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Voyez les conférences sur le Cid etRodogune

précieuses, ou de faire parler quelquefois son Pyrrhus, son Xipharès ou son Hippolyte comme des « courtisans français ». Car pourquoi refuser aux belles dames de son temps le plaisir délicat de se retrouver, de se reconnaître, et comme de se mirer, dans son Andromaque, dans son Atalide, ou dans son Aricie? C'est qu'aussi bien il n'ignore pas qu'en dépit de ce gaulois de Molière, et de ce vieux garçon de Boileau, les précieuses. Mesdames et Messieurs, n'ont pas toujours eu tort. Nous leur devons d'excellentes leçons de langage, de goût, de savoir-vivre, et presque de morale. Qui niera que Madelon, la Madelon des Précieuses, ait raison quand elle dit que, dans les conversations d'amour, même les plus honnêtes, « on ne débute pas d'abord par le mariage »? Et si la conversation est moins honnête, alors, n'est-ce pas alors que, pour se faire entendre, on a besoin de toutes les ressources du madrigal, et de la métaphore, et de la périphrase? Telle était du moins, cent ans encore après Racine, l'opinion d'un savant grammairien, qui, dans son Traité des tropes, énumérant les principaux usages de la métaphore, nous apprend qu'elle sert : t sixièmement, à traduire ou à déguiser ce que la pudeur et la politesse nous interdisent de nommer par son nom. » Le langage le plus cynique n'est pas toujours le plus naturel, quoi qu'on en ait pu dire; et la nature ellemême n'est pas toujours d'accord avec les OKigences de la vie sociale.

Élégance et politesse, conformité judicieuse aux règles, emploi de l'histoire dans le drame, Racine, vous le voyez, ne néglige rien de ce que réclament de lui les mœurs de son temps, les prétentions des théoriciens, ou le respect qu'il doit aux exemples de ses devanciers ; — et ceci, disons-le, c'est ce que l'on appelle du nom même de conscience ou de probité littéraire; — mais

voici, Messieurs, ce qu'il y ajoute, et qu'autant qu'à lui-même il emprunte à l'atmosphère des idées de son temps.

A la galanterie fade, froide, et surtout fausse dont vous avez sans doute, jusque dans Rodogune, remarqué plus d'un trait, il substitue, — pour la première fois sur la scène ou même dans la littérature française, — le langage de la passion; et ses hommes, mais ses femmes surtout sont des êtres de chair et de sang, qui vivent, qui aiment de toute leur personne, avec leurs sens et non plus seulement en discours, qui aiment avec fureur, avec lâcheté, s'il le faut, avec haine même, qui aiment enfin comme on aime, et non plus seulement comme on cause. Grande nouveauté! si c'est, comme nous Talions voir, la tragédie qui change véritablement de nature; un sang plus jeune, plus vif qui s'insinue, pour ainsi parler, dans ses veines; et l'art même qui, d'une abstraction sublime ou d'une fresque d'histoire, devient ainsi la peinture de la vie et de la réalité.

Par une conséquence de la même transformation, l'intrigue devient plus simple. Vous rappelez-vous peutêtre, à ce propos, un mot de Corneille dans VExamen de son Héracliusl C'est une pièce, dit-il, qu'il faut voir plusieurs fois « pour en remporter une intelligence entière >. Erreur bizarre! Erreur dangereuse! Non, il ne faut pas faire d'un plaisir une fatigue, et une œuvre de théâtre n'est jamais assez claire. — Soyons donc simples pour être clairs, et, pour être simples, soyons vrais ! Plus de ces situations dont le commun spectateur est d'abord tenté de nier la vraisemblance! Loin de nous ces sentiments qui ne sont pas de la famille des noires!

Et loin enfin ces dénouements qui nous étonnent, sans doute, et qui nous surprennent, mais dont, au sortir du théâtre, il nous faut aller vérifier l'authenticité dans le latin barbare des Jornandès ou des Ammien Marcellin! — Aussi ne suffit-il plus à Racine qu'un événement soit historique, mais il lui faut encore qu'il soit humain, et qu'ainsi la tragédie ne dégénère jamais en une leçon de politique ou d'histoire. Pauvre vieux Corneille! qui croyait nous intéresser à ses Pertharites et à ses Rodelindes, à ses lldiones et à ses Attilas, à l'histoire des Lombards et à celle des Huns, et qui lui-même, sur la foi de quelques flatteurs, se piquait de connaître à fond l'art de la politique et celui de la guerre! En vérité, c'est bien de cela que nous avons à faire au théâtre! Mais l'image ou la peinture de nos passions, celle de la piété conjugale, comme dans Andromaque; de l'amour maternel, comme dans la môme Andromaque encore, et comme dans Iphigénie; de l'ingratitude filiale, comme dans Britannicus et comme dans Miihridate; l'image et la peinture surtout de l'amour, voilà désormais ce qui « ravira » les spectateurs assemblés' voilà ce qu'on ne demandera désormais à l'histoire que de décorer du prestige de ses souvenirs! et voilà Messieurs, le théâtre de Racine!

Voulez-vous vous en rendre mieux compte, et le voir, pour ainsi parler, avec une évidence entière? J^ous savez sans doute que, dans le théâtre entier de Corneille, si l'on excepte son Cid et son Menteur, il n'est guère de pièce qui ne soit, comme sujet, de son invention : Horace, Cinna, Folyeucte, Pompée, Rodogune, Héraclius, Don Sanche d'Aragon, Nicomède, Pertharite, Othon, Pulchérie. Mais, Racine, au contraire ! et vous diriez en vérité, qu'à l'exception de son Bajazet et de son Athalie, il ait mis une coquetterie singulière à ne pas traiter un seul sujet que l'on n'eût avant

lui déjà porté sur la scène française. C'est ainsi qu'il a tiré son Andromaque du Pertharite de Corneille, sans rien dire de deux Hector et d'un Pyrrhus qui l'avaient précédée. De même, avant le sien, on avait joué deux Mithridate à l'hôtel de Bourgogne : l'un de La Calprenède, et l'autre de Scudéri. Vous trouverez encore, avant la sienne, — et comme la sienne inspirée de celle d'Euripide, — une fphigénie dans les œuvres de Rotrou. Pareillement, nous connaissons une Phèdre de Robert Garnier; nous en avons une autre d'un certain La Pinelière ; il en existe une troisième de ce Gilbert qui prétendit concourir avec Corneille dans le sujet de Rodogune. Et quand enfin en 1688, pour les demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon lui demandera quelque sujet de pièce, plus moral, ou d'une vivacité d'émotion moins communicative et moins contagieuse qu' Andromaque, lequel Racine ira-t-il choisir, parmi tant d'autres que lui offrait la Bible? Vous le savez, ce sera celui d'Esther, qui cependant n'aura pas été mis moins de cinq fois à la scène avant lui, dont trois fois sous le nom d'Esther même, et deux fois sous celui d'Aman.

Vous le voyez, Messieurs, c'est bien un parti pris, facile à expliquer d'ailleurs, — et qu'aussi bien nous expliquerons à l'occasion de Rhadamiste ou de Zaïre; — mais, en attendant, voilà qui nous étonne, et on se sent tenté d'appliquer à Racine un mot barbare, mais expressif, dont le savant Charles Blanc, qui n'aimait pas Raphaôl, ne manquait pas à saluer ce grand peintre, pour l'en accabler sans doute, aussi souvent que l'occasion se présentait d'en parler : il l'appelait un profiteur. Il entendait parla, je pense, que Raphaël n'ayant inventé ni le dessin, ni la perspective, ni le clair-obscur, ni non plus la peinture à l'huile, ni les madones avec l'enfant, ni les belles filles de la Toscane ou de l'Ombrie qui lui

servaient de modèles, il le trouvait bien osé, pour ne pas dire un peu indélicat, d'avoir fait servir toutes les ressources de son art à surpasser ceux mêmes de ses prédécesseurs qui les avaient inventées une à une.

Car, doit-on hériter de ceux qu'on assassine?

Et, en vérité, capable qu'il était de fondre ensemble l'hiératique mysticité des Vierges du Pérugin avec l'élégance insexuée des lignes florentines, et avec la plénitude ou l'opulence des formes romaines, Raphaël, plus consciencieux, n'eût-il pas dû s'abstenir de brouiller en lui les écoles et, avec les écoles, les idées aussi de l'auteur de YHistoire des peintres et de la Grammaire des arts du dessin?

En quoi le savant professeur n'oubliait que trois Tioints : le premier, que nous ne sommes pas les maîtres du temps de notre naissance, que nous venons au monde où, comme, et quand nous pouvons; le second, qu'en un certain sens nous sommes tous des profiteurs, et qu'il est bon, ou qu'il faut même que nous le soyons, si nous ne voulons pas qu'avec la solidarité des générations entre elles, ce soit la civilisation même qui périsse ou qui s'interrompe; et le troisième enfin, qu'en art comme ailleurs, ce sont les vrais profiteurs qui sont rares, ce ne sont pas les inventeurs. Il pleut des inventeurs, si je puis ainsi dire! j'en connais par douzaines, et vous aussi, Messieurs! Mais ceux qui sont rares, ce sont ceux qui rendent les inventions des autres pratiques et viables, en les dégageant de ce qui s'y mêle presque toujours d'erreur ou parfois de folie; ce sont ceux qui les corrigent ou qui les rectifient au moyen des inventions opposées ou contraires; ce sont ceux enfin qui réalisent ce que l'inventeur s'est borné d'ordinaire à /fitrcvoir, à ébaucher, — ou à rêver.

C'est qu'il y faut du goût d'abord, et Racine en est un éloquent exemple. Supposons en effet, pour un moment, qu'il y eût des qualités de premier ordre cachées et comme enfouies dans la Phèdre de Gilbert ou dans Vfphigénie de Rotrou. Racine les y a donc aperçues, avec le moyen de les en tirer, pour les mettre en valeur! Et ne me dites pas qu'il n'y avait rien de plus facile; que les beautés d'une œuvre s'aperçoivent et se sentent d'abord; qu'un autre les eût vues comme lui!... Non, Mesdames, non, Messieurs; et la preuve c'est que ni Le Clerc, l'auteur d'une autre Iphigénie, ni Pradon, l'auteur d'une autre Phèdre, n'ont vu dans la Phèdre de Gilbert ou dans ïll^higénie de Rotrou ce que Racine y a su démêler. Que dis-je? Corneille lui-même a-t-il vu que le sujet d'Andromaque, l'un des plus beaux qu'on ait mis à la scène, était enveloppé dans son propre Pertharitel Pas plus que Scarron n'avait reconnu dans sa Précaudon inutile le sujet de YÉcole des femmes.

C'est que la véritable invention est quelque chose de plus subtil, de moins matériel que l'on n'a l'air de le croire, et qu'en plus de la sûreté de goût dont je parlais, elle demande une profondeur, mais surtout uik étendue et une variété de réflexion dont les soi-disant inventeurs sont généralement incapables. Et elle demande enfin, — ce qui leur manque aussi communément à tous, une capacité de réalisation, si je puis ainsi dire, une souplesse ou une virtuosité d'exécution qui n'est pas, Messieurs, la moindre partie du génie, si peut-être elle n'en est la base. « Un cri du cœur »! a dit quelqu'un, mais nous en poussons tous, des « cris du cœur »! — et j'aime à croire qu'il disait vrai; — seuh^ ment, le difficile, et le rare, et l'art par conséquent, c'est de lui donner, à ce « cri du cœur », une inoubliable voix, et de l'éterniser. Racine l'a fait, dans cette môme Andro-

ANDROMAQUE. il9

maque, dont il nous reste maintenant à voir les qualités originales et uniques sortir, en quelque façon, et se composer du mélange de tous ces éléments, renouvelés et transfigurés par son génie de poète.

Le drame est humain, d'abord, largement et profondément humain, quand ce ne serait que pour l'art avec lequel Racine y a comme effacé tout ce que le génie déclamatoire de Corneille avait mis d'horreur en lumière dans son Pertharite. Ce que les personnages de Corneille ont de moins naturel en effet, de plus excessif, et de véritablement inhumain, c'est l'insolente emphase avec laquelle, vous le savez, ils se glorifient eux-mêmes de leur atrocité. Ne l'avez-vous pas vu, n'en avez-vous pas vous-mêmes été choqués dans Rodogunel

Apprends, ma confidente, apprends à me connaître...

ou encore :

S'il était quelque voie, infâme ou légitime

Que m'enseignât la gloire ou que m'ouvrît le crime...

et encore :

Je sais bien que le sang qu'à vos mains je demande N'est pas le digne effet d'une valeur bien grande...

On ne se dit pas de ces sortes de choses à soi-même; on ne les dit pas surtout aux autres. Car, notez bien en quoi consiste la différence : les personnages de Racine, son Pyrrhus, son Hermione, ou son Oreste ne sont pas moins prêts que ceux de Corneille à toutes les violences ou à tous les crimes, — puisque ceci, par hypothèse, est devenu de l'essence même de la tragédie, —

mais ils se déguisent à eux-mêmes, sous leurs artifices de style, ce que leurs actes ont de criminel et leurs sentiments de violent; mais ils ne veulent pas leurs crimes, ils ne les ont pas machinés de longue date; ils ne tirent point de les avoir conçus je ne sais quelle gloire scélérate. Hermione ne veut point la mort de Pyrrhus, ni Pyrrhus ne veut celle d'Astyanax : Hermione veut ramener Pyrrhus à elle, et Pyrrhus veut fléchir Andromaque. Ainsi, la fin qu'ils poursuivent leur donne à eux-mêmes le change sur la nature des moyens qu'ils emploient, et ils ne les nomment point par leur nom, ces moyens, parce qu'ils ne les connaissent qu'à peine sous leur véritable aspect.

C'est la psychologie de Racine qui succède à la logique de Corneille. Toutes ces images de sang, de mort, de supplice que les tyrans de Corneille présentaient à leurs victimes avec une ostentation mêlée de mauvais goût, sont ici voilées, atténuées, indiquées plutôt qu'exprimées :

Le fils me répondra des mépris de la mère;

ou encore :

Madame, en l'embrassant, songez à le sauver.

Mais comment en « répondra-t-il » et de quoi faut-il le « sauver »? Nous le savons, et Andromaque aussi, mais d'une manière qui laisse encore quelque place à l'espérance; et cela n'a l'air de rien; et, cependant, il n'en faut pas plus pour rabattre la tragédie du plan de l'histoire sur celui de l'humanité, si je puis user de cette j expression; et cela suffit, pour achever de la transformer d'une succession d'événements en une succession « d'états d'âme ».

Considérez maintenant, de ce point de vue, l'intrigue

d'Andromaque. Nous n'avons plus ici besoin, pour faire avancer l'action, d'événements qui lui communiquent une impulsion du dehors, mais un mouvement tout intérieur s'y accélère, d'acte en acte, ou de scène en scène, sous la loi de sa nécessité propre. Tous donnés dès le premier acte, les sentiments ne se modifient qu'en se composant, en s'opposant, ou en se contrariant entre eux. Suspendue dès l'abord comme à une résolution d'Andromaque, la pièce entière, balancée par les résolutions correspondantes et alternatives de Pyrrhus et d'Hermione, fixée pour un instant par une décision d'Oreste, repart, en quelque sorte, et court à sa catastrophe sous l'efTet d'une décision de Pyrrhus, qui motive à la fois une résolution d'Andromaque, une décision d'Hermione, et une action d'Oreste. Et il y a là, Messieurs, dans la construction même du drame, une simplicité de moyens, une justesse, une précision, qui n'ont jamais été surpassées, non pas même par Racine; il y a là une profondeur et une pénétration d'analyse psychologique incomparables; il y a là une clarté qui laisse loin derrière elle, si je ne me trompe, les complications laborieuses de Corneille. C'est bien un art nouveau, dont la poussée s'exerce en de tout autres points que l'art antérieur; et si jamais il y a eu progrès dans l'histoire d'un genre, progrès visible et progrès tangible, assurément c'est de Corneille à Racine, ou de Rodogune à Andromaque.

Enfin, grâce au choix du lieu de la scène, et grâce au génie moins épique de Racine, tout cela. Messieurs, s'enveloppe d'une poésie pénétrante et nouvelle, et le drame a quelque chose à la fois de moderne, de classique, et de grec qui est une volupté ou un enchantement pour l'imagination.

Avez-vous fait attention. Mesdames et Messieurs,

qu'il y avait comme un air de famille entre tous ceux de nos poètes ou de nos écrivains qui ont bien su le grec et qui l'ont beaucoup aimé : Ronsard, Racine, Fénelon, Chénier plus tard?... Mais c'est pejit-être Racine qui l'a le plus aimé, et c'est pourquoi nous retrouvons dans son Andromaque cette hardiesse ingénue de moyens, cette vérité d'observation, cette pureté de lignes, cet équilibre ou cette eurythmie, qui nous charment surtout dans la sculpture grecque. Je dis dans la sculpture : car, sur la tragédie grecque, je n'oserais émettre un avis, et si, pour ma part, je préfère de beaucoup Racine à Euripide ou à Sophocle même, c'est tout bas, et sans avoir ici le courage ou la témérité de vous le dire K

Ce n'est pas seulement dans la forme, c'est également dans le fond que je retrouve cette couleur grecque; et, à ce propos, l'occasion serait belle, si je ne craignais d'être un peu long, de rechercher ce que c'est, dans V Attila de Corneille, ou dans sa Rodogune, que cette couleur locale qu'on y a tant vantée, qu'il y vantait luimôme aux dépens de Racine ^. Mais si les mots, si les

1. Je serai plus hardi sur le papier; et, sans décider tout à fait la question, je dirai que les hellénistes, en général, me paraissent raisonner sur ce point comme s'il n'était rien intervenu dans le monde depuis Sophocle jusqu'à Racine. Passe donc pour l'architecture et môme pour la sculpture! Encore qu'il y eût à dire, les Grecs avaient tout ce qu'il faut pour y exceller, et, de plus que nous, l'avantage de l'éducation de l'œil par le nu; mais pour la peinture, l'insigne laideur de quelques vases grecs nous permet de croire qu'il n'y a point de Zeuxis ou d'Apelles qui ne le cédât à un Gorrège ou à un Léonard ; et en littérature, il serait bien extraordinaire que deux mille ans se fussent écoulés sans rien apporter à un Racine que n'eussent possédé comme lui un Euripide ou un Sophocle.

2. On connaît le mot de Gorneille au sujet du Bajazat de Racine, qu'il ne trouvait pas assez turc. Mais, à ce propos, c'est Segrais qui rapporte le mot, et qui sait s'il n'est pas de Ii L'attribution que Mme de Sévigné, dans une lettre céléln semble en faire ii Corneille n'y serait pas un obstacle. Scgrai:}

noms d'Andromaquc et d'IIcrmione, de Pyrrhus et d'Oreste, ont, eux seuls, ce pouvoir que nous disions, d'évoquer tout un long cortège de souvenirs dont le temps les a rendus comme inséparables *, je ne crois pas qu'il se soit nulle part plus poétiquement manifesté que dans VAndromaque de Racine, à moins que ce ne soit dans son Iphigénie ou dans sa Phèdre.

Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle.

Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle!

Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,

Entrant à la lueur de nos palais brûlants,

Sur tous mes frères morts se faisant un passage

Et de sang tout couvert échauffant le carnage....

Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants.

Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants,

Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue...

Non, en vérité, je ne sache pas de tableau qui donne en quelques traits une impression plus vive ou même

avait écrit quelques années auparavant, dans les Divertissements de la princesse Aurélie, sous le titre de Floridon^ une nouvelle du romanesque le plus ridicule, inspirée, comme le Bajazet de Racine, de la réalité de l'histoire; et se trouvant frustré, mais n'osant pas trop haut le dire, il aura jugé bon d'abriter son mécontentement sous l'autorité de Corneille.

1. C'est ce que voulait dire Boileau, dont pourtant on se moque, lorsqu'il écrivait les deux vers :

O lo plaisant projet d'un poète ignorant Qui do tant do héros va choisir Childebrand!

Ce n'était pas qu'il eût lui-même aucun grief contre Childebrand, mais c'est que le nom de Childebrand n'évoquait dans sa mémoire qu'un souvenir confus de temps barbares et grossiers. De même et pour les mêmes raisons, Voltaire, cent ans plus lard, s'étonnait, en ricanant, que Corneille eût un moment songé, parait-il, à nommer du nom dllildecone la fiancée de son Attila. Sur quoi je m'étonne qu'un éditeur moderne se soit étonné de l'étonnement de Voltaire. Je le renvoie donc à Labiche, dont la moitié du comique est faite des noms qu'il donnait à ses personnages : Mistinguc, Lenglumé, Vancouver, Nonancourt, Beaupcrthuis, Fadinard, Dardard, Krampach, etc., etc.

plus colorée, dont les détails soient plus précis, ni qui nous reporte plus rapidement aux temps barbares encore, et comme préhistoriques, où Racine a placé son action. Son Andromaque est bien grecque; elle l'est autant qu'on le puisse être; et je veux dire par là, non seulement autant qu'elle le pouvait être au xvii^ siècle, mais encore autant qu'elle le pourrait jusque de nos jours mêmes.

D'ailleurs, et en môme temps qu'il donnait à son Andromaque cette couleur antique, Racine, je vous l'ai dit, ne manquait pas à lui donner aussi la couleur de son temps; et les mœurs ou la politesse de Versailles respirent encore aujourd'hui dans ses vers. C'est un caractère de son œuvre sur lequel on a trop souvent insisté pour que j'y revienne une fois de plus. Je me borne donc à dire qu'en le notant on l'exagère, et qu'assurément ni Louis XIV n'avait la cruauté de Pyrrhus, ni Mlle de La Vallière ou Mme de Montespan, nous pouvons en être bien sûrs, les façons de parler d'Andromaque. Vous verrez, je crois, d'autre part, lorsque nous en viendrons à Phèdre, que les mœurs de cour au tvii® siècle différaient assez profondément de celles que Racine s'est plu à peindre dans ses tragédies. Mais, pour le moment, il nous suffit qu'il y ait quelque chose de vrai dans l'observation, et que cette représentation des mœurs de cour, en s'ajoutant pour sa part à la poésie naturelle de ces sujets antiques, leur donne pour nous une signification et un attrait de plus.

Enfin, Messieurs, grecque et classique, Andromaque nCii est pas moins moderne ou même contemporaine, et peutêtre, comme je vous le disais au début de cette conférence, est-ce la première de nos tragédies, — j'entends la première en date, — où nous nous retrouvions tout entiers. Car, on dit quelquefois que la « langue » de Cor-

neille a vieilli, et, en vérité, je crains que l'on ne se trompe d'un mot. Est-ce que la langue des Provinciales, qui sont de 1G56, a vieilli? Et, mieux encore que cela, est-ce que, dans l'œuvre de Corneille, la langue du Cid et du Menteur n'est pas plus jeune que celle de Rodogune ou d'Héraclius^ Mais ce qui a vieilli. Messieurs, ce sont les sentiments qui sont, eux, les sentiments de 1645, expressément marqués de certains caractères, — que l'on pourrait énumérer, si c'en était le temps, — et sensiblement différents de ceux qui les avaient précédés, et de ceux qui devaient les suivre. Regardez-y donc d'un peu près, ou plutôt de très près : c'est à peine si la langue de Racine, en tant que langue, a moins vieilli que celle de Corneille :

Ah! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme! Quoi, Céphise, j'irai voir expirer encor Ce fils, ma seule joie, et l'image d'Hector; Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage. Hélas! je m'en souviens, le jour que son courage Lui fit chercher Achille ou plutôt le trépas. Il demanda son fils et le prit dans ses bras. « Chère épouse, dit-il, en essuyant mes larmes, J'ignore quel succès le sort garde à mes armes, Je te laisse mon fils pour gage de ma foi S'il me perd, je prétends qu'il me retrouve en toi. Si d'un heureux hymen la mémoire t'est chère. Montre au fils à quel point tu chérissais le père. »

• « Hymen » et * gage », « flamme » et < trépas », ce sont

sans doute là des expressions aussi surannées que celles de Corneille, puisque aussi bien ce sont les siennes. Un Parnassien ne craindrait pas de chicaner Racine sur ses rimes. Et, dans ces douze vers, un lexicographe s'aviserait peut-être que le vocabulaire du poète est assez restreint. Mais les sentiments sont si justes, l'accent en est si pénétrant, le contour ou le dessin psychologique

en est si naturel, l'âme humaine enfin y est si bien aperçue et rendue en son fonds qu'un barbare seul pourrait songer au reste, et qu'aussi longtemps qu'il y aura des veuves séparées d'un mari par une brusque surprise de la mort, elles rediront dans leurs lamentations les vers immortels d'Andromaque. Elles les rediront moins beaux, et peut-être surtout moins simples, mais elles les rediront! Faites attention encore au rôle entier d'Hermione, et voyez si la psychologie de la jalousie n'y est pas épuisée....

Que si maintenant. Messieurs, nous essayons de mesurer le progrès accompli, nous pouvons, vous pourrez, après la représentation d'Andromaque, vous le résumer en peu de mots.

Premièrement, la loi promulguée, si je puis ainsi dire, par Corneille dans son Cid, et comme renforcée ou même exagérée déjà dans sa Rodogune — et depuis, dans son Héraclius ou dans son Attila, — Racine, dans son Andromarjuc, l'a dégagée de ce qu'elle avait encore de trop rigide ou de trop absolu. L'action dramatique est bien toujours pour lui, comme pour Corneille, une manifestation du pouvoir de la volonté, mais il ne lui paraît pas que cette volonté doive être nécessairement conçue comme une force aveugle et consciente à la fois; — aveugle, quant aux motifs qu'elle pourrait avoir de changer la direction de son effort, consciente, jusqu'au délire de l'orgueil, de l'inflexibilité de cet efïort même; — ni surtout comme une force en tout temps analogue, identique, ou égale à soi-même. Quelle qu'en soit l'origine, il suffit à Racine que des résolutions ou des décisions humaines fassent le ressort agissant de ses drames, et, décisions ou résolutions, vous verrez dans Phèdre qu'il n'hésile pas, quand la vérité le demande, à les faire surgir du fond de l'inconscient en les rapportant, comme

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à leur cause, à la fatalité passionnelle. Mais ce qu'il hésite encore moins à peindre, ou plutôt ce qu'il aime à représenter, ce sont les fluctuations de la volonté môme, ce sont surtout ses perplexités; et ainsi la loi du théâtre, au lieu de contrarier chez lui l'imitation de la vie, y concourt — - et l'achève.

En second lieu, ce que le paradoxe de Beaumarchais, qui sera celui de Diderot, de Mercier, de quelques-uns aussi de nos romantiques, peut contenir de vérité. Racine, dans son Andromaquc, l'a réalisé quelque cent ans à l'avance, en restreignant la part de l'histoire dans le drame pour, au contraire, y augmenter d'autant celle de la vérité générale. C'est ce que l'on exprime quelquefois en disant que, tandis que, dans Rodogune, les caractères sont subordonnés aux situations, inversement, dans Andromaque, les situations sont subordonnées aux caractères. User d'abord et, plus tard, abuser de l'histoire pour authentiquer des situations invraisemblables, des sentiments inhumains, et des dénouements extraordinaires, c'est ce que Corneille avait fait. Mais Racine, lui, parti de l'observation, et ne tâchant qu'à peindre des sentiments qui fussent de tous les temps et de tous les lieux, dans des situations ordinaires, pour ne pas dire quotidiennes, n'a cherché dans l'histoire que le moyen de les rendre tragiques ou uniques. Toutes les mères ont tremblé pour leur fils, mais une seule s'est trouvée dans la condition d'Andromaque^ et il ne s'est rencontré qu'une Hermione, mais toutes les duchesses ou toutes les blanchisseuses ont ressenti comme elle les tortures de la jalousie....

Et il en est arrivé ceci : qu'en traitant la tragédie de cette manière toute nouvelle. Racine, de purement oratoire qu'elle était encore dans l'œuvre de Corneille, l'a rendue, Messieurs, proprement poétique. Si ce n'est pas

celui de ses titres de gloire sur lequel on a le plus insisté, ce n'en est pas peut-être le moindre, et nous le verrons bien quand nous nous occuperons prochaine ment de sa Phèdre....

3 dôcembre Ib'Jl.

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