‹ Conférences de l'Odéon (1915-1916) \Chapitre 7 sur 20 · RACINE : ANDROMAQUE · texte numérisé non relu

RACINE : ANDROMAQUE

Par Paul SOUDAY

Mesdames, Messieurs,

Andromaque a été représentée pour la première fois le 17 novembre 1G67, au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, qui passait alors pour le premier théâtre littéraire de Paris, bien que Molière eût le sien au Palais- Royal. Le Palais- Royal vivait surtout du génie de son directeur, mais n'avait pas un répertoire aussi étendu que l'hôtel de Bourgogne, ni une troupe aussi nombreuse, surtout pour la tragédie. Le théâtre de Molière faisait un peu la ligure de ce que nous appelons aujourd'hui un théâtre de genre ; c'était quelque chose comme le Vaudeville ou le Gymnase, tandis que l'hôtel de Bourgogne correspondait à ce qu'est pour nous la Comédie-Française. Il y a là une excuse, ou au moins une explication atténuante, aux torts de Racine envers Molière. Les grands hommes sont tout de même des hommes ; les grands écrivains ont aussi des vanités d'auteurs. Bien que Molière eût favorisé les débuts de Racine en jouant ses deux premières pièces, la Thébaïde et Alexandre, Racine crul pouvoir lui fausser compagnie, et passer avec armes et bagages à la concurrence, c'est-à-dire à l'hôtel de Bourgogne, où il porta d'abord cet

Alexandre créé par Molière, et ensuite sa nouvelle couvre, Andromaque. Molière en conçut un vif ressentiment et se vengea en jouant une parodie a" Andromaque, la Folle querelle, de Subligny. Racine semble avoir pu raisonnablement invoquer l'intérêt de ses pièces, qui devaient trouver à l'hôtel de Bourgogne de meilleures conditions de succès, une meilleure interprétation. Il est tout à fait naturel que la troupe de Molière ait excellé surtout dans la comédie. Cela ne faisait point l'affaire de Racine. 11 y avait pourtant chez Molière une tragédienne remarquable, mais elle n'était pas suffisamment encadrée. Pour tout concilier, Racine enleva donc à Mulière son étoile tragique et l'emmena avec lui à l'hôtel de Bourgogne où elle trouva le cadre qu'il lui fallait. Cri le artiste, c'était Mlle du Parc La chronique de l'époque, raconte que Corneille, qui lui faisait des madrigaux, cl Molière lui-même, qui lui faisait des rôles, auraient soupiré pour elle, mais en vain, tandis que Racine, également épris, l'aurait trouvée plus humaine Cette histoire de théâtre se serait donc compliquée, si Ton ose s'exprimer ainsi, d'une histoire de femme ; ces choses-là arrivaient au xvnc siècle, mais oui ! Et il se pourrait que la tradition n'en fût pas perdue. A certains égards les siècles se suivent et se ressemblent. Un des derniers biographes de Racine, le délicat poète Charles Le GoHie, veut absolument qu'il n'ait pas été amoureux. Je ne sais pas trop pourquoi. Le Goffic croit-il que d'avoir été amoureux, cela diminuerait Racine.' Il me semble au contraire que ce qui détournerait de lui nos s\ -mpal lues. . e sérail l'idée qu'il aurait eu une nature sèi lie, incapable A'uw

sentiment profond. Cette idée risquerait de nous donner une très fausse conception non seulement de Racine, mais de son (ouvre.

On n'a que trop de tendances à concevoir Racine et ii unie un personnage solennel, austère, gourmé, comme une espèce de régent de collège composant des tragédies par devoir ou par ambition, pour se concilier les gens graves et un peu ennuyeux. Rien n'es! plus inexact. Racine, à vingt-sept ans, était l'être le plus complètement jeune, le plus ardent à la gloire et au plaisir, le plus frémissant de vie et de passion : passionné pour ses belles idoles, qui étaient généralement ses inl erprètes — ■ ce fut la Champmeslé, après la du Parc, Hermione après Andromaque — passionné pour son art et poète jusqu'aux moelles. C'est pourquoi son œuvre n'a rien de cet aspect scolaire, de cet l e sévérité un peu rebutante que certains honorables professeurs prêtent gratuitement aux chefs-d'œuvre des maîtres. De même que Racine était un homme plein de naturel et de sensibilité, un homme pareil à nous, avec la simple différence du génie, de même son œuvre est éminemment vraie et vivante, ou, comme on dit aujourd'hui, vécue. On ne m'ôlera pas de l'esprit qu'il y a une connexité entre les deux faits, et que si Racine était resté le petit enfant de chœur très sage que les bonnes gens très bien intentionnés de Port -Royal avaient élevé à la brochette, il eût écrit tout au plus quelques hymnes ou cantiques, bien édifiants et un peu fades, mais ni Andromaque, ni Bajazet, ni Phèdre, ni même Esther et Athalie, car tout se tient.

A l'époque (V Esther, précisément, Mme de Sévigné

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voulant peindre d'un mot la fervente piété de Racine. revenu à la religion après Phèdre, écrit : Il aime Dieu comme il aimait ses maîtresses. En ce qui concerne spécialement Mlle du Pan-, on était si bien convaincu qu'il l'aimait, qu'on le soupçonna de l'avoir empoisonnée. Bien entendu. < 'est une calomnie, mais significative. Je n'irai pas jusqu'à «lin* qu'empoisonner une femme soit la plus grande preuve d'amour qu'on puisse lui donner : mais enfin, c'en est une. Cda prouve au moins qu'on l'aimait assez pour être capable de jalousie. Nous ferons donc à l'auteur l'application il'un vers de sa Bérénice e1 nous dirons, contrairement à Le Goffic :

Si Racine est jaloux. Racine est amoureux.

D'ailleurs, cette demoiselle Du Pare était, parait -il. fort séduisante. Il le faut bien pour qu'elle ait causé une rivalité entre les trois plus grands poètes dramatiques de son temps. Il serait curieux de savoir préférence pour Racine s'appuyait sur des raisons littéraires. Je no connais pas de documents sur i e point. Peut-être à Corneille et à Molière préféra-t-elle Racine tout simplement parce qu'il était le plus jeune. Mlle du Parc ne semble pas avoir été une personne d'humour morose. Gustave Larroumet, cà qui l'on peut s'en rapporter on de (elles matières, puisqu'il fut professeur à la Sorbonne et directeur des beaux-

. raconte qu'elle faisait volontiers au publi honneurs île sa beauté. Elle ne se coûtent ail pas. précise-t-il, de jouer la comédie : elle brillait dans les danses hautes . c'est-à-dire qu1 elle faisail certaines cabrioles remarquables, car "it voyait

jambes, par le moyen d'une jupe qui était ouverte des deux côtés. » Cette jupe, ouverte des deux col es, c'est ce que nous appelons aujourd'hui, si je ne nie trompe, la jupe fendue. Si une éminente sociétaire de la Comédie-Française — ce n'est qu'une hypothèse tout à l'ait invraisemblable — si Mlle Bartet, par exemple, ou Mme Segond-Weber s'était avisée de danser publiquement le tango en jupe fendue, on aurait trouvé cela très risqué, et même assez choquant. Mais la Sorbonne elle-même n'est pas du tout scandalisée et juge l'anecdote charmante lorsqu'il s'agit du siècle de Louis XIV et d'une interprète de Racine.

Il ne semble pas non plus que Mlle du Parc ait été extrêmement imprégnée de littérature. Racine dut lui apprendre mot par mot, lui seriner son rôle d'Andromaque, le lui donner à la becquée. D'ailleurs, grâce aux soins tendres et minutieux du poète, elle le créa avec le plus grand succès.

Pour la pièce même, ce fut un triomphe.

Après ses deux essais de jeunesse, Racine entrait décidément dans la gloire. Il n'avait pas encore tout à fait vingt-huit ans. L'éclatante réussite à'Andromaque est constatée par tous les contemporains, y compris son détracteur et parodiste Subligny, qui avoue ceci : « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu'à l'a porteuse d'eau, il n'y a personne qui n'en veuille discourir. Je pense même que le chien et le chat s'en mêleront, si cela ne finit bientôt. » Et comme une grande dame demande sa femme de chambre, on lui répond que celle-ci est occupée «à faire l'Hermione contre le cocher dont elle est

coiffée ». Vous entendez bien que Fauteur de la Folle querelle juge cet engouement pour Andromaque tout

à fait absurde et ridicule, mais pour pouvoir s'en moquer il est obligé d'en reconnaître l'existence réelle. Depuis la triomphale première, le succès d' Andromaque ne s'est jamais démenti. C'est l'une des pièces de Racine le plus souvent représentée. Phèdre seule l'a été encore un peu davantage.

Charles Perrault a écrit : « Andromaque fit autant de bruit à peu près que le Cid. » Le rapprochement est juste et n'a pas cessé de s'imposer. Trente ans ou trente et un ans après le Cid, un autre chef-d'œuvre venait rajeunir et renouveler l'art dramatique français. Le Cid, Andromaque, 1636-1667, ce sont les deux grandes dates climat ériques, dont chacune ouvre une période glorieuse pour notre théâtre et marque l'avènement d'une nouvelle forme de la tragédie. Mais pour discerner ce qu'il y avait de ni niveau dans cette Andromaque, voyons d'abord quel en est le sujet et l'intérêt, et à quelles sources Racine a puisé.

Déjà dans V Iliade Andromaque aux bras blancs — 'A/zzz'xr/r, XeuxwXsvoç — apparaît comme le type accompli de l'épouse et delà mère. Au VIe chant , Hector, avant de partir pour le combat, fait ses adieux à sa femme et à son fils, andromaque esl agitée des plus sombres pressentiments. Lbrsqu'Hêctor au casque mouvant — xopuOaîoXoç Iv/.tw;, — ■ se penche pour embrasser son enfant, le petit Astyanax est effrayé par ce couvre-chef d'airain e1 ce formidable pana. du1. Le liéros se décoiffe donc pour prendre le bél>é dans ses bras, et devant ce spectacle, la douce

Andromaque sourit à travers ses larmes ■ — ■ 8axpoâ£v YeXdwacra- Au XXIVe chant, nous retrouvons Andromaque veuve, et exhalant ses plaintes aux funérailles d'Hector, dont Priam est allé redemander le cadavre à son vainqueur Achille. Vous vous souvenez de ces choses merveilleuses et poignantes. Jean Moréas déclarait : « La contemplation de la Seine à Paris et la lecture répétée du XXIV- chant de l'Iliade sont ce qui donne le mieux la sensation du sublime, c'est-à-dire de la mesure dans la force. »

Andromaque paraît ensuite dans deux tragédies d'Euripide. Dans les Troyennes, où Troie vient d'être prise par les Grecs, nous assistons aux gémissements des femmes de Troie, d'Hécube, de Gassandre, sur le sort qui les attend, et à leurs imprécations contre Hélène, cause de tout le mal. Le héraut Talthybius (héraut, r. a. a. *.), annonce qu' Andromaque devient la captive de Pyrrhus ou Néoptolème, fds d'Achille, c'est-à-dire fils du meurtrier d'Hector. Dans les lamentations d'Andromaque, je signale en passant qu'elle prononce cette phrase : « Quiconque a été heureux et tombe dans l'infortune a l'âme tourmentée par les biens dont il a joui. » C'est déjà la fameuse pensée de Dante :

...Nessun maggior dolore...

Après qu' Andromaque a évoqué en pleurant le souvenir de son cher Hector, le sinistre Talthybius vient lui annoncer une nouvelle catastrophe. Les Grecs, endoctrinés par Ulysse, qui craint pour son pays les vengeances futures du fds d'Hector, ont décidé de mettre à mort le petit Astyanax. N'oublions

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pas que la guerre de Truie se passait à une époque réputée barbare; cette barbarie explique que cet entant soil impitoyablement précipité du haut des tours d'Ilipn. Mais nous n'aurions pas cru, il y a dixsept mois, que des horreurs semblables lussent dési limais possibles. Si ces guerriers d'il y a trois ou quatre mille ans l liaient, les enfants à l'occasion, on voit du moins qu'en ce qui concerne les femmes, ils se contentaient de les emmener en captivité, mais ne 1rs massacraient pas...

La tragédie d'Euripide intitulée Andromaque es! Tune des plus caractéristiques de ce dramaturge si original. Elle est remplie de sentences mordantes et amères qu'un Chamforl aurait pu envier, puis de ces traits de caractère ingénumenl cyniques dont la crudité annonce déjà la fameuse comédie rosse, la comédie à la manière d'Henry Becque et de Georges Ancey. Et qu'on ne dise pas qu'Euripide peignail les mœurs révolues d'une période qui était déjà, de son temps, une espèce d'antiquité. C'est vrai eu ce qui concerne les événements, les données de l'action. Pour les senlimenls et les caractères, les allusions à son époque sont perpétuelles et évidentes. Kl il se trouve que beaucoup de ses traits satiriques porteraient encore aujourd'hui. Gel Euripide es1 prodigieusement moderne. Mais de son scénario, Racine n'a pas pu garder grand'chose.

Certes l' Andromaque d'Euripide regrette toujours Hector, mais il u'esi plus beaucoup question de ce héros défunt. Andromaque a dû subir la loi du vainqueur; elle a, de Pyrrhus, un autre fils, Molossos;

C'est pour ce Molossos qu'elle tremble, paire qu'ller-

mione, épouse légitime de Pyrrhus, et jalouse d'Andromaque, veut faire périr le fils de sa rivale. Finalement, Pyrrhus est assassiné, à Delphes, par une foule qu'Oreste, cousin et protecteur d'Hermionë, a surexcitée par d'habiles calomnies. Andromaque et Molossos sont sauvés par le vieux Pelée, père d'Achille, mais Andromaque devra épouser Helenus, un fils de Priam, qui règne sur le pays des Molosses. Cela fait beaucoup d'unions successives pour une héroïne que nous avons l'habitude de considérer comme le type de la fidélité conjugale.

Dans Virgile, au troisième livre de V Enéide, Enée rencontre, près des rivages de l'Epire, Andromaque mariée à cet Helenus, mais tout occupée du souvenir de son premier époux, de son seul véritable époux, dont elle honore les mânes par des rites funéraires. Elle est bien toujours l' Andromaque d'Hector, — Hectoris Andromache — et la mère inconsolable du fils d'Hector, du petit Astyanax qu'Ulysse a fail périr. Elle offre des présents au jeune Ascagne, fils d'Enée, et comme cet enfant est le dernier réjeton des héros troyens, elle voit en lui la dernière image de son Astyanax :

O mihi sola mei super Astyanactis imago !

Racine, dans ses préfaces, déclare s'être inspiré surtout de Virgile. C'est exact, mais il a renchéri. Alors que Virgile gazait le plus possible les histoires de Pyrrhus, de Molossos et d'Helenus — sur lesquelles insistait Enripide — Racine les a radicalement supprimées, et il a bien fait. Les Grecs de l'époque classique — et un peu aussi les Romains —

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pouvaient ^'intéresser à tous les détails de ces vieilles légendes. Pour le public moderne, il faut en dégager la signification essentielle. Les diverses aventures d' Andromaque ne nous importent plus. Pour nous, elle n'est que le type de la veuve et de la mère, et le coup de génie de Racine a été d'apercevoir toute la beauté dramatique d'un conflit, dans l'âme d'Andromaque, entre sa fidélité au mari défunt et sa sollicitude pour le fils survivant.

Si elle reste fidèle à Hector, le petit Astyanax périt. Elle ne peut sauver son fils qu'à condition de trahir la mémoire de son époux, en lui infligeant l'injure d'un successeur. Telle est l'extrémité où la réduit l'amour de Pyrrhus, que les Grecs pressent de leur livrer Astyanax et qui ne leur opposera un refus peut être dangereux que si Andromaque accepte d'êl re à lui. En outre, Hermione aime Pyrrhus et a de lui promesse de mariage. Enfin Oreste aime Hermione. Telle est la position de ce problème de mécanique théâtrale.

Les sentiments des divers personnages s'emboîtent pour ainsi dire et dépendent étroitement les uns des autres. Nous disons qu'Oreste aime Hermione. laquelle aime Pyrrhus, lequel aime Andromaque. laquelle n'aime qu'un mort et un enfant. Lorsque Andromaque se montre inflexible avec Pyrrrhus, Pyrrhus est navré et se retourne vers Hermione, qui es! ravie et envoie promener Oreste qui, lui, n'étanl aimé de personne, n'a plus qu'à s'en aller au diable. Lorsque, au contraire, Andromaque, pour sauver son cillant, rend quelque espoir à Pyrrhus, celui-ci est enchanté et s'empresse de donner son congé à

Hermione, laquelle est, exaspérée et se rapproche d'Oreste afin d'en faire l'instrument de sa vengeanee.

Et comme Oreste dépend d' Hermione, qui dépend de Pyrrhus, qui dépend d'Andromaque, il en résulte qu'Andromaque tient dans sa main non seulement le sort de Pyrrhus — qui est pour elle un personnage très important, puisqu'il est maître de la vie d'Astyanax — mais encore, par contre-coup, le sort d' Hermione et celui d'Oreste, qui lui sont tous les deux fort indifférents. Tels sont les entre-croisements, les enchevêtrements inextricables du mystérieux canevas où se (rament nos destinées. D'ailleurs ces répercussions peuvent aussi être tournées au comique, et Picard, l'auteur de la Petite ville, a brodé quelques facéties sur ce thème dans une petite comédie intitulée les Ricochets de Vainour. La matière humaine est toujours la même. Entre un vaudeville et une tragédie, la différence n'est que dans la façon de prendre les choses et de les exprimer, c'est-à-dire dans les caractères et dans le style.

Le caractère d'Andromaque est une des créations les plus délicieuses et les plus touchantes du génie de Racine. Il n'y a rien que de parfaitement noble et de parfaitement pur dans cette adorable figure de femme. Gomment n'être pas ému de pitié devant tant de malheurs et tant d'angoisses? Gomment ne pas s'émerveiller de tant de réserve, de pudeur, de vaillance à défendre les seuls biens qui lui restent? Vous savez peut-être qu'une grande discussion s'est élevée naguère au sujet de ce qu'on a appelé la « coquetterie vertueuse » d'Andromaque, Le mot est de Geoffroy, qui fut critique dramatique au Journal

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des Débats sous le premier Empire. Il a été repris par Nisard, par Sareey, un peu par tout le monde. La mot offensa pourtant la délicatesse de certaines personnes, notamment de Mlle Hadamard, qui joua le rôle d'Andromaque à l'Odéon, puis à la Comédie- Française, il y a une vingtaine d'années. Ces personnes délicates estimèrent qu'il était impossible qu'une veuve aussi affligée eût la moindre coquetterie, surtout avec ce Pyrrhus, fils d'Achille, c'est-à-dire fils du meurtrier d'Hector. Mais d'abord c'est là ce qui l'ait précisément la force dramatique de la situation, et ensuite, bien loin d'être diminuée à nos yeux par la cruelle nécessité où elle est d'amadouer Pyrrhus, Andromaque ne nous en parait que plus touchante et plus admirable. Certainement elle tâche de ne pas le décourager, de ne pas le pousser à A^^ actes funestes. Et lorsqu'il n'y a plus d'autre ressource, elle consent à l'épouser, mais elle a résolu de se tuer aussitôt après la cérémonie, par laquelle Pyrrhus se trouvera engagé d'honneur à servir désormais de père à l'orphelin. Il est magnifique que cette créature faible et gémissante trouve en elle-même assez d'énergie, assez de présence d'esprit, pour lutter avec tous les moyens dont elle dispose et pour protéger la vie de son fils. L'Ândromaque de Racine es! bien le modèle de ces femmes françaises parées de toutes les grâces et dignes de tous les respects, qui ne perdent jamais la tête dans la dé1 resse et qui, restées seules au loyer, savent, sans jamais compromettre leur dignité, faire œuvre utile, ne négliger aucune chance de salut, e1 sauvegarder des intérêts sacrés.

Hermione l'ail avec Andromaque un vigoureux

contraste. Hermione n'est que passion et jalousie. Elle est violente, déchaînée, frénétique. C'est une furie. Elle pousse l'égoïsme de l'amour aux derniers excès. Elle est féroce. Elle avoue elle-même que son amour ressemble beaucoup à la haine.

Ah ! je l'ai trop aimé pour ne le point haïr!.. . Ah ! ne puis- je savoir si j'aime ou si je hais !...

Avec Andromaque, elle se conduit d'une manière vraiment abominable, que sa légitime jalousie ne suffit pas à excuser. Elle avoue tranquillement qu'elle a trempé dans des mnrhinations contre la vie d'Astyanax, qu'elle a excité les Grecs à réclamer de Pyrrhus l'exécution de ce pauvre petit. Elle, en convient, elle s'en vante...

J'ai déjà sur le fils attiré leur colère. ...

Ce n'est pourtant pas la faute d'Astyanax si Pyrrhus est amoureux de sa mère. Avec Oreste, qui l'adore si follement, Hermione est tout à fait odieuse. Elle qui souffre tant de n'être point aimée de Pyrrhus, elle est encore bien plus impitoyable avec Oreste que Pyrrhus avec elle. Les souffrances d'Oreste, dont elle est la cause, lui sont bien égales, et elle ne permet même pas à sa confidente de lui en parler :

N'avons-nous d'entretien que celui de ses pleurs ?

C'est-à-dire, plus familièrement : « Il m'ennuie, en voilà assez ! » Quand elle est avec lui, elle ne l'épargne pas. Elle le bafoue ouvertement. Elle ne daigne faire cas de lui que lorsqu'il s'agit de se venger

de Pyrrhus qui, décidément, va épouser Andromaque. Alors, non seulement elle presse Oreste de tuer Pyrrhus, non seulement elle est assoiffée de sang, mais elle y met des raffinements : il ne lui suffit pas que Pyrrhus meure, elle veut encore qu'il sache bien que c'est elle qui le fait poignarder. Certainement elle est atroce. Par comparaison lady Macbeth est plus douce.

Pourvu que le roi Duncan périsse, lady Macbeth est contente, il ne lui en faut pas davantage. Comment donc se fait-il que lady Macbeth ait, malgré tout, plus mauvaise réputation qu'Hermione? C'est que lady Macbeth assassine par ambition, et l'ambition est une passion très décriée, tandis qu'Hermione assassine par amour, el l'amour a une bien meilleure presse. Le jury de la Seine aurait peut -être condamné lady Macbeth : ce n'est pas absolument sur, mais c'est possible. 11 eût certainement acquitté Hermiune, comme il acquitte toutes les personnes coupables de crimes passionnels. Nous avons tous d'extrêmes indulgences pour les crimes que détermine l'amour, sans doute parce que l'amour est une si belle chose qu'il vaut la peine de l'accepter avec toutes ses conséquences.

Racine a été le grand peintre de l'amour, du grand amour, de l'amour-passion, dont Stendhal a donné de si justes descriptions et t\r si pénétrantes analyses. C'est ce qui explique que les femmes ont les premiers rôles et nue place prépondérante dans son théâtre. comme dans relui de M. Georges de Porto-Riche.

Mernu appartient avec Roxane, Eriphyle el

Phèdre, au groupe des amant es t ragiques, effrayanl es, qui semblent avoir l'enfer dans les veines. Stendhal

a l'ait, à propos de Roxane, dans son livre de V Amour, une remarque qui s'applique également à Hermione. 11 dit que chez les femmes la jalousie doit être un mal encore plus abominable que chez les lu mimes. d'abord parce que la femme a moins de disl raclions et que son amour est plus réellement tout pour elle, ensuite parce qu'elle se sent avilie par la jalousie et qu'elle a l'air de courir après un homme. 11 parait qu'il esl plus humiliant pour une femme d'être dédaignée parmi homme (pie pour un homme d'être rebuté par une femme. Je ue sais pas si c'est très logique, mais la logique n'est pas ce qui règle l'amour. Pyrrhus, Lui, est un peu comique, comme tout Immme entre deux femmes, ou entre deux selles. C'est évidemment un rôle un peu sacrifié. Quant à Oreste, on a remarqué non sans apparence de raison qu'il était l'ancêtre des héros romantiques, en proie à la fatalité, maudits ou qui se croient maudits par le Destin. Oreste a d'assez bonnes raisons pour s'insurger contre le Ciel. Pourtant dans V Andromaqûe de Racine, il n'a pas encore trucidé sa mère Clytemuestre ; il ne paraît même pas être informé de l'assassinat de son père Agamemnon par ladite Clytemnestre et son complice Egisthe. Le seul désagrément subi par Oreste, dans la tragédie de Racine, c'est de ne pas obtenir Hermione ; ce n'est peut-être pas absolument une catastrophe. Les fureurs d'Oreste soûl comme une allusion à tout ce que nous savons des calamités qui fondront sur lui dans l'avenir. C'est presque déjà un exemple de celte poésie symboliste dont l'un des principes esl de ne pas tenir compte de la chronologie, de ne pas accepter le temps,

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la durée, comme une réalité, en dépit de .M. Bergson, e1 de considérer les choses, avec Spinoza, sous un aspect d'ét ernit é, subspecie aeternitatis. 11 y a des affinil es certaines entre la poésie classique el la poésie symboliste. Je ne prétends point d'ailleurs qu'elles aillent jusqu'à l'identité. Et je ne m'amuserai pas à comparer Racine à Verlaine ou à Mallarmé.

Quant à la comparaison traditionnelle entre Corneille et Racine, elle est inévitable, et il n'y aurait. d'ailleurs, aucun profit à l'éviter, car elle est des plus instructives, et bien qu'elle ait été cent fois faite et refaite par tous les commentateurs, il n'es! peut-être pas impossible d'en l irer quelques lumières nouvel 1rs.

Je crois que nous aut res, spectateurs du xxe siècle, si nous ne tenons compte que de nos impressions directes, si nous faisons abstraction de ce que nous avons lu et de ce qu'on nous a enseigné, nous remarquerons d'abord, en toute bonne loi. les ressemblances qui existent entre ces deux grands hommes et nous leur trouverons avant tout un véritable air de famille. Ce n'esl pas absolument une illusion, et il est certain qu'une tragédie de Racine ressemble plus à une tragédie de Corneille qu'à une tragédie de Sophocle ou à un draine de Shakespeare ou de Calderon. Cependant les gens du x'vir3 siècle ont été surtout frappés, au contraire, des différences qui séparent nos deux grands tragiques. Rien de plus naturel. C'est une question d'optique; c'esl un effet des distances. Nous voyons Corneille et Racine déjà d'un peu loin ; leurs contemporains les voyaient de près et \ i\ -aient pour ainsi dire dans leur inl imil é. Au surplus, ces diiïéren es ne son! jpas ontestabl - :

114 CONFÉRENCES DE l'oDKON 1915-1916.

mais il rest.e à savoir si elles ne se résolvent pas souvent dans une unité supérieure, méconnue par nombre de critiques qui ont accepté un peu facilement la tradition établie.

Dès les premiers triomphes de Racine, les partisans de Corneille, Saint-Evremond, Condé, Mme de Se vigne, énoncèrent tout de suite cette objection que le jeune poète n'avait pas la grandeur de son devancier, qu'il baissait la tragédie de plusieurs tons, qu'il la mettait au niveau des êtres ordinaires e1 des actions communes. C'est l'opinion qu'a résumée La Bruyère dans la célèbre formule : « Corneille peint les hommes comme ils devraient être, Racine les peint tels qu'ils sont. » Je n'y contredirai point. Encore ne faut-il pas oublier, d'une part, que ces orages du cœur, donl Racine a fait le ressort habituel de ses tragédies, ne sont pas tellement plus fréquents dans la vie que les traits de magnanimité comme ceux des héros de Corneille, et Balzac a pu dire qu'un grand amour était presque aussi rare qu'un grand génie ; d'autre part, que cette fameuse vérité de Racine, qui peut rappeler à certains égards celle des faits-divers, s'en dislingue toujours par un élément essentiel qui est la poésie, c'est-à-dire la splendeur de la vision, l'éclat du style, la musique du vers, en un mot la beauté, par où l'art de Racine ne s'élève pas moins que celui de Corneille au-dessus de la réalité vulgaire et du réalisme qui se borne à la copier. Brunetièrc a négligé ce point capital, lorsqu'il a soutenu ce paradoxe que les drames bourgeois et, d'ailleurs, fort estimables de Paul Hervieu étaient des tragédies. Corneille et Racine planent avec Eschyle, Sophocle,

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Euripide, Shakespeare, dans le même empyrée bien inaccessible à Paul Hervieu, s'il est vrai que la poésie existe et que la tragédie soit avant tout un poème.

Une autre différence a été indiquée aussi, o discrètement, par La Bruyère, puis exagérée jusi l'absurde par Nisard, Brunetière et consorts La Bruyère avait noté que Corneille aimait à «charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès », tandis que Racine, qui lui-même s'en est fait gloire, préférait «la netteté et la simplicité de l'action». Dans celle mesure, c'est parfaitement exact. Mais là dessus arrivent nos universitaires, qui dogmatisenl éperdument sur ce thème. Corneille, disent-ils, subordonne les caractères aux situations, et Racine sul>< ordonne les situations aux caractères; d'où il suit, d'après eux. que Racine possède sur Corneille une supériorité écrasante. «Si jamais il y a eu progrès dans l'histoire d'un genre, progrès visible et progrès tangible, assurément . c'est de Corneille à Racine ou de Rodogunc à Andromaque. » Ainsi s'exprime Brunetière avec son assurance intrépide. Or, on peut préférer Racine à Corneille, mais il serait difficile de fonder cette prédilection sur une raison plus arbitraire et plus fausse.

D'abord, ci' dogme de la subordination i\c> situalions aux caractères est une simple fantaisie de pégenl de collège ; elle ne repose sur rien : elle esl contredite par les faits les plus évidents. Est-ce que, par hasard, Œdiperoi et Hamlet ne seraient pas des chefs-d'œuvre? Or, les caractères -oui terriblement subordonnés aux situations dans le i bel d'oeuvre de

Sophocle cl dans celui de Shakespeare. Le grand

Athénien et le grand Anglais ont précisément voulu nous offrir l'effroyable spectacle do l'homme en proie aux aveugles caprices du sort. Il n'y a rien de plus vrai, ni de plus tragique. D'ailleurs, le système contraire n'est ni moins tragique, ni moins vrai. L'erreur, des Nisard et des Brunetière est de ne pas voir que les deux procédés dramatiques sont également légitimes, parce qu'ils représentent deux philosophies égalemeie vraisemblables. Pour les Français du xvir8 siècle, le monde extérieur comptait peu ; l'homme était avanl tout une âme, un esprit capable de résister aux pressions du dehors ei de faire sa destinée. C'est une conception très belle et très salutaire ; c'est ce que Fouillée appellera une idée-force. Mais, enfin, elle n'est pas à la portée de toutes les créatures, souvent passives, débiles, impuissantes à lutter contre des épreuves trop rudes ou contre des catastrophes infailliblement mortelles.

En ce qui touche Corneille et Racine, contrairement à ce qu'avancent Nisard et Brunetière, ils se comportent sur cet article sensiblement de la même façon. Les intrigues de Corneille sont plus complexes, <-Ys: entendu ; mais elles sont très-souvent dirigées par les caractères des personnages. N'est-ce point l'orgueil injurieux et vindicatif du comte de Gormas, combiné avec l'amour de Rodrigue et de Chimène, qui déclenche toute l'action du Cid ? La foi brûlante, agressive et communicative de Polyeucte n'est -elle point ce qui triomphe de son amour pour Pauline et ce qui finit par conquérir Pauline elle-même? Si, en parlant de subordination, l'on veut seulement désigner la place prépondérante occupée dans la pièce

par l'un ou l'autre élément, il faut répondre que l'intrigue tient peut-être trop de place dans les pièces secondaires de Corneille, mais qu'elle n'en tient pas beaucoup plus dans ses chefs-d'œuvre que dans ceux de Racine.

Si l'on entendait aller plus loin et soutenir que la psychologie même dépend de l'intrigue chez Corneille, la méprise serait encore plus manifeste. Même lorsque les événements se déroulent et se compliquent malgré eux, les personnages de Corneille ne s'y subordonnent point et ne se laissent pas plus dominer que ceux de Racine par les contingences. Ce sont les héros de la volonté : ceux de Racine sont les héros de la passion. Ce seraient plutôt ces derniers que l'on pourrait soupçonner a priori de faiblesse, de plasticité, de docilité aux influences adventices. D'ailleurs, il n'en est rien. Ils sont unis par leurs passions, mais ce déterminisme reste tout intérieur et laisse l'individu dans la même fière indépendance à l'égard des choses fortuites. Les ressemblances l'emportent donc ici sur les différences : Corneille et Racine sont proches parents, bien que chacun d'eux ail son originalité très accentuée.

H en va de même, et pour les mêmes raisons, quant à la question de la vérité historique ou, connue nous dirions aujourd'hui, de la couleur locale. Corneille s'attribuait l'avantage sur ce point. Il cl ail dupe d'une illusion. Ses Huns ou ses Parthes ne sont pas plus pittoresques que les Turcs de Racine. La couleur locale est une invention moderne. Elle est à la fois un fatalisme et un relativisme. Elle suppose que les milieux façonne ni les èi res comme une argile, ci que,

par conséquent, les hommes sont très divers selon les époques et les latitudes. Mais la conception du xvne siècle, que Corneille et Racine ont pareillement adoptée, nie l'influence des milieux comme celle des événements. Étant raisonnable, autonome et roi de la création, l'homme est toujours et partout identique à lui-même.

Taine n'a voulu voir dans Racine que la peinture des mœurs de Versailles : c'est une autre erreur. Au surplus, ces gens de cour n'étaient pas les simples « poupées » que Taine nous décrit : la politesse et le raffinement extrêmes qui régnaient à Versailles voulaient qu'on s'y imposât une forte discipline, qui est une preuve d'énergie. Brunetière se moque lorsque, voulant défendre Racine contre Taine, il nous raconte que ces gentilshommes si polis ■ reculaient d'ôtonnement et d'indignation quand, tout à coup, dans Andromaque ou dans Bajazet, ils voyaient la passion se déchaîner avec cette violence, l'amour s'exalter jusqu'au crime, et tout ce sang apparaître sous ces fleurs. » Ces marquis brodés et ces belles dames étaient bel et bien capables de passions violentes et au besoin criminelles ; a-t-on oublié l'affaire des poisons? Racine n'a pas vécu en un temps où ses plus pathétiques dénouements dussent paraître invraisemblables. Il a mis dans ses ouvrages ce vernis de savoir-vivre et de bien-dire dont il trouvait des modèles à la cour. Mais voilà tout, et ce n'est là que le superficiel et l'accessoire.

Lorsqu'on regarde an fond oaême de ses tragédies, on doit conclure que s'il n'a pas peint en effet des Grecs, des Romains ni des Turcs — ■ en quoi Taine a

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raison — Racine n'a pas peint davantage des courtisans do Louis XIV. Il ;i peint des hommes. Son art; le plus épuré qui soit, le plus intellectuel, le plus affranchi de tout élément empirique et le plus purement humain, avraimenl atteinl à cette universalité qui est le principe essentiel de l'idéal classique et de l'esprit français.

Par Fr. FUNCK-BRENTANO

En sa célèbre Vie de Molière, Jean-Léonor Le Gallois, seigneur de Grimarest s'exprime ainsi :

« Le Bourgeois gentilhomme fut joué pour la première fois à Cliamburd, au mois d'octobre 1670 — • le 13 octobre exactement. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle-là et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de déplaisir. Le roi ne lui en a pas dit un mot à son souper et tous les courtisans la mettaient en morceaux... » « Il se passa cinq jours, poursuit Grimarest, avant que l'on représentât cette pièce pour la seconde fois, et pendant ces cinq jours, Molière tout mortifié se tinl caohé dans sa chambre... »

De cette solitude, Jules Lemaître a tracé le tableau 1 :

«A Chambord, écrit-il, dans sa chambre mansardée, sous les toits, Molière, assis dans un fauteuil, une couverture sur les genoux, trouvait les heures longues. On était en octobre et il faisait froid. Les bois de

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