CHIMÈNE
Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît!
Et que, si près du port, contre toute apparence, Un orage si prompt brisât notre espérance î
Ces vers sont beaux; ils sont harmonieux; et rien n'est assurément plus tendre et plus douloureux à la fois que la mélancolie de ce retour vers le passé... Mais, tandis qu'ils échangent ainsi l'amertume de leurs regrets, quelle est exactement l'attitude de Rodrigue et celle de Chimène? quels gestes forment-ils? quel groupe ou quel tableau? C'est ce que nous ne savons pas; c'est ce que le poète nous laisse à deviner; c'est ce qui n'est pas indiqué, enveloppé, impliqué dans ses vers. Voyez, au contraire, Phèdre vous apparaître :
N'allons point plus avant. Demeurons, chère Œnonc; (Elle s'arrôte. — Elle presse légèrement le bras d'Œnone pour l'obliger do s'arrCtor).
Je ne me soutiens plus, ma force m'abandonne;
(Elle se laisse aller entre les bras d'ŒaoDO.)
Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi;
(Elle passe sa main sur ses yeux.) Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. (Elle se laisse tomber sur un siège.)
Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent!
(Elle fait le geste de les repousser.) Quelle importune main, en formant tous ces nœuds A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux?
(Elle touche ses cheveux comme en faisant effort pour les écarter de son front.)
Tout m'afflige, et me nuit, et conspire à me nuire ^
(Ses mains retombent.)
Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, c'est une succession d'attitudes, de « poses », ou de tableaux vivants. Le geste est comme inscrit dans le choix même des mots; la plastique du rôle, si je puis ainsi dire, est vraiment donnée dans les vers; et cela, — cette résurrection de la forme, cette représentation de l'image par les sons, — c'est déjà de la poésie ^.
Voulez-vous maintenant de la couleur, la joie des yeux après le plaisir de l'oreille, et la peinture avec la sculpture? Opposez seulement ces deux tableaux entre eux :
Je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner. De victimes moi-même à toute heure entourée, Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
En vain sur les autels ma main brûlait l'encens....
1. Je craindrais, en prolongeant la démonstration, (^'abuser de la patience du lecteur, mais dans cette seule scène, et rien qu'avant le vers
Mon mal vient de plus loin...
je n'ai pas relevé moins de ving-cinq attitudes différentes.
2. II en résulte qu'il peut y avoir plusieurs manières déjouer une scène de Corneille, mais il n'y en a jamais qu'une de jouer une scène de Racine, j'entends si l'on veut la jouer avec le respect que l'on doit aux intentions du poète. Les « intentions » de Racine sont toujours aussi précises que celles de Corneille sont au contraire vagues et générales.
et d'autre part :
Aux portes de Trézène, et parmi ces tombeaux, Des princes de ma race antique sépulture Est un temple sacré formidable au parjure...
Inquiétante ou lugubre, l'une, toute chaude encore des fumées de l'encens ou des vapeurs du sang des victimes, l'autre, froide et comme morte... est-ce que ces deux scènes, Messieurs, ne se dressent pas devant vous? est-ce que, sans les avoir jamais vus, ces paysages ne nous apparaissent pas comme dès longtemps familiers? est-ce qu'ils ne se gravent pas d'une manière ineffaçable dans la mémoire de nos yeux?
Et voici cependant quelque chose encore de plus. C'est l'art prestigieux, — je ne sache pas d'autre mot, — avec lequel Racine crée, pour chacune de ses tragédies, une atmosphère unique, et fait comme circuler, autour de ses personnages, l'air de leur temps et de leur pays. Ainsi, dans Phèdre, sommes-nous saisis, dès qu'Hippolyte a prononcé les vers fameux :
... Tout est chanc:é de face, Depuis que sur ces bords les Dieux ont envoyé La fille de Minos et de Pasiphaé...
oui, nous sommes saisis d'une terreur vague et comme éparse autour de nous. Nous sentons que nous entrons en aveugles dans le royaume de la fatalité passionnelle. Et, pour accroître l'illusion, voici qu'en même temps, un à un, tous les souvenirs de la mythologie, comme par une espèce de génération spontanée, se lèvent, nous entourent, s'emparent de nous, ressaisissent enfin sur nos imaginations toujours aryennes leur ancien et séduisant empire :
J'ai demandé Thésée aux peuples de ces bords Où l'on voit l'Achéron se perdre chez les morts.
Noble et brillant auteur d'une triste famille, Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille... Soleil, je viens te voir pour la dernière fois!
Et les os dispersés du géant d'Épidaure, Et la Crète fumant du sang du minotaure.
0 haine de Vénus ! ô fatale colère !
Dans quels aveuglements l'amour jeta ma mère!
Que vous dirai-je encore de tant d'échappées, quêtant de vers nous ouvrent, par delà le drame, pour ainsi parler, sur les horizons plus lointains du paysage attique ou de la vie grecque?
Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière!
ou encore :
Dans le fond des forêts votre image me suit.
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune. Mes seuls gémissements font retentir les bois Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix *...
Mais quoi ! si je me laissais aller, la tragédie tout entière y passerait avant la représentation ; et peut-être en ai-je dit assez pour vous montrer quelle est cette transfiguration de la réalité qu'on entend quand on parle du caractère poétique de la tragédie de Racine. Poétique, elle ne l'est pas sans doute à la façon d'un^ élégie de Lamartine, ou d'une Ode d'Hugo! C'est de la poésie « dramatique » ce n'est pas de la poésie « lyrique ».
1. Notez, à propos de ce dernier vers, l'ingénieuse et savante préparation qu'il est au récit de Théramène.
Quant à cette manière de constituer le milieu, comparez pour vous en rendre compte : Britannicus, Bajazet et Athalie. Je ne disconviens pas qu'elle sente quelquefois l'artifice, et même je le dis expressément plus loin.
Mais enfin, on veut dire que les mots ici n'évoquent pas seulement des idées ou des sentiments, mais des sensations, des images; qu'ils suscitent des formes, des couleurs, des paysages, un monde entier — dans Bajazet, celui du sérail; toute la mythologie dans Phèdre-, et tout Israël enfin dans Athalie *.
Non seulement Racine a ainsi rendu la tragédie poctirjue mais il l'a rendue de plus psychologique. Au théâtre ou dans le roman, nous appelons psychologie l'anatomie du cœur, la science de ses mouvements, la connaissance des sentiments ou des sensations élémentaires, primitives, inconscientes en partie, dont nos actions ne sont que le total extérieur. C'est aussi la révélation qu'une analyse plus subtile ou plus aiguë nous donne à nous-mêmes des principes inconnus de notre conduite. Quelqu'un a vu plus clair que nous dans notre propre cœur, et nous ne nous connaissions pas nous-mêmes, mais nous nous reconnaissons dans l'analyse qu'il nous en donne. Et, enfin, Messieurs, c'est l'art avec lequel on tire tout cela des profondeurs de l'inconscient, pour nous montrer à nous-mêmes toute notre misère, toute notre faiblesse, et toute notre perversité. Je ne crois pas que la psychologie de Racine ait jamais pénétré plus avant que dans Phèdre, ni jamais éclairé de lueurs plus sombres, mais aussi plus fulgurantes, la pathologie de l'amour dans une âme un peu noble; et il faut que je vous en mellc un exemple au moins sous les yeux.
i. Notez à ce propos encore la difTérence de coloration ^i marquée des tr,ois tragédies grecques : Andromaque, Jphigéniet Phèdre; et comparez ensuite : Horace^ Pompée et Serlorius.
PHÈDRE. 16t
Si donc je disais : — que, dans une âme de ce genre, la jalousie se manifeste d'abord par une explosion d'orgueil où toute la violence de l'ironie se mêle à celle de la colère; — que, de ce conflit ou de cette rencontre de sentiments il en résulte aussitôt une souffrance intense, qu'irrite le ressouvenir et qu'exaspère la comparaison des souffrances anciennement subies; — qu'on s'étonne alors, en songeant au passé, pour ne pas dire qu'on s'en veut à soi-même, de n'avoir pas mieux vu, car enfin ils se rencontraient, ils se parlaient, ces amants, dont l'un au moins nous a trahis; — qu'à ce mot, à cette supposition la vision se précise et s'achève; — qu'avant pourtant de s'abandonner à toute la fureur qu'elle excite, on tâche à se reprendre, on se demande le droit qu'ils avaient de nous faire ainsi souffrir et celui que l'on a soi-même de leur reprocher l'usage qu'ils ont fait de leur liberté; — qu'on les excuse presque, et que l'on se condamne ; — mais tout à coup qu'à la pensée, ou plutôt à l'image de leur bonheur possible, de leur bonheur prochain, on renonce à lutter plus longtemps contre soi ; que 1' « on voit rouge » ; et que c'est de ce fonds d'hallucination que s'engendrent les résolutions criminelles; — si je disais tout cela. Mesdames et Messieurs, est-ce que je n'aurais pas fait de la psychologie, de la psychologie précise ou même un peu pédante? et cependant je n'aurais fait que mettre en mauvaise prose les admirables vers de Phèdre :
... Hippolyte aime, et je n'en puis douter!
Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter.
Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur, Aricie a trouvé le chemin de son cœur. ... Ah! douleur non encore éprouvée!
A quels nouveaux tourments je me suis réservée. . cir.
Est-il besoin aprùs cela de vous parler plus longuement de la vigueur et de la vérité, de la peinture, de la passion dans Phèdre? de vous dire une fois de plus quelle en est la singulière beauté? réternelle vérité? le mélange à la fois d'horreur et de compassion qu'elle inspire, de terreur et de curiosité? Non, sans doute; et je me contente de le noter en passant; mais cette remarque même en appelle deux autres : l'une, relative à la façon dont les contemporains de Racine ont apprécié son génie; et l'autre, à sa retraite et à sa conversion.
Un de nos vieux maîtres aimait à répéter, que, ce qui l'étonnait presque plus au xvii*^ siècle que l'inégale, mais sublime beauté des tragédies de Corneille, et la perfertion soutenue de celles de Racine, c'était qu'il se fût trouvé des spectateurs pour les goûter et pour les applaudir. Et moi aussi, vous m'en verriez surpris si la remarque était vraie! Mais en fait, il faut dire que Racine n'a remporté presque aucun succès qui ne lui ait été aigrement, déloyalement disputé; et la fameuse persécution du Cid n'est rien en comparaison de la cabale de Vhèdre. Vous connaissez l'histoire : Mme de Bouillon, louant pour six représentations la salle de l'hôtel de Bourgogne, et y faisant le vide ; la tragédie de Racine jouée devant les banquettes ; et celle de ce nigaud de Pradon * portée, comme on disait, jusqu'aux nues par tout ce
1. 11 importe ici do noter que dans la Phèdre de Pradon, Phèdre n'est pas encore la femme, mais la « future » seulement de Thésée; et ce détail peimet de juger, sans avoir besoin d'y aller voir, ce que ce beau sujet est devenu entre les mains du rival (le l\acinc.
fjrand monde.... Mais ce que l'on n'a pas assez montré ni cherché, c'est la raison de cette cabale, c'est le principe du mécontentement ou de l'irritation de tous ces grands seigneurs et de toutes ces belles dames contre le poète dont on n'a pas moins fait le peintre attitré de toutes leurs élégances. Car j'ai toujours pensé pour ma part qu'il y avait quelque chose d'autre là-dessous, de plus profond, de moins passager qu'un caprice de duchesse, et à cette occasion, Mesdames et Messieurs, si je Tai déjà dit ailleurs, me permettez-vous, pour une fois et par hasard de me citer moi-même?
< C'est que bien loin d'être ce peintre des mœurs de cour ou cet imitateur des convenances mondaines que l'on s'obstine à nous représenter.... Racine... a enfoncé si avant dans la peinture de ce que les passions de l'amour ont de plus tragique et de plus sanglant qu'il en a non seulement effarouché, mais comme littéralement révolté la délicatesse aristocratique de son siècle. Ces « brillants gentilshommes de Steinkerque qui chargeaient en habit brodé, braves comme des fous, doux comme des jeunes filles, charmantes poupées d'avantgarde de salon et de cour >; ces grandes dames plus coquettes que tendres et moins amoureuses que galantes, ornement et décor pompeux de Versailles et de Marly ; ces poètes encore ou ces hommes de lettres, nourris dès l'enfance au langage des ruelles, débris de l'hôtel de Rambouillet et clients de l'hôtel de Nevers, ils*reculaient d'étonnement et d'indignation, quand, tout à coup, dans Andromaque ou dans Bajazet, ils voyaient la passion se déchaîner avec cette violence, l'amour s'exalter jusqu'au crime, et tout ce sang enfin apparaître dessous ces fleurs. Non, ce n'était pas ainsi qu'ils concevaient l'amour' ce n'était pas ainsi qu'ils aimaient leurs maîtresses ! et grâces aux dieux, ce n'était pas ainsi qu'ils en étaient
aimés! Mais, comme on l'a si bien dit : « de fins mouvements, de pudeur blessée, de petits traits de fierté modeste, des aveux dissimulés, des insinuations, des fuites, des ménagements, des nuances de coquetterie; » voilà ce qu'ils cherchaient en elles, voilà ce qu'ils y trouvaient, et voilà ce qu'ils en aimaient! Or voilà justement ce qu'ils ne reconnaissaient pas dans la tragédie de Racine. Car, ici, < les fins mouvements de pudeur blessée » d'Hermione coûtaient la vie à Pyrrhus et la raison à Oreste; les « insinuations * ou les t ménagements » de Roxane avaient pour conclusion l'arrêt de mort de Bajazet et de son Atalide; et la c coquetterie » de Phèdre, en envoyant Hippolyte au supplice, condamnait Thésée aux tortures d'un éternel remords. Princesses de Versailles et gentilshommes d'avant-garde, c'en était trop pour leurs nerfs. Il leur paraissait, si je puis ainsi dire, que ce poète leur surfaisait la tragédie de l'amour. Et dans ces éclats de passion qui venaient se terminer au meurtre ou à l'assassinat, ni les uns ni les autres ne.retrouvaient ce sentiment tempéré qu'ils appelaient l'amour et qui n'était que la galanterie *. >
Faut-il ajouter que c'est ce que Racine lui-même, Mesdames et Messieurs, n'a pas mis moins de dix ans à voir et à comprendre! Encore une fois, le génie ne serait pas le génie s'il n'y entrait une part d'inconscience. Entraîné qu'il était par le mouvement naturel de son inspiration, ce grand poète n'a pas connu luimême toute la portée de son art; il n'en a pas d'abord senti toute la force et toute la vérité ; il s'est cru moins profond qu'il ne l'était et par conséquent < moins coupable ». Et la preuve, c'est qu'aussitôt qu'il a vu plu
1. Les expressions entre guillemets sont de Tainc, dans Nouveaux essais de crilique cl d'histoire.
clair, se portant tout entier du côté de la religion de son enfance, Racine, vous le savez, dans sa trente-neuvième année, dans l'âge même de la vigueur et de la maturité du talent, s'est retiré de la lutte, du théâtre, et presque du monde.
Je veux bien qu'après tant de déboires, et notamment après la cabale de Pfiédre, il fût fatigué, lassé ou dégoûté des hommes. Je veux encore, si vous le voulez aussi, qu'il ne crût pas de la dignité d'un historiographe du roi de s'exposer davantage aux sifflets du parterre ^. Mais ce ne sont là que de petites raisons! La vraie, la bonne, la toute-puissante, c'est que l'insuccès de sa Phèdre a réveillé le chrétien qui sommeillait dans son cœur. Il s'est replié sur lui-même et il a eu peur de lui-même. 11 a eu peur de sa jeunesse, peur surtout de son œuvre, et plus sévère que son ami Boileau, plus sévère qu'Arnauld même, il les a condamnées sans retour. Il a tremblé pour le salut de son âme, mais il a tremblé pour les autres aussi quand l'éclat d'une terrible affaire est venu faire voir à son imagination démontée toute l'étendue, toute la profondeur, toute l'horreur du mal qu'il croyait avoir fait ou dont il s'est senti le complice.
Vous rappelez-vous. Messieurs, cette sombre histoire? En 1676, on avait exécuté en place de Grève la trop fameuse marquise de Brinvilliers, — presque une grande dame, la fille du lieutenant civil Dreux d'Aubfay, — convaincue d'avoir empoisonné son père, ses deux frères et sa sœur. Vous connaissez cette « cause célèbre > et si par hasard vous l'aviez oubliée, vous en retrouveriez
l. J'ai cru devoir ici noter cette raison, qui est celle que Boileau a donnée quelque part du long intervalle de temps qu'il a laissé s'écouler entre son Art Poétique, 1674, et ses dernières Satires, Épitres ou Réflexions critiques, 1693. Et encore Boileau ne travaillait pas pour la scène.
au besoin l'émolion toute palpitante encore, dans les Lettres de Mme de Sévigné. On ne voyait plus partout que sorcières et qu'empoisonneurs. Une fois, en 1677, dans un confessionnal de l'église des jésuites de la rue Saint-Antoine, on trouvait un billet sans signature portant qu'il existait un projet d'empoisonner le roi et le dauphin. Une autre fois, en 1078, — remarquons bien toutes ces dates, — le pénitencier de Notre-Dame croyait devoir aviser M. de la Reynie, le lieutenant de police, qu'il était effrayé du nombre de femmes qui s'accusaient en confession d'avoir empoisonné leurs maris. Le danger grandissait, il y fallait pourvoir... on institua pour instruire et juger l'affaire un tribunal d'exception : la Chambre ardente ou Chambre des poisons. Par le nombre des accusés, — dont quelques-uns portaient les plus grands noms de France, un maréchal de Luxembourg, une duchesse de Bouillon; — par la nature des crimes; par celle surtout des révélations, grossies encore de la rumeur publique, cette mémorable affaire est l'une de celles qui jettent le jour le plus sinistre sur le plus beau temps du règne de Louis XIV, et qui salissent comme de la plus horrible tache la période la plus brillante de notre histoire.
Mais représentez-vous aussi. Mesdames et Messieurs, l'agitation de Racine quand ce procès éclata*. Quoi!
1. Je n'ai pas voulu le dire sur la scène, pour des raisons faciles à comprendre, mais il faut bien ajouter ici que Racine lui-m(^m<' faillit être impliqué dans TafTaire. Dans un interrogatoire de la Voisin, du 21 novembre 1679, il est accusé d'avoir empoisonné la Du Parc; — Ravaisson, Archives de la Bastille, t. VI, p. 51; — et M. Ravaisson, à cette occasion, fait une longue noie pour établir la vraisemblance de l'accusation. C'est avoir bien mal lu la pièce qu'il publiait lui-même, d'où il résulte manifestement (|ue l'accusation n'est qu'une atroce vengeance de femme, cmpr chée par la liaison de Racine et do Mlle Du Parc d'entretenir avec celle-ci des rapports auxquels on peut supposer que li
ces choses-là se faisaient donc! Ces crimes qu'il n'avait entrevus, pour ainsi parler, qu'à travers le prestige de l'histoire, dans cet éloignement de la distance et du temps dont nous parlions l'autre jour, ils se commettaient donc! A Paris, en plein Paris, dans le Paris de Louis XIV, rue Verdelet ou rue Michel-le-Comte, Oreste assassinait Pyrrhus; Roxane se vendait à quelque « magicienne » pour s'assurer l'amour de Bajazet ou la mort d'Atalide; la « fameuse Locuste » n'était pas une invention de Tacite, et tous les jours quelque Phèdre empoisonnait quelque Hippolyte! Et lui. Racine, toutes ces horreurs, c'était cela qu'il travaillait depuis dix ans à envelopper et comme à déguiser du charme de ses vers! Le meurtre et l'impudicité! l'adultère et l'inceste! le délire des sens ! la folie homicide ! c'était là depuis dix ans ce qu'il essayait de faire applaudir! Et quand une Hermione ou quand un Néron sortaient de l'hôtel de Bourgogne décidés à commettre le crime qu'ils avaient vu glorifier sous leurs yeux, quoi ! c'était cela qu'il appelait sa gloire! O honte! ô douleur! ô remords! et du
poète aura voulu qu'elle coupât court. Ce qui est plus grave, et presque inquiétant, c'est une lettre de LouvoisàM. deBezons, du H janvier 1680, qui se termine par la phrase suivante : « Vous trouverez ci-joint les ordres du Roi nécessaires pour faire arrêter la dame Larcher : ceux pour Va7Tét du sieur Racine vous seront envoyés aussitôt que vous les demanderez. » Si c'est bien de notre Racine ici qu'il s'agit, nous ne l'en croiro*JS pas pour cela plus coupable, en dépit des insinuations de M. Ravaisson, qui fait encore une note ; mais la Voisin n'a pas déposé, les ordres d'arrestation n'ont pas été préparés, sans que Racine ait eu de tout cela quelque connaissance; qu'il en ait conçu d'autant plus d'effroi, que, si Louvois ou le roi lui en ont parle, c'a été à mots couverts; et, l'épouvante générale s'augmentant en lui de cette terreur particulière, on comprend que, de ce Jour, il ait renoncé pour jamais aux comédiennes, au théâtre, et, comme nous le disions, presque au monde. On ne s'expose pas deux fois à de telles aventures, et, vécût-on cent ans, on en garde éternellement l'arrière-goût.
moment qu'une telle question se dressait devant la conscience d'un tel homme, comment voudriez-vous, Mesdames et Messieurs, qu'il y eût autrement répondu qu'en quittant le théâtre? La vérité même de son art se retournait contre lui. Ce qui rendait ses peintures condamnables, c'en était l'accent de réalité. Et c'est pourquoi, dans l'excès de sa première ferveur, peu s'en fallut qu'il ne se fît chartreux, et s'il se retira finalement dans un € mariage chrétien », ce fut grâce au bon sens et à la sagesse de son confesseur ^
Le regretterons-nous. Messieurs? Regretterons-nous ce long silence? tant de chefs-d'œuvre étouffés, pour ainsi dire, avant de naître, cette Alceste, cette autre Iphigénie dont il avait déjà formé le plan?... Oui, puisque enfin l'auteur de Phèdre devait être celui d'Esthcr et d'Athalie. Non! s'il est vrai, comme je le crois, que, dès le temps de Phèdre, il fût engagé dans une voie déjà dangereuse, et au bout de laquelle, comme autrefois Corneille après sa Rodogiine et son Héraclius, il fût allé fatalement, s'il avait continué d'écrire pour la scène; — et qu'il y ait des pentes que le génie lui-même ne saurait remonter.
C'est ainsi que ses tragédies devenaient décidément trop grecques, je veux dire d'une simplicité d'intrigue
1. A la vérité, le mariage de Racine est du 1" juin 1677, et il pourra sembler que j'embrouille ici quelque peu les faits. C'est justement mon intention; et il s'agissait d'expliquer pour quelles raisons Racine a persisté dans sa retraite. La cabale de Phèdre, et les autres raisons que l'on donne, expliqueraient une bouderie, comme celle de Corneille après l'échec de son Pertharile\ il en fallait d'autres pour expli«|uer vingt-cinq ans de silence, où & peu près, — 1677-1099; — et j'ai tâché de les donner,
trop voisine de celle qu'il admirait si \ivement dans VAntigone ou dans V'Électre de Sophocle; et, naturellement, il avait beau faire, y dépenser tout son art et toute son adresse, plus elles devenaient grecques, plus elles s'éloignaient de son temps, et de la vie même. Son Anclromaque était encore tout humaine, vous l'avez vu, tellement humaine, d'une vérité si commune, — c'est un mot de Fontenelle, — que, pour la réduire aux proportions d'une aventure de la vie quotidienne ou de l'un de ces faits-divers que nous lisons dans nos journaux, il suffirait d'en découronner les personnages, je veux dire de leur enlever leur auréole d'histoire ou de mythologie. Pareillement son Britannicus, et saBérénice, et son Bajazet. Mais déjà, dans soa fphigénie, pouvons-nous, Mesdames, et les contemporains de Racine pouvaient-ils prendre au sérieux ce sacrifice humain qui fait le ressort même du drame? Pouvons-nous croire, dans sa Phèdre, à l'acharnement personnel de Vénus contre l'épouse de Thésée? pouvons-nous voir en elle une « victime des dieux »? pouvons-nous croire au « sort > ainsi jeté sur elle? et véritablement, un excès de couleur locale, si je puis ainsi dire, ne gène-t-il pas ici la franchise de notre plaisir? Oui, cela est trop grec, trop loin de nous! Cela est d'un temps dont nous ne comprenons plus les sentiments, bien loin de les partager. La part y est trop petite à cette liberté qui est pour nous le fondement même de la personnalité morale. Et c'est pourquoi, si le mot n'était pas une espèce d'anachronisme, je dirais, qu'en Racine, évidemment, dès l'époque de Phèdre ou d'Iphigénie, l'artiste commençait de tourner au dilettante. Il n'avait plus assez de souci des exigences de son temps, ni des conditions particulières de son art; il n'était plus assez Français, ni du xvii® siècle; mais il suivait le caprice de son imagination de poète; et de
proprement poétique la tragédie tendait à redevenir entre ses mains descriptive ou lyrique.
Une autre influence, — très difîérente, à la vérité, — n'agissait pas moins sur lui, si vous vous rappelez qu'il était homme, et très vaniteux, et un peu envieux. Je veux parler de celle de Quinault, ce même Quinault dont nous avons eu l'occasion de prononcer le nom. Précisément en ce temps-là, Quinault, renonçant à la tragédie et à la comédie, n'écrivait plus que des « tragédies » lyriques. Il créait le grand opéra, l'opéra mythologique : Cadmus, Alceste, Thésée, Atys. Remarquez bien ces titres. Messieurs ; ce sont ceux des sujets de Racine; et notez également les dates. Cadmus est de 1672, Alceste de 1G74, Thésée de 1675, Atys de 4676. Vlphigénie de Racine est de 1674, Phèdre est de 1677, et, entre sa Phèdre et son îphigénie, vous savez qu'il n'a rien donné. Sensible comme il l'était aux beautés do ces sujets grecs, serons nous bien téméraires de croire qu'il a voulu montrer à Quinault comment on les devait traiter? Car, pour celui-ci, vous n'ignorez pas de quelle étrange manière il les travestissait. Permettez-moi à cette occasion de vous rappeler un chœur de son Atys. Ce sont des « dieux de fleuves, des divinités de fontaines et de ruisseaux, chantant et dansant ensemble» :
La Beauté la plus sévère Prend pitié d'un long tourment, Et l'amant qui persévère Devient un heureux amant, Tout est doux et rien ne coûte Pour un cœur qu'on veut toucher.
L'onde se fait une route En s'clTorçant d'en chercher :
L'eau qui tombe goutte h goutte Perce le plus dur rocher.
L'Hymen seul ne saurait plaire, Il a beau flatter nos vœux, L'Amour seul a droit de faire Les plus doux de tous nos nœuds.
Il est fier, il est rebelle, Mais il chnrmc tel qu'il est; L'Hymen vient quand on l'appelle L'Amour vient quand il lui plaît.
Il n'est point de rcsislance.
Dont le temps ne vienne à bout Et l'effort de la constance A la fin doit vaincre tout.
Tout est doux et rien ne coûte Pour un cœur..., etc.
Aurons-nous beaucoup de peine à nous figurer l'indignation de Racine, quand il entendait de semblables couplets '? celle qu'excitait en lui le succès scandaleux de Quinault? et la tentation qui lui venait, assez naturellement, de remettre Quinault à sa place, le public dans la vérité, et l'antiquité dans son jour?
Malheureusement, pour y réussir, il allait être obligé d'emprunter b. son rival quelques-uns des moyens plus
1. 11 paraîtra sans doute étonnant que les succès d'un Quinault aient pu inquiéter Racine, mais les contemporains ne se faisaient pas le même scrupule que nous de les opposer l'un à l'autre; et, à ce propos, il suffira de rappeler en quels termes, soixante ans plus tard, dans son Siècle de Louis XIV, Voltaire parlait encore de Quinault. « Quinault, dans un genre tout nouveau, et d'autant plus difficile qu'il paraît plus aisé, était digne d'être placé avec tous ces illustres contemporains. On sait avec quelle injustice Boileau voulut le décrier. Il manquait à Boileau d'avoir sacrifié aux grâces : il chercha en vain' toute sa vie à humilier un homme qui n'était connu que par elles. » « Et plus loin : » La musique française est demeurée dans une simplicité qui n'est plus du goût d'aucune nation... mais la simple et belle nature, qui se montre souvent dans Quinault avec tant de charmes, plaît encore dans toute l'Europe... Si l'on trouvait dans l'antiquité un poème comme Armide ou comme Alijs, avec quelle idolâtrie il serait reçu! mais Quinault étai ; moderne! •
qu'artificiels dont celui-ci abusait : cet appareil mythologique, ces « pompeuses merveilles » ; cette élégance molle et cette fluidité de style qui sont celles de Quinault, chez qui, d'ailleurs, elles se traduisent ellesmêmes inconsciemment par la nature des comparaisons qui reviennent à chaque instant sous sa plume. Hiérax se plaint de l'infidélité de la nymphe lo :
Notre hymen ne déplaît qu'à votre cœur volage; Répondez-moi de vous, je vous réponds des Dieux. Vous juriez autrefois que cette onde rebelle Se ferait vers sa source une roule nouvelle, Plutôt qu'on ne verrait votre cœur dégagé. Voyez couler ces flots dans cette vaste plaine, C'est le même penchant qui toujours les entraîne. Leur cours ne change point, et vous avez changé...
N'est-il pas vrai que ces vers ne nous paraîtraient point si déplacés dans la bouche d'Hippolyte ou dans celle d'Aricie? Vous songerez également que, s'il n'y a nulle part plus de souvenirs mythologiques que dans la Phèdre de Racine, nulle part aussi n'y a-t-il plus de métaphores ou de périphrases dont l'objet ne semble être vraiment que de hausser ou d'ennoblir le style. Et qu'est-ce encore que le récit de Théramène, sinon comme qui dirait un récitatif de grand opéra? Pour rivaliser avec Quinault, il a donc fallu que Racine lui empruntât quelques-uns de ses procédés. S'il avait continué d'écrire pour la scène, je ne doute pas qu'il lui en eût emprunté davantage. Et qui sait si ce n'ett pas à Quinault que l'on doit les chœurs d'Esther et d'Athaliet
Enfin, Messieurs, si je me suis fait bien comprendre, n'ajouterons-nous pas que l'idée même que Racine se faisait de son art devenait désormais un danger plutôt qu'un secours pour l'avenir de la tragédie? De même
que Molière par la comédie de caractères, ainsi Racine, par la tragédie dont il avait donné les chefs-d'œuvre, tendait maintenant à ïétude, bien plutôt qu'au drame. L'intrigue ou l'action même devenaient secondaires à ses yeux. Une seule passion, se développant d'elle-même, analysée de près, étudiée dans toutes ses manifestations, portée jusqu'à son paroxysme, et brisée finalement contre la nécessité sociale ou contre la force des choses, lui paraissait de plus en plus, je ne dis pas l'âme ou le ressort, mais le tout de la tragédie, pour ainsi parler... et ceci, comme vous l'allez voir, nous ramène, précisément à Phèdre.
Il n'y a pas deux rôles en effet dans Phèdre, vous le savez assez; il n'y en a qu'un, un seul, celui de Phèdre; et tous les autres non seulement ne servent, mais n'existent, à vrai dire, que pour l'unique objet de nous faire voir l'un après l'autre tous les aspects du personnage de Phèdre. Il n'en était ainsi, rappelez-vous-le, ni dans Andromaque, ni dans Iphigénie. Là, si vous exceptez deux ou trois confidents, comme Arcas ou Céphise, tout le monde était vraiment quelqu'un, et personne n'était quelconque. Andromaque et Pyrrhus, Hermione et Oreste, Agamemnon, Clytemnestre, Iphigénie, Achille, Êriphyle, Ulysse, ils avaient tous leur physionomie propre, particulière, individuelle; et tous ensemble ils concouraient à une action commune dont le développement de leur caractère ne faisait qu'une partie ou un élément. La question était de savoir si Pyrrhus épouserait Andromaque ou Hermione, si les dieux exigeraient le sacrifice d'Iphigénie... Mais de quoi s'agit-il dans
Phèdre? Non pas même, Messieurs, de savoir si Phèdre succombera; nous savons qu'elle ne succombera pas, non plus qu'Hippolyte; et ce qui nous intéresse uniquement, c'est, comme je le disais, l'anatomie pathologique de son amour.
Considérez là-dessus les autres personnages. Qu'estce qu'OEnone? La confidente et la nourrice de Phèdre; mais avant tout, avant que d'être elle-même, la mauvaise conscience, si je puis ainsi dire, la voix des appétits, le double criminel de la fille de Minos et de Pasiphaé. Conseillère d'erreur et de crime, c'est elle qui a empêché Phèdre de se donner la mort; elle qui la décide à se déclarer ; elle encore qui se charge de dénoncer le malheureux Hippolyte à son père. C'est elle dont le dévouement prend sur soi d'accomplir tout ce que Phèdre ose à peine songer; ou plutôt, tout ce qu'il y a de mauvais et de honteux dans Phèdre, c'est elle qui l'incarne! * Et puisque, en critiquant Racine, on trouve toujours encore à l'admirer, est-ce pour cela que, conformément à l'indication d'Euripide, il a fait d'OEnone la « nourrice » de Phèdre, afin qu'y ayant entre elle et son enfant de lait comme un lien de chaii et de sang, on vît bien qu'elles ne faisaient qu'une seule personne?
Pareillement encore, Mesdames et Messieurs, que font ici, de quoi servent l'amour d'Hippolyte et le personnage d'Aricic? c Mais pourquoi, demandait Arnauld, a-t-il fait Hippolyte amoureux? » Et l'on raconte que Racine répondait en riant : c Qu'auraient dit nos petits-maîtres! » Mais il avait mieux répondu dans la
1. On remarquera que Narcisse dans Britannicus joue précisément le même rôle qu'OEnone dans Phddre. 11 est « la voix » des mauvais instincts de Néron, comme Burrhus est celle du peu de nobles senliincnts que conserve encore l'Empereur.
préface de sa tragédie. S'il a fait Hippolyte amoureux, c'est pour adoucir l'atrocité du crime de Phèdre; pour excuser, selon la casuistique d'amour généralement admise, l'horreur de sa dénonciation par la violence de sa jalousie. Ou bien encore, c'est pour pouvoir, au moyen de la peinture de la jalousie, comme achever le portrait de Phèdre, en y ajoutant de ces touches, plus larges et plus profondes, que la haine en s'y mêlant vient ajouter à la représentation de l'amour. Mais, dans l'un comme dans l'autre cas, Hippolyte et Aricie n'ont d'être et de réalité, si je puis ainsi dire, qu'autant que Racine en avait besoin pour nous faire connaître sa Phèdre tout entière.... Je dirais en vérité, si je ne craignais que l'expression ne vous parût trop bizarre, qu'ils n'existent tous les deux « qu'en fonction > de la femme de Thésée....
Et vous parlerai-je enfin de Thésée? Car pourquoi le suppose-t-on mort? Pour une seule raison. Mesdames; pour qu'en le croyant mort, Phèdre ose faire à Hippolyte la brûlante déclaration que Racine, sans cela, n'aurait jamais osé mettre sur ses lèvres. Nous l'oserions à peine aujourd'hui... Et pourquoi reparaît-il, aussitôt après la déclaration échappée, siaon pour que Phèdre se trouve enfermée dans la situation dont elle ne sortira maintenant que par la calomnie et par l'assassinat? Lui non plus, Thésée, n'a donc pas sa raison d'être en lui, mais en Phèdre. Et Racine l'a hfen senti, mais tout son art n'a pu pour cette fois parvenir à masquer ou à déguiser l'insuffisance du caractère; ei toujours étonné, toujours surpris, toujours importun, son Thésée est sans doute l'un des personnages les moins heureux qu'il ait mis à la scène.
Phèdre donc, Phèdre seule! comme dans un théâtre OÙ il n'y aurait qu'une « étoile, » — et si je me sers de
celle comparaison, c'est d'abord que je la crois juste et c'est ensuite que je n'en vois pas qui nous expliqu' mieux l'illusion dont on est dupe lorsque l'on continU' de placer Phèdre au premier rang de l'œuvre de Racine Parce que Phèdre est le plus beau rôle de femme qu'i ait tracé peut-être, le plus complet surtout, — toute 1; gamme, ou toute la lyre, dont les Hermione, les Béré nice, les Roxane, les Monime ne font chacune à soi tour résonner qu'une corde, — le rôle aussi qui rempli la pièce, et qui attire à lui les effets de tous les au 1res c'est donc aussi le rôle dans lequel toutes les grande tragédiennes ont brûlé de s'essayer; où elles ont pi mettre le plus d'elles-mêmes; et où elles ont enfin laiss' de leur talent ou de leur génie le plus illustre souvenir Mais si ce n'est pas ce qu'une tragédienne y met d'elle même, — fût-elle Rachel ou Clairon, — qui fait la beaut' durable d'un chef-d'œuvre, ni surtout qui lui donne soi vrai caractère, il faut bien convenir, Messieurs, que, ai point de vue du théâtre, Phèdre n'en commence pa moins à sortir des conditions de l'œuvre dramatique et, en la dépassant, à violer, si je puis ainsi dire, 1; définition de la tragédie.
Car le romanesque y reparaît avec Thésée, dont 1; mort annoncée, puis si tôt démentie, n'est évidemmen qu'un de ces moyens extérieurs dont la tragédie, depui; le Cid, n'avait pas mis moins de quarante ans à se débar passer. Pas de déclaration, disions-nous, si le bruit d» la mort de Thésée n'a couru! mais pas de déclaration pas de drame; et pas de drame, non plus, si Tliésée m reparaît à Timproviste encore! Que cela est différon d'Andromaque et d'iphigénie, où rien n'est tiré du dehors où tout est donné dès le début de l'action! et que celî est bien plus près de Rodogunc, — sous ce rapport ai moins, — que des premiers chefs-d'œuvre de Racine
de son Andromaquc ou de sa Bérdnicel En môme temps, par une conséquence inévitable de la réapparition du romanesque dans le drame, les volontés faiblissent.
Il veut tout ce qu'il fait^ et s'il m'épouse, il m'aime,
disait Hermione de son Pyrrhus. Mais ici, rien n'arrive à personne qu'en dépit de lui-même. Ni Thésée assurément ne voudrait que Phèdre aimât Hippolyte, ni non plus Hippolyte, ni Phèdre elle-même davantage; et si l'on n'avait peur de manquer de respect à Racine, on fredonnerait les vers de Quinault :
L'hymen vient quand on l'appelle, L'amour vient quand il lui plaît....
Que dis-je? aucun d'eux n'a le courage ni de son crime ni de sa résistance, et on ne se défend pas plus mal qu'Hippolyte. Et en effet que deviendrait le drame, s'il se défendait mieux? ou si seulement son Aricie, Mesdames, paraissait au moment opportun? Mais qu'il en résulte assez naturellement de là quelque chose d'obscur dans le rôle même de Phèdre, c'est ce que j'ose encore ajouter. Ni tout à fait antique, ni tout à fait moderne, la Phèdre de Racine, Messieurs, n'est non plus ni tout à fait chrétienne ni tout à fait païenne. Son langage est indécis. Oui, quinze cents ans de christianisme et de modernité, si je puis ainsi dire, luttent en elle contre cette conception de l'amour que Racine emprunte à Euripide. Pas plus que nous elle ne croit à < Vénus et ses feux redoutables » ; si elle y croyait, nous ne l'en croirions pas; et comme à l'entendre parler on dirait qu'elle y croit, la conséquence est assez évidente.
Enfin, et s'il faut tout dire, — en raison même de l'importance donnée dans Phèdre à la constitution de l'atmo-
sphère ou du milieu poétique, — n'est-il pas vrai qu'avec le romanesque, c'est le descriptif et le lyrique aussi qui s'insinuent traîtreusement dans le drame? Je ne parle pas, Mesdames et Messieurs, du récit de Théramène! On en a trop parlé. Tout le monde convient qu'il est, comme la « bataille du Cid », excessif en longueur; qu'il est hors de situation; que la rhétorique y tient vraiment trop de place. Seulement, comme Racine est un autre peintre que Corneille, — faites-y bien attention tout à l'heure, — tous ces détails, et tant d'autres que je vous ai cités, que vous allez vous-mêmes remarquer au passage, toute cette mythologie comme infuse dans le drame, nous éprouvons le besoin de les voir se réaliser. Nos yeux les réclament. Nos sens en sont curieux. Ces grands bois où chasse Hippolyte, nous voudrions les voir, et que l'ombre au moins s'en projetât sur la scène; nous voudrions entendre ses chiens aboyer et voir se cabrer ses chevaux; nous voudrions voir également cette < nuit infernale » oîi Phèdre rêve un instant de se plonger tout entière; nous voudrions voir
Ariane aux rochers contant ses injustices,
et Thésée abordant aux rivages de Crète. Ne voudrionsnous pas voir aussi la plage solitaire où expire Hippolyte?... Et ainsi, pour avoir imprudemment satisfait quelques-unes des exigences de notre imagination, c'est comme si nous disions que déjà le poète les a éveillées ou déchaînées toutes.
Rassemblons tous ces traits maintenant : un personnage unique, entouré de comparses qui n'ont d'être et de réalité que ce qu'il leur en communique; l'amour pour tout ressort, et un amour où, pour ainsi parler, les hommes et les dieux, le ciel et la terre s'intéres-
sent à la fois; des décors, autour de tout cela, la Crète, le Labyrinthe, les Enfers, tous les dieux évoqués tour à tour; ces décors et cet amour, Phèdre et toute cette mythologie, fondus ensemble dans une même tonalité par l'harmonie des vers, tout cela, Messieurs, nous le connaissons, c'est le grand opéra qui se dégage de la tragédie, tandis qu'elle-même, nous le verrons bientôt, retournant aux exemples de Corneille plutôt que de Racine, va chercher, avec Crébillon et Voltaire, dans un pathétique nouveau, des ressources nouvelles, et lentement, mais sûrement, par Diderot, par Beaumarchais, par Mercier, s'acheminer vers le mélodrame *.
Quant à la vraie tradition de Racine, elle ne se perdra pas; mais ce n'est pas. Messieurs, la tragédie qu'elle inspirera, c'est le roman, toute cette littérature d'amour qui va de l'abbé Prévost aux romans de George Sand, de Manon Lescaut à Valentine, en passant par une série d'intermédiaires que je ne vous énumère point, puisque nous n'avons pas à nous en occuper; — et c'est aussi la comédie de Marivaux.
Tel est, en effet. Messieurs, le destin des genres, et si c'en était le lieu, je pourrais vous en apporter plus d'un exemple assez probant. N'est-ce pas ainsi qu'au XVI® siècle, on avait vu l'épopée du Tasse marquer la transition de la poésie à la musique? ainsi encore, plus près de nous, dans la prose de Rousseau, l'^oquence de la chaire que l'on devait voir se transformer en poésie lyrique? Mais quelque genre que ce soit, l'enfantement en est long et pénible; la splendeur en est brève; la
1. Comme je doute que j'aie l'occasion d'y revenir, je not< donc ici que si l'on voulait étudier d'un peu près la décompa sition de la tragédie française au xviii» siècle, il faudrait faire une large place à l'influence de l'opéra, dont on ne parle pourtant jamais dans nos histoires littéraires.
décadence en est plus longue et plus pénible encore que l'enfantement même : vous le savez déjà pour notre tragédie, qui ne va pas mettre moins de cent cinquante ans à mourir. Heureusement que, d'un genre qui finit, les débris ou les morceaux en sont bons, si je puis ainsi dire; d'autres genres s'en emparent, ils se les assimi lent, ils se les incorporent; et l'histoire de la littérature et de l'art rentrent ainsi dans la nature, — dont elles s'exceptent par tant d'autres côtés, — pour subir la fatalité de la plus générale de ses lois : celle qui veut que rien ne se perde ni ne se crée, mais que tout se transforme, et que la vie renaisse perpétuellement du sein même de la mort.
57 décembre 189).