DIXIEME CONFERENCE
1. — Originalité du personnage et de l'œuvre de Marivaux, et que le trait essentiel en consiste à être de leur temps. — La querelle des anciens et des modernes. — Renaissance de la préciosité. — Sa raison d'être au xviii* siècle. — La scnsibililc : Marivaux, Prévost, Voltaire. — Que toutes ces causes ont détourné Marivaux d'imiter Molière, et l'ont rendu disciple de Racine. — II. Observation sur les titres de ses principales pièces. — Parenté générale de la tragédie de Racine et de la comédie de Marivaux. — Importance des rôles de femmes dans son œuvre. — La comédie de l'amour. — Finesse de l'observation psychologique. — La nature de l'intrigue dans les pièces de Marivaux. — S'il a su lui-même qu'il imitait Racine? — III. Que ses défauts sont de son temps, comme ses qualités. — La sécheresse. — Le manque de délicatesse et de goût. — Le sentiment de l'inégalité des conditions. — Le libertinage. — Conclusion sur la comédie de Marivaux; et son caractère unique dans l'histoire du théâtre français.
Mesdames et Messieurs,
Tout semble d'abord un peu singulier dans l'homme dont je voudrais vous entretenir aujourd'hui : l'homme lui-même... et son œuvre... et sa réputation. Modeste ou médiocre même en son temps, la réputation de Mari-
vaux, vous le savez, n'a pour ainsi dire pas cessé de grandir depuis qu'il est mort, et, aujourd'hui, ni de Destouches, ni de Regnard, ni de Le Sage, il n'est critique ou historien de la littérature qui parle avec autant de respect ou de considération que de l'auteur de la Double Inconstance, du Jeu de V Amour et du Hasard, des Fausses Confidences, de l'Épreuve, et du Legs... Son œuvre n'est pas moins singulière. Non seulement originale, mais unique en son genre, mêlée d'esprit et de mauvais goût, de délicatesse parfois et de libertinage ou de grossièreté même, de réalisme et de poésie, elle attire et elle repousse, elle charme et elle irrite, elle amuse et elle ennuie.... Enfin, de l'homme lui-même, de sa vie, de ses habitudes ou de ses goûts, nous ne savons rien, ou peu de chose; nous n'avons sur lui que de vagues renseignements; et sa biographie, mal connue, projette sur son œuvre presque plus* d'ombre que de clarté *.
A quoi cela tient-il? A beaucoup d'autres raisons, sans doute, mais, si je ne me trompe, à celle-ci principalement, qu'on le considère trop souvent en lui-même, en lui seul, sans avoir assez d'égards à ce qui l'a précédé, à ce qui l'a suivi, — et surtout, Messieurs, au temps dans lequel il a vécu.
Ce qu'il a, en effet, de plus caractéristique, et non pas de moins singulier, c'est d'être de son temps. Vous n'ignorez pas combien cela est rare! Tous, tant que nous sommes, l'hérédité, l'éducation, les traditions de famille, les exemples, les leçons de nos maîtres nous imprègnent plus ou moins profondément de l'esprit du passé. Quiconque est âgé d'aujourd'hui cjuarante ans