SAINT-ALBIN
Sophie... Non, Sophie, non..., je périrai plutôt!
Si vous songez qu'il ne s'agit ici que d'un grand garçon qui a passé la nuit hors de la maison paternelle, peut-être ces exclamations vous paraîtront-elles exagérées, comme le désespoir de ce brave homme. « J'ai trop vécu... J'ai trop vécu... » Que dirait-il, en effet, de plus, ou de quel ton plus pénétré, si son fils venait de le déshonorer? Mais ce qui est plus extraordinaire, et surtout moins dramatique encore que cet étalage de sensibilité, c'est, je crois, la facture de ce « petit morceau » ; ce sont ces propos interrompus; c'est ce dialogue entrecoupé qui retarde l'action, bien loin de la faire avancer; et qui non seulement ne « caractérise » pas les personnages, mais qui les rend, au contraire, à chaque mot qu'ils échangent, plus semblables les uns aux autres, moins individuels, et plus généraux. En réalité, dans son Père de famille et dans son Fils naturel, Diderot a passé le but, — ce qui est «ans doute l'un des plus sûrs moyens qu'on sache de le manquer, — et, de tout ce qu'il a cru représenter dans ses drames, nous n'y retrouverions rien, s'il n'avait écrit ses Entretiens avec Dormi ou son Essai sur la poésie dramatique. Ce ne sont pas les drames de Diderot qui prouvent ou qui éclairent ses théories dramatiques, mais bien ses théories qui éclairent et précisent, au contraire ce qu'il y aurait, sans elles, d'obscur, de vague, et d'indéterminé dans ses drames.
L'ÉVOLUTION DU DRAME BOURGEOIS. 209
Sedaine a été plus heureux, et, — dans ce Philosophe sans le savoir que l'onva jouer devant vous tout à l'heure, — c'est lui qui nous a donné ce drame bourgeois dont à peine peut-on dire que le Fils naturel ou le Père de Famille fussent la promesse. Rendons d'ailleurs ici cette justice à Diderot, qu'il a pris presque plus de part au succès de Sedaine qu'il n'en aurait pris au sien propre....
Vous rappelez-vous, Mesdames, l'histoire de Michel Sedaine*? Fils d'un architecte qui avait fait de mauvaises affaires, obligé de .quitter ses études à l'ûge de douze ou treize ans, la mort de son père en avait fait, un ou deux ans plus tard, un chef de famille et l'unique soutien d'une mère et de deux petits frères. L'humble et dur métier qu'il choisit pour subvenir à leurs besoins fut celui de tailleur de pierres. Un architecte qui l'employait, Buron, — dont je vous rappelle le nom parce qu'il fut le grand-père du peintre David, — remarqua ce jeune homme qui, dans ses rares loisirs, lisait, dit-on, et relisait Molière et Montaigne. Il s'y intéressa, l'introduisit dans la société de quelques gens de lettres de ses amis, lui procura la connaissance d'un modeste protecteur qui le mit à l'abri du besoin, et ce fut ainsi qu'après
1. On trouvera sur Sedaine une notice assez courte au tome III des Œuvres de Ducis. Il y en a une plus longue et plus détaillée, de Mme de Vandeul, la fille de Diderot, au tome XVI de la Correspondance littéraire de Grimm (édition Tourneux). Enfin, Jal, dans son Dictionnaire, a donné un article où, s'il ne conteste pas précisément la légende de Sedaine, il en a du moins bonne envie. Mais puisque Ducis et Mme de Vandeul, qui connurent intimement Sedaine, l'ont tous deux racontée, il semble qu'il soit assez difficile d'en douter.
avoir publié quelques pièces fugitives, entre autres VÉpître à mon hahit :
Ah! mon habit, que je vous remercie...
Sedaine débuta, en 1758, à l'Opéra-Comique, — ou, pour mieux dire, à la foire Saint-Laurent ', — par le Diable à quatre, bientôt suivi de Biaise le Savetier, musique de Philidor. D'autres opéras suivirent, entre lesquels on cite surtout Rose et Colas, le Déserteur, Richard Cœur de Lion.... Et c'est sans doute à la musique de Monsigny et de Grétry qu'ils doivent leur célébrité; mais Sedaine y est bien aussi de quelque chose, pour des qualités analogues à celles que vous allez retrouver tout à l'heure dans le Philosophe sans le savoir.
Non pas peut-être, — ou du moins j'en serais bien étonné, — que vous éprouviez à voir jouer le drame de Sedaine l'enthousiasme extraordinaire et quasi délirant de son ami Diderot. < Ah! mon ami, s'était-il écrié, quand Sedaine eut achevé de lui lire le manuscrit de son drame, je te donnerais ma fille... si tu n'étais pas si vieux!... 2 t C'est du moins ce que l'on raconte; — et ce qui est certain, c'est qu'en deux ou trois endroits de ses
1. Le théâtre de la foire et la comédie italienne ne devinrent rOpéra-Gomique qu'en 1762.
2. Authentique ou non, le mot est en tout cas de ceux qui peuvent servir à caractériser admirablement Diderot. « Ah ! mon ami! je te donnerais ma fille... si tu n'étais pas si vieux » : c'està-dire : « Je te donnerais ma fille,... si je te la donnais,... mais je ne te la donnerai pas » ; ou encore : « 11 n'y a rien que je ne fisse pour te prouver mon admiration.... excepté ce que je ne ferai pas ». On joint ensemble ainsi l'air de l'entiiousiasme et les calculs de la prudence ; vous diriez que l'on offre tout, et on ne donne rien; on se dévoue tout aux autres, et on se garde tout entier pour soi-même. Ce fut le grand art de Diderot, l'un des hommes les plus « personnels » qu'il y ait eus, et l'un de ceux qui ont su le plus habilement répandre l'illusion de leur • bonhomie »
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œuvres, Diderot s'est plu à nous rappeler la course qu'il avait faite en fiacre à travers tout Paris, de la rue Taranne jusqu'à la Roquette, — au lendemain du succès des premières représentations de la pièce, — pour inonder Sedaine de ses larmes. Mais je crains, Messieurs, qu'à la représentation même, vous ne soyez frappés de la faiblesse du style, et surtout de la faiblesse de la pensée de Sedaine. En vérité, vous trouverez son apologie du commerce un peu naïve, un peu puérile, j'en ai peur; et, s'il faut le dire, je ne sache pas un de nos rhétoriciens qui, s'il était mis sur le môme sujet, ne s'en tirât plus heureusement que l'auteur. Il n'est pas probable non plus que la manière dont il a traité le duel vous rappelle, fût-ce de loin, la façon dont Corneille l'avait jadis traitée dans son Cid. Le pauvre Sedaine paye ici les lacunes de son éducation première, et jamais homme n'eut moins que lui cette faculté du véritable écrivain, qui est comme de changer tout ce qu'il touche en universel.
Mais, en revanche, vous reconnaîtrez, dès les premières scènes, l'honnête homme, le parfait honnête homme qu'il fut, l'un des rares écrivains de son temps pour lequel on ne puisse éprouver que respect et que sympathie.... Son intrigue est ingénieuse en même temps que simple ; et il y a quelque chose de plus qu'heureusement inventé dans cette histoire de duel jetée comme au travers des apprêts de la noce de la fille du logis. Ouelques caractères sont habilement ou délicatement tracés : celui de M. Vanderk père, celui d'Antoine, le fidèle serviteur, — dont il est vrai que le mélodrame a étrangement abusé depuis lors; — et le caractère surtout de Victorine, où l'on ne saurait dire ce qu'il y a de mieux et de plus agréablement, de plus spirituellement touché : de l'amour qui s'ignore, ou du respect qui combat
encore, dans le cœur de la fille d'Antoine, ce qu'elle sent en elle de penchant vers son jeune maître. La sensibilité de Sedaine n'a généralement rien de trop déclamatoire, et son naturel, souvent naïf, est d'ailleurs parfait. Enfin, Messieurs, et surtout, nous sommes en présence ici non plus d'une imagination d'auteur, mais d'une véritable imitation de la réalité, d'un sujet où le romanesque, s'il est encore dans les sentiments, n'est plus du moins dans l'intrigue ni dans la combinaison des événements. Ce pourrait être notre histoire à tous, aux environs de vingt ans, que celle du jeune M. Vanderk; et, — n'était une espèce de solennité bourgeoise qu'il mêle à tout ce qu'il dit, comme aussi bien à tout ce qu'il éprouve, — nous ressemblons tous plus ou moins à son père.
Sedaine était donc dans la vraie voie, dans la bonne, celle de l'imitation de la réalité, en dehors ou à côté de laquelle il ne pouvait pas y avoir de salut pour le drame. Comment donc et pourquoi n'y a-t-il pas persisté? Car, n'est-ce pas une chose assez inexplicable qu'ayant donné son Philosophe sans le savoir en 1765, et n'ayant pas vécu moins de trente-deux ans encore, il n'ait pas redoublé? Faut-il en accuser peut-être son mariage? ou les charges que lui imposaient l'inconduite et la dissipation de ses frères? ou les obligations auxquelles il lui fallait faire face, ayant adopté, quoique père de famille lui-même, jusqu'à trois et quatre enfants, dont le peintre David, le petit-fils de son premier bienfaiteur? Je ne sais, mais le fait est qu'il s'en est tenu au Philosophe ; et c'est en vérité ce que l'on ne saurait trop regretter quand il en faut venir à parler de ses imitateurs, de Beaumarchais et de Mercier : l'un, Beaumarchais, ayant d'ailleurs de bien autres qualités, mais rien de la naïveté qu'il eût fallu pour continuer l'œuvre de Sedaine; et l'autre. Mercier,
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ne pouvant guère, comme nous le verrons, que réintroduire dans le drame tout ce que l'auteur du Philosophe en avait chassé de déclamation et de banalité.
Nous aurons prochainement à reparler de Beaumarchais, — de l'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro, — mais, puisqu'il a débuté par des drames et que son Eugénie, notamment, est de 1767, c'est bien aujourd'hui qu'il en faut dire deux mots, pour montrer comment, avant les drames de Mercier, elle a dévoyé la tragédie bourgeoise, en la détournant de l'imitation de la réalité.
Rien de plus romanesque, en effet, que VEugénie de Beaumarchais, rien de moins imité de la féalité, ni de moins copié sur la vie. Qu'est-ce que ce faux mariage, contracté devant un intendant déguisé en chapelain, dans un château perdu du pays de Galles, — qu'entre parenthèse Beaumarchais n'avait pas plus vu que Racine ou Corneille n'avaient vu la Grèce ou l'Italie? — Qu'est-ce que cette lettre, écrite au lit de mort par ce même intendant, pour s'accuser de sa supercherie? Qu'est-ce que ce frère, qui revient d'Irlande, à point nommé, pour recevoir du propre séducteur de sa sœur, milord Clarendon, un service signalé? On qu'est-ce encore que cette tante, cette personne d'âge et de sens, qui, sous prétexte qu'elle doit un jour lui laisser sa fortune, a
l. Peut-être aussi faut-il accuser de son silence les mauvais procédés des comédiens français à son égard. Voyez là-dessus son Mémoire à Beaumarchais, au tome II, p. 555, du BeaumarcJiais, de M. de Loménie. Son cas serait alors analogue à celui de Le Sage.
marié sa nièce en cachette, sans consulter personne sans même demander le consentement du père, et accepté l'humiliante condition de tenir le mariage secret' € Pourquoi ces choses et non d'autres? » comme dira bientôt Figaro. Beaumarchais seul le sait; et il a eu beau transplanter l'action de son drame en Angleterre, elle n'en est pas pour cela plus vraisemblable ni plus conforme à la réalité. *
Mais voici ce qu'il y a de plus curieux. 11 avait sous la main, pour ainsi parler, des éléments ou le sujet de son drame : c'était la fâcheuse aventure de Marie-Louise Caron, l'une de ses sœurs, avec le « seigneur Clavico », — c'est ainsi qu'il l'appelle; — et, sans doute, il n'était pas homme à s'abstenir d'en user, puisqu'il l'a lui-même tout au long contée, quelques années plus tard, dans le quatrième de ses Mémoires contre le conseiller Goëzman, Cependant que fait-il? Comme l'histoire de Marie-Louise n'avait sans doute rien d'assez noir à son gré pour fournir la matière d'un drame, ce qu'il rapporte d'Espagne, c'est l'idée de relire Le Sage, et d'emprunter au Diable boiteux « l'histoire des amours du comte de Belflor et de Léonor de Cespédès ». A-t-il su d'ailleurs que l'aventure faisait le fond d'un drame de Francisco de Rojas? et qu'avant l'auteur du Diable boiteux, Scarron, dans son Écolier de Salamanque, Boisrobert et Thomas Corneille, dans leurs Ennemis généreux, l'avaient mise à la scène? C'est, Messieurs, ce qui n'importe guère; et il me suffit d'attirer votre attention sur ce point, qu'affichant le dessein t d'entrer dans une carrière neuve », et d'y
1. Consulter sur Beaumarchais l'ouvrage de M. de Loménic : Beaumarchais et son temps, et celui de M. E. Linlilliac : Beaumarchais et ses œuvres. Paris, 1887. — La première édition à^Eugénie est précédée de VEssaisur le genre dramatique sérieux. C'est d'ailleurs Beaumarchais lui-même qui nous avertit qu'il a puisé l'idée de son drame dans le roman de Le Sage.
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prendre « un essor étendu.», le sujet qu'il s'en va choisir est celui que Scarron avait jadis appelé « l'un des plus beaux sujets espagnols » qui eussent paru sur le théâtre français! Vous savez ce que cela voulait dire au temps de Scarron ; et au fait, V Eugénie de Beaumarchais n'est pas tant un « drame » qu'une tragi-comédie en prose. Tout en louant Diderot, Beaumarchais ne l'a qu'à moitié compris ; tout en admirant le Père de Famille et le Philosophe sans le savoir, il n'a pas vu où en était la nouveauté; et tout en croyant qu'il les continuait, il n'a pas vu qu'au contraire il leur tournait le dos. Dans l'évolution du drame bourgeois, VEugénie de Beaumarchais n'est, Messieurs, qu'un pas en arrière, et ce que les naturalistes appelleraient un phénomène de régression.
Il en est autrement des drames de Sébastien Mercier, l'auteur de l'An !2i4^0j du Tableau de Paris, de je ne sais combien de drames, et d'un Essai sur l'art dramatique, où il y a force sottises, mais aussi quelques bonnes choses, en raison de la liberté qu'il se donne de dire, à propos de rien, tout ce qui lui passe par la tète. Il faudrait avoir bien du malheur pour ne pas quelquefois rencontrer juste, à ce jeu-là!
On pourrait dire de Sébastien Mercier qu'il fut et qu'il demeure, dans notre histoire liH>téraire, la caricature de Diderot. Comme Diderot, il est sensible; comme Diderot, il fait le métier de prêcher la morale; et comme Diderot, il déclame. Est-ce pour cela peut-être que les Allemands en font encore aujourd'hui tant de cas?... Mais ce qu'il est de plus que Diderot, c'est un homme désireux d'étonner à tout prix, et qui ne recule devant aucun
paradoxe. Il en a soutenu de toute sorte, que vous me dispenserez de citer, de peur d'avoir l'air de les prendre au sérieux. Au reste, je ne nie pas qu'il y ait dans son Tableau de Paris de précieux documents; il aimait aussi, lui, sa grande ville « jusque dans ses verrues », dans ses verrues surtout; — - et nulle part on ne saurait prendre une plus juste idée, ni plus vivante, pour ainsi parler, de ce qu'elle était à la veille de la Révolution. Il y aurait également quelques idées à glaner dans son Essai sur l'art dramatique si, d'ailleurs, elles n'étaient presque toutes inspirées de celles de Diderot, dont elles ne diffèrent que pour être exagérées jusqu'à l'extravagance. Curieux de tout, et sensible à tout, je ne crois pas qu'on puisse être plus insensible à l'art que Mercier, ni plus indifférent au véritable intérêt des questions qu'on discute*.
1. Je lis dans un des raresessaisque je connaisse sur Afemer: « Ah! nous parlons des romantiques et de leur croisade contre le grand siècle! Lisez Mercier, et vous verrez combien auprès de lui les novateurs de 1830 paraissent petits en audace et en violence. On a appelé, je crois, Racine et Boileau des polissons; lui les appelle les pestiférés de la littérature. » J'avoue que je n'ai point trouvé l'expression dans V Essai sur l'art dramatique, mais je n'affirmerai point qu'on ne puisse l'y trouver, là, ou ailleurs. Ce que je veux seulement dire, c'est qu'il ne faudrait pas exagérer l'originalité des théories de Mercier sur l'art dramatique. Il dit lui-même quelque part : « La concordance des idées de M. de Voltaire en fait de littérature serait assez difficile à établir; il a presque toujours écrit pour le moment et selon le besoin; tantôt Athalie est le chef-d'œuvre de l'esprit humain, tantôt c'est une pièce froide, sans intérêt et sans vraisemblance » ; et là-dessus il n'oublie qu'un point, c'est qu'en 1773, il y a soixante ans que Voltaire a commencé d'écrire. Mais lui, c'est dans le même Essai qu'il se contredit; et c'est pourquoi dans son œuvre on y peut trouver presque tout ce que l'on veut; mais en somme ses idées sont rares, et ses paradoxes ne tirent leur intérêt que de leur virulence. Voici le début de son essai : « Le spectacle est un mensonge, il s'agit de le rapprocher de la plus grande vérité; le spectacle est un tableau, il s'agit
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Quant à ses drames, j'ai choisi, pour vous en donner une idée, le plus célèbre d'entre eux : c'est la Brouette du vinaigrier. « Et moi aussi ! — s'écrie-t-il à l'article Vinaigriers de son Tableau de Paris, — et moi aussi je l'ai fait rouler à ma manière sur tous les théâtres de l'Europe, au grand étonnement des critiques, et maintenant la brouette y est naturalisée, comme le coffre doré de Ninus dans Sémiramis ! »
Le sujet en est d'une simplicité tout à fait enfantine. Un riche négociant, M. Delomer, emploie dans ses bureaux un jeune homme du nom de Dominique : c'est le fils du vinaigrier. Bien élevé, s'il est modestement né, Dominique n'a pu voir Mlle Delomer sans en devenir épris, et il lui semble que Mlle Delomer ne le regarde pas d'un œil indifférent, lorsqu'il apprend que M. Delomer a fait choix pour elle d'un M. Jullefort. La soumission de Mlle Delomer au désir de son père étant d'ailleurs parfaite, le mariage s'accomplirait donc si la banqueroute de l'un de ses correspondants de Hambourg n'obligeait M. Delomer à déposer son bilan. Jullefort, qui n'en voulait qu'à la dot, se retire aussitôt, et la main de Mlle Delomer se retrouve libre. Dominique fils la demanderait bien, mais il n'ose : « N'est-ce que cela? lui dit Dominique père : sois tranquille et repose-t-en sur moi; c'est moi qui la demanderai, cette belle demoiselle, et qui te réponds d'avance que M. Delomer ne te la refusera pas. » La brouette apparaît alors et Dominique père fait sa demande. M. Delomer s'étonne un peu;
de rendre ce tableau ulile, c'est-à-dire de le mettre à la portée du plus grand nombre, afin que l'image qu'il présentera serve à lier entre eux les hommes par le sentiments victorieux de la compassion et de la pitié. Ce n'est donc pas assez que l'âme soit occupée, soit même émue; il faut qu'elle soit entraînée au bien; il faut que le but moral, sans être caché ni trop offert, vienne saisir le cœur, et s'y établisse avec empire. »
mais Dominique insiste, et, lui montrant son baril, qui ne contient plus aujourd'hui du vinaigre, mais « trois mille sept cent soixante et dix-huit louis d'or en rouleaux bien comptés et six sacs de douze cents livres » il emporte le consentement du négociant ruiné. « Métal pernicieux, tu as fait assez de mal dans le monde, fais-y du bien une seule fois ! s'écrie-t-il. Je t'ai enchaîné pour un moment d'éclat : voici le moment tant désiré; sors, va fonder la paix et la sûreté d'une maison où habiteront l'amour et la vertu. »
Ce qui me frappe ici, Mesdames et Messieurs, ce n'est plus du tout comme dans Eugénie, l'invraisemblance ou la complication de la donnée, mais c'en est la banalité. C'est celle aussi de la leçon que l'auteur nous propose. Car enfin que veut-il dire ? Veut-il prouver que l'argent égalise toutes les conditions?
Quand on a peur, tout orgueil s'humanise,
disait Voltaire, mais bien plus encore quand on a besoin d'argent, semble ajouter Mercier. Et ce n'est pas absolument vrai... il y a des exceptions! Mais dans la mesure où c'est vrai, y a-t-il rien de plus banal? que l'expérience ait vérifié plus souvent? et pour qui nous prend-on, de faire une pièce en trois actes, à la seule fin de nous le démontrer? On n'écrit pas trois actes de drame pour établir que les enfants doivent aimer leurs parents, ou que les mères doivent donner à leurs filles l'exemple des vertus domestiques. Ces lieux communs de morale, qui peuvent bien s'insinuer à l'occasion dans un drame ou dans une comédie, n'en sauraient former la matière. A force de vouloir ici moraliser, le drame tourne à l'anecdote édifiante; et, en vérité, pour tant de prétentions, ne voilà-t-il pas, Messieurs, une belle chute? S'il y avait encore quelque sentiment de l'art dans le
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drame de Sedaine ou de Diderot, vous le voyez, l'évolution est désormais accomplie ; — et rien ne manque davantage à la Brouette du vinaigrier.
Je me reprocherais de ne pas ajouter qu'il y a, comme toujours, quelques lueurs parmi ce fatras, et voici telle idée dont l'expression pourra peut-être, en effet, vous intéresser.
DOMINIQUE, pèro.
Voici la troisième année qui court, depuis que je l'ai fait revenir de l'étranger, où je l'ai fait voyager de bonne heure. N'ai-je pas pris là le meilleur parti? J'avais un parent, préfet de collège qu'on disait savant, et à qui je ne trouvais pas, moi, le sens commun; il me disait toujours d'un ton rogue : « Sans le latin, votre fils ne parviendra jamais à rien.... — Tudieu! mon cousin, lui répondis-je, vous avez beau dire, on ne parle plus de latin dans aucune maison du royaume. Si mon fils avait besoin d'une autre langue que la sienne, c'est en anglais, c'est en allemand qu'il lui serait utile et agréable de savoir s'expliquer; il trouverait des gens pour lui répondre...» et je vous l'envoyai sur-le-champ, dans ces pays-là, dès l'âge de douze ans. 11 demeura chez des braves gens qui le formèrent au commerce, et qui de plus tirent beaucoup de mon vinaigre.
M. DELOMER.
Vous avez bien fait : les voyages forment tout autrement que la jeunesse. On ne sait que faire trop souvent de ces beaux latinistes; il ne possèdent que des choses inutiles, croient tout savoir, sont tout et ne sont rien...
La querelle des anciens et des modernes a cessé d'être littéraire, ou même philosophique; elle est devenue sociale, pour ainsi dire; et cependant, Messieurs, nous ne sommes encore qu'aux environs de 1775. Parce qu'i! a eu quelquefois de semblables idées. Mercier passe poui un précurseur, comme Diderot; et je ne veux certes pas leur disputer ce titre! J'aimerais seulement qu'en louant les « précurseurs » de celles de leurs prédictions qui se sont réalisées depuis eux, on notât quelques-unes aussi
de celles que l'événement a démenties. Car si je suis tenté d'admirer la perspicacité de l'auteur de la Brouette^ quand je le vois qui réclame, il y a plus de cent ans passés, l'éducation professionnelle, j'en rabats. Mesdames et Messieurs, quand je le vois, dans son Tableau de Paris, à la veille des journées delà Révolution, nous démontrer l'impossibilité physique de l'émeute dans les rues de la capitale....
Commencez-vous, cependant, à voir pourquoi le drame bourgeois du xviiie siècle n'a pas pu s'élever au-dessus du Philosophe sans le savoir? et que, d'expliquer son insuccès par la seule médiocrité de ceux qui l'ont traité, il n'y a vraiment pas moyen, si Beaumarchais fut l'un des mieux « doués * de nos auteurs dramatiques; et, à défaut du génie propre de l'auteur dramatique, si Diderot a sans doute possédé quelques-unes des qualités qui font les grands esprits. Il nous faut quelque explication plus profonde, et je crois être en mesure de vous la proposer.... Par une rencontre assez ordinaire, les mêmes circonstances qui ont favorisé l'éclosion du drame sont également celles qui l'ont empêché de s'élever plus haut; à peu près comme un peu de soleil et un peu de pluie font pousser les plantes, mais trop de soleil les grille, et trop de pluie les noie.
C'est ainsi qu'il faut de la c morale » dans l'art, nous l'avons dit, et je le répète; mais encore n'en faut-il pas trop, ni surtout que l'on fasse de la scène une chaire ou une tribune. On y peut défendre ou soutenir des idées; il faut même que l'on y en défende; mais quelles id^es'? c'est une première question; et de quelle manière? c'en
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est une seconde. Pour la manière, elle est assez connue; mais on ne saurait renseigner, puisqu'elle consiste à incarner les idées dans des êtres vivants, et que c'est là proprement le secret de l'auteur dramatique. Pour les idées, il semble qu'elles ne doivent être ni trop abstraites, ni trop banales, et que, pas plus qu'on ne saurait mettre en musique la critique d'un Kant ou la philosophie d'un Schopenhauer, pas plus on ne saurait faire de drame ou de roman, comme nous le disions, pour établir que l'humilité de leur condition n'empêche pas un rémouleur ou un vinaigrier d'être les plus honnêtes gens du monde....
Ajouterai-je qu'un La Chaussée lui-même, qui avait débuté par des contes grivois; qu'un Diderot, qui, jusqu'à son dernier jour, n'a pas cessé d'écrire des romans plus que licencieux; qu'un Beaumarchais, qui eut plus d'une partie d'un aventurier; qu'un Mercier même, l'ami de Restif de la Bretonne, n'avaient que des titres insuffisants à se poser, comme on dit, en prédicateurs de morale? Cet argument. Messieurs, ne vous paraîtra pas tout à fait dénué de valeur, si vous faites attention que, ce qu'il y a de plus louable dans le Philosophe sans le savoir, peut-être en est-ce encore l'auteur, dont la probité morale, en passant dans son drame, l'a comme animé de cet air de franchise et de naïveté que nous y aimons. Puisque donc la qualité morale di^ talent de Sedaine a fait une partie de son succès, pourquoi l'insuccès de ses rivaux dans le genre « moral » ne s'expliquerait il pas en partie par la fausseté de leur morale? ou, si vous l'aimez mieux, par le contraste fâcheux de leurs mœurs et de leurs prétentions?
Que s'il faut également de la sensibilité dans le drame et dans l'art, n'est-il pas également vrai que les Diderot et les Merciei en ont plus qu'abusé?
La sensibilité, selon la seule acception qu'on ait donnée jusqu'à présent à ce terme, est, ce me semble, cette disposition, compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, qui incline à compatir, à frissonner, à admirer, à craindre, à se troubler, à pleurer, à s'évanouir, à secourir, à fuir, à crier, à perdre la raison, à exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucuns idée précise du vrai, du bon et du beau, à être injuste, à être fou...
Qui dit cela, Mesdames? C'est Diderotlui-mème, dans un accès de franchise; et il ajoute ailleurs :
Les grands poètes, les grands acteurs, et peut-être on général tous les grands imitateurs de la nature, quels qu'ils soient, doués d'une belle imagination, d'un grand jugement, d'un tact fin, d'un goût très sûr, sont les êtres les 7noins sensibles. . . . Ils sont trop occupés à regarder, à reconnaître et à imiter, pour être vivement affectés au dedans d'eux-mêmes....
Nous sentons, nous; eux, ils observent, étudient et peignent. Le dirai-je? Pourquoi non? La sensibilité n'est guère la qualil d'un grand génie. Il aimera la justice; mais il exercera celd vertu sans en recueillir la douceur. Ce n'est pas son cœur, c'est sa tête qui fait tout.
Ne croyez pas au moins que ce soit une boutade! En effet, il insiste encore, et il conclut plus loin : a
L'homme sensible est trop abandonné à la faiblesse de son diaphragme pour être un grand roi, un grand politique, un grand magistrat, un homme juste, un profond observateur, et conséquemment un sublime imitateur de la nature.
Au reste, lorsque je prononce que la sensibilité est la caractéristique de la bonté de l'âme et de la médiocrité du génie je fais un aveu qui n'est pas trop ordinaire, car si la nature a pétri une âme sensible, c'est la mienne.
Je n'en demande pas davantage; et ces aveux, — qui honorent Diderot, — nous suffisent. Car, Mesdames et Messieurs, ne le disions-nous pas nous-mèmc en commençant? presque tout ce que lî^ensibilité a gagné au xviii° siècle, c'est l'art qui l'a perdu ; et de toutes les raisons qu'on peut donner pour expliquer l'insuccès du
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drame bourgeois du xyiii*^ siècle, nous touchons ici la plus solide. Le drame n'a pas été plus tôt organisé selon le rêve de ses inventeurs que l'on s'est aperçu qu'il ne comportait ni composition, ni psychologie, ni style: — ni composition, puisque composer c'est choisir, c'est ordonner, et, par conséquent, c'est altérer les rapports des choses; — ni psychologie, puisqu'il se proposait de fondre, ou de noyer la diversité des caractères des hommes dans ce que la sensibilité a de plus général et de plus vague; — ni style enfin, puisque, d'une part, la langue du vers ne lui convenait plus, et que, d'autre part, s'il avait un objet déclaré, c'était d'imiter de la vie ce qu'elle a de plus orciinaire et même de plus « lâché ».
Ce que l'on n'a pas peut-être aussi bien vu, quoique Diderot semble pourtant en avoir soupçonné quelque chose, c'est que l'idée même que l'on se faisait du drame était une rupture avec la tradition latine. On a dit de Diderot qu'il était « le plus Allemand des Français », et je crois que l'on s'est trompé; mais si l'on disait qu'il fut tout Anglais, on serait assez près de la vérité. Shaftesbury et Bacon, Shakespeare et Richardson, Moore et Lillo, Sterne plus tard, voilà ses maîtres et voilà ses guides. Bacon surtout, et en littérature Richardson, l'auteur de Paméla, de Clarisse Harlow, et de Grandisson '. De son côté, si les Allemands font tant de ca^ de Mer
4. Je n'ai pas besoin de dire que Mercier partage l'admiration, de Diderot pour les romans de Richardson : « Plongez-vous, âmes neuves et sensibles, s'écrie-t-il quelque part, dans la lecture de Paméla, de Clarisse, de Grandisson... ». Et dans une note reprochant à Voltaire de ne s'être nulle part expliqué sur Paméla ni Claynsse, il les appelle « ces poèmes auxquels nous n'avons rien de comparable dans l'antiquité ».
Obligé d'aller un peu vite, je regrette de n'avoir pas pu essayer de préciser la nature de l'influence anglaise sur la transformation du théâtre français au iviii" siècle.
cier, c'est qu'il n'en faisait pas lui-même un moindre des Allemands. * Il est à remarquer, disait-il en 1773, que les Allemands, en se formant un théâtre, ont tombé, par l'impulsion de la nature, dans ce genre utile et pittoresque que nous appelons drame. S'ils le perfectionnent, comme il y a grande apparence, ils ne tarderont pas à l'emporter sur nous.... Le fond de leur théâtre est admirable, la forme en est vicieuse; mais le théâtre français a plus encore à faire, il a à réformer presque tout le fond. » Et, Messieurs, je ne discute pas son opinion ; je dis seulement qu'il n'est jamais bon qu'un grand peuple renie ses traditions ou ses origines, et si c'est ce que le drame bourgeois, au xviiie siècle, a fait ou essayé de faire, je ne suis ni étonné ni fâché qu'il ait échoué.
Aussi, Messieurs, le verrons-nous dès la prochaine fois, en parlant de Beaumarchais : pour que la comédie moderne, la comédie contemporaine, celle des Dumas et des Augier, se dégageât des débris ou des ruines du drame, il allait falloir deux choses. En premier lieu, que l'on revînt à la tradition purement latine, si je puis ainsi dire, et, nous le verrons jeudi prochain, c'est ce que Beaumarchais, en donnant son Barbier de Séville et son Mariage, allait faire. Mais, par opposition à la fausse idée que le xviii^ siècle se faisait de la littérature, ce qu'il fallait surtout, c'était que l'on y réintégrât le sens ou la notion même de l'art; et ceci, nous le verrons bientôt, ce devait être, de notre temps, l'œuvre utile du romantisme.
A février 1892.