‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 19 sur 20 · UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTHER · texte numérisé non relu

UNE FAMILLE AU TEMPS DE LUTHER

contemporains ne l'avaient été au poète vivant. Ni les Enfants d'Edouard, ni Louis XI n'ont disparu au' répertoire de nos deux théâtres nationaux — ni non plus cette F a mille au temps de Luther — fort commode, parce quelle n'a qu'un acte, quand on n'a comme aujourd'hui qu'un petit bout de table à offrir à Delavigne, mais qui d'ailleurs pourrait -bien être, en ses modestes dimensions, la pièce la plus caractéristique de sa manière.

Je ne vais pas me retourner vers M. Sanson et lui représenter sévèrement que les gens qu'il tue se portent assez bien... Dieux comme il le traite, mon pauvre poète, l'implacable historien. «Tragédie pseudo-classique... psychologie fausse et banale... pittoresque criard et plaqué... brutalités gratuites et forcées. » Et le style de Delavigne traité de : cruel, là surtout où il fait effort pour se tendre de poésie. » Ouf! j'ai achevé de lire ce jugement, ou plutôt ce réquisitoire. Je me demandais ce qui allait rester de mon client et si ce féroce censeur allait en son infortunée victime épargner seulement son prénom de Casimir !

Pour votre plaisir, faites comme si vous n'aviez rien entendu: selon le conseil de Molière, laissez-vous prendre par les entrailles et ne cherchez pas de raisons pour vous empêcher d'avoir du plaisir. La Famille au temps de Luther est une pièce très habilemenl charpentée : elle ne peul manquer à son devoir de faire sourire, pleurer et trembler les honnêtes gens qui ont acheté à la porte du théâtre le droit de goûter ces diverses voluptés. Gomme Dumas père, Scribe et Sardou, Delavigne a reçu du ciel le don spécial de

l'action scénique, et, homme de théâtre, il a su admirablement son métier.

Il se maintient donc très facilement au théâtre. Mais c'est fort heureux, dirais-je, car il faut qu'il s'y maintienne. Il est eu effet des époques du théâtre, comme le voulait Brunetière..., et ces époques sont caractérisées pour le savant cl le classiflcateur par l'apparition ou la disparition de certaines espèces, ou encore par des modifications importantes d'organes considérables de certaines espèces. Eh bien, l'auteur dramatique contemporain do Cromwell et de Ruy - Blas, qui a débuté au théâtre par l'ultra- classique tragédie des Vêpres siciliennes, et qui ultérieurement y porta les semi-romantiques tragédies de la Famille au temps de Luther et des Enfants d'Edouard, sera dans notre histoire littéraire, le représentant et le témoin d'une de ces époques— notre théâtre aura évolué en lui et par lui. Son œuvre marque un moment non considérable peut-être, mais incontestablement non négligeable, de notre littérature dramatique.

M. Sanson lui-même a consacré, non pas seulement une page de sa grande histoire littéraire, mais toute une thèse de doctorat à un très médiocre écrivain, Nivelle de la Chaussée. Pourquoi? parce que La Chaussée a fait cette découverte que le rire pourrait être éliminé de la comédie, et parce qu'il a créé le genre éphémère de la comédie larmoyante, ancêtre certain de la comédie contemporaine, telle que l'ont naguère pratiquée les Augier et les Dumas, et que la pratiquent encore les Bernstein, les Brieux, les Mirbeau. Car Delavigne a fait, lui, cette découverte. que certaines nouveautés du romantisme au théâtre

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