‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 8 sur 20 · Le texte qui suit est abrégé · texte numérisé non relu

Le texte qui suit est abrégé

Ghambord étaient. d'une grande tristesse sous le ciel bas, et lèvent d'automne pleurait sur les toitures...

Molière avait passé beaucoup de temps à se faire habiller ; puis il n'avait pas voulu descendre pour manger à la table des comédiens ei s'el ait l'ait apporter dans sa chambre une tasse de lait.

«Sa vieille amie, Mlle de Brie, qui dans le Bourgeois gentilhomme jouait le rôle de Dorimène, entra chez lui.

« — Ah ! dit-il, ma pauvre Catherine, que c'est bien à vous !... Mais pourquoi ma femme ne vient-elle pas me voir?

« — Parce qu'elle vous en veut.

« — ■ Pourquoi ?

« — Parce que, dans la pièce, vous faites dire par Covielle qu'elle a de pet ils yeux et une grande bouche.

«■ — -Mais elle l'avait admis à cause des commentaires obligeants de Cléonte.

«■ — ■ Eh bien doue, elle ne l'admet plus.

« — ■ C'est évidemment de ma faute : il fallait réussir. Mais, dis-moi, Catherine : qu'est-ce qui leur a déplu dans cette malheureuse comédie? Le rôle du gentilhomme aigrefin et ruffian?... Mais ils sonl presque bous comme cela. Tu les connais. Les autres t'ois le roi était ravi que je leur «lise leurs vérités... Cette fois, le roi se tait. Qu'est-ce qui lui a déplu, à lui.'... Lui, pour qui j'ai l'ail tanl de choses «pie je n'aurais pas dû... Ce roi, si caressant quand il veut, si dur au fond... Mais, dis-moi, Catherine, que l'ail ma femme? Mlle de Brie ne répondait pas.

«Molière cacha son visage Ami* ses mains et Catherine de Brie devina qu'il pleurait

« — Allons ! dit-elle, c'est ridicule de pleurer, vous dont le lue! ier est de faire rire.

« ■ — • Oui ! faire rire en recevant des coups de bâton et des coups de pied !... Affreux métier ! et je l'ai choisi par amour de la gloire!... Le dernier des goujats esl en droit de nous siltler ! Le monde nous méprise. Incommodés ou non, il faut être prêts à marcher au premier ordre et à donner du plaisir quand nous sommes souvent accablés de chagrin... »

« — Vois-tu, poursuivait Molière, je n'ai jamais été heureux !... J'ai perdu ma mère à onze ans, puis j'ai eu une marâtre... Mon bonhomme de père m'a l'ail donner une éducation de gentilhomme! Cela m'a bien servi !... Je n'en ai trouvé que plus dures les misères et les humiliations de ces douze ans de vagabondage à travers la province...

a — Bah. ! di1 Catherine, on était jeune !

« ■ — ■ Et puis est venu mon atroce mariage...

« — Il a commencé par être délicieux, Jean- Baptiste.

« — ■ Tu crois? Je ne m'en souviens pas.

<( Il se tut un instant ; puis il reprit :

« — Si encore j'avais la santé! mais je suis continuellement malade et je ne vis plus que de laitage... Et pourtant je tiens à la vie... à ma cruelle vie... Va, Catherine, la peur de la mort et l'amour physique... c'est le fond de notre affaire.

« — Ne dis pas cela, Jean-Baptiste... ; mais il lit un geste de désolation.

« Aeemoment le jeune Baron entra dans la chambre:

« — ■ Eh bien, dit Molière, quelles nouvelles?

« — Excellentes, monsieur, le roi a parlé enfin.

« — ■ Et qu'a-t-il «lit .'

« — -Il a dit que vous n'aviez rien fait finirent tanl diverti que le Bourgeois gentilhomme.

« — Mais pourquoi ne Fa-t-il pas dit plus tôt ?

« — Peut-être pour jouir de l'embarras et de l'ini ".-, îtude des courtisans ; niais il vient d'ordonner que Ton rejoue la pièce ce soir.

« — -Ah! mon enfant, tu me sauves la vie! dit Molière. »

Il était debout et paraissait radieux.

C'est en effet le portrait de sa femme," Armande Béiart, que Molière a dessiné dans le Bourgeois gentilhomme, sous les i rail s de Lucile, fille de M. Jourdain. Nous avons sur ce point plusieurs témoignages précis e| concordants.

Aussi bien est-ce Armande qui créa le rôle.

Et non seulement Molière y a fait le portrait de sa femme, mais une fois de pins il y a dévoilé les angoisses de son cœur ; car <"esl lui-même qui parle, et avec une poignante sincérité, parla bouche de Govielle, le valet de comédie et tout à la fois, par celle de son jeune maître Gléonte :

( .u\ [ELLE

Voilà une belle mijaurée, nue pîmpesouée l bien bâtie pour vous donner tanl d'amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre el nous trouverez cenl personnes qui m nuit plus dignes de vous. Premièrement elle a les yeux

petits...

CLÉONTï

Cela est vrai : elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins

1. l'mi| ii. : femme qui montre des prétentions, avei de petites

manières affétées el ridicules.

de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu'on puisse voir.

COVIELLE

Elle a la bouche grande.

CLÉONTE

Oui, mais on y voit des grâces qu'on ne. voit pas aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.

COVIELLE

Pour sa taille, elle n'est pas grande.

CLÉONTE

Non ; mais elle est aisée et bien prise.

COVIELLE

Elle aiïecte une nonchalance dans son parler, clans ses

actions...

CLÉONTE

11 est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s'insinuer dans les cœurs.

COVIELLE

Pour de l'esprit...

CLÉONTE

Ali ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.

COVIELLE

Sa conversation...

CLÉONTE

Sa conversation est charmante.

COVIELLE

Mais enfin elle est capricieuse autanl que personne

du monde

CLÉONTE

Oui, elle est capricieuse, j'en demeure (raccord; mais tout sied bien aux belles, on souffre tout des belles...

Et Covielle de conclure... avec Molière : « Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours... »

(Bourgeois gentilhomme,

Page 1