‹ Conférences de l'OdéonChapitre 32 sur 59 · ONZIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

ONZIEME CONFERENCE

I. — Caractère composite et artificiel de Zaïre. — De la \alcur de Voltaire comme auteur dramatique. — Pourquoi n'a-t-il pas mieux réussi au théâtre? — L'abus du romanesque. — L'improvisation. — L'incapacité de s'aliéner de soi-même. — IL Mérites de Zaïre. — Que Voltaire s'est lui-même laissé prendre à son sujet. — Comment il en a dégagé ce qu'il contenait de vérité générale. — Ce qu'il y a fait passer du théâtre anglais. — IIL Les originaux de Zaïre. — Adrienne Lecouvreur et Maurice de Saxe. — Mademoiselle Aïssé et le chevalier d'Aydie. — Voltaire lui-même et madame du Châtelet. — IV. Les mœurs du temps dans Zaïre. — La couleur locale et l'histoire nationale. — Le christianisme, et, à ce propos, d'une page de Chateaubriand sur Zaïre. — V. La nouveauté du « pathétique » de Voltaire. — L'idée du prix de la vie humaine. — Comment Zaït^e rentre par là dans la philosophie générale de Voltaire. — Intérêt encore actuel et présent de Zaïre

Mesdames et Messieurs,

Je ne saurais vous le dissimuler : elle va vous parler

de « la croix de sa mère; » et, ce qui est presque une

circonstance aggravante, elle va vous en parler en vers;

elle va l'appeler

Ce signe des chrétiens que l'art dérobe aux yeux Sous le brillant éclat d'un travail précieux...

Alors, comme elle est philosophe, et qu'elle sait l'histoire, elle saisira l'occasion de disserter, en passant, sur la diversité des religions, sur l'empire des premières impressions, et comme Pascal ou Montaigne eux-mêmes, sur la force étrange de la coutume :

Je le vois trop : les soins qu'on prend de notre enfance Forment nos sentiments, nos mœurs, notre croyance. J'eusse été près du Gange esclave des faux dieux, Chrétienne dans Paris, musulmane en ces lieux. L'instruction fait tout; et la main de nos pères Grave en nos faibles cœurs ces premiers caractères....

Vous verrez s'avancer ensuite un Arabe, ou un Turc, ou un Tartare, « un Scythe; » et, tous les deux, Orosmane et Zaïre, dans le sérail ou dans le harem de Jérusalem, ils échangeront des propos d'amour, où vous sentirez passer je ne sais quel souffle ou quel air inspiré de Versailles :

Vertueuse Zaïre, avant que l'hyménée

Joigne à jamais nos cœurs et notre destinée.

J'ai cru sur mes projets, sur vous, sur notre amour,

Devoir en musulman vous parler sans détour...

Et en effet, nous le savons, c'était ainsi, qu'aux environs de 1730, à la cour de Louis XV encore jeune, on déclarait son amour. Oui, c'était avec ces airs de tète, avec ces ronds de jambe, avec cette élégance apprêtée que nuançait une ironie légère, — qui la rendait plus élégante encore, — et, si j'ose hasarder le mot, c'était avec cette pomposité....

Que vous dirai-je de plus? Une méprise et une recou naissance; deux reconnaissances; des plumes et des tur bans, des falbalas et des t dolimans » Paris et Jérii salem, la Seine et le Jourdain, Saladin et Lusii,niair; 1»

Bajazet de Racine, VOtello de Shakespeare, du Massillon, du Virgile; des périphrases extraordinaires :

Votre plus jeune fils, à qui les destinées Avaient à peine encore accordé quatre années....

des vers devenus proverbialement plaisants : Des chevaliers français tel est le caractère,

ou,

Le voilà donc connu, ce secret plein d'horreur!...

des pleurs et des grincements de dents; un assassinai, un suicide; — et, circulant parmi tout cela, le petit rire moqueur et sarcastique de Voltaire, — Mesdames et Messieurs, c'est Zaire; et malgré tout cela, peut-être à cause de tout cela, de cette multiplicité même et de cette diversité d'impressions, si vous n'y êtes pas pris tout à l'heure, si vous n'y sentez pas frissonner ou palpiter quelque chose d'humain, si vous n'êtes pas enfin vivement et sincèrement émus, vous serez les premiers depuis cent cinquante ans.

C'est que Zaïre est une pièce, dirai-je bien faite? mais ingénieuse, en tout cas, dont les ressorts sont adroitement, spirituellement combinés, — et, je ne suis pas fâché d'en faire la remarque, — c'est surtout que Voltaire est vraiment un auteur dramatique.

On lui en a trop souvent refusé le nom, ^ous ce prétexte assez singulier qu'il aurait mêlé, nous dit-on, trop de « philosophie > dans ses pièces.... Mais je me fais une plus haute idée de l'auteur dramatique ; je ne crois pas qu'il lui soit interdit quelquefois de penser; et ce que je sais, d'ailleurs, c'est que Voltaire a aimé passionnément le théâtre. Il l'a aimé pour lui-même, en luimême, — comme on fait un plaisir ou un divertissement

favori, comme un art dont il admirait les chefs-d'œuvre et pour lequel il se sentait né, — non pas seulement comme un moyen d'agir sur l'opinion ou comme un instrument de propagande philosophique. En faudrait-il d'autre preuve au besoin que l'empressement avec lequel nous le voyons d'abord, — partout où il a promené son existence longtemps errante, à Cirey, à Berlin, aux Délices, à Ferney, — se hâter de dresser ses tréteaux", de jouer lui-même dans ses propres pièces, d'y faire jouer ses gens, d'enrôler dans sa troupe jusqu'à ses invités? Il jouait Lusignan dans Zaïre; et, sans doute, il faisait 'beau le voir, lui, Voltaire, le patriarche de l'impiété, lever au ciel ses bras décharnés, en déclamant les vers célèbres :

Grand Dieu! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire!

Si d'ailleurs on disait que ce goût ou cette passion du théâtre lui était venue des nombreux succès qu'il avait remportés sur la scène, — de 1718 à 1760, depuis son CEdlpe jusqu'à son Tancréde, — je répondrais que je le veux bien, mais que ces succès s'expliquent eux-mêmes par de nombreuses, et de réelles, et d'assez rares qualités.

On ne saurait le nier : tout en imitant, et tout en copiant, Voltaire n'en a pas moins été, — dans le sens, il est vrai, le plus extérieur du mot, — un fécond et habile inventeur dramatique, un Scribe ou un Duuuuh en son temps; et, de son propre fonds, nul n'a tiré de plus ingénieuses ni de plus nouvelles combinaisons. Nul n'a eu plus que lui ce mouvement et cette vivacité, cet éclat, ce brillant, ce t coloris », comme on disait alors, qui durent d'ailleurs ce qu'ils peuvent, mais, vous le savez, qui charment toujours les contemporains. Et pourquoi n'ajouierais-je pas que, s'il n'a pas toujours eu

le respect de son art, — pas plus qu'il n'avait toujours le respect de lui-même — nul, cependant, ne s'est donné plus de mal pour plaire, jusqu'à refaire deux fois, trois fois, quatre fois au besoiu ceux mêmes de ses drames qui avaient le mieux réussi *?

Comment donc se fait-il que, d'une vingtaine de tragédies qu'il a laissées, Zaïre seule survive, et que son Edipe, son Alzire, son Mahomet, sa Mt^rope, sa Sémiramis, on Catilina, son Tancrède, en un mot toutes les autres, oient retombées au néant?

Les raisons n'en sont que trop faciles à donner; et la première de« toutes, c'est qu'il a été victime de sa facilité même, l'une des plus prodigieuses qui fut jamais, en VLM'S aussi bien qu'en prose. Autant qu'il a la conception rapide, et comme instantanée, autant Voltaire a l'exécution... foudroyante, si je puis ainsi dire. Agé de soixante-quinze ans, il écrira ses Guèhres en douze jours! Mais il en est des idées comme des hommes, comme dos plantes. Un chêne ne pousse pas en un jour; et d"un enfant, pour faire un homme, nous savons ce qu'il y faut d'années. Pareillement les idées, une idée de drame ou de comédie, l'idée de Tartufe ou de Phèdre. Elle a besoin d'être longtemps portée , patiemment mûrie, nourrie, et comme fortifiée par une longue méditation-intérieure. En art comme en tout,

Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait san3*lui;

1. C'est ainsi que nous avons trois versions d^Adélaîde du Guesclin, sous les titres d'Adélaïde, 1734 ; du Duc d'Atençon, 1751 ; d'A7nélie ou le Duc de Foix, 1752. Enfin Beuchot lui-même n'a pas osé donner une quatrième version de la même pièce, sous le litre d'Alamire, dont il possédait le manuscrit de la main de Wagnière. Citons encore Mérope, commencée' en 1736, achevée en 1737, refusée par les comédiens en 1738, corrigée en 1739, et jouée pour la première fois en 1743.

et ainsi, l'une des grandes raisons du discrédit légitime où sont tombées la plupart des tragédies de Voltaire, c'est, Messieurs, ce que ses contemporains en ont presque le plus applaudi, si c'en est l'air même d'improvisation et de facilité.

Joignez-y cette autre cause, que déjà je vous indiquais l'autre jour en vous parlant de Rhadamisthe. Comme le théâtre de Crébillon, le théâtre de Voltaire est décidément trop romanesque, je veux dire trop en dehors de la nature et de la vérité. Les situations, celle d'Alzire ou celle de Tancrède, sans rien avoir de trop invraisemblable, en ont quelque chose de trop particulier, de trop localisé dans l'espace ou dans le temps. D'un autre côté, les moyens y ont quelque chose de trop arbitraire : trop de méprises, comme chez Crébillon; et trop de reconnaissances, dans Alzire, dans Mérope, dans Sémiramis dans VOrphelin de la Chine, dans Tancrède. Mais surtout, une licence dont Voltaire abuse, vous l'allez voir dans Zaïre même, c'est celle de ne nous rien expliquer, pourvu qu'il réussisse à nous amuser ou à nous émouvoir. Je vous parlais de la croix de Zaïre : mais, pour peu qu'on y arrête sa réflexion, cette croix d'émail ou de < brillants », ce bijou si < précieux », ce signe « des chrétiens », comment donc Zaïre l'a-t-elle gardée, parmi ces musul mans, et comment la lui laisse-t-on publiquement étaler.' Ne cherchez pas ailleurs! c'est que Voltaire en avait besoin pour que Lusignan pût reconnaître sa fille. Mais lui-même, Lusignan, pourquoi meurt-il presque aussitôt qu'on nous l'a montré? ne paraît-il que pour disparaître? ne sort-il de son cachot que pour expirer à la « cantonade »? Je vais vous le dire : c'est qu'il embarrasserait Voltaire, s'il vivait davantage. Et comment se fait-il encore qu'Orosmane, quand il a surpris le billet de Nérestan, au lieu de s'en servir pour confondre Zaïre, le

garde, pour lui tendre le piège odieux oi^i elle périra? Vous l'entendez bien! c'est que, s'il montrait à Zaïre le fatal billet, on s'expliquerait, mais, si l'on s'expliquait, plus de catastrophe, et, plus de catastrophe, plus de pièce. N'est-ce pas un peu nous traiter en enfants, et le lliéâtre comme un jeu? Puisque cependant Voltaire ne se moque pas de nous, nous dirons donc. Messieurs, que la grande invention lui manque, celle qui consiste € à faire quelque chose de rien », et ses moyens ou ses machines, non seulement arbitraires, mais trop nombreux, trahissent l'impuissance de sa méditation. Trouverez-vous étonnant que, dans ces conditions, les volontés de ses personnages fléchissent? qu'au milieu de cette multiplicité d'événements, qui les surprennent ou qui les enveloppent, elles perdent presque la conscience, mais surtout la direction d'elles-mêmes? — et c'est ce que je veux dire en disant de son théâtre qu'il est trop romanesque.

Mais, Messieurs, voici peut-être la grande raison de sa faiblesse ou de sa médiocrité : c'est qu'ayant d'ailleurs plusieurs des parties de l'auteur dramatique, un don, malheureusement, lui manque, le plus rare, il est vrai, mais le plus précieux de tous : le don de se séparer, de se détacher, de s'aliéner de lui-même ; le don de se faire une autre âme que la sienne ; le don d'oublier, dans la joie de la création, sa vanité d'auteur, les exigences du public, et les conditions du succès. Il lui faut d'abord qu'on l'applaudisse : tout le reste ne vient qu'ensuite, ou souvent ne vient pas.... Et qu'en résultet-il? C'est qu'il ne comprend pas, il n'a jamais compris que la première condition du succès, que le moyen des moyens, si je puis ainsi parler, c'était, au théâtre comme ailleurs, de ne songer ni à soi-même ni aux exigences du public, ni au succès, mais à la chose que l'on fait, et de

s'identifier avec elle jusqu'à s'y confondre, s'y absorber, et s'y perdre soi-même tout entier ^

Sans le comprendre, et sans le vouloir, c'est précisément ce qu'il a fait dans Zaïre; et c'est pour cela que Zaïre est unique dans son œuvre, autant au-dessus de Tancrùde ou d'Alzire qu' Alzire est au-dessus de Rhadamisthe ou Tancrèdc au-dessus d'Atrée... Voulez-vous me permettre d'insister sur ce point?

Quand il écrivait en effet Rhadamisthe, à quoi, Messieurs, dirons nous que le pauvre Crébillon s'intéressât dans son œuvre? A peine était-ce aux « situations » qu'il mettait à la sc^^ne; et il savait comme nous qu' « historiques > tant que l'on voudra, cependant elles n'avaient pas d'analogues dans la réalité. Ce n'étaient pas non plus ses personnages qui l'intéressaient : son Rhadamisthe, sa Zénobic, son Pharasmane. Avaient-ils existé seulement? Segrais le prétendait, et Crébillon le croyait. Mais d'ailleurs leurs aventures lui étaient bien la chose du monde la plus indifférente, ne se sentant lui-même pour sa part Arménien ni Parthe, mais Français, c clerc de procureur » devenu dramaturge, n'aimant de ses sujets que l'adresse dont il faisait preuve en les traitant, et tout au plus la satisfaction que ses combinaisons procuraient à son goût naturel du romanesque et de l'invraisemblable.... Voltaire, lui, dans

1. On ne saurait explicjuer autrement la inôàiccrité des comédies de Voltaire : YEnfanl prodigue, ou Nanine. Cet homme de tant d'esprit n'a pu prendre sur lui de ne pas prêter îe sien à peu près indistinctement à tous ses personnages; et ainsi, aucun d'( ux n'a eu le pouvoir de l'enlever un instant à lui-niônic.

Zaïre, s'est pris au contraire, si je puis ainsi dire, à la glu de son propre sujet; et la preuve quMl s'y est pris, je la trouve dans sa Correspondance :

J'ai cru que le meilleur moyen d'oublier Èriphyle était de faire une autre tragédie, écrivait-il à son ami Forment, le 29 mai 1732. Tout le monde me reproche ici que je ne mets point d'amour dans mes pièces. Ils en auront cette fois-ci, je vous jure, et ce ne sera point de la plaisan'.erie. Je veux qu'il n'y ait rien de si turc, de si chrétien, de si amoureux, de si tendre, de si furieux que ce que je versifie à présent pour leur plaire. J'ai déjà l'honneur d'en avoir fait un acte. Ou je suis fort trompé, ou ce sera la pièce la plus singulière que nous ayons au théâtre. Les noms de Montmorency, de saint Louis, de Saladin, de Jésus et de Mahomet ne s'y trouveront. On y parlera de la Seine et du Jourdain, de Paris et de Jérusalem. On aimera, on baptisera, on tuera, et je vous enverrai l'esquisse dès qu'elle sera brochée.

Sans doute il songe trop encore à plaire, mais il est sous le charme, ou, si vous l'aimez mieux, il est dans la fièvre de l'inspiration.... Moins d'un mois plus tard la pièce était faite, et il écrivait au même Forment, le 25 juin :

Grand merci, mon cher ami, des conseils que vous me donnez sur le plan d'une tragédie; — c'était peut-être le conseil de le mûrir davantage ; mais la tragédie était faite. — Elle ne m'a coûté que vingt-deux jours. Jamais je n'ai travaille' avec tant de vitesse. Le sujet m' en traînait y et la^ièce se faisait toute seule. J'ai enfin osé traiter l'amour, mai» ce n'est pas l'amour galant et français. Mon amoureux n'est pas un jeune abbé à la toilette d'une bégueule : c'est le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux , le plus justement jaloux, le plus cruel et le plus malheureux de tous les hommes. J'ai enfin tâché de peindre ce que j'avais depuis si longtemps dans la tête, les mœurs turques opposées aux mœurs chrétieJines, et de joindre, dans un même tableau, ce que notre religion peut avoir de plus imposant, et même de plus tendre, avec ce que l'amour a de plus touchant et de pluts ^uricux.

Vingt-deux jours, c'était bien peu, comme toujours; mais, si nous voulons l'en croire, il y avait longtemps qu'il portait son sujet dans sa tète; et voici d'autre part, sans parler de l'inspiration, ce qui semble avoir compensé la rapidité de l'exécution.

Il avait tout d'abord admirablement débrouillé ce que son sujet contenait d'intérêt général et, conséquemment, de longue actualité. C'est ce qui faisait si cruellement défaut, nous venons de le redire, dans les mélodrames du vieux Crébillon. Ici, au contraire, toute une partie du drame sort, pour ainsi parler, des perplexités de Zaïre entre son amour, d'une part, et sa religion, de l'autre, ou, si vous l'aimez mieux, entre Orosmane et Lusignan. Là même en est la donnée première et comme génératrice; là aussi l'intérêt vraiment dramatique et durable. Car, Messieurs, changez les noms, changez les lieux, ôtez de la pièce tout ce qu'elle contient d'arbitraire et de trop < romanesque », n'est-ce pas une question encore d'aujourd'hui que celle des « mariages mixtes > chrétiens contre juifs, et protestants contre» catholiques? N'est-il pas vrai qu'encore aujourd'hui même, quelquesuns au moins d'entre nous, — que personne, je pense, n'a le droit d'en reprendre, — peuvent hésiter, en plus d'une rencontre, entre les intérêts de leur passion et ceux de leur croyance? Et n'est-ce pas une question de nos jours aussi que celle de savoir jusqu'où vont les droits d'un père sur une lille de Tàgc de Zaïre? les droits d'un frère? les droits de la race et du nom? Habitué qu'il était au maniement des idées générales, peu capable d'api)lication et de profondeur, mais en revanche très agile à saisir les liaisons ou les rapports des choses, ce que le sujet de Zaïre comportait d'intérêt général, voilà ce que Voltaire a vu; et c'est pourquoi longtemps encore, si je ne me trompe, nous pourrons

nous intéresser à Zaïre, parce que nous en aurons d'autres raisons, plus générales elles-mêmes que l'aventure d'Orosmane et de la fille de Lusignan.... Un peu de philosophie, vous le voyez, n'est pas toujours pour nuire à l'auteur dramatique; et il ne faut pas assurément qu'il en abuse, mais j'aime pour ma part, qu'il sache, et qu'il nous montre, les relations de son sujet avec les intérêts universels et permanents de l'humanité.

Vous parlerai-je maintenant de cette imitation de la liberté du théâtre anglais, et de ce ressouvenir de VOtello de Shakespeare que l'on a cru devoir si souvent relever dans Zaïi^e'? Il est certain que pendant les trois ans de son séjour en Angleterre, Voltaire avait appris à connaître, à goûter Shakespeare, et, par exemple, comme il le dit lui même dans VÉpitre dédicatoire de son drame à son ami Falkener, « c'est au théâtre anglais qu'il doit la hardiesse qu'il a eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume. » Deux ans après Zaïre, dans ses Lettres anglaises, si ce n'est pas précisément lui qui révélera Shakespeare à la France, il traduira des scènes entières d'Hamlet; et plus tard, quand il écrira sa Sémiramis, il s'en souviendra visiblement. Je ne nie pas non plus qu'il y ait quelques traits d'Iago dans le personnage de Gorasmin. Mais, pour ce qui est d'Orosmane, s'il a des traits du More de Venise, n'en a-t-il pas peut-être autant de la Roxane de Racine? et en fait de « turquerie », Bajazet n'en est-il pas une que Voltaire, admirateur encore bien pljis ardent de Racine que de Shakespeare, a dû tout naturellement imiter? Admettons donc, si on le veut, quil soit passé dans Zaïre quelque chose de la rapidité plutôt que de la liberté du théâtre anglais; mais n'exagérons rien si des deux, l'anglais et le français, en raison de la contrainte

même des unités, c'était notre théâtre encore le plus rapide *.

Aussi bien, Mesdames, entre toutes les tragédies de Voltaire, si Zaïre est la plus passionnée, je croirais plutôt que cela tient à ce qu'il y a, pourrait-on dire, travaillé d'après le modèle vivant. C'est que trois femmes de son monde, ou de son entourage, ont en quelque sorte posé pour la fille de Lusignan, — sans parler de Mlle Gaussin, son actrice, — et que, dans le rôle d'Orosmane, il a mis quelque chose de ce qu'elles lui avaient à lui-même inspiré.

La première était Adrienne Lecouvreur ^, l'illustre tragédienne, qu'il avait non seulement connue, mais aimée, et qui même était morte entre ses bras, deux ans auparavant, le 20 mars 1730. A celte occasion des bruits d'empoisonnement avaient couru sur lesquels. Mesdames, vous pourrez, si peut-être vous aimez le dramatique, accepter sans difficulté la version de M. Legouvé, dans la pièce qui porte pour titre le nom même d'Adrienne. Mais vous en retiendrez surtout le grand amour, l'amour pas

1. J'ai touché plusieurs fois cette question de l'influence que son séjour en Angleterre avait exercée sur l'esprit de Voltaire, et je n'ai pas nié cette influence; mais il m'a toujours paru qu'on ne laissait pas de l'exagérer; qu'on ne songeait pas assez que Voltaire, né en 1694, n'était plus un enfant quand il débaniua en Angleterre en 1726; et qu'enfin on oubliait trop ce que l'Angleterre de ce temps-là devait elle-même à Bayle, dont Voltaire était nourri.

2. Voyez dans les Causeries dv lundi, t. I, l'article de Sainti Deuve sur Adrienne Lccouvreur. On a publié depuis dans la BiOli thi}fjue Elzevirienne tout un petit et intéressant volume de Lettri d'Adrienne, qui n'ont pas ajouté grand'choso à ce que non savions «rdli;.

ZAÏRE. ÎG7

sionné de la comédienne pour Maurice de Saxe ', le futur vainqueur de Fontenoy, le plus infidèle mais le plus séduisant des amants, lui-même enfant de l'amour et de race à moitié souveraine, fils d'Auguste, roi de Pologne et de la belle Aurore de Kônigsmarck. C'étaient les bijoux et l'argenterie d'Adrienne qui avaient payé les frais de l'expéd^ion de Courlande.... Aussi racontait-on qu'étant à son lit de mort, l'un des vicaires de Saint- Sulpice l'étant venue visiter, elle l'avait assuré que les pauvres de la paroisse n'étaient pas oubliés .dans son testament; mais, comme il lui parlait d'autres devoirs à remplir, elle s'était contentée de montrer du geste un buste de Maurice, placé sur sa cheminée, en prononçant ce vers :

Voilà mon univers, mon espoir et mes dieux !

Était-ce pour cela que le curé Languet avait refusé de l'enterrer en terre sainte? Toujours est-il que ce refus de sépulture avait fait scandale dans le Paris d'alors; et Voltaire, sincèrement indigné, avait écrit une pièce assez éloquente où le ressouvenir d'une ancienne et intime affection se mêlait aux sentiments d'une juste colère :

Quand elle était au monde ils soupiraient pour elle, Je les ai vus soumis, autour d'elle empressés! Sitôt qu'elle n'est plus, elle est donc criminelle ; Elle a charmé le monde, et vous l'en punissez. Non, ces bords désormais ne seront plus profanes : Ils contiennent ta cendre, et ce triste tombeau, Honoré par nos chants, consacré par tes mânes,

Est pour nous un temple nouA'eau !

Voilà mon Saint-Denys : oui, c'est là que j'adore Ton esprit, tes talents, tes grâces, les appas; Je les aimai vivants, je les encense encore

Malgré les horreurs du trépas. ..

1. Voyez, sur Maurice de Saxe, le livre de Saint-René Taillanclier.

Messieurs, nous est-il interdit de croire qu'il n'avait pas encore oublié tout à fait Adrienne quand il écrivait Zaîre^ et, par exemple, dans ces jolis vers auxquels il ne manquerait que d'être d'une facture un peu moins lâche tout en gardant l'espèce d'abandon qui en fait le charme, ne vous semble-t-il pas que nous retrouvions quelque chose de l'accent de la comédienne quand elle parlait à son Orosmane?

Vous, Seigneur, malheureux! Ahl si votre grand cœur

A sur mes sentiments pu fonder son bonheur.

S'il dépend, en effet, de mes flammes secrètes,

Quel mortel fut jamais plus heureux que vous l'êtes î

Ces noms chers et sacrés et d'amant et d'époux,

Ces noms nous sont communs, et j'ai par-dessus vous

Ce plaisir si flatteur à ma tendresse extrême

De tenir tout, Seigneur, du bienfaiteur que j'aime.

De voir que ses bontés font seules mes deslins,

D'être l'ouvrage heureux de ses augustes mains,

De vénérer, d'aimer un héros que j'admire.... i

Si Voltaire a modelé en quelque sorte les sentiments amoureux de Zaïre sur ceux d'Adrienne Lecouvreur, — et qui sait? ceux aussi de son « Scythe » Orosmane sur le « héros sarmate » en personne, — c'est une autre femme qui lui en a fourni comme l'image ou le portrait physique.

Il y avait alors à Paris, dans" une maison qu'il fréquentait beaucoup, — et où même il avait l'un de ses amis déjà les plus dévoués, — chez les Ferriol, une jeune femme dont l'histoire est l'un des plus jolis romans du xviii° siècle, où il y en a tant, et de plus touchants que l'on ne croit. C'est celle que l'on appelle Mlle Aïssé,

1. C'est au surplus dans des vers de ce genre que se fait sentir rinflucnce de Quinault, et plus généralement de la phraséologie d'opéra.

— Aischa ou Haischa, je crois, de son vrai nom, — le nom que Byron a depuis immortalisé dans son Don Juan sous la forme d'Haydée. Circassienne de naissance, achetée comme esclave, à l'âge de trois ans, sur le marché de Constantinople, par M. de Ferriol, alors ambassadeur de Louis XIV en Turquie, élevée en France, au couvent des Nouvelles-Catholiques, et, conservant toujours, dans sa nouvelle patrie, le vague souvenir d'une première enfance entourée là-bas, dans ses montagnes, d'un luxe éclatant et barbare, elle avait contracté, avec un libertin dont sa gracieuse influence avait fait le modèle des amants respectueux et soumis, une liaison que tout le monde connaissait bien autour d'elle, mais sur laquelle tout le monde s'accordait pour lui garder respectueusement le secret. Cet homme heureux s'appelait le chevalier d'Aydie; et, vous le savez sans doute, pour nos gens de lettres du xviii« siècle,

— pour Voltaire, en particulier, et pour Montesquieu,

— si quelqu'un a comme résumé toutes les vertus d'un gentilhomme achevé, c'est lui.

Or, faites-y tout à l'heure attention. Mesdames : la situation d'Aïssé vis-à-vis du chevalier d'Aydie n'est-elle pas précisément la situation de Zaïre vis-à-vis d'Orosmane? Cette douceur langoureuse dont Voltaire a paré sa Zaïre, cet aimable naturel, cette grâce indolente et naïve, cette entière soumission, tous ces traits, — si vous feuilletez V Histoire d'une Grecque de qualité, ^e l'abbé Prévost, ou les Lettres de Mme Aïssé à Mme Culandrini, dont Voltaire sera, sinon l'éditeur, au moins le premier annotateur, — tous ces traits ne sont-ils pas ceux aussi de la Circassienne de la maison des Ferriol, de l'amie du chevalier d'Aydie? Et pourquoi, si le sujet de Zaïre est tout d' « invention », pourquoi ne serait-ce pas le sort d'Aïssé qui en aurait suggéré l'idée même à Vol-

taire? Deux aiis plus tard, — nous le savons bien, puisque Voltaire nous l'apprend lui-même, —n'est-ce pas encore sur le chevalier d'Aydie qu'il modèlera le Couci de son Adélaïde du Guesclin.... Pour moi, Mesdames, je ne doute pas qu'Aïssé soit l'original de Zaïre; mais, quand vous en douteriez, pourquoi encore, puisque rien ne nous le défend et que la coïncidence des temps nous le permet, pourquoi ne mettrions-nous pas ce qu'il y a de plus touchant dans Zaïre sous la protection du souvenir mélancolique de la petite esclave?

Et enfin, quelques accents plus vifs, ou plus profondément sentis qu'il n'appartient d'habitude à Voltaire :

Zaïre, que jamais la vengeance céleste

Ne donne à ton amant, enchaîné sous ta loi,

La force d'oubhcr l'amour qu'il a pour toi.

Qui? moi? que sur mon trône une autre fût placée!

Non, je n'en eus jamais la fatale pensée.

Pardonne à mon courroux, à mes sens interdits,

Ces dédains alTcctés et si bien démentis....

— quel dommage que ces vers soient si mal écrits! — mais si quelque chose y a passé de plus sincère, et, comme on dit, de plus vécu que dans aucune des tragédies de Voltaire, pourquoi ne croirions-nous pas que c'est parce qu'il aimait lui-même, et n'en ferions-nous pas honneur à Mme du Chûtelet?

Oh! celle-ci, Mesdames, est moins touchante que les deux autres. C'est une bien plus < grande dame », Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Chûtelet-Lomont, mais combien moins touchante que l'aimable Aïssé ou que la tragique Lecouvrcur! Hardie, impérieuse et brusque, il n'y avait rien en elle de la douceur de Zaïre; — et elle faisait des mathématiques! Mais elle a bien aimé Voltaire. Elle l'a réconcilié avec ce grand monde qu'il boudait, et non sans de bonnes raisons,

depuis son retour d'Angleterre! avec sa patrie peutêtre ! Croyons-en sa Correspondance, quand il ne nous en resterait, par exemple, que ce bout de lettre à Maupertuis, où elle le prie de faire que le roi de Prusse ne garde pas trop longtemps, et « lui renvoie bientôt une personne avec qui elle compte passer sa vie ». Et lui aussi, Voltaire, il l'a sincèrement aimée; et puisque c'est sans doute en 1732 qu'il a noué connaissance avec elle, pourquoi, si les premiers temps de l'amour ont toujours quelque chose de plus passionné, pourquoi ne ferions-nous pas aussi sa part à la belle Emilie dans le succès de Zaïre ^ ?

Car le succès fut grand, l'un des plus grands qu'ait remportés Voltaire, avec je ne sais quoi de personnel, si je puis ainsi dire, dont il semble qu'on entende l'écho dans une lettre du 25 août à son ami Cideville :

Mes chers et aimables critiques, — il met le pluriel parce que Cideville, c'est Forment, et Forment, c'est Cideville, — je voudrais que vous pussiez être témoins du succès de Zdire\ — ils habitaient Rouen, ~ vous verriez que vos avis ne m'ont pas été inutiles et qu'il y en a peu dont je n'aie profité. Souffrez, mon cher Cideville, que je me livre avec vous en liberté au plaisir de voir réussir ce que vous avez approuvé. Ma satisfaction s'augmente en vous la communiquant. Jamais pièce ne fut si bien jouée que Zaïre à la quatrième représentation. Je vous souhaitais bien là : vous auriez vu que le public ne hait pas votre ami. Je parus dans une loge, et tout le parterre me battit des mains. Je rougissais, je me cachais, mais je serais un fripon si je ne vous avouais pas que j'étais sensi-, blement touché. Il est doux de n'être pas honni dans^on pays; je suis sûr que vous m'en aimerez davantage.

1. On consultera, sur Mme du Ghâtelet, l'édition à&^&& Lettres donnée par M. Eugène Asse, Paris, 1882, et les Lettres aussi de Mme de Graffigny, publiées par le même éditeur.

La premièrt lettre do Voltaire où il soit question de Mme du Cbâtelet n'est datée, il est vrai, que de 1733, mais il connaissait Emilie presque de tout temps, et lui-même a reporté quelque part les commencements de leur liaison intime à 1732.

11 se serait encore plus vivement félicité peut-être, si l'on pouvait lire dans Tavenir. En effet, il ne devait jamais retrouver au théâtre ni de succès plus franc, ni dont la mémoire s'associât pour lui à de plus aimables souvenirs. Et nous, ce succès, nous le comprendrons mieux encore si, aux mérites que je viens d'essayer de vous montrer dans Zaïre, vous en ajoutez. Messieurs, un autre, qui n'est au surplus qu'une conséquence des premiers.

Je veux parler de la ressemblance de Zaïre avec les mœurs du xv!!!*^ siècle; et, si je ne me trompe, tout ce que l'on a dit si faussement, à ce propos, de Corneille ou de Racine, c'est de Voltaire qu'on peut, qu'il faut le dire. Les Chimène et les Rodogune, les Andromaque et les Phèdre, quelques traits de ressemblance qu'elles offrent avec les belles dames de l'hôtel de Rambouillet ou de la cour de Versailles, les dépassent de toutes les manières; et, pour contemporaines qu'elles soient de Mme de Longueville ou de Mme de Montespan, elles sont cependant de notre temps aussi, comme exprimant quelque chose de plus général, de plus permanent, de plus universel qu'elles-mêmes. C'est ce que j'ai tâché de vous montrer..,. Mais ici, de même que nous retrouvons dans le personnage de Zaïre des traits de Mme du Châtelet d'Adriennc Lecouvreur, et de Mlle Aïssé; de môme, dans Orosmane, ce n'est pas seulement quelques traits d'Otello, c'en est quelques-uns aussi de Voltaire lui-même, et du chevalier d'Aydie, et du comte de Saxe, et de Richelieu.. Vous avez vu plus haut comme on déclarait son amour aux environs de 1730, et voici

comme on rompait, à la même époque, et dans le même monde :

Madame, il fut un temps où mon âme charmée, Écoutant, sans rougir, des sentiments trop chers, Se fit une vertu de languir dans vos fers. Je croyais être aimé, madame; et votre maître, Soupirant à vos pieds, devait s'attendre à l'être. Vous ne m'entendrez point, amant faible et jaloux, En reproches honteux éclater contre vous. Cruellement blessé, mais trop fier pour me plaindre. Trop généreux, trop grand pour m'abaisser à feindre. Je viens vous déclarer que le plus froid mépris De vos caprices vains sera le digne prix....

Oui, c'était ainsi que l'on se séparait, galamment, sans fracas, ni gros mots, ni grands gestes, — et on en pouvait mourir, quelquefois, ' pas souvent, — mais l'honneur était sauf. Les contemporains de Voltaire ont sans doute goûté dans ses tragédies cette image d'eux-mêmes, non pas tant comme fidèle que comme embellie par le « coloris » du style et le poétique éloignement de la distance; et nous, de même que dans les romans de Prévost ou de Marivaux, nous y voyons un « document » dont l'intérêt historique supplée, — dans une certaine mesure, — ce qu'elles n'ont pas de valeur littéraire.

Enfin, j'ose le dire, en plus de ces mérites intrinsèques et particuliers, Zaïre, pour expliquer son succès, en a d'autres encore, de plus généraux, par lesquels elle exprime en raccourci, si ie puis ainsi parler, tout le théâtre de Voltaire; grâce auxquels elle s'insère comme une date mémorable dans l'histoire du théâtre français; et par lesquels, enfin, elle marque vraiment l'origine de quelque chose de nouveau.

C'est ainsi, Mesdames et Messieurs, que celte couleur locale, dont nous aurons encore l'occasion de reparler quand nous viendrons aux romantiques, n'est pas du

tout de leur invention, mais de celle de Voltaire. Non qu'elle fasse absolument défaut dans le théâtre classique lui-même, dans la tragédie du xvii® siècle, et je trouve, pour ma part, le Bajazet de Racine assez turc, — sa Roxane, son Acomat, son Bajazet lui-même, — comme je trouve VHéraclius de Corneille assez byzantin pour mon goût. Mais si la couleur est là dans la conformité des sentiments ou du langage aux mœurs historiques, plutôt que dans la représentation, dans l'expression, dans la figuration de ce que ces mœurs ellesmêmes peuvent avoir de pittoresque; ou, en d'autres termes, si nous concevons qu'on y ajoute un byzantinisme du costume, pour ainsi parler, et une turqucrie du décor, c'est à Voltaire, c'est à l'auteur de Zaïre et à'Alzire, de Mahomet et de VOrphelin de la Chine, de Ziilime et de Tancrède qu'il faut, avant d'en faire le reproche à d'autres, en reporter le premier honneur.

Cette couleur locale tout extérieure, qui s'applique par le dehors, qu'on puise dans un manuel d'histoire ou de géographie, oui, c'est bien lui qui s'en est avisé le premier. Mettre des Péruviens et des Chinois sur la scène, sur cette scène où jusqu'alors on ne s'était gm égorgé qu'entre Grecs et Romains; faire contrastci, comme dans Zaïre, les « mœurs turques » et les « mœurs chrétiennes », ou, comme dans Alzire, l'ancien et le nouveau monde; rompre ainsi, tout en respectant les trois autres, cette « unité de ton » qui est celle de Bajazet ou d'Andromaque, d'Héradins ou du Cid; à la sévérité tie la ligne ou du dessin substituer les séductions, mais aussi le trompe l'œil du coloris, voilà ce que Voltaire a fait et voilà ce qui était nouveau.... Et voilà comment, s'il n'en est pas l'auteur, il est responsable pourtant des Manco Capac et des Veuve du Malabar qui suivront son Alzire et son Orphelin de la Chine....

Il ne l'est guère moins de ces tragédies « nationales >, dont, après avoir conçu l'idée dans Zaïre — vous l'avez vu, — il a, deux ans plus tard, essayé la réalisation dans son Adélaïde Du Guesclin. « Il me paraît, disait-il dans son Épître dédicaloire, que cette nouveauté, — d'avoir mis sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles, — pourrait être la source d'un genre de tragédie qui nous est inconnu jusqu'ici, et dont nous avons besoin. 11 se trouvera sans doute des génies heureux qui perfectionneront cette idée, dont Zaïre n'est qu'une faible ébauche... » Et sans doute, Messieurs, il serait curieux de rechercher, en dépit du Siège de Calais ou des Templiers, pourquoi ces « génies heureux », depuis cent cinquante ans, n'ont pas encore paru; pourquoi le Cidei Andromaque sont demeurés notre vraie tragédie < nationale ». Mais, en tout cas, vous le voyez, il n'a pas dépendu de Voltaire qu'il en fût autrement. Si l'idée d'une tragédie « nationale », aux environs de 1730, n'était pas absolument nouvelle, l'auteur de la Henriade. et de Zaïre, et d'Adélaïde, et de Tancréde, l'a pourtant faite sienne; et le jour où nous aurons une tragédie « nationale », c'est lui, Voltaire, qu'il en faudra nommer presque pour le premier ancêtre.

Enfin, ce qui n'était pas moins neuf à cette date, c'était cette manière que vous allez voir de traiter le christianisme à la scène, par son côté que ^'appellerai pittoresque, aussi lui, sensible et matériel. A cet égard il y a dans Zaïre, par une rencontre assez curieuse, quelque chose déjà du Génie du christianisme, et, dans un tout autre sens qu'on ne le dit d'ordinaire. Voltaire est vraiment un précurseur de Chateaubriand. Ce qu'il y a de pouvoir émotif et, par conséquent, esthétique, dans le christianisme, je ne dirai pas que Voltaire l'ait reconnu le premier, puisque enfin c'était au nom de ce

pouvoir que toute une école, qui procédait du concile de Trente et de la Jérusalem délivrée, avait fait la guerre au paganisme intransigeant de Boileau :

De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles....

Mais enfin, ce que n'avaient pas pu ses prédécesseurs dans l'emploi du « merveilleux chrétien », il l'a fait, lui, Voltaire, et Chateaubriand s'est donné le plaisir malicieux de l'en louer. Il vient de citer le grand couplet de Lusignan, et il ajoute :

Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue avant d'être condamnée. L'antiquité ne présente rien de cet intérêt, parce qu'elle n'avait pas un pareil culte. Le polythéisme, ne s'opposant point aux passions, ne pouvait amener de ces combats intéressés de l'âme, si communs sous la loi évangélique, et d'où naissent les situations les plus touchantes. Le caractère pathétique du christianisme accroît encore puissamment le charme de la tragédie de Zaïre. Si Lusignan ne rappelait à sa fille que des dieux heureux.... Mais les malheurs de Lusignan, mais son sang, mais ses souffrances se mêlent aux malheurs, aux souffrances et au sang de Jésus-Christ. Zaïre pourrait-elle renier son rédempteur aux lieux mêmes où il s'est sacrifié pour elle? La cause d'un père et celle d'un Dieu se confondent; les vieux ans de Lusignan, les tourments des martyrs, deviennent une partie de l'autorité de la religion; la Montagne et le Tombeau crient : tout est ici tragique, les lieux, l'homme et la divinité.

La page est belle sans doute, mais. Messieurs, Chateaubriand, qui croit ici faire une ingénieuse malice à Voltaire, n'est-il pas peut-être la dupe de ce diable d'homme? Réi)ondre à cette question, c'est dégager ui. dernier mérite de la tragédie de Voltaire, si c*esl. comme je le crois, en définir le pathétique original ( nouveau.

Assurément encore, vous le savez, ni dans la tragédie de Corneille, ni dans celle de Racine surtout, le pathétique ne faisait défaut. Mais il dérivait de sa source la plus haute et la moins accessible à la foule, qui est, comme Chateaubriand nous le disait tout à l'heure, le combat de l'âme contre les passions de la chair et du sang. C'est pour cela qu'en général, — à l'exception d'Andromaque et d'Iphigénie, — les héroïnes de Racine sont coupables en quelque mesure du malheur qui les atteint. Hermione, Roxane, Agrippine, Monime ellemême, Phèdre, Athalie,... elles expient toutes quelque chose. Conformément d'ailleurs à la vieille maxime et à la réalité, elles ne sont ni tout à fait méchantes, ni cependant tout à fait bonnes : il y a du bien en elles, et du mal, intimement et savamment mêlés, et tout en les plaignant, nous ne les plaignons qu'à moitié. Les héroïnes de Voltaire, au contraire, à commencer justement par Zaïre, n'ont rien fait ni rien dit qui puisse leur mériter leur malheur. Jetées par la fortune, ou par le caprice du poète, au milieu des circonstances les plus tragiques, elles en sont les victimes innocentes. Vous voyez la conséquence : leur aventure no^s apparaît aussitôt comme plus lamentable encore que tragique à vrai dire, et l'injustice de leur sort excite en nous des mouvements d'une pitié passionnée. L'émotion d'art diminue, mais l'émotion humaine augmente. Le drame se rapproche de nous; la condition souveraine des personnes n'y sert plus que comme d'un décor; nous croyons tous être exposés au sort d'Orosmane ou de Zaïre....

Voulez-vous mieux voir encore la différence? Vous

VOUS rappelez, Mesdames et Messieurs, répigramme de Racine sur la Judith de Boyer. Cette Judith, en 1695, avait été, comme notre Zaïre, ce que l'on appelait un succès de larmes. Une scène même en était devenue célèbre sous le nom de la « scène des mouchoirs >, parce que, la mode s'en mêlant, il n'y avait pas moyen d'y résister, paraît-il, et toutes les dames y fondaient en pleurs. Cet excès de sensibilité semble avoir fort égayé Racine, et vous n'avez pas oublié les derniers vers de l'épigramme :

Lors, le richard, en larmoyant, lui dit : Je pleure, hélas ! sur ce pauvre Holopherne, Si méchamment mis à mort par Judith.

On peut, je le veux bien, entendre autrement l'épigramme, mais, de quelque manière qu'on l'entende, ce qui paraît plaisant à Racine, c'est que l'on pleure sur la mort d'Holopherne. Et, en effet, pour lui, l'essence du plaisir tragique ne se sépare pas de l'idée que l'on assiste à une fiction; et puis, d'émouvoir la sensibilité physique au moyen de la mort, il trouve cela trop facile, vulgaire, et quelque peu grossier.

Voltaire cependant, et depuis lui le drame, c'est au contraire là. Mesdames et Messieurs, qu'ils placent la source de leur pathétique; et, pour nous émouvoir, c'est sur notre horreur ou sur notre peur de la mort qu'ils spéculent. On ne craignait pas la mort dans la tragédie de Racine ou de Corneille. On la prenait pour ce qu'elle est : un accident ou un événement de la vie. Rappelez-vous plutôt la plainte harmonieuse et discrète d'Iphigénie :

Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie....

C'est qu'on estimait alors qu'une foule de choses pouvaient valoir mieux que la vie....

Tombe sur moi le ciel, pourvu que je me venge !

disait encore dans Rodogiine la Cléopâtre de Corneille. On aimait mieux mourir que de vivre misérablement, et vivre misérablement, c'était survivre à la défaite de sa volonté. Mais, avec Voltaire, pour toute sorte de raisons, le prix de la vie humaine croissant, la grande affaire de la vie devient d'éviter la mort, et, par conséquent, l'effroi de la mort, à son tour, devient la grande source du pathétique. Quoi de plus tragique, en effet, que de mourir, ou quoi de plus irréparable, lorsque la vie n'a plus d'autre objet que de se continuer ou de s'entretenir elle-même, en attendant qu'elle oublie ou qu'elle perde dans la recherche du bonheur à tout prix toutes les raisons qu'elle a d'être!

C'est par là que Chateaubriand a été la dupe de Vol taire, car c'est par là que Zaïre, qui semblait d'abord s'en excepter, rendre tout naturellement dans la philosophie générale de Voltaire. Voltaire spécule sur l'émotion dont nous remuera la mort de Zaïre ; mais, remarquons-le bien, Zaïre ne mourrait pas, Zaïre épouserait Orosmane, Zaïre enfin serait heureuse, — et nous comme elle, — si, premièrement, elle ne retrouvait pas son père; si, en second lieu, ce père n'était pas Lusignan, le roi chrétien de Jérusalem ; si enfin, Mesdames et Messieurs, — ayons donc le courage de le dire-, — cette religion, dont Chateaubriand admire la grandeur, ne devenait pas l'instrument du malheur de Zaïre, « le fer sacré qui l'assassine » pour ainsi parler, et son Orosmane avec elle. Tranchons le mot : Zaïre n'excite notre pitié que comme victime de ce que Voltaire appelle le « fanatisme »; et je m'étonne, en vérité, que Chateaubriand

ne Tait pas vu. « Une religion qui fournit de pareilles beautés à son ennemi mériterait pourtant d'être entendue avant d'ctre condamnée >, nous dit-il! Eh! oui, sans doute, si a l'ennemi » n'avait pas répondu par avance que c'est payer trop cher de « pareilles beautés » que de les acheter du prix de deux existences humaines. < On trouvera dans tous mes écrits — dira bientôt Voltaire, en 1736, quatre ans seulement plus tard, dans la Préface de son Alzirey — cette humanité qui doit être le premier caractère d'un être pensant; on y verra, si j'ose m'exprimer ainsi, le désir du bonheur des hommes, la haine de l'oppression et de l'injustice. »

Je n'ai pas. Messieurs, à m'expliquer ici sur cette philosophie de Voltaire.... C'est en effet non seulement la philosophie de Zaïre ou d'A/zire, mais c'est bien celle de Voltaire lui-même, et, mieux encore que cela, c'est celle du siècle tout entier. S'il n'en faut certes pas méconnaître la générosité, — disons la grandeur même, — je crois d'ailleurs qu'il est bon de ne pas s'en exagérer les bienfaits.... Mais, pour établir cette simple opinion, vous savez sans doute ce qu'il faudrait de temps, et de raisonnements, et de distinctions. Et puis, je ne suis pas ici pour parler de ce qui nous divise, mais au contraire de ce qui peut nous unir. Il me suffira donc d'avoir essayé de vous montrer où est encore aujourd'hui le très vif et très réel intérêt de Zaïre \ ce que les contemporains de Voltaire en ont justement applaudi ; que, sous des formes surannées, dont il est trop aisé de sourire, son théâtre est déjà tout moderne; qu'il s'y est montré lui-même, sous la timidité d'un disciple de Corneille et de Racine, plus hardi qu'on ne le croit, vraiment novateur, vraiment inventeur; que beaucoup de choses datent de lui dopt nous faisons honneur à d'autres; et enfin que sa tragédie, — contemporaine

du roman de Prévost ou de la comédie de Marivaux, — nest déjà plus de la tragédie, mais du drame. Et, de fait, pour achever de la dégager, cette forme nouvelle, il n'y a plus qu'à dépouiller la tragédie de Voltaire de ce qu'elle conserve encore d'une tradition qui n'est plus la sienne : les trois unités, la contrainte du vers, l'imitation de l'histoire, la représentation des personnes souveraines.... Ce sera l'œuvre, comme nous le verrons, des Diderot et des Sedaine, des Beaumarchais et des Mercier.

28 janvier 1892.

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