On consultera sur Marivaux le livre de M. 0. Larroumet
Marivaux, sa vie et ses œuvres, Paris, 1892; et une remarquable étude de M. Emile Faguet dans son Dix-Huitième Siècle. Paris,
a (Jnelque chose en lui de l'esprit de 1850; et dire d'un homme qu'il a tantôt passé la soixantaine, c'est en dire... qu'il est des environs de 1830. Vraie de tout le monde, l'observation l'est encore davantage de ceux qui font métier d'écrire : auteurs dramatiques, poètes ou romanciers, disciples sans le savoir, imitateurs inconscients de Baudelaire, de Flaubert, ou de Scribe. Mais elle l'était bien plus, elle Test surtout des écrivains du 'SLViii® siècle, d'un Crébillon ou d'un Voltaire, formés à l'école delà tragédie classique et de l'histoire; engagés, tomme par profession, de tonte une partie d'eux-mêmes, i'intellectuelle, dans les souvenirs de l'antiquité; contemporains à la fois de Louis XIV et de Sémiramis, du régent et de Manlius Capitolinus; vivant ainsi comme en partie double; et, du mouvement des rues de Paris ou de la conversation libertine du café Procope et du café Gradot, passant le plus naturellement du monde à rimer pour la scène française les fureurs de Rhadamisthe, roi d'Ibérie, ou les remords du fils de Clytemnestre et d'Agamemnon. Mais Marivaux, lui, Marivaux est de son temps, entièrement, uniquement de son temps; il en esta fond, comme on dit en termes familiers; il n'est que de son temps; et c'est pourquoi, si nous voulons le comprendre, il nous faut commencer par nous renseigner sur ce temps, l'un des moins connus et pourtant des plus curieux de notre histoire littéraire.
C'est le temps de la querelle des anciens et des modernes; — et je vous en prie, Mesdames et Messieurs, n'allez pas vous figurer, sous cette appellation pédantesque, une dispute ridicule, où des savants en us échangeraient entre eux moins d'arguments que d'injures, et de raisons que de horions, non! mais voyez-y ce qu'il y faut voir : ie commencement ou les symptômes d'une révolution des esprits qui, de nos jours même, n'a pas
encore épuisé ni produit toutes ses conséquences. Il ne s'agissait, en effet, à vrai dire, de rien de moins que de savoir si les Grecs et les Latins demeureraient éternellement nos maîtres, les régulateurs de nos jugements, et les modèles de notre art. On commençait à se demander s'ils avaient atteint et réalisé pour toujours la perfection en tout genre; ou, au contraire, si peut-être un Bossuet, dans ses Oraisom funèbres, n'avait pas égalé les chefs-d'œuvre d'un Cicéron et d'un Démosthène ; si Racine, avec son^Andromaque ou son Iphigénie, n'avait pas surpassé les Euripide et les Sophocle; si Molière n'avait pas laissé loin derrière lui les Plante et les Térence. Disons encore quelque chose de plus : la question se posait déjà de savoir si nous dépenserions à continuer d'étudier « les anciens » un temps qu'il semblait que l'on pût employer d'une manière plus naturelle et plus utile à observer le présent ou à préparer l'avenir. Et vous le voyez, Messieurs, à l'heure qu'il est, au moment même où je parle, il n'est guère de question plus « actuelle », ni plus controversée, ni peut-être enfin plus vitale. C'est dans les dernières années du xvii® siècle qu'on a commencé de l'agiter presque pour la première fois; — et les modernes, qui en ont trouvé beaucoup d'autres, n'ont pas trouvé de partisan ou de défenseur plus convaincu que Marivaux, si l'écho de ses convictions a passé jusque dans le dialogue de ses comédies.
Écoutez plutôt ce bout de scène de la Fausse suivante :
TRIVELIN
Un beau matin, je me trouvai sans un sou; comme j'avais besoin d'un prompt secours, et qu'il n'y avait point de temps à perdre, un de mes amis que je rencontrai me proposa de me mener chez un honnête particulier, qui était marié et qui passait sa vie à étudier des langues mortes.... Je rentrai chez lui... Là, je n'entendis parler que de sciences, et je remarquai que mon maître était épris de passion pour certains quidams,
qu'il appelait des Anciens, et qu'il avait une souveraine antipathie pour d'autres, qu'il appelait des Modernes....
FRONTIN
Et qu'est-ce que c'est que les Anciens et les Modernes?
TRIVELIN
Les Anciens... attends; il y en a un dont je sais le nom et qui est le capitaine de la bande : c'est comme qui dirait un Homère. Connais-tu cela?
Non.
TRIVELIN
C'est dommage, car c'était un homme qui parlait bien grec
FRONTIN
Il n'était donc pas Français, cet homme-là?
TRIVELIN
Oh! que non! Je pense qu'il était de Québec, quelque part dans cette Egypte, et qu'il vivait du temps du déluge. Nous avons de lui de fort belles Satires, et mon maître l'aimait beaucoup, lui et tous les honnêtes gens de son temps, comme Virgile, Néron, Plutarque, Ulysse et Diogène.
FRONTIN
Je n'ai jamais entendu parler de cette race-là, mais voilà de vilains noms.
TRIVELIN
De vilains noms ! C'est que tu n'y es pas accoutumé ! Saistu bien qu'il y a plus d'esprit dans ces noms-là que dans tout le royaume de France?
FRONTIN
Je le crois... Et que veulent dire les Modernes? ,
TRIVELIN
Tu m'écartes de mon sujet, mais n'importe : les Modernes, c'est comme qui dirait... toi, par exemple.
FRONTIN
Ho, ho! je suis un Moderne, moi!
TRIVELIN
Oui vraiment, tu es un Moderne, et des plus Modernes : il n'y a que l'enfant qui vient de naître qui l'est plus que toi, car il ne fait que d'arriver....
Je ne vous donne pas ces plaisanteries, Mesdames et Messieurs, pour-ètre de bien bon goût, ou plutôt, avouons-le, ce Trivelin, quand il se joue, a vraiment la main lourde; mais elles sont caractéristiques; et, sans doute, pour les mettre à la scène, pour les y développer avec tant de complaisance, — car je ne vous ai pas tout lu, — il fallait que la question tînt bien au cœur de Marivaux.
Trivelin, là-dessus, n'omet pas d'ajouter que, si son maître aimait les Anciens, sa maîtresse, au contraire c estimait bien autrement les Modernes que les Anciens », — et c'est un second trait, si je puis ainsi dire, de la physionomie du xviii® siècle à son début. Mme Dacier mise à part, — qui était presque un homme, — toutes les femmes étaient alors modernes. Elles le sont toujours un peu, vous le savez, Mesdames, en fait de littérature, par une espèce d'horreur instinctive de la vieillesse et des modes de l'année dernière. Mais elles l'étaient plus que jamais en ce temps-là, par un esprit de révolte, très naturel et très légitime, contre l'état d'infériorité intellectuelle et morale où il faut bien convenir que le xvnesIMe avait prétendu les maintenir.. |
1. Voici, à cet égard, un curieux passage de Bossuet : • Les dames modestes et chrétiennes voudront bien entendre en ce lieu les vérités de leur sexe. Leur plus grand malheur, chrétiens, c'est qu'ordinairement le désir de plaire est leur passion dominante; et comme, pour le malheur des hommes, elles n'y réussissent que trop facilement, il ne faut pas s'étonner si leur vanité est souvent extrême, étant nourrie et fortifiée par une complaisance presque universelle.... Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables, combien les voiton empressées à les faire éclater dans leurs entretiens! et quel paraît leur triomphe, lorsqu'elles s'imaginent charmer tout le monde! C'est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences, parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter : de sorte que si on leur défend cette application, ce n'est pas tant, à mon
Avez-vous remarqué à ce propos, Messieurs, que dans cette lutte qu'ils avaient entreprise contre la préciosité, les Boileau, les La Bruyère, et Molière même, ayant d'ailleurs réussi presque en tout, avaient pourtant complètement échoué? Oh! sans doute, oui, nous rions de bon cœur aux Précieuses ridicules, à VÉcole des femmes, aux Fmnies savantes, — je veux dire : nous autres hommes, car si j'avais l'honneur ou le plaisir d'être femme, il me semble que les plaisanteries des Chrysale, des Arnolphe et des Gorgibus me paraîtraient en vérité plus grossières que divertissantes; — mais ce qui nous permet d'y rire aujourd'hui sans remords, c'est qu'on ne saurait en vérité se le dissimuler ; Molière a perdu la bataille... Il n'a pas été plus tôt mort que toutes ces petites sociétés
Que d'un coup de son art il avait diffamées,
se sont reformées; que les ruelles se sont rouvertes ou transformées en salons; et que, dans les petits écrits de Mme de Lambert — comme dans les Dialogues, dans les Éloges de Fontenelle, ou comme encore dans les Sermons de Massillon, comme dans les Lettres Persanes du président de Montesquieu, — la préciosité, de plus belle, a recommencé de fleurir. En voulez-vous une preuve? Dans la bouche même d'Armande ou de Madelon, Molière a-t-il rien mis qui soit plus amusant que certaines phrases de Massillon, — dont je n'aurai pas le mauvais goût d'essayer ici de vous faire rire, — ou que tel trait de Mme de Lambert, qui me revient tout à point en mémoire? Elle écrit à son ami Saci, le traducteur de Pline, et, quelques mots de latin s'étant glissés
avis, dans la crainte d'engager leur esprit à une entreprise trop haute, que dans celle d'exposer leur humilité à une épreuve trop dangereuse. » — Panégyrique de sainte Catherine.
SOUS sa plume, elle s'en excuse dans les termes suivants : c II me semble qu'avec vous, cher Saci, en me mêlant de citer, je franchis les bornes de la pudeur... et que je vous fais part de mes débauches secrètes ». Je ne saurais dire si Marivaux a fréquenté chez Mme de Lambert, mais nul n'en eût été plus digne : et ce que nous savons avec certitude, c'est que tous les amis littéraires de la précieuse marquise furent aussi les siens.
Mais pourquoi la préciosité renaissait-elle ainsi des ruines que Molière en croyait avoir faites? Il me semble qu'on peut le dire. C'est qu'elle était alors l'expression d'une nécessité sociale. C'est qu'en même temps qu'elle était une façon de parler, la préciosité était aussi, était surtout une façon de sentir. En essayant d'y plier, d'y amener, d'y former les hommes, c'est que c'était à la politesse aussi que les femmes les formaient, à l'usage du monde, à la finesse, à l'agrément, à la délicatesse des manières et des sentiments. Et, en vérité, quand on y songe, peut-on nier que la littérature du xvii'^ siècle, que l'éloquence même de Bossuet ou de Bourdaloue, que la tragédie de Corneille et la comédie de Molière, que la satire de Boileau et de La Bruyère — quelque éclat dont elles brillent, et quelque estime que l'on en fasse, — eussent pourtant manqué de certaines qualités de souplesse, de grûce, de charme, que sans doute le commerce des femmes y pouvait seul insinuer? Cette grande littérature avait quelque chose de trop viril; — entendez, allcrnativement et selon les genres, quelque chose tantôt de trop grave ou de trop austère, et tantôt quelque chose de trop libre ou de trop cynique. Dans l'intérêt même, non seulement de la littérature, mais de la civilisation, il était donc bon, il était nécessaire que les précieuses reprissent leur tâche interrompue par Molière ; et justement, pour les y aider, elles n'allaient pas
trouver d'auxiliaire plus dévoué que notre Marivaux, d'allié plus utile que l'homme dont le nom même est devenu synonyme de tout ce qu'une certaine manière de dire les choses leur donne parfois de bizarrerie, mais si souvent aussi de grâce provocante et coquette, de charme insinuant ou subtil, d'agrément qui pique ou qui réveille, et de profondeur psychologique.
Ajoutons un trait encore, qui est bien de notre auteur et de son temps à la fois. C'est alors, Mesdames, aux environs de 1730, qu'à la faveur de la préciosité peutêtre, la sensibilité commence de poindre ; et selon le mot si vrai de Michelet, c'est alors « que l'âme française, un peu légère, mobile et refroidie jusque-là par le convenu, par l'artificiel semble gagner un degré de chaleur ». C'est ce que les dates prouvent assez éloquemment. Le Jeu de V Amour et du Hasard est de 1730; Manon Lescaut paraît pour la première fois, en 1731 ; et Zaïre, enfin, est de 1732. Il y a là plus qu'une coïncidence. Vous allez tout à l'heure voir jouer le Jeu de F Amour et du Hasard; jeudi prochain, vous entendrez Zaïre; permettez-moi de remettre, ici, sous vos yeux, le récit de l'ensevelissement de Manon :
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le ciel ne me trouva point sans doute assez rigoureusement puni. 11 a voulu que j'aie traîné depuis une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse. Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur Ife visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d'y mourir, mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bctcs sauvages. Je formai la résolution de l'enterrer et d'attendre la mort sur sa fosse. J'étais déjà si proche de ma fin, par l'affaibhssement que le jeûne et la douleur m'avaient causé, que j'eus besoin de quantité d'efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j'avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu'il
en fallait pour le triste office que j'allais exécuter. Il ne m'était pas difficile d'ouvrir la terre dans le lieu où je me trouvais : c'était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée pour m'en servir à creuser, mais j'en tirai moins de secours que de mes mains. J'ouvris une large fosse; j'y plaçai l'idole de mon cœur, après avoir pris soin de l'envelopper de tous mes habits pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu'après l'avoir embrassée mille fois avec toute l'ardeur du plus parfait amour. Je m'assis encore près d'elle ; je la considérai longtemps : je ne pouvais me résoudre à fermer sa fosse. Enfin, mes forces recommençant à s'affaiblir et craignant d'en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j'ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu'elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et, fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j'invoquais le secours du ciel et j'attendis la mort avec impatience.
Vous le savez, Messieurs, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, cinquante ou soixante ans plus tard, retrouveront seuls de pareils accents. Ce n'est donc pas de Rousseau, ni de Diderot, comme on le dit quelquefois encore; ce n'est pas des environs de 1750, mais de ceux de 1730, vous le voyez; c'est de Prévost et de Marivaux, que date l'avènement de la sensibilité dans notre littérature. Comme les héros des romans de Pn vost, comme ceux de Cleveland et du Doyen de Killerine, les personnages de la comédie de Marivaux sont sensibles : sensibles ses femmes ; sensibles ses amants ; sensibles, ses pères; sensibles enfin, jusqu'à ses intendani ^ et jusqu'à ses laquais.
Sensible et précieux, précieux et moderne, vout» pensez bien qu'un tel homme ne pouvait guère suivre les exemples même des plus illustres de ses prédécesseurs, ni surtout, comme les Regnard et les Le Sage, — nés classiques, ceux-là, — se prêter docilement au joug de Molière. N'hésitons pas à le dire, puisque aussi
bien lui-même ne s'en est pas caché, Marivaux n'aimait pas Molière, et tout lui déplaisait de l'auteur du AJisanthrope : la nature de ses intrigues, trop imitées encore à son gré de l'ancienne comédie; la franchise hardie de son langage, souvent voisine de la crudité; la généralité même de ces caractères universels que Molière aimait à peindre. Aussi lui tourna-t-il résolument le dos, avec un courage ou plutôt une audace qui pouvait lui coûter cher; dont il n'eut pas, d'ailleurs, à se louer auprès de ses contemporains; et qui ne lui a réussi que dans la mesure où, — sans le vouloir, sans le savoir peut-être, — il allait imiter Racine. La comédie de Marivaux, c'est, en effet. Mesdames et Messieurs, la tragédie de Racine, transportée ou transposée de l'ordre de choses oii les événements se dénouent par la mort, dans l'ordre de choses où ils se terminent au mariage; et cette formule vous explique, à la fois, la nouveauté de ses intrigues, sa conception du comique et de la comédie, et cette singularité de style qu'on lui a si souvent reprochée.
Notez d'abord les titres de ses pièces, comme ils sont significatifs! La Double Inconstance, ou le Jeu de V Amour et du Hasard, ou les Fausses Confidences, supposez que l'on voulût donner des sous-titres aux tragédies de Racine, est-ce que ce ne sont pas précisément ceux-là qu'on choisirait? Andromaque, Bérénice, Bajazet, Mithridate, Phèdre, est-ce que ce ne sont pas, si jamais il y en eut, des jeux tragiques, des jeux sanglants, des jeux mortels, mais des jeux de « l'amour et du hasard »? Et Andromaque, en particulier, n'est-ce pas t la double incons-
tence » : inconstance d'Hermione, qui trahit Orestc pour Pyrrhus; inconstance de Pyrrhus, qui trahit Hermione pour Andromaque? Pareillement Bérénice.... Mais Bajazet, à son tour, n'est-ce pas la tragédie, s'il en fut jamais une, des « fausses confidences » : fausses confidences de Bajazet, fausses confidences d'Atalide à Roxane?
Avec quelle insolence et quelle cruauté
Ils se jouaient tous deux de ma crédulité!
Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire!....
Rappelez-vous encore Mithridate.... Si bien. Messieurs, que, rieti que par leur titre, les comédies de Marivaux nous apparaissent, passez-moi l'expression, comme des € espèces particulières » dont la tragédie de Racine serait le cas général.
A moins peut-être, si vous l'aimez mieux, que l'on ne renverse la phrase. On le peut, sans inconvénient et sans difficulté. Car, de même que la tragédie de Racine est souvent voisine de la comédie, de même la comédie de Marivaux est toute proche de la tragédie. On a souvent noté la ressemblance de l'intrigue de Mithridate avec celle de V Avare; et, regardez-y de près, la situation de Pyrrhus dans Andromaque n'est pas sans quelques rapports avec celle du marquis du Legs. Mais, d'autre part, n'a-t-on pas fait observer aussi que la situation du Jeu de l'Amour et du Hasard prise au sérieux, c'était Ruy Blas'î et, pour faire un drame, un vrai drame, des Fausses Confidences, qu'y faudrait-il? Tout simplement qu'Araminte, outragée de la façon dont s'y prend Dorante pour lui faire connaître son amour, préférât sa dignité de femme à son bonheur, et mourût plutôt que de céder au penchant qui l'entraîne vers son intendant. Dans la tragédie de Racine, comme dans la comédie de Marivaux, ù ne
considérer que les seules apparences, nous sommes donc sur les confins qui séparent le drame de la comédie sentimentale. Et il importe assez peu, Mesdames et Messieurs, lequel des deux soit l'espèce ou le genre de l'autre, si nous entendons de là quciantdes représentations également vraies de la vie, la tragédie de Racine et la comédie de Marivaux en sont en outre, et par [uelque endroit qu'il s'agit de déterminer, des représentations sensiblement analogues.
Pénétrons en effet plus avant : voici de bien autres ressemblances. Non seulement dans Phèdre, comme vous l'avez vu. Messieurs, mais presque dans toutes les tragédies de Racine, les rôles de femmes sont de beaucoup les plus importants; et on peut soutenir, je crois, sans aucune exagération, que Mithridate, Mesdames, c'est Monime, comme Bajazet, c'est Roxane. Il n'en va pas autrement dans la comédie de Marivaux. Le Jeu de V Amour et du Hasard, c'est Silvia; les Fausses Confidences, c'est Araminte; et les Dorante ou les Bourguignon, — à plus forte raison les Orgon ou les Remy, — n'ont de raison d'être qu'en elles, par elles, pour elles, à cause ou « en fonction * d'elles. C'est ce qui était alors nouveau, absolument nouveau, dans notre comédie. Je ne parle pas ici des jeunes filles de Molière, de ses Élise ou de ses Marianne! Vous en savez l'étrange insignifiance. Mais, dans Tartufe môme, Elmire n'est qu'un ressort^ si je puis ainsi dire; la Célimène * du Misanthrope n'est que l'anti-
1. C'est tout justement ce que l'on veut dire,— sans le savoir peut-ôlrc, — et en tout cas c'est ce que l'on dit quand on admire Molière d'avoir fait son Alceste « amoureux d'une coquette ». C'est, en cITct, comme si l'on disait qu'entre vingt autres sortes de femmes dont il eût pu rendre le misanthrope amoureux, il a choisi, selon son habitude et conformément à la grande exigence de la comédie de caractères, la femme qu'il fallait pour faire le mieux ressortir le « ridicule » de la misanthropie de son
thèse ou la contre-partie d'Alceste ; et, dans VÊcole des Femmes, Agnès n'a de raison d'être que de mettre en défaut la prétendue sagesse d'Arnophe. Et elles vivent, parce qu'elles sont les créatures de Molière, mais ce sont pourtant des moyens ou des types autant que des per sonnes; elles n'existent pas pour elles-mêmes; et ce sont, pour ainsi parler, des créations accidentellôs ou occasionnelles. Dans la comédie de Marivaux, au contraire, ce sont bien les femmes qui occupent le premier plan ; c'est pour elles que la pièce est faite ; et si l'on les en ôtait, la comédie s'évanouirait avec elles.
De cette importance donnée aux rôles de femmes il en résulte naturellement que les comédies de Marivaux, — je ne dis pas toutes, mais les plus caractéristiques, celles qui lui ressemblent à lui-même le plus, — sont des « comédies d'amour ». Il est trop galant homme en effet, pour nous amuser, cinq actes durant, comme l'auteur des Femmes savayiteSy aux dépens de trois pauvres femmes qui n'ont d'autre tort, après tout, que d'aimer à savoir que ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la terre, ou que de préférer la lecture des vers de M. Trissotin aux soins du pot-au-feu. Mais, comme l'écrivait une impératrice d'Allemagne à une reine de
principal personnage. Ni la « sincère Éliante » ni la « prude Arsinoé » n'eussent entretenu chez Alceste cet état d'exaspération jalouse qui le tire hors de lui-même, pour ainsi parler, et Tobligc, malgré qu'il en ait, à se montrer sous le jour le plus défavorable. Mais d'autre part sa misanthropie aurait manqué du plus grave de ses motifs, ou de sa raison la plus intérieure d'être et de se manifester, s'il n'avait pas rencontré les • Acaste » et les « Glitandre • sur le chemin de son amour, et où les pouvait-il rencontrer, si ce n'est dans l'orbite d'une fieffée coquette? Kt qu'est-ce à dire, encore une fois, sinon que Célimène n'existe dans la pièce qu'en fonction d'Alceste, comme on a vu qu'Hippolyte ou Thésée n'existaient dans Phèdre (ju'en fonction de Phèdre?
France, si « le seul vrai bonheur en ce monde pour une femme, c'est un heureux mariage* », voilà ce que Marivaux a bien vu, et voilà ce qui va faire le fonds de ses comédies. Filles ou veuves, bourgeoises ou demi-paysannes, toutes ses Araminte et toutes ses Silvia, toutes ses Hortense et toutes ses Angélique n'ont de visée qu'au mariage; et, comme aucune d'elles ne voudrait se marier sans amour, l'intrigue de ses pièces n'a pour objet que de libérer, que d'affranchir leur droit d'aimer de tout ce que les conventions ou les préjugés y opposent d'obstacle ou de retardement. N'est-ce pas encore ici l'objet de la tragédie de Racine? et que veulent autre chose. Mesdames, les Hermione, les Roxane ou les Phèdre? Seulement, voici la différence : les comédies de Marivaux se terminent comme qui dirait au point où les tragédies de Racine commencent; et c'est ce qui fait qu'en étant des pièces d'amour, elles ne cessent pourtant pas d'être des comédies.
J'insisterais, je devrais insister, si je ne craignais, en insistant, de vous donner moi-même une autre et assez fâcheuse espèce de comédie. Mais quoi! de quelque manière que l'on s'y prenne, et quand ce serait pour en dire les plus jolies choses du monde, il y a toujours quelque ridicule à disserter publiquement sur l'amour,... et ce genre de causerie préfère un auditoire moins nombreux.... Permettez-moi donc de me dérober. C'est d'ailleurs assez si vous voyez bien qu'autant l'amour une fois formé, mais surtout lié, devient une matière aisément tragique, — s'il est déçu, s'il est dédaigné, s'il est trompé, — autant, au contraire, quand on se borne à nous le montrer qui se forme, il est facile d'en main-
1. Marie-Thérèse à Marie-Antoinette, 4 mai 1770 : Correspondance secrète entre Maine-Thérèse et le comte de Meixy-Argenieau, publiée par MM. d'Arneth et Geffroy. Paris, 1875.
tenir le langage au ton de la comédie. C'est ce que Marv vaux a su faire avec infiniment d'habileté. « J'ai guctl^ disait-il, j'ai guetté dans le cœur humain toutes les niches différentes où peut se cacher l'amour lorsqu'il craint de se montrer, et chacune de mes comédies a pour objet de le faire sortir d'une de ces niches ^ » On ne saurait, Messieurs, mieux dire en quoi le Jeu de V Amour et du Hasard diffère, tout en y ressemblant, dns Fausses Confidences. Aucune comparaison ne saurait mieux montrer ce qu'il y a d'ingénieusement comique dans la donnée même des pièces de Marivaux. Mais changez un mot dans sa phrase, et au lieu de l'amour, mettez la jalousie, — qui sans doute en est l'une des formes aiguës, — et vous retrouvez la tragédie d« Racine.
Ce n'est pourtant pas tout encore, et voici, je crois, une autre analogie. Rien que d'avoir pris, comme Racine, les passions de l'amour pour matière de sa comédie, c'est ce qui a permis à Marivaux de pousser plus avant que personne avant lui, sauf Racine, ne l'avait fait, l'étude, l'analyse, et comme on disait alors, ïanatomie du cœur. C'est effectivement un trésor d'obscr vations que l'œuvre de Marivaux, d'observations fines. souvent subtiles, souvent profondes, qui ne sont pas moins vraies pour être exprimées d'une façon quelque fois singulière, ou plutôt. Mesdames et Messieurs, dont j'oserai dire que l'expression paraîtrait moins singulière, si l'observation, moins ingénieuse et moins déli-
1. Cette phrase, souvent citée, nous a été conservée, ainsi qu. plusieurs autres de Marivaux, par d'Alembert, qui l'a insérée dans les notes qu'il a mises à son Éloge de Marivaux. Ayant déjà cité son Éloge de Crébillon, je saisis cette occasion toute naturelle de recommander la lecture des Éloges de d'Alembert. Ils sont presque tous intéressants; et quelques-uns d'entre eux contiennent des rcnscigneracnls qu'on chercherait inutilement ailleurs.
cate, était moins neuve elle-même. « Qu'on me trouve un auteur célèbre, ayant approfondi l'âme, et qui dans ses peintures de nous et de nos passions, n'ait pas le style singulier. » Lorsque Marivaux se défendait ainsi lui-même contre les plaisanteries que ses contemporains faisaient de son style métaphysique, il oubliait précisément Racine, qui n'est jamais, lui, moins singulier que lorsqu'il est peut-être le plus neuf ou le plus profond. Mais ce don de dire des choses neuves dans la langue de tout le monde n'appartient, vous le savez sans doute, qu'aux très grands écrivains; et s'il n'a pas pu les dire avec la même force et la même simplicité, reprocherons-nous à Marivaux d'avoir mieux aimé dire des chos^^euves d'une façon singulière que des choses banales d'une m'anière commune?
Ef*vous remarquerez enfin que, chez lui comme chez Racine, le style, la psychologie et l'action ne font qu'un. Pas ou peu d'incidents, rien qui vienne du dehors, mais une succession d'états d'âmes qui s'opposent ou se contrarient, — comme, par exemple, dans le, Jeu de V Amour ci du Hasard, — jusqu'à ce qu'ils finissent par se concilier; ou qui se succèdent en se précisant, — comme dans les Fausses Confidences, — jusqu'à ce qu'ils parviennent à se connaître eux-mêmes.
ARAMINTE
Mais, Marton, il a si bonne mine pour un inteijdant, que je me fais quelque scrupule de le prendre : n'en dirait-on rien?