je sache l'âge d'une taupe, » dit un personnage de la Cagnotte.

Mais celui d'Homère, comment le saurions-nous, quand on ne sait même pas s'il a existé le poète auquel on assigne sept villes différentes comme lieu de naissance, d'où le calembour célèbre : Homère, poète aveugle, atteint de sept cités, qui se disputent la gloire de lui avoir donné le iour.

La parodie s'empara à.' Ulysse. On voyait le spectateur qui, au moment d'entrer au théâtre, passait une sorte d'examen.

Monsieur sait-il le grec? — Monsieur pourra-t-il suivre mot à mot la traduction de M. Ponsard? — Monsieur a-til apporté son Odyssée? — Monsieur a-t-il pris son dictionnaire grec? Oui? Alors Monsieur est sûr de bien s'amuser !

Et comme Ponsard, à ce passage « les bergers amènent la victime la plus grasse, un cochon de cinq ans », avait employé le mot propre, les parodistes donnèrent ce sous-titre à Ulysse : le Porc épique.

Puis Ponsard s'attaque à la comédie et fait jouer YHonneur et Vargent qui fut un des grands succès de TOdéon. Le public goûta fort une leçon de probité rimée d'honnête manière et prit un intérêt ver-

tueux au malheur du bon jeune homme... qui n'avait pas dîné pour s'acheter des gants.

Napoléon III écrivit à l'auteur pour le féliciter « d'avoir combattu par l'inspiration des sentiments les plus nobles, le funeste entraînement du jour ».

Et la flétrissure faisait son effet, car Ponsard reçut une lettre d'un capitaliste lui mandant de Londres, qu'ayant lu sa pièce, il expédiait par télégraphe l'ordre de vendre toutes ses actions en portefeuille, afin que désormais aucune spéculation ne puisse plus être faite pour son compte sur ces valeurs...

Malheureusement la lettre de Londres commençait par ces mots : « Je suis Marseillais... »

Une seconde comédie, sur le même sujet, la Bourse, n'eut pas, à beaucoup près, le succès de la première. « On a dit qu'elle était tout juste divertissante comme un bulletin financier », et M. Nisard, répondant au discours de réception de Ponsard à l'Académie — il succédait à Baour-Lormian, — put prétendre, non sans finesse, que, s'il manquait quelque chose aux comédies de M. Ponsard, cela venait de ce que l'auteur travaillait en province :

Cela est bon pour la tragédie, les héros de l'histoire peuvent venir visiter le poète dans sa province, mais les héros de comédie, plus exigeants, veulent qu'il vienne luimême les voir à Paris et reste à vivre en leur compagnie.

Enfin, et ce sera sa dernière production, avant un Galilée, où il sembla que le poète ait voulu affirmer sa foi dans la science, il donne ce Lion amoureux, dont vous allez voir la représentation.

La pièce fut créée au Théâtre-Français en 1866,

LE LIOX AMOUREUX. 267

seize ans après cette Charlotte Corday, à laquelle il semble faire pendant.

Vous trouverez dans cette histoire d'un héros républicain, amoureux d'une aristocrate bien digne d'ailleurs d'être aimée, toutes les caractéristiques du talent de Ponsard avec ses qualités et ses défauts.

Une intrigue simple jusqu'à la médiocrité où lasituation se prolonge et se recommence, avec un dénouement trop heureux et facilité par une subtilité juridique, à quoi se prête un général Hoche étrangement débonnaire.

Une reconstitution intéressante d'époque et de milieu avec l'inconvénient de faire d'une figure comme celle de Hoche un personnage secondaire, une sorte de comparse que vous verrez s'éclipser discrètement pour laisser la place à la scène d'amour. Un délicat hommage à l'antiquité — • je vous recommande le couplet du comte de Veaugris — singulièrement facilité par l'époque de la pièce, qui est celle d'une révolution où tout était imité de l'antique.

Vous retrouverez encore des influences romantiques :

Et les rugissements de cette tribune fauve Étouffant les caquets de l'élégant alcôve.

Le lion amoureux avec une tribune fauve, c'est presque le lion superbe et généreux de Victor Hugo. Vous reconnaîtrez le côté classique à de belles imitations de Corneille, et à des tirades bien frappées...

Ah ! pour des tirades, il y en a dans le théâtre de Ponsard. El ses acteurs devaient non seulement savoir parler beaucoup, mais encore écouler longtemps.

Mais ce n'est pas Ponsard qui a inventé les tirades et ce n'est pas lui qui a dit dans la Légende des Siècles :

Vérone se souvient d'un vieillard qui parla Pendant quatre jours, grave et seul, dans la Scala !

(Il ne s'agit pas de moi, j'ai fini !)

Ainsi vous applaudirez la tirade de Hoche sur la conciliation, la pensée de la pièce s'y annonce : rendre justice à tous les partis. Et vous acclamerez ia célèbre tirade où Humbert, le lion républicain, fustigeant la jeunesse dorée et les muscadins venge les patriotes. On n'ose plus guère parler de la froideur de Ponsard après ces vers vibrants sur la défense nationale dont vous sentirez toute l'émouvante actualité. Un collectionneur a compté que dans ses comptes rendus de la première, la presse, tant de Paris que de la province, avait employé soixantequatre fois l'expression : « Bien rugi, lion ».

Oui, bien rugi, car un journal rapportait l'autre jour qu'à une représentation où assistait M. de Bismarck, les vers sur les Prussiens battus par nos volontaires firent rentrer le ministre de Guillaume Ier dans l'ombre de sa baignoire.

Certes vous aurez plaisir à cette pièce et vous apprécierez ce théâtre qui de l'avis de toutes les critiques fut celui d'un honnête homme. Honnête dans une existence qui n'a été exempte ni de traverses, ni de malchances, mais où toujours Ponsard garda intacte sa réputation de haute probité morale — • un duel — à conditions sévères fit voir à Taxile Delord, directeur du Charivari, comment le poète

conciliateur permettait qu'on touchât à cette réputation-là ; honnête dans une carrière littéraire où jamais il n'a cherché, flattant le public, le succès dans l'actualité scandaleuse, mais toujours défendu le? idées généreuses et libérales.

En fin de compte, disait Janin, c'est si rare et si charmant un écrivain sans tapage, un véritable et sincère écrivain. Comme le succès du Lion amoureux vous fait oublier les pornographies en couplets, en danses, en chansons, ces choses immondes et sans noms, ces nudités sales qui font que l'honnête homme, en passant, tourne la tête....

Ces lignes, mesdames et messieurs, n'ont pas été écrites avant la guerre, au moment des déshabillés, du tango, ni alors qu'un certain théâtre trop dédaigneux de l'excellent conseil de Ponsard dans Charlotte Corday :

Ne parlons pas plus mal de nous que l'étranger.

présentait, comme échantillons de notre société française, des êtres perdus de vice ou détraqués par des passions malsaines.

Mais l'événement formidable a montré ce que nous sommes et quand vous entendrez ces deux vers qui terminent la pièce :

Quand pourrons-nous, cherchant de moins tristes succès Sous les mêmes drapeaux ranger tous les Français,

vous aurez le droit d'être fiers en pensant que ce souhait d'union sacrée s'est magnifiquement réalisé, et quelle France s'est levée contre le barbare, une et indivisible ! !

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