SIXIEME CONFÉRENCE
I. — Importance de Tartufe dans l'œuvre de Molière. — Ce qu'on en pourrait dire. — Le Misanthrope et Don Juan. — Objet de cette conférence. — L'exposition de Tartufe. — Son caractère naturaliste. — Molière et Balzac. — L'intrigue de Tartufe. — Les dénouements de Molière. — II. Hardiesse de Tartufe. — Un mot de Piron. — Les originaux de Tartufe. — L'intention de Molière. — III. Tartufe et la définition de la comédie de caractères. — Subordination de l'intrigue à la peinture des caractères. — Que les personnages y doivent être à la fois individuels et généraux. — Qu'ils doivent y être de « leur condition ». — Liaison nécessaire de la comédie de carac lères avec la satire sociale. — Qu'il en résulte qu'une telle comédie tend au drame comme vers sa limite. — Que restaitil à faire après Tartufe?
Mesdames et Messieurs,
Personne de vous n'ignore quelle est l'importance de Tartufe dans l'histoire de la vie et de la pensée de Molière. Vous savez tous que, pour obtenir enfin la liberté de jouer son chef-d'œuvre, en vain le roi le pro tégeait, ou s'y employait même; la cabale était la plus iùY{Q.\ et il ne lui a pas fallu moins de cinq ou six ans
de démarches, d'efforts, d'intrigues et d'ennuis. Vous savez également que, si sa « philosophie », si sa « pensée de derrière la tête » est quelque part, elle est là, dans cette comédie, sur le sens ou la portée de laquelle nous disputons encore comme si c'était hier qu'elle eût paru pour la première fois. Éditeurs et biographes, commentateurs ou critiques, feuilletonnistes, amis ou adversaires, je n'en connais pas un qui n'ait cru devoir s'expliquer sur Tartufe; c'est le pont aux ânes des Moliéristes ; et, je puis bien le dire sans en être repris, si je l'ai moi-même une ou deux fois traversé.
Non sans doute, qu'il ne fût possible après cela d'ajouter quelque chose à tout ce que l'on a dit de Tartufe; et, par exemple, on pourrait faire observer que le Misanthrope, écrit comme au milieu même des contrariétés que l'on suscitait de toutes parts à l'auteur de Tartufe, s'en ressent; que la misanthropie d'Alceste, l'excès de son amertume, la disproportion de sa colère aux causes qu'il en donne ou que nous en voyons, s'expliquent en partie par la disposition d'esprit d'un homme qui n'a pas lui-même à se louer des puissances. Quand Alceste s'élève contre ces « honnêtes gens », j
... aux méchants complaisants, J
Et qui n'ont pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses,
n'est-ce pas Molière en personne, là, qui s'irrite, qui murmure, et qui gronde? Et le portrait de ce « franc scélérat » contre lequel il faut qu'Alccste plaide :
Au travers de son masque on voit à plein le traître, Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être; m
Et ses roulements d'yeux et son ton radouci "
N'imposent qu'à des gens qui ne sont pas d'ici;
n'est-ce pas en vérité le portrait même de Tarlufo, dont Molière, empêché de lo démasquer publiquement, saisit
les moindres occasions de ruiner le crédit? Et n'est-ce pas enfin ce que les commentateurs du Misanthrope ont trop et trop souvent oublié, comme s'il était possible que, l'affaire du Tartufe une fois engagée, Molière n'y songeât pas sans cesse; et que, dans tout ce qu'il écrivait, dans tout ce qu'il disait peut-être, il n'en transparût pas quelque chose! Rappelez-vous plutôt Don j'uan, qui est à peu près du même temps !
Mais, à ce propos encore, n'y aurait-il pas lieu, Messieurs, de faire entre Tartufe et Don Juan une comparaison instructive? Qu'est-ce en effet que Don Juan, de sa personne? Un mélange, ou plutôt un composé de tous les vices : le « grand seigneur méchant homme >, débiteur insolvable et de plus insolent, bretteur et meurtrier, séducteur cynique, époux plus qu'adultère, fils ingrat et dénaturé, libertin endurci, qui ne voit dans l'hypocrisie qu'une dernière ressource, et comme l'unique moyen de rendre à ses vices le crédit qu'ils n'ont plus *. Mais Tartufe, lui, c'est l'hypocrite en qui l'hypocrisie n'a rien détruit ni seulement altéré du vice de sa première nature, et sur la physionomie duquel, à mesure qu'on délie, un à un, les cordons de son masque, nous voyons reparaître, ou plutôt grimacer la gourmandise, la sensualité, la colère, la fourbe... que sais-je encore?
i. C'est, au surplus, tout ce que je trouve dans Don Juan, où, pour voir tout ce que l'on a vu, il faut commencer*par oublier tout ce que le Don Juan de Byron, sans parler de celui de Mozart, le Don Juan de Musset, celui même du vieux Dumas, et celui de Mérimée, ont ajouté de traits dans les mémoires au personnage de Molière. On sait, d'autre part, que la pièce, quel qu'en soit le mérite, a été « bâclée », comme nous dirions, pour attirer au Palais-Royal, par le moyen d'une pièce à spectacle, autant de monde que deux autres Don Juan en avaient attiré, soit à l'hôLcl de Bourgogne, soit chez les Italiens. Et faut-il ajouter que « la scène du pauvre », avec le mot célèbre : « Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité », n'a jamais eu la portée, ni pcuièlre même le sens qu'on lui attribue?
et VOUS Tallez bien voir. De telle sorte que les deux figures sont à la fois identiques et inverses l'une de l'autre, s'éclairent par là même l'une l'autre, et achèvent enfin de s'expliquer l'une l'autre....
Mais, Messieurs, ce sont là des détails qui n'auraient rien de très neuf, dont je me garderai bien de vouloir exagérer l'intérêt, qui n'ont d'importance que pour les curieux ou pour les érudits; et, ce que je voudrais aujourd'hui vous montrer en parlant de Tartufe, c'est quelque chose de plus général. Je voudrais vous montrer l'importance de Tartufe, non pas dans l'histoire de la vie, ni même de la pensée de Molière, mais, conformément à notre programme, dans l'histoire du théâtre français. Je voudrais vous y faire voir toutes les qualités de VÉcole des femmes, d'abord ; d'autres qualités ensuite; et enfin, dans l'excès même de ces qualités, anciennes ou nouvelles, je ne sais quoi, non pas de funeste, mais déjà d'inquiétant pour l'avenir de la comédie. Vous remarquerez à cette occasion qu'étant terminée dès 1664 ou 1665, selon toute apparence, mais n'ayant été jouée qu'en 1669 seulement, Tartufe est de toutes les pièces de Molière celle que sans doute il a le plus retouchée, pour ne pas dire la seule qu'il ait pu remanier à loisir.
On a beaucoup loué, mais on ne louera sans doute jamais trop l'exposition de Tartufe, n'y ayant rien peutêtre au théâtre ni de plus large, ni de plus simple, ni de plus habile. *
Attachez-y, Messieurs, votre attention tout à l'hcui et, dès les premières scènes, admirez comment tous les personnages y sont posés, ou, pour mieux dire peutêtre, déshabillés en quatre vers : Elmire, la belle indil
1 On sait qu'elle excilail tout particulièrement l'admiration de Gœthe.
férente, et sans doute la femme du monde qui aime le moins son mari; — Marianne, une Agnès moins rusée, plus naïve, plus honnête, la plus moutonnière, je pense, des jeunes filles de Molière; — Damis, un « vrai jeune homme », bien autrement vivant que l'Horace de rÉcole des femmes, et qui ne parle que de casser des vitres ou de rompre des reins; — Mme Pernelle, la grand'mère confite en l'aigreur de sa dévotion, obstinée, radoteuse, acariâtre; — Cléante, l'honnête homme, le raisonneur; — et Dorine, la suivante maîtresse. . . . Observez également de quels traits ils sont peints, familiers et caractéristiques, de quel coup de brosse large et précis, en action, dans i'es occupations, et comme qui dirait dans le train de leur vie quotidienne : Madame, là-haut, dans son salon ou plutôt dans sa ruelle, recevant ses visites; — Orgon, vaquant à ses affaires; — Laurent même, le valet de Tartufe, roulant ses yeux ronds et farouches; — et enfin, à son tour, assis au haut bout de la table, et tandis qu'Orgon le couve des yeux « comme on ferait une maîtresse », qu'Elmire se plaint de sa migraine, que Marianne étudie les fleurs de son assiette, que Damis coule des regards furibonds vers Dorine, qui les sert, le < monstre lui-même », Tartufe, l'oreille rouge et le teint « bien fleuri », mangeant et buvant, lui tout seul « comme six »; et mangeant quoi? non plus, Messieurs, des plats imaginaires, des plats en idée, de^ symboles de plats, mais de bons plats, bien bourgeois, solides et substantiels, de bons potages, deux bonnes perdrix, et l'autre moitié du gigot de la veille, accommodée proprement en hachis....
Ces deux perdrix et cette moitié de gigot sont célèbres, Messieurs, vous le savez, et à bon droit célèbres, dans l'histoire de la littérature ; et, en effet, c'était la première fois que de semblables détails osaient comme s'étaler
dans une œuvre de cette importance et de cette envergure. Car, entendez bien ce que je veux dire : ni dans les œuvres d'un Saint-Amand, par exemple, ni dans telle comédie de Quinault, que je pourrais citer, ni dans le Repas ridicule de Boileau lui-même, ce genre de détails ne manque, non plus qu'avant eux dans le roman de Rabelais, que même on peut dire qu'ils remplissent. Mais ils n'y sont mis que pour exciter le rire, et non point du tout, fomme ici, pour achever de peindre et de caractériser une situation ou un personnage. Aussi, plus de cent cinquante ans plus tard, en 1822, quand l'Académie française mettra l'éloge de Le Sage au concours, l'un des concurrents reprochera- t-il encore aux héros de Gil Blas qu'ils se complaisent « aux trivialités», et, en propres termes, « qu'il ne saurait, lui, citer une scène dramatique du roman qui ne soit interrompue par la description du repas des personnages... ».
Et il aura raison d'en faire la remarque. Oui bien, les romans de Le Sage, — très différents en ce point des romans de Prévost, par exemple, de Manon Lescaut ou de iHistoire d'une Grecque moderne, — seront des romans où l'on mange. Mais s'en étonner ou s'en plaindre, c'est en méconnaître précisément un des traits essentiels; c'est reprocher à Balzac la place qu'il a donnée dans ses romans à la question d'argent, sur laquelle, vous le savez encore, il en a construit d'entiers, son César Birotteau, son Ursule Mirouet, son Eugénie Grandet; ou, mieux enfin, c'est reprocher aux peintres hollandais la vulgjirité de ces accessoires familiers dont ils ont aimé à remplir leurs toiles. Car si ces accessoires ne sont pas la vie même, ils y contribuent; ils en forment l'accompagnement nécessaire; ils nous en rendent la sensation présente. Sans eux la comédie ou le roman, la peintuio mémo, — je veux dire la peinture de genre, — ayant
quelque chose de trop choisi, ont quelque chose de trop abstrait, et de plus irréel qu'idéal. Et c'est pourquoi je dis que, grâce à eux, la comédie bourgeoise, inaugurée, vous l'avez vu, par VÉcole des femmes, se précise et s'achève en Tartufe. Molière, devançant l'Asmodée ou Diable Boiteux de Le Sage, soulève pour nous les toits des maisons et, avec lui, derrière lui, pour la première fois au théâtre, nous pénétrons dans le logis, dans une famille, dans un intérieur du xvii® siècle....
Nous y voilà. Messieurs, nous y sommes : Mme Pernelle est partie; Orgon est revenu de la campagne; on a fermé la porte; nous connaissons les êtres du logis :
Qu'est-ce qu'on fait céans?...
Ne le savons-nous pas déjà! Toute une honnête famille y est comme en proie aux entreprises de Tartufe. 11 possède les secrets du père, jusques et y compris ceux qu'un homme prudent ne confie qu'à lui-même; il médite, il combine les moyens de chasser et de déshériter le fils de la maison; il a promesse d'épouser la fille; il cajole, et je pense qu'il croit déjà tenir la femme elle-même ; et chaque tentative que l'on fait pour le démasquer ou pour le déloger ne réussit qu'à l'ancrer davantage, plus profondément et plus solidement, dans l'affection d'Orgon. Aussi n'en sortirions-noys pas s'il n'avait heureusement un point faible : — c'est sa sensualité.
Son sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre.
Ou plutôt, — ne parlons pas de cœur, — ce gros homme a la chair tendre; et il épousera bien Marianne. « pour se mortifier », mais ce fruit vert ne lui dit rien qui vaille ; et, en attendant, il s'accommoderait beaucoup
plus volontiers de la beauté plus mûre et plus confortable d'Elmire K
Mais, Mesdames et Messieurs, qu'est-ce que je vous conte là? Est-ce une comédie? est-ce un drame? n'est-ce pas plutôt un roman, et un roman naturaliste? quelque chose d'analogue à ce que Balzac, de nos jours, appellera des c scènes de la vie privée »? quelque Cousin Pons'? quelque Cousine Bette'? Et, en vérité, ce pourrait l'être, si, le point faible de Tartufe une fois découvert; le procédé ne changeait brusquement, et si, conformément à la loi du théâtre, Molière ne confiait à ses personnages le soin de conduire eux-mêmes vers le dénouement, une action dont il a jusqu'alors gardé tous les fils en sa main. C'est à ce moment que paraît Tar tufe, dont l'entrée, vous le savez, fait l'un des coups de théâtre les plus émouvants qu'il y ait. L'action s'engage alors entre lui, d'une part, toujours soutenu d'Orgon, et la maisonnée tout entière, d'autre part; — et, moi, je pourrais arrêter ici l'analyse de la pièce, si je ne voulais attirer votre attention sur deux points.
Le premier, c'est comme cette intrigue, plus naturelle que celle de VÊcole des femmes, — où, pour n'y relever qu'un détail, il est si invraisemblable qu'Arnolphe soit le perpétuel confident d'Horace, — est plus forte aussi, mieux soutenue, comme l'étant par des
{. C'est ce que n'a pas '•••mpris La Bruyère, quand, dans son Onuphre, il a voulu substituer la vérité de son hypocrite à cp qu'il croyait être rcxaRéralion de celui de Molière. Non seulement, comme on l'a dit, le caractère qu'il trace manque évidemment du relief qu'exige l'optique du théâtre, ne ressort pas. est tout analytique; mais encore le personnage ou le portrait s'éloigne (!o la réalité, comme à chaque touche que le peintre y ajoute, n'étant point humain que Tartufe n'ait point de défaut à sa cuirasse, ou de trous dans sa haire, pour ainsi parler; qu'il ait une constante possession de lui-même; et qu'il soit un enfin, de l'unité logique et trop arlincicllc des héros de Corneille.
moyens plus simples, uniquement, entièrement tirés du fond du sujet; et surtout, — c'est le second point, — comme elle est mieux et plus naturellement dénouée. A cette occasion, Messieurs, vous rappellerai-je ee que l'on a dit, — et non pas sans raison, il faut bien l'avouer, — que les dénouements étaient la partie faible de la comédie de Molière? Si d'ailleurs cela tient à la hâte avec laquelle il travaillait, ou peut-être, si cette faiblesse aurait elle-même son explication dans la nature propre des dénouemens de la comédie de caractères, ou encore, si quelque intention ironique, philosophique, symbolique s'y traduirait effectivement, c'est ce que je n'examine point ^ Je dis seulement que, bien plus natu-
1. Quelques mots d'explication ne seront pourtant pas ici superflus. Lorsque l'onlouedonclesdénouementsdeMolièrc de leur faiblesse même comme d'une conformité de plus avec la vie, c'est en vertu ou au nom de cette plaisanterie, — je ne trouve pas d'autre mot, — que, rien ne commençant, à vrai dire, rien aussi donc ne finit dans la vie; et j'avoue que sur ce point j'en ai cru jadis les mauvais plaisants. Mais il me semble aujourd'hui que la mort termine cependant quelque chose, quand ce ne serait que la vie même; et, dans l'ordinaire de la vie, non seulement les séparations ou la ruine commencent quelquefois le malheur ou la misère des gens, mais elles terminent assez communément leur fortune ou leurs affections.
C'est ici que de plus subtils sont alors intervenus, qui se sont avisés que Molière, contraint ou gêné par les préjugés de son temps, et n'osant exprimer sa pensée tout entière, avait voulu nous avertir au moins de n'en pas croire ses conclusions sur les sujets qu'il traitait. Aucun père ne viendra de Naples ni d'ailleurs pour sauver Agnès du lit d'Arnolphe; aucun roi n'empêchera le trop crédule Orgon d'être dépouillé par Tartufe; et personne enfin ne réconciliera Harpagon et son fils : voilà, dit-on, le sens caché des dénouements de Molière; il ne nous les donne lui-même que pour ce qu'ils sont, des « moyens de théâtre » ; des concessions à l'opinion qui veut qu'une comédie se termine par un mariage ; et nous, si nous ne sommes pas incapables de le comprendre, il nous en faut prendre le contrepied pour avoir la vraie pensée du poète.
Le paradoxe est amusant, mais ce n'est qu'un paradoxe; et
rel ou bien plus vraisemblable que le dénouement de VÉcole des femmes ou que celui de VAvare, postiches et surajoutés, le dénouement de Tartufe est calculé, délibéré, voulu ; qu'il fait partie constitutive de l'intention de la pièce, ou de la pièce elle-même; et qu'on ne saurait conséquemment l'en distraire, ou le supposer tout autre, sans que Tartufe lui-même ne devînt une tout autre pièce. Il y a des vices, pour Molière, dont le rire du parterre ne saurait suffire à faire justice, ni leurs propres et naturelles conséquences, ni les lois mêmes, puisque enfin de son temps, pas plus que du nôtre, on ne pouvait, je crois, faire donation entière de son bien quand on avait deux enfants; et, d'ailleurs, la donation était toujours révocable « pour cause d'ingratitude ». Mais si Tartufe y avait songé, le développement de son caractère demeurait incomplet; il ne pouvait pas se retourner contre son bienfaiteur, ni prononcer le vers qui l'achève de peindre :
La maison esta moi, je le ferai connaître;...
et le danger de l'hypocrisie n'apparaissait pas assez grave, assez menaçant aux yeux du spectateur. Ajouterai-je qu'il fallait que le roi lui-même intervînt pour nous faire sentir que la puissance publique, seule capable de démasquer certains vices, est seule capable aussi de les punir ou d'en empêcher le progrès? Mais ceci, c'est une autre question, d'un autre ordre, et qui touche, si je ne me trompe, à ce qu'il y a de plus nouveau dans
il n'y aurait qu'à sourire de celte application de la cryptographie à l'histoire littéraire, si nous n'avions assez fait l'épreuve qu'en pareille matière le paradoxe, ayant toujours sur la vérité ce grand avantage d'être moins simple et moins banal, a donc toujours aussi plus de chances de faire fortune.
Pour des raisons que vous savez, Molière voulait intéresser Louis XIV en personne au succès de Tartufe, de façon que la cabale, s'il fallait que la pièce fût jouée, portât du moins jusqu'au pied du trône l'expression de sa colère. Il voulait rendre le prince complice de ses hardiesses. Et il voulait mettre enfin sous la sauvegarde et la protection du roi ce qu'il y avait dans sa pièce de plus audacieux encore que les attaques dont elle était pleine... disons, si vous le voulez, contre la fausse dévotion....
On raconte, que lorsque Piron débarqua du coche à Paris pour la première fois, il se rendit dès le jour même à la Comédie, où l'on jouait précisément Tartufe. Et, pendant toute la durée de la représentation, Piron applaudissait, Piron s'agitait, Piron trépignait d'aise, tant et si bien que ses voisins se hasardèrent à lui demander ce que signifiait, après plus d'un demi-siècle écoulé, ce débordement d'enthousiasme. < Ah! messieurs, leur répondit-il, c'est que si cet ouvrage sublime n'était pas fait, il ne se ferait jamais! » Piron, Messieurs, avait raison. Il avait raison, non seulement pour des motifs de l'espèce de ceux de Napoléon, quand celui-ci déclarait que, sous son règne, il n'aurait jamais laissé jouer Tartufe pour la première fois * — Piron était peu philosophe; il eût plutôt été dévot; et, en fait de libertés, il n'avait guère besoin que de celle de l'épigramme... et de l'ordure; — mais il avait raison encore
1. La scène que Napoléon déclarait insoutenable, je veux dire irreprésentable, c'était la scène du iv° acte entre Elmire et Tartufe. On ne croira pas qu'elle eût de quoi choquer Piron....
pour des motifs plus généraux, plus littéraires aussi; et, de les dégager, je vais tâcher de vous montrer que c'est indiquer du même coup ce qui fait la grande originalité de Tartufe.
Pour la première fois en effet, —je ne dis pas depuis Plante ou Térence, qui n'en auraient jamais conçu la pensée seulement, mais depuis Aristophane, — la satire sociale redevient, avec Tartufe, la matière, le support, et l'âme de la comédie. Molière lui-même, jusque-là, ne s'était attaqué proprement, dans ses Précieuses ^ dans son École des maris, dans son École des femmes, dans son Misanthrope, qu'à des défauts, à des travers, à des ridicules du caractère ou de l'esprit. A la vérité, dans son Don Juan, c'étaient déjà de vrais vices qu'il avait mis à la scène : la séduction, l'adultère, la débauche.... Mais il va pins loin dans Tartufe, et il s'y attaque à la fois à des personnes et à des idées.
Pour les personnes, je n'insiste pas, étant, après tout, peu curieux de savoir qui a « posé » pour Tartufe, si c'est le sieur de Pons, ou l'abbé Roquette, ou le sieur de Charpy de Sainte-Croix. Quoi qu'on en ait voulu dire, ce n'est pas d'être une copie de Ménage ou de l'abbé Cotin qui rend Vadius ou Trissotin intéressants pour nous; et Alceste vaut ce qu'il vaut, sans avoir pour cela besoin ie ressemblera M. de Montausier. 11 convient cependant de noter qu'au regard môme des contemporains, les comédies de Molière sont pleines de persojinalités, de personnalités directes, et généralement offensantes. Ou, si vous l'aimez mieux, personne, que je sache, ne s'est plaint d'ôtre^oM^ dans les comédies de Corneille, dans le Mcritenr ou dans la Veuve, personne dans celles de Regnard, le Lf^yntaire universel ou les Folies aînoureuses. Mais, au contraire, il n'est presque pas un des t ridicules» de Molière dont ses contemporains n'aient cru reconnaître l'original
autour d'eux, ne se le soient montrés du doigt, dont nous ne parlions encore nous-mêmes comme on fait d'un portrait *. Qui sont encore les Araminte ou les Silvia de Marivaux? En vérité, nous l'ignorons. Mais croyezvous que ce soit pour rien que la Cathos des Précieuses porte le nom de Mme de Rambouillet, ou Madelon celui de Mlle de Scudéri?Et ceci vient encore à l'appui de ce que nous avons dit du caractère naturaliste de la comédie de Molière.... Négligeons-le, cependant, et ne parlons aujourd'hui que de l'attaque aux idées.
Elle est incontestable, et remarquez bien, Messieurs, qu'en le disant, je ne touche pas au fond de la controverse; je vous ai promis de n'y pas toucher. Molière, dans son Tartufe, n'en a-t-il eu vraiment qu'à la fausse dévotion? ou ses traits visaient-ils à la religion même? Je n'en veux rien savoir aujourd'hui ^. Mais ce que je dis, c'est que, ce qui était plus hardi que d'attaquer la religion, — puisque enfin combien d'autres ne l'avaientils pas fait avant lui? — c'était d'oser porter la question sur la scène, en quelque sens qu'on la dût résoudre, et, devant les spectateurs assemblés, c'était de décider en plaisantant des problèmes qui ne sauraient se traiter que dans le secret des consciences. Là était la hardiesse
1. On lit à ce propos, dans une lettre de Bayle à Minutoli, du 24 octobre 1674: « Molière avait la raillerie si forte que c'était comme un coup de foudre d'effet : quand un homijje en avait été frappé, on n'osait plus s'approcher de lui, et on le fuyait : tanquam de cœlo tactum et fulguritum hominem. Il perdait en même temps une bonne partie de son esprit, comme on le croyait anciennement de ceux qui avaient été frappés de la foudre : è7«gpovTr,TO'.. Tout cela est arrivé à l'abbé Cotin, car non seulement la comédie des Femmes savantes aliéna de lui ses amis, mais aussi lui troubla le jugement. »
On notera la date de la lettre : il n'y avait guère plus de dix huit mois que Molière était mort....
2. J'ai traité la question dans cette étude S7ir la Philosophie de Molière à laquelle j'ai déjà renvoyé-
et la nouveauté de Tartufe, si grande, Messieurs, que, depuis Molière, aucun auteur dramatique, vous le savez, n'a osé la même chose, et, qu'en y songeant, aujourd'hui même, je ne pense pas qu'aucun gouvernement permît de jouer ainsi publiquement ni l'hypocrisie de la religion, ni l'hypocrisie du patriotisme, ni l'hypocrisie de la charité ou de la philanthropie. Et pourquoi cela? Vous le savez aussi, et on l'a dit assez. Parce que, selon le mot de la Rochefoucauld, « l'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu » ; parce que, quoique Molière en ait pu prétendre, on ne saurait toucher au < masque », sans quelque risque à peu près certain de blesser ou d'atteindre le visage; et parce qu'enfin, pour chacun de nous, pour vous, pour moi, dans l'intérêt même de la paix sociale, l'une des premières libertés qu'il y ait et la plus sacrée c'est celle de n'être pas « ridiculisés > pour nos croyances.
Il y en aurait là-dessus beaucoup à dire; mais, au point de vue de l'histoire du théâtre, — quoi que nous pensions par ailleurs de la hardiesse de Molière, — nous ne pouvons ici que nous en féliciter. En effet, la satire sociale, vous l'allez voir, a été l'intermédiaire par le moyen duquel la comédie de caractères s'est dégagée de la comédie de mœurs; — et ceci vaut la peine que nous nous y arrêtions.
Qu'est-ce donc que cette comédie de caractères, dont nous avons déjà parlé deux ou trois fois, mais que j n'oublie point, Messieurs, que je n'ai pas encoi définie? En premier lieu, c'est une sorte de comédie on. comme dans la tragédie de Racine, les situations sont
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subordonnées aux caractères, dont elles n'ont pour objet que de mettre en relief ou en lumière les différents aspects : le Misanthrope^ V Avare, Tartufe. On ne forme pas d'abord un plan, comme il semble bien que faisait Corneille; on n'imagine pas une succession ou une complication d'incidents, quitte à chercher ensuite les personnages qui s'y débattront; on ne dispose point toutes les parties de la pièce par rapport à son dénouement. Mais on observe, on note, on trie et on choisit les traits les plus caractéristiques de l'avarice ou de l'hypocrisie; on les contrôle, on les assortit, on fait en eux, si je puis ainsi dire, la part de l'accident, et celle du principal; on en harmonise, on en fond ensemble les disparates; et alors, mais alors seulement, on cherche, — et on prend partout où l'on les trouve— dans la vie et dans les livres, dans les Nouvelles de Scarron et dans les Comédies de Plante, ici, là et ailleurs, les situations les plus propres à les manifester.
Par exemple, si nous rendions le misanthrope amoureux, et si nous le rendions amoureux d'une coquette :
La sincère Élianle a du penchant pour vous, La prude Arsinoé vous voit d'un œil fort doux: Cependant à leurs vœux votre âme se refuse. Tandis qu'en ses Hcns GcHmènc l'amuse, De qui l'humeur coquette et l'esprit médisant Semblent si fort donner....
dans les mœurs qui nourrissent la misanthropie d'Alceste? Pareillement, si nous faisions Harpagon amoureux d'une fille pauvre, d'une fille « sans dot »; et si, d'autre part, nous l'obligions, pour des raisons quelconques, — inutiles à donner, tant elles sont faciles à supposer, — si nous l'obligions à tenir un certain train de maison? Ou bien encore, si nous faisions lutter, dans Tâmc de notre
hypocrite, ses intérêts et sa sensualité, sa politique et SCS appétits? N'est-il pas vrai qu'il naîtrait de là des contrastes qui feraient rire? ou penser, au besoin? qui instruiraient? qui jetteraient du jour, sans doute, sur la nature, et, comme on dirait aujourd'hui, surla physiologie des passions? C'est, Messieurs, la première exigence de la comédie de caractères : l'intrigue n'y vaut pas pour elle-même, elle n'est vraiment qu'un moyen; et l'objet, comme aussi bien celui de toute la littérature du xvii^ siècle, en est proprement de nous faire avancer dans la connaissance de l'homme.
Vous voyez aussitôt que cela ne va pas sans une entière liberté de satire, une liberté qui s'étende à tout presque indistinctement, et dont aucune considération ne restreigne les droits ni n'émousse les traits. Car, supposez que je veuille peindre l'ambition, par exemple, ou la cupidité. Comment y réussirai-je, si vous me disputez le droit de mettre en scène les coulisses de la Bourse, ou les couloirs de la Chambre? Mais vous allez, je pense, le mieux voir encore, si vous songez à la seconde exigence de la comédie de caractères, qui est que les personnages en doivent avoir quelque chose de par ticulier ou d'individuel d'abord; quelque chose aussi de plus général qu'eux-mêmes; et quelque chose enfin de leur condition. Ces trois mots, si nous les entendons, achèveront pour nous la définition du genre.
Les personnages, dans la comédie de caractères, ne peuvent pas être quelconques, comme le Dorante do Corneille, par exemple, ou comme encore l'Horace de Molière lui-même, comme sa Marianne, comme son Élise, comme son Isabelle, et généralement, — à l'exception d'Agnès et d'Henriette, — comme toutes ses jeunes fill Il faut qu'ils soient distincts, comme Alcestc et coniiiic Harpagon, comme Trissotin et comme M. Jourdain;
qu'ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes; que nous puissions en toute occasion les reconnaître, et, pour ainsi parler, mettre leur nom sur leur visage. Mais il faut en même temps qu'il y ait quelque chose en eux de permanent ou d'universel, qui soit de tous les temps et de tous les lieux. Sans cela nous n'aurions fait que nous jouer à la surface des choses, nous n'aurions saisi du ridicule que ce qu'il a de plus passager, — d'annuel ou d'éphémère. Le caractère nous échapperait; nous n'en aurions aperçu que des manifestations isolées ou accidentelles, qui le masquent souvent bien plutôt qu'elles ne le révèlent. Et, Messieurs, pour le dire en passant, c'est ce que les purs naturalistes ont trop souvent oublié : qu'aucun modèle actuel ou individuel n'est à lui seul toute son espèce; qu'aucun avare n'est toute l'avarice; et qu'au contraire si Tartufe est toute l'hypocrisie, justement c'est parce qu'il n'est ni M. de Pons, ni M. de Sainte-Croix, ni l'abbé Roquette, mais la créature du génie de Molière.
Non seulement il faut que les personnages soient individuels à la fois et généraux, mais il faut encore, et pour l'être, qu'ils soient de leur condition : je veux dire qu'il faut qu'il y ait dans leurs ridicules et leurs vices un rapport évident et un rapport constant avec leur fortune et leur condition. Un avare n'est avare qu'autant qu'il tient, comme l'a bien vu Molière, un certain état dans le monde, qu'autant qu'il est « à l'aise », comme nous disons, et qu'il jouit déjà de quelque superflu. Car, autrement, ce n'est qu'un pauvre homme, à qui le monde ne saurait reprocher de se restreindre ou de lésiner sur le présent pour ménager l'avenir; et, sous le nom d'économie, son avarice devient presque une vertu. Pareillement, celui-là seul est un ambitieux, qui tend de tout son effort vers la gloire ou vers le pouvoir, qui rêve de
faire voler son nom dans les bouches des hommes, ou de posséder quelque fonction qui le constitue en autorité par-dessus ses semblables, — ne fût-ce qu'à titre de maire de son village ou de juge de paix. En aucun temps ou en aucune langue, on n'a taxé ni on ne taxera d'ambition celui qui n'aspire qu'à ce que les anciens appelaient otium cum dignitate : ce qui veut dire en français six mille livres de rente et le droit de ne rien faire. En anglais, cela veut dire le double. Et l'hypocrite de religion, comment enfin. Messieurs, voudriez-vous qu'il ne fût pas d'Église? Mais, vous-même, vous ne le reconnaîtriez pas sous le costume de don Juan, avec l'épée au côté et le chapeau à plumes sur la tète; vous donneriez d'autres noms à son hypocrisie; vous la qualifierez des noms de méchanceté, de dilettantisme ; — à moins encore qu'il ne vous plût d'excuser le cynisme de ses paroles sur la sincérité de ses convictions, et la licence de ses actes sur la force de ses instincts, ou de son tempérament.
Mais, apercevez-vous aussi la conséquence? De même que, pour pouvoir peindre l'hypocrite, il vous faut la liberté de mettre sur ses lèvres le langage de la dévotion ; — je ne dis pas de la fausse, je dis de la vraie dévotion, car, dans le cas contraire, où serait l'hypocrisie? — de même, dans la bouche de l'ambitieux, ri vous faut le droit de mettre le langage de la politique. C'est ce qui n'est possible encore que dans un temps <le libre satire sociale. Pas de liberté, pas de satire; pas de satire, pas de cjiractères, mais des ébauches de caractères seulement, des commencements de caractères, et rien de « creusé » ni de profond. De par sa nature même, la comédie de caractères est étroitement liée à la liberté de la satire sociale.
Ajoutons un dernier trait : liée à la liberté de la serait sociale, et, justement parce qu'elle y est liée, la
profondeur de la peinture des caractères tend à diminuer insensiblement la part de la gaieté dans la comédie; et, en effet, Messieurs, Tartufe est un drame.
Vous savez, et je sais, qu'on a beaucoup épilogue làdessus. Pour démontrer que Tartufe était une comédie, je sais que l'on a dépensé des trésors d'ingéniosité. Si quelqu'un y avait réussi, ce serait un écrivain trop oublié de nos jours, Népomucène Lemercier, dans son Coîirs de littérature analytique, où, — si vous en êtes curieux, et que vous passiez par-dessus ce que la forme en a d'un peu pédantesque, — vous trouverez une leçon sur Tartufe qui n'est pas éloignée d'être un chef-d'œuvre en son genre ^ De mon côté, je ne nie point, vous l'entendez bien, qu'il y ait à rire et beaucoup à rire dans Tartufe. Non seulement les rôles d'Orgon et de Dorine, — quoiqu'ils le soient diversement, — sont comiques d'un bout à l'autre; mais, évidemment, Molière, comme s'il se sentait entraîné par la force de la situation, n'a rien négligé, si je puis ainsi dire, de ce qu'il pouvait faire pour maintenir le drame au diapason de la comédie : Mme Pernelle elle-même, Valère et Marianne, M. Loyal surtout, ne sont pas là pour autre chose. Mais quoi! ce n'est pas ainsi, — par doit et avoir, par addition et par soustraction, — que l'on juge de la signification d'une pièce ou d'un livre, c'est par l'impression totale qu'on en reçoit; et pour ma part, plus j'y ai songé, plus il m'a semblé que l'impression de Tartufe était décidément d'un drame.
Il y en a plus d'une raison, dont la plus générale est sans doute celle-ci, que l'on n'approfondit pas les caractères, — celui du misanthrope, celui de l'avare, ou
1. Je recommande vivement ce livre aux jeunes gens; et si je le fais, c'est que je ne vois pas qu'on le consulte beaucoup.
celui de l'hypocrite, — sans se trouver tôt ou tard en face de quelque chose de premiej^ d'essentiel, et comme qui dirait d'une force de la nature. Or, les forces de la nature, de quelque nom qu'on les appelle, elles nous imposent, et nous n'en rions pas! Nous n'en rions du moins qu'en tremblant, et, tout en riant d'elles, nous continuons de les redouter. L'impression qu'elles nous laissent est quelquefois d'horreur; elle est généralement de crainte ou au moins de défiance; elle est rarement de ridicule, — et elle ne l'est jamais longtemps. Précisons les idées par deux ou trois noms propres : on ne rit pas longtemps, on ne se « moque » point d'Octave, de Cromwell ou de Robespierre. Ce qu'ils ont de « plaisant » ou de « comique » ne frappe point la vue, n'apparaît pas même à la réflexion, et au contraire, plus on les connaît, moins on les trouve « ridicules » et surtout « risibles ». N'en est-il pas ainsi de Tartufe? Si nous rions de ses déconvenues, il n'en reste pas moins un < fourbe renommé », dont nous avons au total plus de peur que d'envie de rire; — et si l'on veut qu'il, soit comique, il l'est sans doute, Messieurs, d'une façon qui n'appartient qu'à lui...
Qu'est-ce à dire, sinon que, dans son Tartufe, en portant à sa perfection, de tous les genres de comique, le plus rare et le plus fort, Molière a porté la comédie même jusqu'au point qu'elle ne pouvait plus dépasser sans cesser d'être elle-même? Ainsi, n'est-ce pas quand le fruit a touché son point de maturité qu'il est déjà tout près de se gâter? Et nous-mêmes, quand nous atteignons le midi de notre âge, n'est-ce pas déjà la vieillesse qui commence pour nous? Il n'y a rien que de mouvant ou d'instable : tout se transforme et rien ne demeure. C'est pourquoi la comédie française après Tartufe, — ou si vous l'aimez mieux, la comédie clas-
sique * — ayant en quelque sorte atteint tout ce que comportait sa notion, ne pouvait plus que descendre au-dessous d'elle-même? Et Molière lui-même n'en estil pas une preuve? Car enfin, — et sans compter que je ne suis pas de ceux qui mettent le Misanthrope au même rang que Tartufe, — Molière lui-même a pu s'égaler, si l'on veut, dans VAvare, dans les Femmes savantes, ou dans le Malade imaginaire, que les bouffonneries de la fin n'empêchent pas d'être une de ses comédies les plus fortes : il ne s'est point surpassé!
C'est ce que prouve bien mieux encore l'exemple de ses successeurs. Un seul d'entre eux, Destouches, essayera de faire des comédies de caractères, et ne réussira qu'à mettre des vers d'épître sur des situations romanesques. Les autres, plus prudents, réduiront leur ambition tout d'abord, comme Dancourt, comme Le Sage, à la comédie de mœurs, ou, comme Regnard, à la comédie d'intrigue; et ils y ajouteront sans doute chacun quelque chose de son fonds; et ils y mettront surtout quelque chose de leur temps, ils perfectionneront au besoin quelques parties de l'art laissées par le maître comme à l'état d'indication ou d'ébauche; mais, de peindre des caractères, c'est ce qu'ils n'auront garde de prétendre faire, et c'est à Marivaux, celui de tous nos auteurs comiques qui a le plus différé de Molière, qu'ils laisseront ce soin, comme à Beaumarchais l'audace et
1. J'introduis ici cette restriction nécessaire pour qu'on ne me dise pas demain : « Et le théâtre d'Augier, qu'en faites-vous? et celui de M. Dumas? et celui de M. Victorien Sardou? etc., etc. » J'ai déjà dit pour quelles raisons je ne répondrais point à celte question dans ces conférences, ni même dans les notes que je crois pouvoir y ajouter. Chaque chose vient en son temps; et c'est bien le moins que la critique ou ''histoire demeurent maîtresses de leurs conclusions jusqu'à ce qu'elles les aient formulées.
l'honneur de se hasarder à la satire sociale. J'essayerai, Messieurs, de vous dire comment ils s'y sont pris l'un et l'autre.
Croirons-nous donc avec Voltaire que les « caractères » s'épuisent? qu'il n'y en ait dans la nature humaine < qu'une douzaine tout au plus de vraiment comiques, marqués de grands traits ^ »? et que l'art en soit réduit, quand ces caractères sont une fois traités, à « imiter ou à s'égarer »? Non, pas précisément; et nous verrons prochainement le contraire. L'esprit humain a par bonheur plus de ressources et de fécondité.
Mais il me semblerait plutôt que la comédie de caractères, telle que j'ai tâché de vous la définir, — et telle que vous la reconnaîtrez, je l'espère, dans TaiHufe, — tendait naturellement et d'elle-même au drame, à un certain genre de drame, à la tragédie bourgeoise, telle que la comprendront Diderot, Sedairie, Mercier, Beaumarchais, telle qu'ils s'efforceront de la réaliser, dans le Père de famille ou dans le Philosophe sans le savoir. Et puis, et surtout, Mesdames et Messieurs, c'est qu'après
1. On sait que la même idée se retrouve dans les vers de la Métromanie :
DAMJS
On m'ignore et je rampe encore à l'âge heureux Où Corneille et Racine étaient déjà fameux.