SEPTIÈME CONFERENCE
— Du style et de la poésie de Phèdre. — Leur valeur plastique. — Vivacité du coloris. — La constitution de l'atmosphère mythologique. — II. De la psychologie de Phèdre, et, à cette occasion, définition de la « psychologie » au théâtre et dans le roman. — III. La cabale de Phèdre. — Que les contemporains de Racine en général ont méconnu sa valeur, et pourquoi. — De la réalité de la tragédie de Racine, et comment Racine lui-même l'a mesurée. — L'affaire des poisons. — Émotion profonde et durable que Racine en a ressentie. — Sa retraite définitive. — Faut-il la regretter? — IV. Critique de Phèdre. — En quoi le sujet en est trop grec. — Influence de Quinault sur Racine. — Diminution de l'intérêt de l'intrigue.
— Insignifiance des personnages du drame, Hippolyte, Aricie, Thésée; et qu'ils n'existent tous qu'en fonction de Phèdre. — V. Réapparition du « romanesque » et du « lyrisme » dans la tragédie. — Que l'on assiste dans Phèdre à la transformation de la tragédie en grand opéra. — La vraie Iignée*de Racine.
Mesdames et Messieurs,
Si vous étiez attentifs, et comme absorbés dans la contemplation de ce que l'on appelle un spectacle de la nature, immobiles et muets devant quelque beau
155 LES ÉPOQUES DU THÉÂTRE FllANÇAIS.
paysage ou devant quelque fleur aux couleurs éclatantes, au port noblC; au parfum pénétrant, ou devant un jeune et beau visage, est-ce qu'en vérité celui-là ne vous paraîtrait pas bien fâcheux et bien importun, qui viendrait vous distraire, et vous dire : * Ils se flétriront bientôt, demain peut-être, ces traits dont vous admirez le pur contour et l'élégant ovale; ils se terniront, ces yeux dont l'éclat vous captive; et de ce sourire enfin qui vous enchante, il ne demeurera qu'une funèbre grimace :
Le front ridé, les cheveux gris,
Les sourcils chus, les yeux éteints.
Qui faisaient regards et ris...
Oreilles pendants et moussues, Menton foncé, lèvres paussues C'est d'humaine beauté l'issues?.
Pardonnez-moi donc. Mesdames et Messieurs, mais plaignez-moi surtout, si c'est ce rôle ingrat que je ne saurais éviter de prendre et de remplir aujourd'hui. De même qu'en effet l'autre jour, en vous parlant de Tartufe, j'ai dû vous montrer, dans le chef-d'œuvre même de Molière, je ne sais quoi d'inquiétant pour l'avenir do la comédie, de même aujourd'hui, — si nous voulons entendre l'histoire de la tragédie française au xviii® siècle, — c'est le germe de la décadence, et de la décadenc*^ prochaine, qu'il faut que je vous fasse voir comme enveloppé dans la perfection de la Phèdre de Racine... L'histoire, parfois, a de ces exigences, et la critiqnréclame de ces dévouements! Du moins n'y obéirai j pas sans avoir auparavant essayé de vous dire quelques mots qui complètent, pour ainsi parler, le portrait du génie de Racine, et, surtout,' sans avoir tûché de louer comme je le pourrai, ce qu'il y a d'unique et d'incompa rable dans Phèdre. De purement oratoire que notre tra-
gédie classique avait été jusqu'à lui, si Racine l'a rendue poétique, je ne crois pas, en eflet, que, pour préciser le sens de ce mot, on puisse prendre un meilleur exemple que celui de sa Phèdre.
Passons rapidement sur ce que l'on pourrait appeler les qualités extérieures et comme physiques du style : élégance et noblesse du tour, alliances de mots neuves et hardies, qui font du style de Racine une c création perpétuelle », et dont l'audace ne s'aperçoit pourtant ou ne se découvre toute qu'à la réflexion :
Par combien de détours
L'insensible a longtemps éludé mes discours Comme il ne respirait qiCune retraite prompte; Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée; Pour moi, je suis plus fière et fuis la gloire aisée D'arracher un hommage à mille autres offert Et d. entrer dans un cœur de toutes parts ouvert i.
Je n'insiste pas non plus sur l'harmonie des vers, les plus chantants qu'il y ait dans notre langue, peut-être ; et dont ce n'est pas assez de dire que la musique en est un plaisir ou une caresse pour l'oreille : il faut dire qu'elle en est la volupté même :
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée,
Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!
1. Voyez, à ce sujet, rexcellente Étude sur le style de Racine, de M. Paul Mesnard, au tome VII de l'édition des Œuvres, dans la collection des Grands Écrivains; — et M. Mesnard n'a pas tout cité. C'est là un genre de beautés dont on se moquait volontiers, il y a quelque trente ou quarante ans, quand on voulait plaire à Victor Hugo. Nous sommes heureusement devenus plus raisonnables depuis lors; et je ne pense pas avoir besoin de démontrer ici que ces hardiesses, qui sont en tou't temps le principe du rajeunissement ou du renouvellement dos langues, sont aussi le commencement ou le point de départ 'le toute langue poétique.
Oui, les sens ici participent à la satisfaction de l'esprit; ou plutôt encore, âme et sens, cœur et corps, nous vibrons tout entiers à l'unisson des sentiments du poète et de son héroïne....
Mais, Messieurs, je veux parler de qualités encore plus intérieures ou plus secrètes ; et d'abord, de la netteté, de la précision singulière avec laquelle ce style, sans avoir l'air presque d'y toucher, dessine jusqu'aux attitudes et jusqu'aux moindres gestes des personnages? Vous vous rappelez les beaux vers du Cid, si vrais et si humains :