‹ Conférences de l'OdéonChapitre 13 sur 59 · L'ÉCOLE DES FEMMES · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE DES FEMMES

Quelques mots sur le vrai sens de la doctrine de l'évolution. — 1. Depuis le il/eniewr jusqu'à l'École des femmes. — La comédie d'intrigue et Thomas Corneille. — La comédie burlesque et Scarron : Jodelet duelliste et Do)n Japhet d'Arménie. — La comédie galante et Quinault. — II. Les commencements de Molière.

— Les années d'apprentissage. — Son dégoût pour les scarronades. — Son dédain de la tragédie. — Molière et Louis XIV.

— A quel point de vue l'on ne se placera pas pour pr.rlcr de VÉcole des femmes. — III. De l'École des femmes comme « comédie nationale » ou purement française. — De l'École des femmes comme « comédie bourgeoise ». — De l'École des femmes comme «« comédie de caractères ». — De l'École des femmes comme « comédie naturaliste », et à ce propos courte digression sur la littérature antérieure. — De l'École des femmes comme « comédie à thèse». — Importance de la révolution opérée au théâtre par l'École des femmes.

Mesdames et Messieurs,

L'un des reproches que l'on adresse le plus communément, — et en vérité le plus injustement, — à la méthode ou à la doctrine dont nous essayons de faire ensemble quelques applications à l'histoire du théâtre, c'est, qu'en mettant au cœur même des genres littéraires le principe actif de leur développement, de leur transformation ou de leur décadence, elle retrancherait,

elle supprimerait ainsi de l'histoire de la littérature les bonheurs du hasard, la liberté de l'artiste, et les droits du génie. J'ose croire, pour ma part, exactement le contraire. Car d'abord, nous ne nions pas la liberté de l'artiste, puisque, à vrai dire, nous ne nous en occupons seulement pas; hypothèse ou réalité, nous n'en avons pas besoin ; et, qu'elle existe ou non, nos conclusions sont ou seraient absolument les mêmes *. Nous ne nions pas non plus le hasard : nous tâchons de l'expliquer. Et bien loin enfin de nier les droits du génie, c'est au génie, quand ce n'est pas au simple talent, que nous rapportons l'origine, sinon de toutes les transformations, du moins de toutes les grandes révolutions de l'art. En d'autres termes : nous disons que les choses de la littérature, comme celles de la vie, vont leur train, leur train régulier, — leur train réglementaire, — un train dont le « graphique » est facile à tracer, aussi Jongtemps que rien n'en entrave la marche ou le cours; mais, si le génie s'en mêle, ni ce cours ou cette marche n'en sont interrompus pour cela, ils en sont seulement, selon les cas, ou déviés, ou accélérés. La déviation, j'ai tâché de vous en montrer, l'autre jour, un assez remarquable exemple, en vous parlant de Corneille et de sa Rodogune; aujourd'hui. Messieurs, c'est un exemple de

1. Je veux dire par là, — et je me suis efforcé de le prouver ailleurs, notamment dans mes conférences sur l'Évolution de la Poésie lyrique,— que l'hypothèse de la liberté n'est pas du tout indispensable à la formation de l'idée d'individualité. Rien n'est plus facile, dans l'histoire de la littérature on de l'art, que de concevoir l'artiste comme original, et différent de tous ceux qui l'ont précédé ou suivi dans son genre, sans avoir d'ailleurs aucun besoin de le supposer « libre >'. Et ne pourrait-on pas dire, dans le sensque l'on donne ordinairement au mot de liberté, que si Corneille ou Molière avaient été « libres » de ne pas être euxmêmes, ils ne seraient ni Molière ni Corneille? Cette question a l'air d'une pure naïveté. Mais je m'assure que le lecteur verra bien qu'elle n'en est pas une, s'il se donne la peine d'y songer.

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l'accélération que je vais tâcher de définir, en vous parlant de VÉcole des femmes, de Molière, et du pas de géant qu'ils ont fait faire, l'un aidant l'autre, à l'évolution de la comédie française.

II s'en fallait, vous l'avez vu, que, de 1630 à 1060, ou environ, le théâtre comique eût accompli des progrès comparables à ceux de la tragédie. Le Menteur n'avait pas fait école, môme pour son auteur; et, tandis que les Horace, les Polyeiictc, les Rodogiine, les Iléraclius illustraient la scène tragique, la scène comique, elle, continuait d'être en proie aux Boisrobert, aux d'Ouville, aux Corbeille de risle, — c'est Thomas que je veux dire, le petit îrère d'un grand aîné, — aux Scarron et aux Quinault. Venus eux-mêmes plus tard, en d'autres temps, ou formés à d'autres habitudes, par d'autres circonstances, en eussent-ils bien pu valoir de plus heureux, peut-être, et quarante ou cinquante ans plus tard, s'appeler Regnard ou Le Sage?... Car, ils ne manquaient pas d'esprit, ni de verve, ni de métier, déjà ! mais c'étaient avant tout des faiseurs, qui ne manquaient de rien tant que de probité professionnelle, du respect de leur art, et dont l'unique souci, quand il ne se réduisait pas*à la préoccupation du gain, n'était que de plaire au public, en le flattant tour à tour dans ce que ses goûts avaient de plus bas ou de plus extravagant.

Si le public demandait donc des intrigues à l'espagnole, — romanesques, compliquées « mais ensemble amoureuses », — Thomas était là, dont l'imagination facile en était pleine, ou, à défaut de l'imagination, la mémoire : les Engagements du Hasard, qu'il empruntait à

Calderon; Don Bertrand de Cigarral, qu'il imitait de Francisco de Rojas ; le Charme de la voix, qu'il traduisait de Morelo... et des enlèvements, des déguisements, des quiproquos et des reconnaissances, des méprises et des surprises, tous les moyens enfin, les pires moyens du roman d'aventures, du vaudeville et du mélodrame... Joignez à cela qu'il écrivait d'un style étonnamment lâche et prolixe, où transparaissaient, comme dans un miroir, tous les défauts du grand frère, sans aucune de ses qualités. Et le public applaudissait... et Thomas recommençait.... Tragédies, tragi-comédies, comédies, opéras, nous n'avons pas de lui moins de quarante-deux pièces ; — plus, deux volumes de Remarques sur la langue française, pour faire suite à Vaugelas; — plus, un Dictionnaire des arts, en deux volumes in-folio; — plus, un Dictionnaire géographique, en trois volumes in-folio.... Vous- voyez, Messieurs, que je ne vous trompais pas l'autre jour, en vous parlant de la facilité comme d'un don de famille chez les Corneille.

Pour se délasser alors de tant d'intrigues, — dont l'ingéniosité n'égalait pas toujours l'enchevêtrement, — si le public demandait de grosses plaisanteries, et voire des bouffonneries, extravagantes elles aussi, hardies ou cyniques, c'était ici, vous le savez, le département ou le fief de celui qu'on appelait ce fiacre de Scarron. Et, en effet, personne en son temps n'a manié comme lui le burlesque; et, sans parler de ses autres œuvres de son Typhon ou de son Virgile travesti, vous connaissez nu moins, pour en avoir entendu citer souvent les titres, son Jodelet duelliste, 1646; son Héritier ridicule, 4650; son Dam Japhet d'Arménie, 1652. De vous en donner une plus ample idée, c'est ce qui passerait mes forces, et peut être aussi, Messieurs, votre patience; mais je mettrai BOus vos yeux deux passages que j'emprunte, l'un à Jodeb t

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duelliste et l'autre à Dom Japhet. Dans le premier, c'est un don Juan de bas étage qui veut bien ^confier à son valet quelques-uns des moyens dont il use pour conquérir les cœurs, et il s'exprime ainsi :

Il faut premièrement que ta bassesse sache

Que lorsqu'on me refuse, ou bien lorsqu'on se fâche

J'ai le don de pleurer autant que je le veux,

Ce qui profite plus qu'arracher des cheveux,

Et principalement quand on aime une sotte.

Qui croit facilement un homme qui sanglote.

A la belle, je dis que ses plus grands appas

Sont ceux qui sont cachés et que l'œil ne voit pas...

Que son esprit me plaît bien plus que son visage.

A la laide je tiens presque môme langage...

Enfin, également de toutes je me joue,

Ce qu'elles ont de moins, c'est ce dont je les loue...

Aux petites, je dis que leur corps est adroit;

Aux grandes, que leur corps, quoique en voûte, est bien

A celle que je vois d'une taille bizarre, [droit;

Qu'ainsi le ciel l'a faite, afin d'être plus rare;

Aux minces, qu'une reine a moins de gravite;

Aux grosses, qu'elles ont beaucoup d'agilité.

Si vous avez vu, Messieurs, dans quelques vers que je vous ai cités des Visionnaires de Desmarets, comme un premier crayon du couplet d'Éliante, en voici, je crois, le second, l'indication déjà plus précise et « plus poussée 5>. Et peut-être, en ce cas, puisque l'occasion s'offre d'en dire deux mots, me demanderez-vous ce que je fais de la traduction de Lucrèce que l'on continue d'attribuer à Molière? C'est bien simple; je la supprime; — et du domaine de la réalité, je prends sur moi de la rejeter dans celui de la légende *.

1. La tradition ne s'appuie que sur une autre tradition qui n'est guère plus assurée qu'elle-même : je veux parler de ce que l'on conte encore partout des rapports de Molière et de Gassendi. Quelque mal, en effet, que l'on se soit donné jusqu'ici pour en établir la réalité, on n'a pas pu prouver seulement que Molière

Mais voici maintenant quelques vers de Dom Japhct d'Arménie, qui vous offriront un tout autre genre d'intérêt. Dom Japhet est un bouffon de cour, vieilli au service de l'empereur Charles-Ouint, et retiré maintenant des affaires ; il s'adresse au bailli du village d'Orgas, où il a décidé qu'il viendrait manger ses « cinq mille écus de rente » :

Bailli, votre fortune est grande

Puisque vous m'avez plu.

LE BÂILLI

Le bon Dieu vous le rende.

DOM JAPllET

Peut-être ignorez-vous encore qui je suis : Je veux vous l'expliquer autant que je le puis. Car la chose n'est pas fort aisée à comprendre. Du bon père Noé j'ai l'honneur de descendre, Noé... qui, sur les eaux, fit flotter sa maison. Quand tout le genre humain but plus que de raison. Vous voyez qu'il n'est rien de plus net que ma race, Et qu'un cristal auprès paraîtrait plein de crasse;... C'est de son second fils que je suis dérivé ; Son sang, de père en fils, jusqu'à moi conservé, Me rend en ce bas monde à moi seul comparable....

J'arrête ici la citation. Vous aurez remarqué, je pense, l'allure tout à fait « romantique » des vers, et le calibre de la plaisanterie, si je puis ainsi dire, que je ne saurais comparer qu'à celui des bouffonneries de César de Bazan dans Ruy Blas. Scarron, Saint-Amand, Théophile sont des * romantiques » à leur manière, et

ait jamais vu de ses yeux Gassendi, bien loin d'en avoir pu recevoir des leçons de philosophie! Et pour la traduclionde Lucrèce, qu'un Molière même ne saurait improviser, qui est une œuvre de longue haleine et de studieux loisir, où, en quel temps de sa vie, dans quel intervalle de ses occupations multiples et de sa production hâtive, voudrait-on qu'il l'eût faite?

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si la digression ne risquait de nous entraîner un peu loin, rien ne serait plus facile que d'en multiplier les preuves *.

Enfin, si l'on voulait, — et bien qu'il semble que l'on en dût être saturé par la tragi-comédie, — si l'on voulait, jusque dans la comédie, du tendre et du langoureux, du galant et du précieux, des soupirs et des flammes, des madrigaux et des pointes, des amants transis, de belles inhumaines, dont le teint de « roses et de lys >

Portât en même temps, avec trop de rigueur Des neiges à la vue, et des flammes au cœur,

tout l'attirail enfin et tout le jargon du Grand Cyrus et de la Clélie, Quinault était là, Philippe Quinault, l'élève préféré de Corneille, Quinault, le futur inventeur de la € tragédie lyrique », que nous avons depuis lors appelée le livret d'opéra... Je lui dois d'ajouter que les siens sont très supérieurs, pour le style, à ceux d'Eugène Scribe ou de M. de Jouy.

Que d'ailleurs tous ces fournisseurs eussent des qualités parmi tous leurs défauts, je n'ai garde de le nier ! Thomas Corneille avait de l'abondance, il avait de l'adresse et de l'invention. N'ai-je pas lu quelque part que Destouches en faisait le plus grand cas? Il est vrai

1. Il ne me convenait pas de parler de Traqatdabas sur la scène de l'Odéon, mais je puis bien dire ici que le drame fameux de M. Vacquerie mériterait d'être signé de Scarron, si ce n'étaient deux points : le premier, qu'en dépit de beaucoup de libertés, Tragaldabas n'oITense pas constamment la plus simple pudeur, ce que font trop souvent les comédies de Scarron; — Cf. Dom Japhet, acte IV, se. vi, ou V Héritier ridicule, acte V, se. v; — et le second, qu'il faudrait peut-être examiner jusqu'à quel point Scarron, quand il boulTonne, parodie les grands sentiments à la Corneille. Voyez, à cet égard : Scarron et le genre hurlesquey par M. Paul Morillot. Paris, 1SS8. Lecène et Oudin.

que c'était Destouches. Scarron, de son côté, pouvait manquer de goût, de mesure, de décence; il avait de la verve, de l'éclat, de la drôlerie, le sens du comique, encore qu'il le fît sortir plutôt de la rencontre ou du choc des mots que du fond des choses. Et Quinault avait de l'esprit, de la grâce; il avait surtout quelque chose de cette poésie pénétrante qu'insinue souvent dans le madrigal la vivacité même du désir de plaire. Mais le procédé qu'ils employaient tous, de parti pris et de propos délibéré, tantôt dans le sens du romanesque et du faux idéal, tantôt dans le sens du burlesque et de la caricature, c'était de s'écarter à plaisir de la nature et de la vérité. Chaque jour même, grâce à l'esprit du temps, on peut dire qu'ils s'en écartaient davantage.... C'est, Messieurs, sur ces entrefaites, qu'arrivant du fond de la province, où depuis douze ou quinze ans alors il promenait d'auberge en auberge ses comédiens nomades, Molière commença de paraître, devant Monsieur, frère du roi, sur un théâtre qu'on avait dressé dans la salle des Gardes du vieux Louvre, le 24 octobre 1658.

Il approchait de la quarantaine, étant né, comme vous savez, en 1022 ou 1621, et, pour ne rien dire encore de son génie, il avait sur ses rivaux, — sur tous ces beaux esprits qu'il allait bientôt voir se soulever cL s'ameuter en foule contre lui, — une triple supériorité : celle de l'expérience acquise en son métier d'acteur; celle d'une connaissance personnelle de la province, avec ses originaux tranchés, ses < ridicules » de campagne ou de petite ville; et celle enfin, puisque c'en est bien une, des déboires, des humiliations, des souffrances qu'il avait endurés.

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Je n'insiste pas sur la première, — quoique ce l'ût bien quelque chose que de connaître les planches, d'être soi-même acteur et directeur de troupe *. C'était un autre et plus grand avantage que d'avoir parcouru la province, presque toute la France, d'un bout à l'autre bout, — Nantes, Angoulème, Bordeaux, Agen, Limoges, Toulouse, Lyon, Nîmes, Béziers, Montpellier, Narbonne, Rouen, — dans un siècle où l'on ne voyageait guère; et que d'avoir vu, de ses yeux vu, que d'avoir pratiqué peut-être la comtesse d'Escarbagnas et M. de Pourceaugnac, l'espèce falote des Sotenville et celle des Dandin 2. Mais ce qui était bien plus encore, c'était de connaître la vie pour en avoir fait l'épreuve, et, Messieurs, dans quelles conditions!

Car on a pu poétiser le < comédien de campagne » et en

1. J'ai souvent pensé à cet égard que, si les Moliéristes avaient essayé de reconstituer le répertoire de la troupe de Molière, cette simple collection de titres de pièces n'aurait pu manquer 'Je jeter beaucoup -de lumière sur quelques points toujours obscurs de la comédie, sinon de la vie du poète. Et pour n'en citer qu'un exemple, à joindre à ceux que j'ai déjà tirés des Visionnaii^es et de Jodelet duelliste, je ne me rappelle plus exactement de quelle scène de Tartufe ou de V Avare yaX trouvé comme un premier crayon dans la Brarfa?7îan^e de Robert Garnier,maisjery ai trouvé. On sait encore ce que VAvare doit aux Esprits de Pierre Larrivey.

2. J'aurais pu, j'aurais dû même insister sur ce point. Si de nos jours encore, effectivement, rien n'a donné plus de variété peut-être aux romans de Balzac, plus de profondeuf à Madame Bovary, plus d'intérêt à quelques Nouvelles de Guy de Maupassant, que la connaissance qu'on y sent des mœurs provinciales, combien ne croira-t-on pas qu'en quinze ans de temps, au XVII* siècle, pendant le remuement des guerres de la Fronde, Molière a dû puiser en province d'observations et de renseignements de toute sorte? La plupart de ses successeurs, depuis Regnard jusqu'à Beaumarchais, seront trop « Parisiens »; ils ne feront que traverser en poste les provinces; et emportant leur Paris avec eux comme Regnard, jusqu'en Alger, ou jusqu'au bout du monde, ils ne reconnaîtront dans l'univers entier que ce qui leur rappellera Paris.

s^inspirant du roman de Scarron, on a pu nous le montrer courant d'aventure en aventure, bohème heureux de sa misère, n'y voyant que le prix dont il paie son indépendance, jouant aujourd'hui les rois dans une grange, et les valets, demain, dans un château.... La réalité est plus triste; elle l'était surtout alors; elle Ta été particulièrement pour Molière. Rappelez-vous plutôt ses débuts, sa rupture avec les siens, sa fuite de la maison paternelle, son Illustre Thédtrej la faillite, l'expatriation ou l'exil en province, pour le Parisien qu'il était, comme Boileau, bourgeois, fils de bourgeois, orgueilleux de sa grande ville. Songez aux humiliations de toute sorte : la requête aux magistrats, la curiosité plutôt hostile des habitants, les sifflets, les pommes cuites, les couchers à l'auberge, le voyage en roulotte tout le long des grandes routes, la concurrence du bateleur ou du montreur d'ours, la familiarité, la promiscuité de la valetaille, que sais-je encore? Voilà ce que la vie de « comédien de campagne » a été pour Molière,

— nous en avons des preuves, — voilà les souvenirs qu'il rapportait du fond de la province; et, comme formées de tout cela, voilà. Messieurs, l'origine de cette tristesse et de cette amertume sans lesquelles, assurément, ni sa plaisanterie n'aurait eu cette force, ni sa satire cette âpreté, ni sa comédie, enfin, cette profondeur et cette portée qui la distinguent non seulement de tout ce qui l'avait elle-même précédée, mais encore,

— je crois que nous pouvons le dire sans en être démenti par personne, — de tout ce qui devait aussi la suivre K

i. On a prodigieusement écrit sur les Années d'apprentissage et de voyage de Molière, et quelques « points » de ses pérégrinations à travers la province ne sont pas encore parfaitement éclaircis. En attendant qu'ils le soient, trois ouvrages parus dans CCS dernières années résument tous les travaux antérieurs, el

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Cependant, de retour à Paris, et placé sous la protection de Monsieur, frère du roi, rassuré sur l'avenir, il regarde, il observe, il songe. Les basses plaisanteries, dans la manière de Scarron et des « turlupins >, l'écœurent et le dégoûtent. N'est-ce pas lui-même, Messieurs, qui vous le disait tout à l'heure '?

Élise. — Mais à propos d'extravagants, ne voulez-vous pas me défaire de votre marquis incommode? Pensez-vous toujours me le laisser sur les bras et que je puisse durer à ses turlupinades perpétuelles?

Uranie. — Ce langage est à la mode.

Élise. — Tant pis pour ceux... qui se tuent tout le jour à parler ce jargon obscur. La belle chose de faire entrer aux conversations du Louvre de vieilles équivoqiies ramassées paierai les boues des Halles et de In place Maubert. La jolie façon de plaisanter, et qu'un homme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire : « Madame, vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon œil », à cause que Boneuil est un village il trois lieues d'ici! Cela n'esl-il pas bien galant et bien spirituel'}

Si les scarronnades l'écœurent, il ne donne pas non plus dans les grands sentiments, comme en ayant sans doute lui-même assez éprouvé la fragilité. C'est le vrai sens du couplet de Dorante ; et par delà ses imitateurs, c'est Corneille même, — nous le savons et tout le monde

dispenseront d'y recourir tous ceux qui ne font ijas publiquement profession de moliérisme. Ce sont :

i" La Biographie et Bibliographie formant le tome I de l'édition des Œuvres de Molière, donnée chez l'éditeur Garnier par M. Louis Moland. Paris, 1885;

2° La comédie de Molière, l'auteur et le milieu, par M. Gustave Larroumet. Paris, 1887. Hachette;

3" La Biographie de Molière formant le tome X de l'édition de ses Œuvres dans la collection des Grands écrivains de la France, par M. Paul Mesnard. Paris, 1890. Hachette.

1. La Critique de V École des femmes a été iouée ce jour-là avant V École des femmes.

l'entendait bien ainsi en 1662, — c'est Corneille, c'est l'auteur de Rodogune et de Pompée^ de Polyeucte et d'Horace, à qui Molière s'en prend ouvertement :

Car enfin, je trouve qu'il est bien plus aisé de se guindcr sur de grands sentiments, de braver en vers la Fortune, accuser les Destins, et dire des injures aux Dieux que d'entrer comme il faut dans le ridicule des hommes.... Lorsque vous peignez des héros, vous faites ce que vous voulez. Ce sont des portraits à plaisir, où vous ne cherchez point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne l'essor.

Telle n'est pas sa manière de comprendre son art! Il veut peindre, lui, d'après nature, et que dans ses portraits « on reconnaisse les gens de son siècle >; et, de la considération de son art, c'est ainsi qu'insensiblement il passe à l'observation de la société qui l'entoure. Les prudes le font rire, d'un rire amer, un peu cynique parfois, < à la vieille française », philosophique aussi pourtant, le rire de Montaigne plutôt que de Rabelais. Mais les précieuses l'exaspèrent, avec leur ton languissant, leurs manières affectées,

Leurs mines et leurs cris aux ombres d'indécence Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence,

avec leur façon de farder et de déguiser en tout et partout la nature. Et les marquis aussi l'irritent; il sent gronder en lui comme une vague et sourde colère contre toute cette noblesse de cour, et, trente ans avant T-;t Bruyère, il dirait déjà volontiers : « Faut-il opter? Jr suis peuple.... *

Mais il n'a pas eu besoin d'opter, Messieurs, ou, si vous l'aimez mieux, un autre a opté pour lui : c'est eu jeune prince, qui va prendre en main, demain, ù la surprise de tous, et de sa mère la première, le gouver-

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nement de son royaume; c'est Louis XIV en personne, galant et même rieur alors, mais qui sait et qui peut ce qu'il veut; Louis XIV, bientôt entouré de ce:. Colbert, de ces Louvois, de toutes ces « espèces » dont la faveur, pendant cinquante ans, va faire écumer de rage ou blêmir de colère les âpres Saint-Simons et les « aimables », les « souriants » Fénelons *. Sous la protection d'un tel maître, Molière peut marcher désormais. Qu'importent les rivaux, les ennemis, les envieux? il lui suffira de ménager le roi. N'a-t-on pas pu prétendre qu'ils avaient collaboré tous les deux '? Et Molière débute, — avec quel tapage, vous le savez, — par les Précieuses ridicules; il continue par Sganarelle; il donne V École des maris-, et, après la lui avoir fait payer du divertissement des Fâcheux, on lui accorde enfin la liberté de jouer son École des femmes, le 14 décembre 1662.

Encore aujourd'hui même, vous le savez. Messieurs, beaucoup de bons juges préfèrent V École des femmes aux autres chefs-d'œuvre de Molière, à son Misanthrope et à son Tartufe. S'ils ont tort ou raison, c'est ce que je n'examine point; nous serions entraînés dans un examen trop minutieux des œuvres. Mais on peut bien leur accorder,

1. Je ne pense pas qu'il soit besoin ici de rappeler les déclamations de Saint-Simon contre les ministres roturiers de Louis XIV; mais, comme Fénelon est moins connu sous cet aspect d'aristocrate intransigeant, je renvoie le lecteur à ce queTon appelle les Tables de Chaulnes, qui sont le programme politique de l'archevêque de Cambrai, s'il avait pu, comme il l'a longtemps espéré, gouverner sous le duc de Bourgogne. En voici deux ou trois articles : « Maison du roi remplie des seuls nobles choisis.... Anoblissements défendus.... Mésalliances défendues aux deux sexes.... Ordre du Saint-Esprit.... Ordre de Saint-Michel... ni l'un ni l'autre pour les militaires sans naissance proportionnée... Le chancelier, chef du Tiers-État, devrait avoir un moindre rang, comme autrefois.... etc., etc. »

2. Voyez Bazin : Notes historiques sur la vie de Molière; T.f. L. Lacour : le Tartufe par ordre de Louis XÎV.

je crois, que VÈcole des femmes a quelque chose de phm aisé, de plus libre, de plus vif peut-être, la naïveté d'Agnès, le sourire d'Horace ; et je ne sais quelle fleur de jeunesse ou quel éclat nouveau qui brille en elle, comme dans le Cid de Corneille, comme dans VAndromaque de Racine. Molière aura d'autres qualités, plus tard; il ne retrouvera plus cette allégresse qui suffirait toute seule à dater son premier chef-d'œuvre. Est-ce qu'il croyait avoir touché le port? et qu'avec ses années d'apprentissage la lutte était aussi finie? ou si c'est qu'il venait alors d'épouser son Armande, et que tout lui riait dans ce mariage dont il devait bientôt payer si cher les courtes joies?

A un autre point de vue, tout différent, — VÈcole des femmes est une pièce singulièrement significative, où l'on n'a pas besoin d'un œil très pénétrant pour discerner ies linéaments de la philosophie de Molière, je veux dire de sa conception de la vie K

Mais, ce qu'elle est encore, et, si vous le voulez bien, ce qu'elle sera uniquement pour nous, c'est, Mesdames et Messieurs, la première pièce, d'ailleurs vraiment comique, où nous puissions saisir à leur première origine, comme on fait la fleur dans la graine, la promesse des transformations que le génie de Molière va opérer dans son art.

Je vous parlais tout à l'heure de Thomas Corneille et des Engagements du hasard : le sujet de la pièce étnit

1. J'ai essayé de démêler et de définir cette « philosophie » dans une étude sur la Philosophie de Molière. Voyez Études critiques^ iv* série. Paris, 18U1 Hachette.

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