‹ Conférences de l'OdéonChapitre 15 sur 59 · Voilà pour l'Espagne, mais voici pour l'Italie · texte numérisé non relu

Voilà pour l'Espagne, mais voici pour l'Italie

Qui pourrait aujourd'hui, sans un juste mépris

Voir l'Italie en France et Rome dans Paris ?

Je sais... ,

Mais enfin je ne puis, sans horreur et sans peine.

Voir le Tibre à grands flots se mêler dans la Seine

Et traîner à Paris ses Mornes, ses farceurs,

Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs, etc.

des vers sont de Boilcau, qu'autant que possible il ne faut pas séparer de Molière. Ils faisaient partie de la première Satire, ils en ont fait partie jusqu'en 1668; puis, dans les éditions suivantes, Boileau les a remplacés par les vers actuels 129 à 150. Est-il défendu de supposer qu'après avoir gagné la cause de la littérature nationale, il lui aura semblé superflu, de rappeler qu'il avait fallu la plaider?

Elle l'est par le choix des personnages, -- auxquels nous allons revenir, — et elle l'est enfin et surtout par la qualité de la plaisanterie, qui ne se sent décidément plus de l'extravagance espagnole ou du cynisme italien ^ mais qui est française, qui est gauloise, dont j'oserai même dire qu'elle l'estquclquefois trop. Aussi pourra-t-on bien désormais emprunter des sujets à l'Espagne ou à l'Italie, — et Molière lui-même, et Regnard après lui, ne s'en feront pas faute, — mais on les transposera toujours ; on n'en gardera que le corps, pour ainsi parler, comme dans Don Juan, que l'on habillera d'ailleurs à la française. Ou bien, inversement — comme Le Sage en son Gil Blas, comme Beaumarchais en son Barbier — ce seront, sous des noms espagnols, des vices ou des ridicules essentiellement français que l'on satirisera. En fait, la comédie française n'en a pas moins conquis son entière indépendance, et, si je puis ainsi dire, la France, depuis longtemps assez riche pour payer sa gloire, ne manquera pas non plus, à l'avenir, pour défrayer sa propre comédie, de ridicules ou de vices à elle.... Vous remarquerez que c'est ici le commencement de la comédie de mœurs.

Car voici quelque chose de plus : VÉcolc des femmes, en môme temps qu'elle est une comédie nationale, est une comédie populaire, ou, pour mieux dire, bourgeoise. Dans presque toutes les comédies antérieures, — à l'exception de celles de Corneille, — le bourgeois ne paraissait guère que pour y être moqué ou berné, tandis qu'au contraire marquis et belles dames n'y étaient touchés, quand ils l'étaient, qu'avec d'infinies précautions, effleurés seu-

1. Je ne sais à cette occasion comment il se fait que l'on ait généralement pris en France la littérature italienne en général pour une littérature « idéaliste;» et il faut qu'en en parlant de la sorte on n'ait guère songé qu'aux Pastorales du Tasse et de Guarini. Mais il n'y en a pas de plus « naturaliste » au fond; et je ne le dis pas pour lui en faire un reproche.

l'école des femmes. 97

lement, à peine égratignés. On en donnerait plus d'une bonne raison, dont la meilleure est sans doute celle-ci, que nos gens de lettres, étant pour la plupart aux gages de quelque grand seigneur, et faisant partie, comme l'on disait, de son domestique, ne pouvaient pas railler publiquement leurs patrons. Mais, dans VÉcole des femmes, on ne s'appelle plus don Diègue Giron ou don Pedro d'Avila, mais Ghrysalde, mais Arnolphe, mais Agnès, noms bourgeois, s'il en fut; et on s'y moque en premier lieu de ceux qui veulent se < désembourgeoiser » :

Je sais un paysan qu'on appelait Gros Pierre

Qui n'ayant pour tout bien qn'un seul quartier de terre,

Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux

Et de monsieur de l'isle en prit le nom pompeux.

Bourgeoise donc l'intrigue, et bourgeois sont aussi les détails de l'action, comme il convient entre marchands ou bons rentiers de l'hôtel de ville ; bourgeois, le discours de Ghrysalde, au premier acte, et très bourgeois, ou trop bourgeois. Bourgeois encore, s'il en fut, les préjugés d'Arnolphe. Et bourgeois également, si je puis ainsi dire, le petit chat d'Agnès, et le ruban, et les chemises de nuit... Tout cela nous rend, exprime, ressuscite pour nous une façon de vivre très différente, si je ne me trompe, de celle dont le Menteur même nous donnait l'idée, plus voisine de la réalité, plus terre à terre, plus enfoncée dans la matière. Car, jusqu'aux personnages d'Alain et de Georgette, avec leur bêtise originelle mêlée d'astuce paysanne, ne pensez-vous pas bien que les Dorante ou les Clarice de Corneille les eussent renvoyés aux champs? Ce ne sont plus ici des valets de comédie, des Mascarille ni des Cliton, mais le vrai courtaud de boutique, et la fille encore < nice » que le coche a débarquée d'hier. Ajoutez, Messieurs, que si les bourgeois sont moqués ici dans la personne d'Ar-

noiphe, outre que d'autre part ils triomphent en celle de Chrysalde, c'est entre eux qu'ils sont moqués, et par eux, non plus raillés par le marquis, — comme le sera M. Dimanche dans Don Juan, ou M. Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme, — et qu'autant que moqués, ou même avant que de l'être, ils sont étudiés.

Rappelez-vous à cet égard un mot de Dorante dans la Critique :

Dorante. — Pour ce qui est des « enfants par l'oreille », ils ne sont plaisants que par réflexion à Arnolphe, et l'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais seuleynent pour une chose qui caractérise Vhomme et qui peint son extravagance.

Et plus loin :

Quant à l'argent qu'il donne librement... il n'est pas incompatible qu'une personne soit ridicule en de certaines choses et honnête homme en d'autres...

Ici, Messieurs, c'est la comédie de caractères qui tend à se dégager de la comédie de mœurs, ou qui s'y ajoute, — car elles ne sont pas non plus incompatibles, — en attendant qu'elle se la subordonne.

Me direz-vous à ce propos que les caractères n'ont pas encore, dans VÊcole des femmes, tout ce que Molière lui-même leur donnera plus tard de relief et de profondeur? Et ils n'y sont pas non plus encore assez individuels, je vous l'accorde, ils y demeurent troy typiques. Horace, avec sa perruque blonde et son étour derie communicative et bruyante, c'est /e jeune homme Agnès est la jeune fille, — telle du moins que la con çoit Molière, qui ne maniera jamais cet Age, ni peutêtre ce sexe, avec beaucoup de délicatesse. Et c'est enfin le barbon qu'Arnolphe, le barbon amoureux plutôt que M. de la Souche. Si d'ailleurs Tintérct de VÉcolc des

l'école des femmes. 99

femmes n'est plus uniquement dans les situations, ou dans la situation, -- puisqu'il n'y en a qu'une, — cepenilant il y est toujours pour une part encore assez grande. La représentation du caractère n'est pas ici l'objet principal, mais plutôt accessoire de la pièce. Et ne pourrait-on pas dire aussi qu'Arnolphe, quel que soit son caractère, par quelques traits qu'on le définisse, n'en est pas un lui-même au même titre, dans le même sens, ni de la même portée que Tartufe ou qu'Harpagon? Mais, après cela, si dans l'École des femmes la peinture ou la représentation des caractères n'est pas ce qu'elle sera bientôt, on l'y trouve pourtant, il est impossible de l'y méconnaître; et ceci, je le répète, même par rapport au Menteur, est nouveau.

J'essayerai prochainement. Messieurs, quand nous arriverons à Tartufe, de vous montrer comment cette comédie nouvelle était le terme, en quelque sorte logique et nécessaire, de la conception réaliste ou naturaliste que Molière se faisait de l'art et de la vie. Mais pour aujourd'hui, sans insister sur cette conception, je me contenterai de joindre ce trait seulement aux autres : nationale et bourgeoise, la comédie, dans l'École des femmes, nous apparaît comme réaliste ou naturaliste... Vous savez peut-être qu'au xvii« siècle on prenait déjà ce mot dans un sens extrêmement voisin de celui où nous l'employons de nos jours...

Toute la littérature antérieure à Molière et, en particulier, celle qui l'avait immédiatement précédé, la littérature de Balzac et celle même de Corneille, avait quelque chose d'éminemment aristocratique, fondée qu'elle était, comme sur un trépied, sur l'imitation de l'étranger, Espagne ou Italie; sur celle des mœurs du beau monde; et sur l'intention, jusque dans le burlesque, d'égayer les grands seigneurs aux dépens du

reste de la société, Boisrobert n'était guère que le complaisant ou le bouffon du grand cardinal. Scarron ne se nommait-il pas « le malade > en titre de la reine Anne d'Autriche, auprès de laquelle on pourrait dire qu'il jouait ainsi lui-même le personnage de son dom Japliet? Et Louis XIV enfant n'exigeait-il pas que l'on représentât devant lui, jusqu'à deux fois dans la même journée, Jodelet duelliste, ou Jodelet, le maître valet, — je ne sais trop lequel des deux? C'était plaisir de prince que d'y voir s'opposer la bravoure du maître à la couardise du valet... Mais je vais plus loin, et quelque étrange que le mot puisse paraître en songeant à Scarron, je dis que cette littérature était idéaliste, en ce sens que, burlesque ou précieuse, dans la tragédie ou dans la comédie, pour divertir ou pour émouvoir, son principe ou, si vous l'aimez mieux, son moyen était en tout de commencer par déformer une réalité dont elle n'était pas tant l'expression que l'exagération ou la caricature. Peu de pieds-plats sont comparables aux Jodelet de Scarron, mais combien savez-vous de héros qui soient eux-mêmes de la taille de ceux de Corneille, de son | Rodrigue, de son Horace, de son Polyeucte? Et ce que la vie contenait en soi, — la vie réelle, la vôtre, la mienne, celle du bourgeois que nous sommes, — ce qu'elle contenait de poétique ou de ridicule, bien loin de savoir l'en dégager, on ne savait pas seulement l'y voir, et d'ailleurs on ne s'en souciait pas.

Molière l'y vit, et r École des femmes l'en dégagea. ^ Réaliste ou naturaliste, en tant que bourgeoise et que | nationale, l'École des femmes l'est de surcroît encore, en elle-même et dans son fond, parla nature de l'intrigue, par le mélange particulier de qualités ou de défauts, de vices ou de vertus, qui caractérisent le personnage d'Arnolphe ou celui d'Agnès. On rit d'Arnolphe et on le

l'école des femmes. 101

plaint; on est avec Agnès, et cependant je me défierais d'elle. Et cela même, Messieurs, c'est la vie, c'est la réalité, ce sont les hommes, dont il n'y en a guère qui soient tout à fait bons ni tout à fait méchants; qui aient ni toujours tort ni constamment raison; qui ne soient « honnêtes gens » en quelque partie d'eux-mêmes, et moins honnêtes en quelque autre, ridicules ou parfois odieux.

Est-ce tout? Non, pas encore; et, en même temps que comédie de mœurs et comédie de caractères, il faut que j'insiste sur un dernier point : la comédie de VÉcole des femmes est notre première comédie à thèse.

Rien de plus naturel ou de plus inévitable. Du moment, en effet, que l'art se mêle à la vie pour la décrire, — au lieu de s'en séparer pour l'interpréter, pour l'embellir ou pour la satiriser, — il ne saurait s'empêcher longtemps de la juger et, par conséquent, de prétendre à la diriger. Si l'on conçoit le roman ou le drame comme un moyen d'information ou d'enquête, sociale, et l'observation même, ou plutôt ses résultats, comme autant de documents, observation, roman et drame, ils deviennent bientôt eux-mêmes un élément de la question sociale, ou quelque chose encore de plus : une invitation à l'examiner, et comme qui dirait une solution qu'on en propose ou qu'on en indique. Les Précieuses ridicules sont une opinion sur l'éducation fles femmes, et l'École des maris aussi, et pareillement l'École des femmes *. C'est ce qui distingue encore la comédie de

1. C'est une observation que l'on peut également vérifier de nos jours sur ou dans les romans de Balzac, dans ceux de Dickens et de George Eliot, dans ceux enfin de Tolstoï et de Dostoievsky. Ceux de M. Zola ne serviraient pas d'un moins bon exemple, et il n'y a pas besoin de les rappeler tous : il suffira que l'on veuille bien mesurer le chemin parcouru, de VAssommoir à Germinal, par l'auteur des Rougon-Miicquart.

Molière de celle de Corneille, du Menteur et de la Galerie du Palais. Elle prouve, et elle veut prouver quelque chose. Ce qu'elle loue, elle le conseille; et ce qu'elle raille ou ce qu'elle attaque, elle en détourne. Même c'est ce qui en fait la variété de ton. Nous n'y rions pas tout le temps; nous n'y sommes pas proprement émus ; mais nous y songeons, nous y réfléchissons, nous y pensons. Et nous ne dirons pas pour cela que Molière fût un € penseur » lui-même, mais il était un c moraliste ^, — ce que Regnard, par exemple, ou Dancourt, ne seront à aucun degré; — mais il avait son opinion à lui, persistante et tranchante, aisée à connaître, sur M toutes les questions qu'il souleva; et c'est en ce sens ^ qu'il faut dire de l'École des femmes qu'elle est une comédie à thèse.

Or, Messieurs, c'est par là, qu'entre 1G60 et 1670, une grande transformation commence de s'opérer, non seulement au théâtre, mais dans la littérature entière, dont l'effet sera de l'opposer bientôt par tous ses caractères à ce qu'elle était jusqu'alors. Depuis Ronsard jusqu'à Corneille, le poète s'était comme enfermé dans son art, dédaigneux du vulgaire, séparé de la foule, ne fréquentant qu'en haut, pour ainsi dire, ou qu'avec ses pareils, et ne vivant pas, si vous voulez, tout à fait en dehors, mais comme en marge de la société. La comédie de Scarron, la tragédie de Corneille, très différentes en ceci de la tragédie ou de la comédie du xvi« siècle, étaient assurément beaucoup plus qu'un exercice de cabinet. Mais cependant elles n'étaient toujours, — je ne dis pas pour le public, je dis pour le poète même, — qu'un divertissement. On s'amusait soi même de ses propres inventions, sans y attacher autrement d'impor tance, et l'amour-propre ou la vanité d'auteur y étaient seuls en jeu. Ce sera désormais autre chose. Molière a

l'école des femmes. 103

pris au sérieux la vieille devise de la comédie : castigat ridendo mores *. Il sait, il a éprouvé, dès sa première bataille, qu'il avait une arme entre les mains, et que son roi lui permettrait de s'en servir, quand encore il ne l'y encouragerait pas. Et pourquoi, Messieurs, hésiterions-nous à le dire, en d'autres termes, plus modernes ou plus actuels? Il sait que les mots expriment des idées, et que celui-là ne serait qu'un mandarin de lettres ou, moins encore, un baladin, qui faisant son état d'étudier et de représenter les mœurs de son temps, et d'en ridiculiser les défauts, et d'en attaquer les vices, ne se proposerait pas, en les attaquant, de les vaincre, en les ridiculisant, de les détruire, et, en les étudiant, d'en chercher le remède.

Vous le voyez. Messieurs, d'étrangère devenue nationale, d'aristocratique bourgeoise, de romsnesque naturaliste, et, pour ainsi parler, d'une épée de parade une arme de combat, si la comédie, dans VÉcole des femmes, aussi gaie que celle de Corneille ou de Scarron, plus décente que la dernière, aussi littéraire que la première, y est en outre et en même temps comédie de mœurs, comédie de caractères, comédie à thèse, il serait difficile de trouver dans l'histoire d'un art, de concevoir ou d'imaginer, une transformation plus profonde, accomplie presque d'un seul coup, par le génie d'un seul homme. Et ceci nous ramènera, si vous le voulez bieft, au début de cette conférence, et à cette question de méthode ou de doctrine que j'y décidais en quelques mots.

Car en quoi et comment l'intervention ou l'apparition de Molière ont-elles interrompu l'évolution du genre? Mais, au contraire, elles l'ont aidée, si tout cela était

1. On m'a fait observer, dans le temps, que cette « vieille » devise était assez moderne, et je ne puis pas dire que je m'empresse de le noter, mais je le note pourtant.

contenu ou impliqué dans la notion même de la comédie; si Molière, en y ajoutant son génie, n'y a rien ajouté que de conforme à sa définition; s'il l'a conduite même, nous le verrons encore à propos de Tartufe, jusqu'au point où l'on n'y pouvait rien ajouter de plus sans qu'elle changeât de nature, et de nom par conséquent, avec la nature de notre plaisir. Mais supposez qu'il y eût ajouté, comme je le crois, et vous aussi. Messieurs, quelque chose de plus, qui n'ait pas développé seulement, qui ait modifié la définition du genre; alors encore, ou alors surtout, nous aurions le droit de parler d'évolution. Gomment, en effet, la science nous apprendelle qu'une variété se forme et qu'une espèce commence à se métamorphoser? On nous l'a dit sans doute assez, mais je ne craindrai pas de le redire une fois de plus, c'est justement quand il apparaît dans une famille, sous l'action des circonstances, un être plus fort, plus vigoureux, plus beau que les autres, mieux doué, plus capable de vivre et, pour vivre, de combattre victorieusement le combat de la vie. Qui de nous, qui de vous, Mesdames et Messieurs, en parcourant de mémoire la longue lignée de nos comiques, refusera de reconnaître eu Molière ce privilégié de la nature?

26 novembre 1891.

Page 1