TREIZIEME CONFERENCE
I. — Comment le Mariage de Figaro résume les qualités de presque toute la littérature dramatique antérieure. — Le fonds « gaulois >» du sujet. — Le caractère « italien » de l'intrigue. — L'intention de « satire sociale -. — La couleur « espagnole ». — L'imitation de Le Sage et de Marivaux. — En quoi consiste donc l'originalité de Beaumarchais? — II. Comment le Mariage de Figaro reproduit les mœurs de son temps. — Et comment Beaumarchais s'y est mis tout entier lui-même. — Qu'il y a quelque chose de lui dans le personnage de Chérubin; — dans le personnage d'AImaviva;
— dans le personnage surtout de Figaro. — Du Monologue de Figaro et de son importance dans la pièce. — Que selon la recommandation de l'esthétique naturaliste, ce sont la sœur et la femme de Beaumarchais qui ont « posé » pour la comtesse et pour Suzanne. — III. De la portée du Mariage de Figaro.
— Et qu'il faut se garder de l'exagérer. — Le style AnMariage de Figaro. — La moralité de l'œuvre. — Quelques mots sur la facture de la pièce. — Et, à cette occasion, de l'importance du métier dans l'art.
Mesdames et Messieurs, Il y a, dans notre littérature du xviii® siècle, trois œuvres pour lesquelles il faudrait inventer, — si par hasard il n'existait pas, — le nom d' étincelantes : ce sont Candide, le Neveu de Rameau et le Mariage de Figaro.
Candide a plus de portée peut-être; la plaisanterie y enveloppe une conception entière du monde et de la vie; et, si ce n'est pas le dernier mot, on peut y voir cependant le testament philosophique de l'homme qui a rempli du bruit de son nom soixante années de son siècle. Le Neveu de Rameau a quelque cose de pi us original : c'est ce que les curieux appellent une pièce rare, une planche unique d'anatomie morale, et, selon l'expression d'un grand écrivain de nos jours, c'est la peinture — je dirais volontiers l'écorché — d'une âme « si complexe, si complète, si vivante et si difforme, qu'elle en devient, dans l'histoire naturelle de l'homme, un monstre incomparable et un document immortel * ». Et le chef-d'œuvre de Beaumarchais, à son tour, brille d'autres mérites, que nous allons tout à l'heure essayer de définir... mais, ce que les trois œuvres ont de commun entre elles, ce qui les rend comme inséparables dans nos mémoires et dans l'histoire, c'est d'être, en même temps que des dates sociales, un feu d'artifice, des « soleils tournants > — l'expression, assez bizarre, est de Beaumarchais, dans la préface de sa comédie, — qui brûlent, en jaillissant, les manchettes de tout le monde » ; ou, si vous préférez une autre image encore, c'est d'être chargées, saturées, et sursaturées d'une espèce d'électricité dont on ne peut approcher qu'il n'en parte des traits, des éclairs et d foudres.
Tentons-en cependant l'aventure. Si le Mariage de Figaro, pour beaucoup de raisons, est, avec ou aprc^ Tartufe, l'une des pièces dont il est le plus délicat ou I plus dangereux même de parler, il n'y en a guère aus vous le savez, qu'il soit plus amusant d'étudier, d'analyser et de démohter.
i. Tainc, l'Ancien régime.
Car d'abord il n'y a rien qui soit plus « original », quoique d'ailleurs il n'y ait rien qui soit plus c imité >. Tout au rebours de Sedaine et de Diderot, tout au rebours de ce qu'il a fait lui-même dans ses Deux amis ou dans son Eugénie, ce n'est pas seulement jusqu'à Marivaux et jusqu'à Le Sage, jusqu'à Molière et jusqu'à Scarron, c'est bien au delà d'eux que remonte l'auteur du Mariuge de Figaro, c'est jusqu'à Rabelais, dont on a plus d'une fois observé qu'il affectionnait certains procédés de style, — comme les participes accumulés et les épithètes en cascades; — et, par delà Rabelais lui-même, c'est, Messieurs, jusqu'au moyen âge, jusqu'au temps du droit du seigneur, et jusqu'au temps de nos vieux fabliaux. En effet, un valet assez audacieux pour oser disputer sa fiancée à un grand seigneur libertin, et d'ailleurs à peu près tout-puissant, n'est-ce pas au fond tout le sujet du Mariage? Mais en savez-vous un qui soit plus dans la plus ancienne tradition gauloise, et plus national en ce sens? Et comment Beaumarchais l'a-t-il modernisé? C'est en redescendant, comme qui dirait d'âge en âge, du temps des fabliaux jusqu'au sien; et, tous les progrès que l'art dramatique ou le métier même avait accomplis sur sa route, c'est, comme vous l'allez voir, en se les appropriant.
C'est ainsi qu'il s'est rendu compte, plus ou moins consciemment, de tout ce que l'Italie, puis l'Espagne, avaient, en le remaniant, comme ajouté à l'ancien fonds gaulois d'agrément et de nouveauté : le mouvement plus vif et plus pressé de l'intrigue, son amusante complication, Arlequin et Scapin, le gracioso de la corné-
die espagnole, les lazzis à l'italienne, la bouffonnerie de Scarron même en ses Jodelets^ et tout ce que Molière enfin avait mis dans ses premières pièces : le Dépit amoureii.v, VÉtourdi, le Don Juan même, si vous le voulez... Arrivé-là, — sur ce terrain plus solide et plus consistant de la comédie de Molière, — ce que nous avons vu nous-mêmes, Beaumarchais s'en est aperçu avant nous, que, des modèles légués par le maître on n'avait guère imité jusqu'alors que ce qu'ils avaient de plus extérieur et de plus superficiel. Ainsi, Regnard, dans ses Folies amoureuses ou dans son Légataire universel, Le Sage en son Crispin, — sinon peut-être en son Turcaret — Destouches en son Glorieux, Piron même, plus près de lui, dans sa Métromanie, Gressetdans son Méchant. Tous ils ne s'étaient proposé que de nous faire rire; tous ils ne s'en étaient pris, pour s'en amuser et nous en amuser sur la scène, qu'à des ridicules légers, inconsistants, inoffensifs; tous enfin ils avaient laissé périmer et comme s'anéantir entre leurs mains la meilleure part de l'héritage. Même Voltaire, vous le savez, c'était pour d'autres œuvres qu'ils avaient réservé ses plus grandes audaces ; et personne, en un mot, n'avait osé suivre l'exemple de l'auteur de Tartufe. Beaumarchais résolut de le faire, et nous n'avons qu'à l'entendre s'expliquer sur ce point dans la préface du Mariage :
Tout les états de la rfociétô sont parvenus à se soustrair à la censure dramatique : on ne pourrait mettre au théAtre les Plaideurs de Racine, sans entendre aujourd'hui les Dandins et les Bridoisons, môme des gens les plus éclairés, s'écrici qu'il n'y a plus ni mœurs ni respect pour les magistrats.
On ne ferait point le Turcaret sans avoir à l'instant sur le^ bras Fermes, Sous-Fermes, Traites et Gabelles, Droits réunis Tailles, Taillons, le Trop plein, le Trop bu, tous les Impositcurs royaux.
On ne jouerait point les fâcheux, les marquis, les emprunteurs de Molière sans révolter à la fois la haute, la moyenne,
LE MARIAGE DE FIGARO. 3i9
la moderne et l'antique noblesse. Ses Femmes savantes irriteraient nos féminins bureaux d'esprit ; mais quel calculateur peut évaluer la force et la longueur du levier qu'il faudrait de nos jours pour élever jusqu'au théâtre l'œuvre sublime de Tartufe"? Aussi l'auteur qui se compromet avec le public pour l'amuser ou pour l'instruire, au lieu d'intriguer à son choix son ouvrage, est-il obligé de tournillcr dans les incidents impossibles, de persifler au lieu de rire, et de prendre ses modèles hors de la société, crainte de se trouver mille ennemis.
J'ai donc réfléchi que si quelque homme courageux ne secouait pas toute cette poussière, l'ennui des pièces françaises porterait la nation au frivole opéra-comique, et plus loin encore, aux boulevards... J'ai tenté d'être cet homme, et si je n'ai pas mis plus de talent à mes ouvrages, au moins mon intention s'est-elle manifestée dans tous *...
Vous le voyez, Messieurs, ce n'est pas hasard ou rencontre, c'est ce qu'on appelle un dessein fornié. Et il a tenu parole, vous le savez; il a tenté d'être, il a été en effet cet homme ; et s'il y a dans notre littérature une comédie que l'on puisse appeler aristophanesque, personne de vous ne l'ignore, c'est le Mariage de Figaro, Car non seulement à quels abus, mais à laquelle des institutions de son temps Beaumarchais ne s'en est-il
1. On remarquera que c'est par là qu'il continue d'être le disciple de Diderot.
Voyez encore, à cet égard, dans VHistoire de Beaumarchais, par son ami Gudin de la Brenellerie, Paris, 1888, Pion, un curieux passage : « Le droit, — que dis-je, le droit? — le devoir de tout auteur dramatique est d'attaquer les vices de son tiècle; c'est un devoir que les premiers comiques de la Grèce ont rempli avec un courage qu'on ne trouve que dans les républiques. Ils en abusèrent, l'autorité s'y opposa; on leur interdit d'attaquer ceux qui, placés pour l'exemple des vertus, donnaient celui du vice. Les comiques n'osèrent plus combattre que les ridicules et ne peignirent plus que les particuliers. Molière, après avoir bafoué les avares, les marquis, les femmes pédantes, revînt aux vrais principes, et attaqua l'hypocrisie. » Nous pouvons être assurés, rien qu'au ton du morceau, que ce sont les idées de Beaumarchais que le bon Gudin nous développe là.
pas pris? et l'iniquité du privilège de la naissance; et l'abus du favoritisme; et la vénalité des charges de judicature; et la morgue des magistrats; et l'impudence des avocats; et l'avidité des courtisans; et les prétentions des diplomates?... Ce que Voltaire et les encyclopédistes n'avaient eux-mêmes attaqué qu'indirectement, d'une manière épigrammatique plutôt que vraiment satirique, dont l'agrément émoussait la pointe, quand encore il n'empêchait pas de sentir la blessure*, Beaumarchais l'a joué presque plus hardiment que Molière n'avait fait la dévotion dans Tartufe; — et l'ayant fait avec succès, c'est assez pour que son Mariage se place immédiatement au-dessous de ce que la comédie de Molière nous a légué de plus vigoureux.
Il n'a pas cru d'ailleurs qu'il lui fût interdit de joindre à l'héritage de Molière ce que les successeurs de Molière y avaient eux-mêmes ajouté depuis plus de cent ans, et, au contraire, venant le dernier, il n'a eu garde, sous prétexte d'être original, de ne pas profiter des leçons ou des exemples de Regnard, de Le Sage, de Marivaux.... Il a donc appris du premier à mettre l'intérêt dans l'in-
1. Telles sont les plaisanteries célèbres : « Les financiers soutiennent l'État, comme la corde soutient le pendu ; » ou encore : « Je vais vous conter une histoire de voleurs. 11 y avait une fois un fermier général... Ma foi, j'ai oublié le reste... » Il n'y avait pas de financiers qui ne fussent les premiers à en rire, comme de la naturelle revanche de l'esprit sur leurs millions. Qu'ils plaisantent pourvu qu'ils payent! Mais c'était autre chose quand Beaumarchais disait, par la bouche de son Figaro ; « Continuez il déraisonner, avocat, mais cessez d'injurier. Lorsque, craignant l'emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré que l'on appelât des tiers, ils n'ont pas entendu que ces défens» modérés deviendraient impunément des insolents privilégié: . L'attaque était directe ici, nullement plaisante, plutôt haineuse, et de nature à soulever toui ce qu'un procès perdu laisse d'éter nelle rancune dans le cœur d'un plaideur contre les procureurs, les avocats, et let» juges.
triguc, à en diversifier l'allure, à tenir la curiosité en haleine, à la renouveler d'acte en acte, à combiner, à disposer ses fils en vue du dénouement, lequel prend, en effet, dans le Manage de Figaro comme déjà dans le Barbier de Sèville^ une importance toute nouvelle. Il a emprunté au second, — l'auteur de Turcaret, mais surtout de Gil Blas, — ses décors et ses costumes, son Espagne, l'indispensable déguisement qu'il lui fallait pour faire passer ses hardiesses. Il lui a emprunté son principal personnage, ce Figaro dont la destinée ressemble si fort à celle de Gil Blas, parti de rien, comme lui, pour arriver également à tout'. Il lui a emprunté l'allure cynique ou débraillée de sa plaisanterie et jusqu'aux mouvements de son style. Voulez-vous voir, en effet. Messieurs, comme une première esquisse du monologue de Eigaro? Vous la trouverez dans tel endroit du roman de Le Sage, où l'ami Fabrice raconte ses aventures à son compagnon d'autrefois :
Aprèa cela, ne voulant plus retourner dans les Asturies, pour éviter toute discussion avec la justice, je m'avançai dans le royaume de Léon, dépensant de ville en ville l'argent qui me restait de l'enlèvement de mon infante.... J'arrivai à Palencia avec un seul ducat, sur quoi je fus obligé de m'acheter une paire de souliers. Le reste ne me mena pas loin. Ma situation devint embarrassante ;je commençais déjà même à faire diète : il fallut promptement prendre un parti : je résolus de me mettre dans le service...
Quelques années plus tard, dans sa Fausse suivante, Marivaux a imité Le Sage, et, dans la bouche de son Trivelin, il a mis le discours suivant, où vous reconnaîtrez encore quelque avant-goût du monologue de Figaro :
Depuis quinze ans que je roule dans le monde, tu sais combien je me suis tourmenté... J'avais entendu dire que les
1. Voyez à ce sujet le livre de Marc Monnier : les Aïeux de Figaro.
scrupules nuisaient à la fortune; je fis trêve avec les miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Était-il question d'avoir de l'honneur, j'en avais. Fallait-il être fourbe, j'en soupirais mais j'allais mon train.
Que te dirai-je enfin? tantôt maître, tantôt valet, toujours prudent, toujours industrieux; ami des fripons par intérêt, ami des honnêtes gens par goût ; traité poliment sous une figure, menacé d'étrivières sous une autre; changeant à propos de métier, d'habit, de caractères, de mœurs ; risquant beaucoup, résistant peu ; libertin dans le fond, réglé dans la forme; démasqué par les uns, soupçonné par les autres, à la fin équivoque à tout le monde, j'ai tâché de tout... je dois partout... j'ai logé partout...
Mais ce que Beaumarchai» doit surtout à Marivaux, c'est, Messieurs, ce que j'ai tâché de vous définir quand nous avons vu jouer le Jeu de V amour et du hasard : c'est l'art de mettre les femmes à la scène, — Fanchette, Suzanne, la comtesse, Marceline elle-même, en vérité, c Barbe-Agar-Raab-Madeleine-Nicole Marceline de Verte Allure, fille majeure »; ^- des femmes qui vivent, qui ne sont plus de simples caricatures, comme Cathos ou comme Bélise, ni, comme Agnès ou comme Gélimène, des occasions pour Alceste ou pour Arnolphe de montrer leur vrai caractère; des femmes qui d'ailleurs ont je ne sais quoi de plus mutin, de plus décidé, de plus hardi que les Araminte ou les Silvia de Marivaux, et aussi de moins aristocratique : je veux dire de moins fin et de moins réservé. « Ah! Suzanne, s'écriera Chérubin tout à l'heure en parlant de la comtesse, ah ! Suzanne, qu'elle est belle, mais qu'elle est imposante! * C'est précisément le seul mot qui ne lui convienne pas; et on voit bien que Chérubin n'a pas connu Rosine, jadis, à Séville, quand elle habitait la maison du docteur Bartholo....
Que si ces traits de ressemblance vous frappent comme moi, ne direz-vous pas avec moi que, par rapport à ce drame bourgeois dont nous parlions l'autre jour, le
Mariage de Figaro s'offre à nous comme une reprise de toutes les traditions? un mélange ensemble de la satire sociale dont nous avons admiré la force dans Molière, de la peinture de mœurs que je vous ai signalée dans Le Sage, du pittoresque espagnol et de l'intrigue italienne? la synthèse, — si je ne craignais que le mot ne vous parût uij peu pédantesque, — ou le résumé de tout un long passé de littérature et d'art dramatiques? Le génie de Beaumarchais, ou, si vous l'aimez mieux, sa part d'invention, a d'abord été de dégager de la tradition, pour le sacrifier, tout ce qui en était mort, mais d'en retenir et comme d'en remployer tout ce qui en était vraiment vivant.
C'est ce qui suffirait pour assurer la durée de son œuvre. Mais il faut tout de suite ajouter, et vous le savez. Messieurs, que, si jamais œuvre littéraire a été l'expression de son temps, c'est le Mariage de Figaro, Même j'en connais peu dont la date soit moralement plus certaine, et, ni quinze ou vingt ans plus tôt, ni dix ou douze ans plus tard, Beaumarchais n'eût pu l'écrire. Elle ne pouvait pas être de 1760, s'il fallait que l'auteur de la Nouvelle Héloïse et de VÉmile eût au préalable comme enflammé les passions de ses contemporains, et communiqué la fièvre de son lyrisme à la littérature entière de la fin du siècle. Elle ne pouvait pas être de 1790, car déjà, dans ces premières années de la Révolution, le tonnerre de Mirabeau, si je puis ainsi dire, eût étouffé le rire de Beaumarchais. Non! mais elle ne pouvait être que de ces années heureuses, où, selon le mot célèbre, on a senti comme jamais le prix et la douceur de vivre;
OÙ, fatigué d'avoir tant pleuré, on se reprenait à rire de tout, même des choses les plus sérieuses; et où l'on voyait de jour en jour approcher la Révolution, mais où l'on croyait encore que les révolutions se font à l'eau de roses...
Elle ne pouvait être également que de son auteur, si, comme nous Talions voir, Beaumarchais s'y est mis tout entier lui-même; et si cette présence de l'auteur dans son œuvre n'en fait ni le moindre attrait ni la moindre originalité.
En effet, ce n'était pas encore l'habitude en son temps ; et les Voltairô, les Racine, les Molière, n'ont mis d'euxmêmes dans leur œuvre, — dans Zaïre ou dans Bajazet, dans VEcole des femmes ou dans l'Avare, — qu'une seule partie, l'intellectuelle, et rien ou presque rien de leurs opinions particulières ou de leur personne privée. Qui ne connaîtrait par ailleurs la biographie de Racine ou de Molière, je le défierais bien, s'il ne disposait que de leurs œuvres, de reconstituer leur physionomie morale! L'art du xviie siècle était « impersonnel », et se glorifiait de l'être. Tragédie, comédie, fable, épître ou discours, on croyait que l'œuvre d'art devait avoir une valeur indépendante, et comme détachée de la personne de son auteur. Le mérite en devait être uniquement fondé sur la ressemblance qu'elle offrait avec la réalité, avec la vie, avec la raison. On ne demandait point au Néron de Racine d'être le « sien », mais celui de l'histoire; et on ne se souciait pas de savoir si Molière avait eu des motifs à lui d'attaquer * les femmes savantes », mais seulement s'il en avait bien saisi les ridicules. De leur côté, les auteurs avaient sur l'article une espèce de pudeur; ils croyaient avec Pascal que « le moi est haïssable »; ils n'eussent pas osé se mettre en scène euxmêmes. Rousseau, dont nous parlions, ne leur avait pas
conquis le droit de se confesser en public, et de nous entretenir de leurs affaires, de leurs amours, de leur santé*....
Mais Beaumarchais, lui, n'a plus de ces scrupules, ni ne comprend l'art de cette manière. Comme il s'est donc mis dans ses Mémoires, il se mettra dans sa comédie, et c'est de sa vie à lui, non de leur vie à eux, que vivront SCS personnages : Chérubin, Almaviva, Figaro. Car, vous le savez sans doute, il en a lui-même rempli les rôles dans la vie réelle avant que de les traduire à la scène, et, pour les peindre, il n'a eu qu'à se souvenir... Oui, c'est lui, c'est bien lui, Chérubin, par exemple; et, polisson précoce, il lui a suffi, pour dessiner le personnage du petit page, de se revoir tel qu'il était à treize ans, lui-même, Pierre-Augustin Caron, racontant à ses sœurs l'histoire de ses premières amours 2. « Une fille, une femme, ah ! que ces noms sont doux ! »
C'est lui encore, Almaviva, « avec sa haute stature, sa taille svelte et bien prise; la régularité de ses traits; son teint vif et animé, son regard assuré, son air dominant, et cette ardeur involontaire... » Je suis obligé, Messieurs, d'interrompre ici la citation, mais ce que je puis dire.
1. Les Confessions de Rousseau n'ont commencé de paraître qu'en l'782, après sa mort; et on s'était à peine aperçu de son vivant que son Héloïse ou son Emile n'étaient que le^« mémoires » de ses amours et de ses préceptorats.
2. Voici un fragment d'une lettre de lui gu'il nous a conservée lui-même et qu'il écrivait à ses sœurs : « Votre lettre m'a fait un plaisir infini, et m'a tiré d'une mélancolie qui m'obsédait depuis quelque temps, me rendait sombre, et me fait vous dire,
Que souvent il me prend envie
D'aller au bout de l'univers,
Éloigné des hommes pervers,
Passer le reste de ma vie. ^ ^
Mais... sans perdre l'idée de ma retraite, il me semble qu'un
c'est que Beaumarchais se maria trois fois, et trois fois ce ne fut pas lui qui demanda sa femme, ce furent ses femmes qui le demandèrent. La première, — il était âgé de vingttrois ans, et, dans la boutique paternelle, rue Saint- Denis, il faisait encore alors son métier d'horloger, — vint le prier d'arranger sa montre. Je ne me rappelle pas comment s'y prit la seconde. Mais la troisième, — c'était au lendemain de l'affaire Goëzman, — lui fît demander, par un ami commun, de lui prêter sa harpe*... < Un des plus grands torts que j'aie connus à Beaumarchais, nous dit à ce propos son ami Gudin, c'était de paraître tellement aimable aux femmes qu'il était toujours préféré, ce qui lui faisait autant d'ennemis qu'elles avaient d'aspirants à leur plaire. » V<>us voyez. Messieurs, qu'en fait de moyens de séductions, ni le Lindor du Barbier, ni l'Almaviva du Mariage n'avaient rien à lui envier, et que, pour les peindre, il n'a eu, comme nous le disions, qu'à se regarder lui-même dans son miroir.
Mais Figaro encore, Figaro surtout, n'est-ce pas lui, le Figaro du Mariage'î Car, comme Figaro, quel métier n'a-t-il pas fait? Horloger, maître de harpe de Mesdames
compagnon de sexe différent ne laisserait pas de répandre des charmes dans ma vie privée :
A co projet l'esprit se monte,
Le cœur aussi trouve son compte ;
Et, dans ses châteaux en Espagne,
Voudrait avoir gente compagne
Qui joignit à mille agréments
De l'esprit et des traits charmants,
Beau corsage à couleur d'ivoire,
De ces yeux sûrs de leur victoire..., etc., etc. »
11 avait alors treize ans.
1. M. de Loménie a raconté l'histoire du premier de ces trois mariages. On trouvera celle du second et du troisième dans le livre déjà cité de Gudin.
de France, filles de Louis XV, — Coche, Loque, Chiffe et Graille, ainsi que les appelait familièrement leur père, ~ financier, homme d'affaires, magistrat, homme de cour, auteur dramatique, agent secret, espion diplomatique, éditeur, manufacturier, fournisseur, que sais-je encore? Et de quelles ressources n'a-t-il pas fait preuve : trois ou quatre fois emprisonné, toujours en procès, plusieurs fois ruiné, gravement compromis, traité de « drôle > en Autriche, « blâmé », — c'est-à-dire privé de tous ses droits civiques, — par le parlement Maupeou, faisant tête de tous les côtés, triomphant des critiques, d'une cour souveraine, du roi même, retournant et passionnant l'opinion; et, parmi tout cela, donnant en somme quelques-uns des plus beaux exemples qu'il y ait de présence d'esprit, de sang-froid, d'aplomb, d'impertinence, de dignité même? Mais quelle activité n'a-t-il pas quarante ans déployée, conduisant à la fois deux, trois, quatre ou cinq intrigues, d'affaires et d'amour, de politique et de finance, de littérature et d'industrie, « loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là », ne s'inquiétant ni des uns ni des autres, « orateur selon le danger, poète par délassement, musicien par occasion, amoureux par folles bouffées », au demeurant, — selon le mot de Carlyle, je crois — l'une des plus belles espèces d'homme qu'on pût voir, je ne dis pas si la moralité ne lui avait fait étrangement défaut, mais s'il eût eu seulement quelques scrupules sur le choix des moyens*?.... Vous entendez, au moins, Messieurs, que ce dernier trait
1. Voyez Beaumarchais und Sonnenfels, de M. A. d'Arneth; Vienne, 1868 ; Beaumarchais en Allemagne, de M. Paul Huot, Paris, 1869; les lettres de Marie-Thérèse à Mercy, dans la Correspondance publiée par MM. d'Arneth et Geoffroy, sous l'année 1774; et une note de M. Maurice Tourneux, dans son édition de VHistoire de BeaumarchaiSy de Gudin.
n'est pas pour altérer, mais au contraire pour achever la ressemblance de Beaumarchais avec son Figaro.
Aussi ne saurais-je à ce propos me ranger de l'opinion de ceux qui trouvent que le fameux monologue de Figaro, celui du cinquième acte, fait longueur dans la pièce, qu'il en ralentit l'intérêt, qu'il en suspend l'action, qu'il y trompe la curiosité.... J'aimerais autant, sans comparer pour cela les deux œuvres, que l'on dît du monologue d'Hamlet qu'il fait longueur dans le drame de Shakespeare... A mes yeux, au contraire, dans cette nuit du cinquième acte, au moment décisif et critique, c'est là, qu'avant de se dénouer, viennent comme se rattacher tous les fils de l'action. S'il y a une « philosophie » dans la pièce, elle est là. Et c'est ce monologue enfin qui donne au chef-d'œuvre sa portée supérieure et unique. Otez le monologue : Figaro n'est plus qu'un valet comique, plus habile, mais aussi plus prétentieux que les autres, un Frontin ou un Crispin de plus haute volée, le roi des fourbes, un Mascarille ou un Gil Blas. Mettez le monologue : il se tire de pair, et devient, sinon le prophète ou le précurseur, mais l'avant-courrier, le trompette ou le clairon de la Révolution prochaine. C'est autre chose encore, Messieurs, c'est la protestation de la ruse, mais aussi de l'intelligence ou de l'esprit, contre la force et contre l'iniquité. Que dis-je! c'est un symbole de la résistance ou de la révolte de la liberté humaine contre la fortune qui l'accable et la matière qui l'opprime... Et voilà pourquoi. Messieurs, soyez-en sûrs, le Mariage sans le monologue serait encore une des pièces les plus amusantes et, comme on dit, les plus mouvementées de notre répertoire, il ne serait pas le Mariage de Figaro, — quelque chose d'absolument original, et d'incomparable, et d'inimitable, et d'unique.
Que si vous voyez maintenant le personnage, ai je besoin de vous faire observer de quelle vérité de détail, de quelle réalité, de quelle vitalité son omni-présence anime la pièce entière. Car, celui-ci, — c'est Beaumarchais que je veux dire, — connaît les femmes, et les hommes, et la vie! Homme d'aftaires, et homme du monde, non plus seulement de collège, comme Gresset, ou de café, comme Piron, il a tout fait, et tout vu, de ses yeux, avec ses mains. Il sait ce que c'est qu'une intrigue de cour, un marché d'affaires, une négociation politique, un procès criminel, une affaire d'honneur. Ses liaisons sont partout, non seulement dans la littérature, mais dans l'horlogerie, et à la cour, et dans la robe, et dans la finance. Comparez-le sous ce rapport à ses contemporains, un Sedaine, un Diderot, un Mercier, dont nous parlions l'autre jour. Moins honnête que le premier, d'une probité moins rigide, moins scrupuleuse, moins délicate; moins grand que l'autre, — c'est Diderot, — moins fécond en idées, mais aussi moins fumeux, plus pratique; moins paradoxal que le troisième, Beaumarchais est peut-être l'homme le plus complet de la fin du xviii^ siècle ; et personne, avec des qualités qui n'appartiennent qu'à lui, ne résume en soi, plus heureusement, d'une manière plus expressive, les qualités et aussi les défauts de son temps. Cette expérience personnelle de la vie, qui manque si souvent aux gens de lettres, c'est justement ce qui le distingue, lui, < dans la foule obscure »; c'est par là qu'il brille, et, comme on ne saurait jamais séparer l'art d'avec la vie, — c'est une autre raison pour qu'au-dessous des chefsd'œuvre de Molière ce soient les comédies de Beaumarchais, son Mariage et son Barbier, qu'il convienne de placer.
Avec cela, ce n'est pas lui seulement, ce sont aussi
les siens qu'il a mis tout vifs, pour ainsi parler, dans son œuvre. Reportez-vous, par exemple, aux Mémoires de son ami Gudin : vous retrouverez les traits de sa seconde femme, — Geneviève-Madeleine Watebled, veuve Lévesque, — dans ceux de la comtesse Almaviva... Mais pour Suzanne, c'est Julie, sa sœur Julie, la plus aimée de toutes, la plus spirituelle aussi, qui fît toujours ménage avec son frère, et dont M. de Loménie, dans son Beaumarchais j nous a tracé jadis un si joli portrait
Couplet fait et chanté par ma pauvre sœur Julie très peu d'heures avant sa mort, sur l'air... [Suit la notation d'un air de contredanse.] :
Je me donnerais pour deux sous Sans marchander ma personne ; Je me donnerais pour deux sous Me céderais même au-dessous, Si l'on m'en donnait six blancs, J'en ferais mes remerciements, Car je me donne, etc.
c C'est bien le chant du cygne, » ajoute Beaumarchais en transcrivant ces vers; et, pour les achever de peindre tous les deux, il transcrit aussi ïinpromptu qu'il a fait, séance tenante, au lit de mort de Julie, pour répon à son couplet :
Tu te mets à trop bas prix :
Nous t'estimons davantage; Tu te mets à trop bas prix, Nous en sommes tous surpris.
Dût-on en être fâché.
Repoussant le marchandage, Nous couvrirons le marché.
Vois, ma chère, ^
Notre enchère : M
Nous t'offrons dix mille écus : ^
Cette offre est encore légère!
Nous t'offrons dix mille écus Et cent mille par dessus!
N'est-ce pas, Mesdames et Messieurs, le commen aire du portrait de Suzanne? c La charmante fille! Loujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d'esprit, l'amour et de délices! » Car on ne peut pas nous demander de prendre la mort de Julie plus au tragique ou au sérieux qu'elle-même; et quand j'entends sonner le rire de Suzanne, il me semble toujours entendre la sœur de Beaumarchais fredonnant son chant du cygne. Il y a de sa gaieté brusque et originale, parfois même intempestive; il y a de son inaltérable bonne humeur; il y a de son absence aussi de préjugés dans la fiancée de Figaro....
Enfin il n'y a pas moins de promesses d'avenir, dans la pièce de Beaumarchais, que d'images de son temps et de ressouvenirs de la tradition. Vous n'ignorez pas. Messieurs, les difficultés qu'il dut surmonter pour parvenir à la faire jouer, l'effet qu'elle produisit, l'émotion qu'elle souleva, quand elle parut pour la première fois, le 27 avril 1784, — ici, dans cette même salle, sur cette même scène où je parle, — les discussions aussi qui suivirent, et pendant plus de trois mois, le long tumulte qui l'accompagna. On trouva la pièce indécente, on la trouva insolente, on la trouva surtout dangereuse.... Voyons un peu quelle est aujourd'hui la valeur de ces critiques ; et, de dire ce qui en subsiste, ce sera, si nous y réussissons, avoir mesuré du mêfae coup la valeur littéraire et la portée sociale de l'œuvre.
Dangereuse, oui, sans doute, la pièce l'était, mais pour qui? Pour l'ancien régime, et, en vérité, serait-ce bien à nous de nous en plaindre ! S'il fallait que la Révo-
lution éclatât, est-ce nous qui reprocherons au Mariag de Figaro de l'avoir précipitée? Non, je pense; et d'autan moins, qu'à vrai dire, on en a sous ce rapport quelqu peu grossi ou exagéré le véritable effet. Nos auteur dramatiques peuvent bien, s'ils le veulent, s'en honore comme d'un titre de gloire et, si je puis ainsi parlei comme du coup le plus fameux de leur art; mais l'his toire, qui voit les choses de plus haut, sait assez qu'un Révolution comme la nôtre, qui plongeait par toute ses racines dans notre plus ancien passé, dont les pre mières origines sont presque contemporaines de l'éta blissement du régime féodal, et qu'on eût peut-être pi retarder, mais non pas empêcher, n'a dépendu ni pi dépendre de la popularité du chef-d'œuvre de Beaumar chais. Aux grands événements, pour les expliquer, i faut des causes aussi générales qu'eux-mêmes, et ni / Mariage de Figaro, ni quelque comédie ou pamphlet qu< ce soit, s'ils ont quelque chose d'analogue à la Révolu tion, n'ayant rien qui l'égale, n'ont donc aussi rien qu en rende compte. De même que d'ailleurs la philosophie des encyclopédistes a donné sa forme à la Révolution mais sa forme seulement, je ne nie pas qu'en recevan de Beaumarchais l'expression de quelques-unes de ses causes prochaines, le Mariage de Figaro doive être compte parmi les symptômes avant-coureurs de l'explosion finale et je l'ai dit tout à l'heure moi-môme, en propres termes Mais je ne crois pas qu'on doive aller plus loin, et pour glorifier Beaumarchais, faire tort en quelque sorte à la Révolution de ce qu'elle avait, bien avant 1784, d( nécessaire et d'inévitable. Il ne faut pas faire tort non plus à Voltaire et à Rousseau, à Diderot et à Montes quieu, de ce qu'ils avaient fait eux-mêmes qui a préparé Beaumarchais, si je puis ainsi dire, et rendu le Mariage de Figaro possible.
Pour ce qui est de l'insolence de Beaumarchais, je onviens qu'il règne dans sa pièce entière un ton d'au- { ace ou de liberté qui survit même aux choses qu'il j oulait renverser. Moins < littéraire » et plus hardi que \ elui du Barbier, plus passionné, si je ne me trompe, le 5 lyle du Mariage de Figaro est' celui du pamphlet. Mais I ncore ici, Messieurs, nous qui n'hésiterions pas, en cas
16 besoin, à nous en servir encore, le reprocherons-nous Beaumarchais? Ce serait une grande injustice, si d'ail- ■ 3urs ce genre de style, éminemment propre à la satire ociale ou politique, l'est donc éminemment au genre \ e comédie que Beaumarchais a traité. Nous ne le pour- : ions qu'en un cas : ce serait si l'insolence en avait mis in danger quelque principe nécessaire, ou bafoué I [uelque vérité dont une société civilisée ne saurait se lasser.... C'est la question de l'indécence du Mariage de 'igarOj et il faut bien que j'en dise quelques roots.... i Certaines plaisanteries y sont donc un peu vives, et l [uelques situations assez scabreuses. Beaumarchais est i >ien l'homme de son temps, un contemporain de Didet ot, de Laclos, de Mirabeau. Sa morale est facile, plus [ [ue facile, souvent voisine de l'immoralité. C'était sans ioute une conséquence de la vie qu'il a menée lui-même, les fréquentations qu'il a eues, des métiers aussi qu'il a aits. Il manque d'ailleurs, vous le savez, de délicatesse t de goût. Il manque surtout d'élévation et de noblesse l'esprit. On s'en aperçoit bien, toutes les fois qu'il ssaye de se hausser jusqu'à l'éloquence ou de traiter le )athétique. Ou il déclame, ou il échoue. Enfant de la lature, comme on disait alors, mais surtout de son iècle, il n'a de règle que celle de ses instincts ou de sa iensibilité. Le Mariage de Figaro n'est donc pas propre à former les cœurs ». Mais je ne dirai pas non plus qu'il I joit capable de les corrompre ; et, — parce qu'elle va
beaucoup moins loin, parce qu'elle entre ou qu'elle enfonce moins profondément, — la philosophie de Beau marchais est moins dangereuse que celle de Molière. El puis, Messieurs, le temps a passé sur tout cela, plue d'un long siècle, dont l'effet, comme toujours, a ét^ d'atténuer ce que quelques leçons de Figaro pouvaieni jadis avoir de dangereux, d'assez cynique, d'un peu bas et Figaro, de nos jours, n'a vraiment rien de plus « indé cent » que Turcaret ou que Gil Blas.
Mais disons surtout que tout cela est comme emportt dans l'allure d'un mouvement dont on ne saurait trof admirer la rapidité, l'ingéniosité, l'ampleur; — et \i peut-être, à sa date, était, la grande nouveauté du chef d'œuvre de Beaumarchais. Le dessin général en i quelque chose de libre, d'aisé comme son auteur, d( souple surtout, qui lui permet de recevoir, pour ains parler, trois ou quatre épisodes, sans que la vivacité d( l'allure en soit ralentie, ni la clarté de l'intrigue dimi nuée. Quatre choses y sont entremêlées, dont une seul* avait jusqu'alors suffi pour défrayer les cinq actes de h comédie classique : une intrigue, dont vous savez asse; qu'il n'y en a guère de plus divertissante; une peintun de mœurs, où revivent vingt-cinq ans d'histoire; dei caractères, Chérubin, Almaviva , Figaro, l'enfant d< quinze ans, le grand seigneur libertin, l'homme de res sources; enfin une satire sociale dont je ne crois pa^ qu'en vérité nous ayons revu depuis lors l'équivalen sur notre scène.... Je ne reviens pas sur l'auteur, dont 1j personne est présente, nous l'avons assez dit, dans toute? les parties de son œuvre, et qui nous émerveille, comm» à chaque tournant de l'action, par l'inépuisable féconditi d'invention dont il fait preuve! Scribe lui-même l'a-t-i surpassé?
D'examiner là-dessus comment la pièce est faite, Mes
dames et Messieurs, ce serait une autre conférence, que j'ai d'ailleurs une bonne raison de ne pas essayer de faire, si, comme je le crois, elle sortirait de mes attributions. € C'est un métier de faire un livre, comme de faire une pendule », a dit quelque part La Bruyère; et sans doute c'en est un aussi de faire une comédie; et cette comparaison classique ne saurait mieux s'appliquer à personne qu'au fils de l'horloger Caron. Mais comme les horlogers sont, je crois, les seuls juges de la valeur technique des pendules, ainsi j'incline à penser que les auteurs dramatiques sont seuls juges de la qualité du métier dans les œuvres. Notre compétence propre, à nous autres critiques ou historiens de la littérature, ne commence qu'au point précis où l'œuvre sort du métier ; le dépasse, pour ainsi dire ; et entre dans le champ de la littérature ou de l'art. Seulement, ce que nous savons, par notre expérience personnelle d'abord, par une induction légitime de cette expérience aux autres arts, et, enfin, par les leçons de l'histoire, c'est qu'il n'y a pas d'art sans un métier à la base; — et nous pouvons reconnaître la présence du métier dans les œuvres.
On affecte aujourd'hui. Messieurs, un dédain fâcheux du métier; et, en vérité, c'est une grande misère, si l'on voulait faire attention que pour n'être pas la fin ni le tout de l'art, le métier ne laisse pas d'en être le commencement, la forme inférieure ou le premier degré. Dans aucun art, le génie lui-même ne s'est impunément passé de savoir son métier, quand il n'a pas consisté, comme on en pourrait donner plus d'un exemple, à le perfectionner. Je dirai plus encore, et l'histoire entière serait là pour m'aider à le prouver : jamais, en aucun temps, le grand art, ou ce que l'on appelle de ce nom, ne s'est développé que dans la mesure où prospéraient à sa base, pour ainsi parler, les arts que l'on appelle
industriels; et les sculpteurs, par exemple, ont partout et toujours été plus solidaires que quelques-uns d'eux ne le croient du bronzier, de l'ébéniste, ou du potier de terre. C'est pour cela, Messieurs, — je crois vous l'avoir dit dès le début de ces conférences, — que, s'ils ne sont pas tous destinés à laisser leur trace dans l'histoire, il ne faut pas s'effrayer, il ne faut jamais s'effrayer du nombre de ceux qui écrivent ou qui peignent, ni surtout mépriser ceux qui, bornant leur ambition à bien faire leur métier, croient fermement qu'il n'est pas donné à tout le monde d'y réussir, et que, de le remplir supérieurement, c'est être déjà un homme supérieur.
Si ces considérations sont vraies de tous les arts, combien ne le sont-elles pas davantage d'un art comme le théâtre, qui peut se passer, nous l'avons dit aussi, qui s'est effectivement passé plus d'une fois d'être proprement littéraire, et qui n'en a pas moins été du théâtre et de l'art! Au théâtre, comme ailleurs, plus manifestement qu'ailleurs peut-être, c'est par une série de transitions ou de degrés insensibles que les œuvres s'échelonnent ou se classent au-dessus les unes des autres; et, comme il ne se peut pas qu'il n'y ait déjà de l'art dans les chefs-d'œuvre du métier, de même, je ne sache pas de chef-d'œuvre de l'art à la beauté de qui ce que le métier semble avoir d'abord de plus t manuel », — de plus matériel, si je puis ainsi dire, — n'ait contribué pour sa part*.
Il y a du € métier > dans le théâtre de Beaumarchais, il y en a même beaucoup, et, après avoir vu l'autre jour le drame bourgeois, le drame de Sedaine et de Diderot,
!. Voyez, pour le développement de cette idée, le heàu Rapport sur les arts appliqués à l'industrie, par le comte de Laborde. Paris, 1856. Ce rapport a été écrit à l'occasion de l'Exposilioa universelle de 1851.
faute d'un peu de métier, ne pouvoir pas s'organiser d'une manière durable, vous comprendrez, Messieurs, ce que je veux dire, et quel genre d'éloge je fais du Mariage de Figaro quand je dis que le succès en a rétabli le métier dans ses droits au théâtre. Au point de vue de l'évolution, c'en est là le mérite; et c'est ici, comme nous le verrons, le passage de la comédie classique à la comédie ou au drame romantiques... Ironie singulière de la fortune, effet moqueur du hasard, grande leçon aussi pour les critiques et les auteurs ! qu'à une époque où tous les hommes de lettres, préoccupés de je ne sais quelles visées plus ambitieuses, eussent fait volontiers profession de mépriser le « métier », il ait ainsi été rétabli dans ses droits par un homme d'affaires, par un spéculateur, par un boursier....
11 février 1892.